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SABLE

mann et qui, à l'occasion, posait sans voiles, quand un artiste de renom l'en priait ?

A ne tenir compte que des madrigaux de poètes, c'était une créature délicieuse, spirituelle, pleine de charme et de distinction. Gautier nous dit qu'elle était « supérieure aux autres femmes ». Fejdeau nous assure qu'elle portait son joli nom de présidente « avec tout l'esprit et la bonne grâce imaginables )) (i).

(i) Voici les lignes pleines d'intérêt que lui consacre M°' Judith Gautier :

« Elle habitait rue Frocbot un appartenaent au i" ou au a* étage, je ne sais plus ^rop. L'escalier n'était pas grand et il n'y avait qu'une porte par étage, ni à droite ni à gauche, mais au milieu du alier. La porte avait deux battants couleur de palissandre.

... La salle à manger s'ouvrait juste eu face de la porte d'entrée

ei ce lieu célèbre n'était ni très vaste ni très somptueux. La pièce,

lendue détoflFe rouge sombre, montrait des tableaux et des faïences,

■)eQdus symétriquement. La table de chêne, massive, carrée, devait

'ctirer jusqu'aux murailles.

A droite de la salle à manger, trois pièces, en enfilade, se bioquaieut : le boudoir, la chambre à coucher, tout au fond le cabinet de toilette. Cela, joliment capitonné, ouaté, confortable et frais.

Au lieu de fenêtres, un vitrage qui formait toute une paroi, éclaira-t ces chambres, seus les feuillages des stores qui les voilaient. Cet intérieur avait l'air d'une serre...

La Présidente arrivait du fond de l'appartement et s'annonçait par une roulade qui s'achevait ea rire perlé. Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect, beauté, bonté, joie.

Elle s'appelait Aglaé et aussi ApoUonie. Elle était assez grande, de belles proportions avec des attaches irès fines et des mains charmantes. Ses cheveux très soyeux, d'un châtain doré, sarrangeaient comme d'eux-mêmes en riches ondes semées de reflets. Elle avait le teint clair et rosé, les traits réguliers, avec quelque chose de mutin, et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant met-

52 CHARLKS BAUDBLAIRB

An physique, elle éuit grande, rose, dorée, toujours vêtue de toilettes opulentes qui jetaient dans Tesprit des poètes « l'imag-e d'un ballet de fleurs ».

Pour Baudelaire, c'est l'Ang^e gardien, la Muse, la Madone; mais tandis que notre imagination se dispose à lui décerner la palme des inspiratrices éthérées, à la joindre au groupe séraphique des Laure, des Béatrice et des Elvire, les Goncourt viennent doucher notre enthousiasme en la peignant, dans leur Journal, comme une commère

tait autour d'elle comme de la Inmière et du boaheur. » {Le second rang du Collier, Juven, édit.)

M""* Sabatier connut les revers de fortune. Elle y fît face vaillamment et son fonds de gaîté n'en fut pas altéré. Les beaux jours revinrent vite d'ailleurs avec sir Richard W...

M"^ Sabatier était née à Strasbourg^ en iSai.EIle mourut à Neuilly (bonlevard Victor-Hug-o, kl), le é janvier 1890.

Elle avait du e;-oût pour les arts. Elle jouait de la harpe et du piano et peignait avec agrément. Elle avait reçu des leçons de Meissonnier. Théophile Gautier l'a célébrée sous le nom d'ApoUonie {Emaux et Camées). Elle fut admise à la Société des gens de lettres, le 22 mai i865, alors que Paul Féval était président, et inscrite comme suit au bulletin de l'Association :

« M°* Jenny-Caroline Herbelot, née Thirecuir, dite Jenny Sabattier. X'

Elle avait échangé son nom de Thirecuir contre celui deSavatier, d'où Sabatier par euphonie. Elle repose au cimetière du Père-Lachaise dans le tombeau de la famille Thirecuir.

Alphonse Daudet qui l'a connue chez M™^ Ancelot nous en parle dans ses Trente ans de Paris.

La turquoise était sa pierre de prédilection.

