‹ BaudelaireChapitre 1 sur 27 · WAGNER · texte numérisé non relu

WAGNER

^X>BlBL(0;55^^lOttaWa^,

^. .. cMichel, 19

PREFACK

Voici qaelqaes mois, la Société du Mercure de France forma le double projet de réunir les lettres de Baudelaire et celles de ses œuvres que n'avait pas recueillies TEdition définitive de MM. Calmann Lévy,

Des unes et ues autres , il y en avait un bon nombre dans t ouvrage de M. Eugène Crépet (i) et non les moins importantes. Faut-il le rappeler? C* est lui qui a rêoélé les journaux intimes du poète, Mon cœur mis à nu et Fusées, qui a mis aa jour les billets à Sainte- Beuve^ à Poulet Malassis, à hlaubert, à Ancelle.., Je m'arrête : les Baudelairiens désignent couramment Vouvrage du nom de son auteur, et ceci en dit assez sur le crédit où ils le tiennent. — Donc le Mercure de France me demanda V autorisation de prendre dans « le Crépet » les pièces dont il avait besoin.

Ce ne fut pas sans une assez vive hésitation que j'envisageai d'abord de la donner. Mais on excipa de Vintérêt supérieur des lettres, qu'a servies d'un cœur si passionné l éditeur des Poètes Français et du Trésor Epislolaire ; on me protesta que celui-ci n'aurait certainement pas refusé son concours à une entreprise qui plaçait Baudelaire sur le plan des grands

(l) Charles Bavdelmbe, Œuvres Posthumes et Correspondances inédites, précédées d'une Etude biographique par Eugène Crépet, in-8% Paris, Quantin, 1887.

VI PHÉFAC1Î

morts dont Vhumanité recueille jusquaax vestiges de leart écrits... J acquiesçai alors ; mais^ du même coup, je prenais envers moi même rengagement de rééditer aussi, après l'avoir revue "' complétée, la première partie du livre de M. Eugène Crép. . son Etude biographique, qu'on avait bien voulu déclarer, en 1887, aussi neuve en révélations que les manuscrits et les correspondances dont elle était suivie. Il me sembla que je devais cet effort autant à la mémoire de mon père qu'à mu ferveur baudelairienne.

Dans /'Avant- Propos de son ouvrage, M. Eugène Crépet a exposé par le détail à quel rare concours de circonstances et de bonnes volontés cette Etude devait son mérite. Possesseur lui-même des principaux manuscrits inédits du poète, il avait eu facilement accès aup: es de nombreux collectionneurs, dont MM. de Spœlberch de Lovenjoul, Piat, Parran Maurice Tourneux, notamment, qui, avec une obligeance toute confraternelle, lui avaient ouvert leurs archives.

Il fut a!>sez heureux encore pour trouver chez M. AncellCf conseiller judiciaire et confident intime de Baudelaire pendant vingt-deux ans, l'accueil le plus bienveillant et l'aide la plus désintéressée. Cet aimable octogénaire, dont l'âge n'avait pas glacé le cœur ni altéré l'esprit, se réjouit de donner à la mémoire de l'ami une dernière preuve de son dévouement ; les trésors de ses dossiers, incomparables pour la période du séjour en Belgiq'ie, vinrent enrichir l étude du biographe.

Enfin il y avait, dans la vie de Baudelaire, une épo(/ue sur laquelle les renseignements certains faisaient défaut : ses années de jeunesse et de début dans les lettres. Par les notes pittoresques et circonstanciées que l'on sait — ou quon lira, — MM. Gustave Le lavasseur, Ernest Pi arond Jules Buisson, Philippe de Chennevières, Auguste Dozon^ Champfleury^ qui. de l8Ui à i8U8, avaiet été des plus intimes compagnons da poète, voulurent bien combler cette lacune regrettable,,»

PRÉFACK VU

Après avoir constaté les résultats inespérés âf seA reeherches, M. Eugène Crépet pouvait conclure ; *• Je crois avoir le droit de dire qu^aucune publication sur la vie ou sur les œuvres de Baudelaire ne renferme autant ù3 matériaux de cette qualité. Je serais même en mesure d'établir que prèsqu'aucun document du même ordre ne peut plus se produire, » Le temps n'a point démenti cette affirmation quit voici vingt ans, put sembler un peu téméraire. Les lignes fondamentales de la vie de Baudelaire, du Baudelaire le plus récent, — tel qu'il résulte des dernières publications^ — étaient toutes dans