En dehors des images d'elle que nous avons mentionnées, il nous reste un b'jsle de Clésinger, introduit au Louvre récemment, et un QQarbre du même : la Femme au Serpent, aujourd'hui propriété de M. Jean de Gourmout.

d'entrain trivial, bas, populacier, une « vivandière de Faunes ». En reg-ard des vers de Baudelaire, cette affirmation nous gêne. On voudrait Técarter, mais ii faut bien avouer que M"* Sabatier a fourni à Ciésin^er l'idée de sa « bacchante ». C'est en bacchante qu'il Ta vue et qu'il l'a traduite aux splendeurs du marbre. Son œuvre lémoig"ne, du moins, de la sculpturale beauté du modèle que tout Paris reconnut, paraîl-il, ce qui déchaîna, pendant huit jours, une fureur de commentaires passionnés aux environs de la Madeleine et du Passage des Panoramas. Et il y a aussi le portrait que Meissonnier nous a laissé d'elle. Nous y retrouvons sa « face mutine et enjouée où le rire joue comme un vent frais dans un ciel clair w.Nous sommes éblouis par ce jaillissement de santé qui vient des bras et des épaules ; nous y retrouvons « les couleurs retentissantes » de ses toilettes, ces robes folles, « emblème de son esprit bariolé « ; mais le geste a quelque chose de trivial et de dégingandé. Ce poing sur la hanche trahit la vivandière. Il cadre mal avec l'idée que nous étions en train de nous faire d'une créature de rêve.

La situation irrégulière de M™® Sabatier ne lui permettait pas d'être prude. Elle était habituée aux propos cyniques. Son amant Mosselmann, carré et brutal en afiaiies, >e souciait peu des euph^mi^^mes

et des subtilités du lang-age. C'est lui qui disait à un architecte : « Combien votre église, terminée, hostie en g-ueule? »

Mais à quoi bon vouloir fixer le caractère véritable de M°ï« Sabatier? Ecartons le chaos des témoignages. Les gens ne valent pour nous que par les sentiments qu'ils nous inspirent. Pour Baudelaire, M™^ Sabatier fut réellement la « Princesse lointaine », celle vers qui il se tournait dans ses moments de crise et de découragements. C'est son fantôme qu'il voyait voltiger

Sur les débris fameux des stupides orgies.

Elle fut longtemps son Idéal, sa Foi, son Refuge. C'est sous ce jour seul qu'il nous plaît de l'accueillir.

J'ai dit qu'elle était grande. Elle se prévalait d'une carnation fraîche et d'une agilité d'esprit qui de\^aient plaire à Baudelaire, ne fût-ce que par contraste avec la passivité et le teint bistre de créole de Jeanne Duval. Ces deux femmes se complétaient dans son imagination. Il ne pouvait envisager l'une sans réclamer l'autre. Jeanne Duval flattait sa sensualité. M"® Sabatier son besoin d'affection.

Elle avait fait sur lui, dès le premier jour, une impression profonde. 11 l'aima sans oser se déclarer. Ce fut pour lui « la très belle, la très chère, la

très bonne ». Il lui adressait, sous le voile de l'anonyme, contrefaisant son écriture, des épîtres enflammées, des vers pleins de ferveur et d'élans mystiques. Cela dura longtemps. Il fallut la publication des Fleurs du Mal où les vers étaient insérés pour que le secret se découvrît. M™^ Sabatier, loin de se fâcher de ces hommages, émue sans doute de leur persistance, se montra disposée à exaucer les vœux du Poète.

On a pu contester la sincérité de Baudelaire, en publiant une correspondance, marquée du même sceau spirituel, adressée à une tierce personne, un modèle quelconque, rencontré dans les ateliers que Baudelaire fréquentait; mais c'est être peu au courant de sa nature compliquée et des subtilités psychologiques que de vouloir tirer une conclusion de ces faits. Dans ces moments qu'il a notés, où l'on se sent « plus seul, plus abandonné, après une débauche ;), quand

Daij'5 la brute assoupie un An^e se réveille,

sa pensée cherchait un réconfort^ un point d'appui à sa détresse mouvante, le souvenir de M'"^ Sabatier lui revenait u plus rose, plus vif et plus charmant ». Les yeux de la belle lui « chantaient le réveil de l'Ame ».

N'en doutons pas, le sentiment qui poussait

Baudelaire à écrire à M™® Sabatier était sincère. Mais c'était un amour exalté de tête, qui puisait sa force dans l'absence de tout contact charnel. Baudelaire n'a-t-il pas écrit : « La femme dont on ne jouit pas est celle que l'on aime. Ce que la femme perd en jouissances sensuelles^ elle le gagne en adoration «, et ne note-il pas « la délicatesse esthétique, l^ hommage idolâtrique des blasés » ? Le jour où il sent son amour partagé et Tétreinte possible, un écroulement se fait en lui. La sainte s'évanouit. H ne reste plus qu'une femme comme les autres qui l'indispose parce qu'elle s'offre avec tant d'impudeur qu'elle-même ne peut s'empêcher d'en rougir. Elle lui écrit : <( Je suis à toi^decorps^ d'esprit, de cœur. » Alors Baudelaire hésite. Il cherche des excuses à son recul. Il oppose la peur d'attli^er un honnête homme. L'honnête homme, c'est Mosselmann, l'homme de proie, affranchi de tout préjugé et qui s'inquiète peu d'une pareille mésaventure. M°^^ Sabatier a beau lui représenter que cela ne compte pas, multiplier les appels, il se replie sur un scrupule plus misérable encore : la crainte de déplaire à Jeanne Duval, sa maîtresse en titre, comme s'il ne savait pas qu'il disposait de toute licence de ce côté. M°*® Sabatier supplie. Elle s'étonne : « Que dois-je penser quand je te vois fuir mes caresses? » A la fin, elle éclate :

« Quelle comédie jouons-nous ? » Baudelaire continue à se dérober. Il bafouille : « Son amour, insinue-t-il, c'est le besoin de pleurer ensemble. »

« Tout ce que tu voudras », répond-elle. Il esl

pris. Il ne sait comment se déi^ager ; mais c'est trop de ridicule. Il faut en finir. Il se décide alors à cet aveu : « Vous saves bien que fai d'odieux préjufjés à Cendroit des femmes, je n'ai pas la FOI ! »

M^e Sabatier, obligée de se rendre à Tévidence, se résigne et pardonne en femme spirituelle. Elle ne retire même pas son amitié, satisfaite du beau ~rôle. Elle et lui continueront de se voir.

Ainsi Tavenlure se termine par un procès-verbaj de carence. Ici, Rops et Xadar ont raison. Reste Jeanne Duval. Voyons ce qu'il en fut.

Puur dresser Timaj^çe de Jeanne Duval, la Vénus noire, toujours même incohérence des documents. Les uns nous disent que « c'était une négresse, d'un noir d'encre ». Ernest Prarond nous parle d'une mulâtresse pas très noire, pas très belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez grande, marchant mal (i j. Banville, au contraire, trace ce portrait :

(1) M. Théodore Durel nous maiide à propos de Jeanne Duval.

C'était une fille de couleur, de trè-. haute taille, qui portait bien sa tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crépelée et dont la démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose de divin et de bestial.

Nadar insiste sur sa taille onduleuse de couleuvre et Texubérant développement des seins. Les hanches étaient un peu étroites, mais c'était, dit-il, à Tavantag-e « du reste » et parce que « la nature reprend sur la part de Fun les bénéfices de l'autre »,

Il résume ainsi son jugement:

Elle était belle, rien de Phidias, mais un spécial ragoût raffiné — des yeux grands comme des soupières — nez petit, délicat, aux ailes et narines incisées avec finesse exquise ~ bouche admirablement meublée, d'un beau dessin, sérieux, fier, dédaigneux — nulle trace de

« J'ai été amené, dans le catalogue que j'ai dressé, en 1900, des œuvres d'Edouard Manet à décrire n» 35 (1861-62) :

« Une femnae étendue sur un canapé, dite la maîtresse de Baudelaire ., avec ces détails : « La femme q-ii devait être une créole avait été amenée dans i'atelier de Manet par Baudelaire et elle passait pour être sa maîtresse. »

« C'est tout ce que j'avais pu recueillir de renseis-nements au moment où je dressais mon catalogue, Manet n'étant^ plus là. Je vois maintenant que cette femme peinte par Manet était Jeanne Duval Je me rappelle très bien le portrait. Ce n'était pas une femme nè'-re m même une mulâtresse, mais elle était très brune et avait une cSoformation laissant deviner une part de saug nègre. Ce devait être une quarteronne.

« Le tableau est malheureusement passé depuis longtemps en Allemagne et je n'en puis retrouver ici la reproduction ».

ces dénonciations simiesques qui poursuivent le sangde Cham (i).

Nous savons par les vers de Baudelaire que Jeanne Duval disposait d'une mag-nifique chevelure et l'avis de Nadar sur l'avantag^e du « reste w nous avertit que c'est à Jeanne Duval que songeait Baudelaire lorsqu'il écrivait :

Il y a dans les dessins de M. Ingres des recherches d'un goût particulier, des finesses extrêmes, dues peutêtre à des moyens singuliers. Par exemple nous ne serions pas étonné qu'il se fût servi d'une négresse pour accuser plus vigoureusement, dans son odalisque, certains développements et certaines sveltesses.

Jeanne Duval avait eu Fambition des planches. Elle avait débuté au théâtre du Panthéon.

Le théâtre du Panthéon, aujourd'hui disparu, se tenait, tout en haut du Faubourg Saint-Jacques, place du cloître Saint- Benoît. C'était l'ancienne église des Gordeliers. Il dressait, au milieu de bâtisses pauvres, un fronton triangulaire dans le goût rigide du i^r Empire. Deux colonnes doriques supportaient un balcon, orné, à chaque extrémité, d'une statue en plâtre, réplique de l'antique, la Diane de Gables et le Joueur de flûte. L'établissement recrutait une clientèle de quartier à laquelle

(i) Nadar, Op. cit.

se mêlait, certains soirs, un public tapageur d'étu (liants. C'est là que Nadar la vit.

On jouait un drame — je souligne, un drame de Labiche : L'avocat Loubet, précédé d'un lever de rideau : Le Système de mon oncle. C'était une première; la Presse avait été conviée.

Le Système de mon oncle servait de prétexte aux débuts de Jeanne Duval (i). Elle y parut en soubrette, tablier blanc, bonnet de tulle au vent; mais, outre qu'elle manquait de vocation, rien ne seyait plus mal à la condition de son rôle que « le sérieux, le hautain de sa physionomie et le timbre de sa voix de contralto ». Sa haute taille (elle àé^ passait les autres d'une tête) soulig-nait encore la méprise. L'insuccès fut éclatant. Elle n'insista pas Après trois représentations, elle quitta la scène pour reprendre sa vie de femme g-alante.

Toutefois, si elle n'avait pas brillé par le talent, elle avait eu le temps d'impressionner, par sa beauté étrange, un spectateur dont on ne nous dit pas le nom, que Nadar nous donne comme son ami et qui n'était peut-être que lui-même. Ce spec

(i) Nadar, qui a rédigé ses Souvenirs de mémoire, à un âge avancé, se trompe lorsqu'il j^ilace ces débuts aux environs de iSSg- 4o. La preuve en est qu'il ajoute que ces débuts précédaient de peu (2 ou 3 mois) sa première entrevue avec Baudelaire. Or, nous savons par Banville, qui les présenta l'un à l'autre, que cette entrevue n'eut lieu qu'en 1842, à la belle saison, et quand Baudelaire habitait déjà ':.l*hôtel Piraodan.

ET LA RELIGION DU DANDYSME 6l

t ^eiir eut le désir très vif de connaître « l'étrRng-e déité, brune comme les nuits », et se présenta chez elle.

Jeanne Duval demeurait alors rue Saint-Georges, iT» ou 17, en face l'hôtel Aubert, au 2'' étage sur la cour. Son appartement modeste était élégamment tapissé de perse, « étoffe alors très en faveur ». Elle vivait seule en compagnie d'une femme de chambre, jolie, blonde.

Elle agréa le visiteur sans sauvagerie et lui laissa entendre, à la fin de l'entrevue, qu'il pourrait revenir quand bon lui semblerait, sauf de 2 à 4» qui était l'heure de « Monsieur ». En apprenant ce détail, le quidam craignit de s'être engagé dans une aventure fâcheuse, et manifesta quelque appréhension des inconvénients qui pouvaient s'en suivre. Jeanne Duval s'esclaffa. La réflexion lui parut si imprévue qu'elle appela incontinent sa femme de chambre pour lui en faire part. L'effet fut irrésistible. La domestique partit à son tour d'un sonore éclat de rire. Et toutes deux de s'employerà rassurerle timoré. Non seulement il n'avait rien à craindre de « Monsieur » en cas de surprise, mais c'était un rival dont on ne pouvait concevoir même une ombre de jalousie, tant il exigeait peu des femmes. C'était un doux rêveur inoffensif, un maniaque, un poète dont toute la flamme

s'épuisait en rimailleries et, pour appuyer leurs dires, ces dames sortirent d'un tiroir une liasse de billets doux entremêlés de vers. Il suffit d'un simple coup d'œil au quidam, habitué des cénacles, pour se convaincre que le rêveur inofïensif, le doux maniaque, celui dont ces deux péronnelles se gaussaient si fort, bien qu'elles tirassent leur bien-être de ses libéralités, c'était Baudelaire.

Baudelaire demeurera jusqu'au bout le bienfaiteur de cette femme indigne. Il se laissera, jusqu'au bout, exploiter par elle, et par son frère, un misérable drôle, sans scrupules, empressé à profiter de l'aubaine. Aujourd'hui (1842), Baudelaire est riche assez pour satisfaire à ses caprices; mais, demain, privé même du nécessaire, il continuera à rogner sur ses maigres ressources pour subvenir à ses besoins. Malade, il la fera soigner à l'hôpital ; il ne Tabandonnera pas, même déchue, roulée à l'ivrognerie. Il sait qu'elle se soucie peu de lui, qu'elle n'en veut qu'à sa bourse. Il la maudira, mais il restera lié à elle comme le forçat à sa chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu, Gomme à la bouteille l'ivrogne.

M™® Aupick pourra écrire à Asselineau, au lendemain de la mort de Baudelaire :

La Vénus noire l'a torturé de toutes les manières. Oh !

si vous saviez! Et que d'ars^ent elle lai a dévoré ! Dans ses lettres, j'en ai une masse, je ne vois jamais un mot d'amour (ij.

L'ascendant de Jeanne Duval sur Baudelaire provient de ce qu'elle réalisait son idéal « fait de beauté et d'indifférence », auquel se mêlait un ragoût exotique, un piment de bizarrerie et d'étrangeté. Que ckerchait-il près d'elle? D'abord une satisfaction plastique. Nous lisons dans son Journal :

Tantôt, il lui demandait la permission de lui baiser la jambe et il profitait de la circoustance pour baiser cette belle jambe dans telle position qu'elle dessinât nettement son contour sur le soleil couchant.

11 aimait manier sa chevelure, forêt aromatique, où dormaient

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

tout un monde lointain, absent, presque défunt. Il y retrouvait les mirages et le coup de soleil de rOrient qui l'avait frappé, quoi qu'il en dise, dans son voyage écourté. C'était une grande émotion de sa jeunesse, d'abord méprisée (il l'affectait du moins), mais qui lui revenait plus chère, à mesure

II) Eugène et Jacques Crepet : Charles Baudelaire (Messein).

qu'il avançait en â^e et que l'ombre s'épaississait autour de lui.

On sait que le rœu caressé de Baudelaire était de vivre auprès d'une maîtresse « comme un chat voluptueux auprès d'une reine ».

J'eusse aimé, dit-il en parlant d'une géante, « voir son corps fleurir etg^randir librement », Parcourir à loisir ses magnifiques formes

Et

Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins.

Ce n'est pas là le vœu d'un amant décidé. On n'imagine point le muletier de La Fontaine, se tenant au lit, près de sa partenaire.

Comme au long* d'un cadavre un cadavre étendu

et se prenant à songer

A la triste beauté dont son désir se prive.

L'obsession d'une autre, c'est l'éternel prétexte que Baudelaire mettait en avant pour excuser sa froideur. On peut dire qu'il manquait tout au moins, dans ce domaine spécial, de tempérament. Sa débauche était toute cérébrale, et .leanne Duval nous est une nouvelle preuve qu'il aimait respirer la fleur de l'Amour sans la cueillir. Etait-ce pair impuissance, par « nihilisme spécial », comme le

prétend Nadar, ou par système ? Le vœu du dandysme, seion Baudelaire, c*est d'ôter à TAmour son caractère de « répugnante utilité » pour le réduire à n'être plus qu' « un caprice brûlant ou rêveur ». Il est indéniable que partout, chez Baudelaire, se respire la peur de l'Amour agissant (i). C'est d'abord parce qu'il risque d'y perdre le gouvernement de soi-même, signe le plus éclatant de la supériorité du dandy; c'est, ensuite, parce qu'il n'envisage de l'Amour que le pouvoir néfaste. L'Amour agissant, c'est, pour lui, l'Amour fatal auquel, depuis les temps les plus reculés, l'humanité jette i'anathème mérité :

Amour ! fléau du monde, exécrable folie I

C'est la bête féroce, ivre de carnage, traînant après soi, dans sa course furibonde.

(i) Cette idée de rébcrvc, d'abstention, de prudence est si naturelle à Baudelaire, si invétérée, qu'elle lui a inspire le sonnet CiV des Fleurs da Mal, le meilleur iucoutesiablement de toute» les pièces surajoutées :

« Pendant que des mortels la multitude vile Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête s-:rvile. Ma douleur, donne-moi la maio ; vienspar ici. » Ce qui prouve bien la sincérité de Baudelaire, c'est que ce sonnet, écrit en dernier lieu (il n'a paru que dans la 3« édition) jaillit d'uQ élan puissant d'avoir été lontçlemps contenu et médité ei qu'il rend, aax heures de décrépitude du Poète.récho devenu si rare des beaux chants d'autrefois.

une confusion De vêtentienls souillés, de blessures ouvertes Et l'appareil sauglant de la destruction.

Cet effroi de TAmour s'explique par le sentiment que la vie se crée de la mort et que la perpétuité de l'espèce ne s'assure qu'au détriment de l'individu. Mais là où le savant ne voit qu'une sollicitation de la Nature en perpétuel besoin de matière organique pour sa chimie mystérieuse et de substance à refondre pour des essais nouveaux, Baudelaire ne voit qu'une intervention diabolique, un piège tendu pour la perdition de l'Ame. Il repousse donc l'appel de l'instinct comme une suggestion mauvaise et, en cela, il reste d'accord avec la doctrine évangélique; mais où il s'en détache, c'est quand, après avoir prononcé le sacramentel vade rétro et refusé au démon l'accès de sa chair, il l'accueille et lui fait fête en imagination. D'où vient celte inconséquence ? D'abord d'un calcul de prudence. Baudelaire fait la part du feu. Il sait qu'il faut compter avee a le Malin ». Le Malin, c'est la Nature. Elle se rit de nos sages résolutions, de nos vœux de prudence, d'hygiène et de continence. Le sage sait qu'il n'est pas de taille à la combattre de front. La brusquer, c'est l'exaspéier. L'atTronter,en adversaire loyal, c'est être vaincu d'avance. Sa sommation est si impérieuse qu'on ne peut l'élu-

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der que par ruse, en ayant Tair d'y consentir. On feint de la suivre tout en s'enivrant du miel de la parole, de l'anibroisie des discours de cette effrontée larronnesse qui nous pipe à sa glu. On se laisse induire sur la route fleurie, mais on s'arrête en deçà du piège. On feint de s'engager, mais on ajourne Téchéance et, ce faisant, on maintient en soi l'élat d'illusion et l'on prolonge l'éblouissement du désir. Ainsi le Moi évite le geste qui le disperse et le vaporise et puise, au contraire, à savourer une joie réelle, pour qui n'en est pas dupe, une force surnaturelle de concentration. Il y a mieux. La onscience qui reste éveillée dans le tumulte des assioiis et l'émeute contenue des sens, permet à homme de s'analyser et de s'instruire au spectacle d'événements que les autres ne traversent qu'en aveugles. D'acteur inconscient, le sage se hausse à la qualité de témoin lucide.

De même que le chirurgien, cherche dans la dissection du corps humain l'explication du jeu des organes, de même Baudelaire, penché sur nos tares et nos perversions, y cherche le mécanisme de l'Ame et la quaUté de notre essence. Obsédé par l'énigme redoutable du monde, il veut en pénétrer les secrets à la lueur de l'instinct.

C'est dans l'acte le plus irréfléchi, le plus spontané, que se saisit la présence et la rotation de la

chaîne qui nous rive on ne sait à quelles Forces mystérieuses et qui nous fait appréhender si l'Homme ne se leurre point en proclamant orgueilleusement son libre-arbitre et sa part d'immortalité.

Nous savons bien que Baudelaire va tout résoudre dans le sens du do^me chrétien, mais nous restons frappés de l'audace de son entreprise. Il nous a montré que le sa^^e pouvait, sans déchoir ni démériter, dénuder la vie et assister, sans rien perdre de son prestige ni de son austère gravité, aux réflexes de l'animal humain.

Qu'il descende dans le labyrinthe fangeux des cités ou dans les replis secrets du cœur, le poète est comme le soleil :

Il ennoblit le sort des choses les plus viles.

Il épure tout à la flamme de son génie. Il prend de la boue et il en fait de For.

La curiosité du vice devient, chez Baudelaire, un mode d'investigation, un procédé d'enquête pour résoudre les grandes vérités, et de là lui vient, sans doute, son fâcheux mais immérité renom de perversité.

Il nous confie qu'il aimait à feuilleter des estampes libertines, les annales de la luxure enfouies dans les bibliothèques ou perdues dans les cartons des marchands. Il dit :

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La vue de ces dessins m'a mis sur des pentes de rêverie immense à peu près comme un livre obscène nous précipite vers les océans mystj^ques du bleu. Bien des fois je me suis pris à désirer devant ces innombrables échantillons du sentiment de chacun, que le poète, le curieux, le philosophe pussent se donner la jouissance d'un Musée de l'Amour, où tout aurait sa place, depuis la tendresse inappliquée de sainte Thérèse jusqu'aux débauches sérieuses des siècles ennuyés.

Le g-énie sanctifie toute chose et si ces objets étaient traités avec le soin et le recueillement nécessaires, ils ne seraient point souillés de cette obscénité révoltante qui est plutôt une fanfaronnade qu'une vérité...

Les sujets de cette nature sont chose si importante qu'il n'est point d'artiste, petit ou j^rand, qui ne s'y soit appliqué secrètement ou publiquement depuis Jules Romain jusqu'à Devéria et Gavarni.

Leur g-rand défaut est de manquer de naïveté et de sincérité.

Le procès que certains voudraient intenter à Baudelaire se ramène donc au procès de la Connaissance. Puisque la Science est une dévoralrice d'illusions, le bonheur de rhumanité s'oppose-t-ii à sa divulgation ? N'est-il pas préférable que le troupeau des esprits soit conduit en lisière et condamné à une éternelle enfance? Là est toute la question, mais, résolue môme par l'affirmative, il s'agirait encore de savoir si le Poète a une action directe sur les foules et s'il ne s'adresse pas seule-

ment à un petit lot d'initiés de qui la science reste le privilège.

Le plus clair, c'est* que Baudelaire ne nous a gratifiés d'aucune dépravation neuve. Anatole France nous en assure qui nous dit :

En fait de vices, dès l'âg-e des cavernes et du mammouth, il ne restait plus rien à découvrir. A y regarder de près, Baudelaire n'esi pas le poète du Vice, il est le poète du Péché, ce qui est bien différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens (i).

Voilà la vérité ! Baudelaire est un poète catholique et il est étrange que le plus fougueux de ses détracteurs^ le croyant Brunetière, n'ait pas pris garde que les coups qu'il lui portait rejaillissaient sur l'Exégèse. Baudelaire a la Foi du confesseur et du martyr. U bouleverse les cœurs à la façon des prophètes, armés d'éclairs, et nous ramène à Dieu par le chemin de la Douleur.

Il nous irrite, parce qu'à l'image des moines sectaires et des inquisiteurs farouches d'autrefois, il nous met le nez dans notre ordure et qu'aux périodes de paix tranquille, il nous empêche d'être heureux, eu nous rappelant que nous avons une âme. il fond du ciel comme un aigle :

(i) Anatole Fraaee, La Vie Littéraire (Galmann-Lcvy, édit.).

Du mécréant saisit à plein poing les cheveux Et dit, le secouant : a Tu connaîtras la règle ! » (Car je suis ton bon ange, entends-lu ?) Je le veux I

Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété. Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe. Un tapis triomphal avec ta charité.

Il est le Mane-Thecel'Phares qui s'inscrit aux murs du festin, et dresse dans un sursaut d'épouvante les convives gorgés et repus. Il est celui qui jette l'alarme et qui, au moment où nous allions nous endormir, sonne le tocsin.

C'est parce qu'il est resté prisonnier du Dogme que, parmi les générations nouvelles, beaucoup, dont la conscience s'est libérée, affectent de se détacher de Baudelaire, sans prendre garde qu'ils continuent à le respirer dans l'air, autour d'eux, tant l'essence de notre littérature, depuis cinquante ans, en demeure imprégnée.

Ceux qui habitent les cimes glacées de l'Athéisme et que n'impressionnent plus ni les fracas de la chaire ni les diableries, ni la mise en scène et les pompes liturgiques, n'oublient pas, pourtant, que Baudelaire a payé de son désastre, comme Pascal, le geste téméraire de secouer les portes de l'Ombre et s'émeuvent encore de ses aveux désespérés.

Baudelwire est si varié que les esprits les plus

dissemblables, s'ils l'abordent sans parti-pris, sont sûrs d'y trouver leur récompense. Il plaît « aux amoureux fervents comme aux savants austères ». S'il a les charmes de l'horreur qui n'enivrent que les forts, il a aussi le don des larmes et les attendrissements soudains qui vont droit au cœur et conquièrent les simples. Il éblouit les néo-païens par la splendeur du Verbe et le rappel

de ces époques nues.

Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues.

Les écrivains y reçoivent une leçon de style et de cadence. Il n'est pas jusqu'aux âmes innocentes qui n'y respirent un parfum d'églog^ue et qui n'y retrouvent l'image du « vert paradis des amours enfantines ».

On nous prédit, pour demain, un bouleversement général des idées et des mœurs amené par la guerre, et le rétablissement d'un état d'esprit auquel Baudelaire aura cessé de correspondre. Je le souhaite plus ardemment que tout autre, car nous aurions alors rétabli la félicité de l'Age d'or.

Baudelaire vivra tant que l'humanité comptera des inquiets, des malades de spleen et des chercheurs d'infini. Son règne durera tant que nous verrons, plongées dans l'enfer luxurieux des villes, des âmes nobles mais désarmées, aussi incapables

ET LA RELIGION DU DANDYSME -jS

de se soustraire à la corruption que de s'y adapter. El il sera toujours la voix de ceux, quelle que soit leur confession, mystiques ou athées, qui ont pénétré l'inanité des plaisirs d'ici-bas et qui ne peuvent s'accommoder de Timperfection d'un monde où la soif inexting^uible du bonheur se trouve liée, chez la créature, à l'impossibilité d'y parvenir.

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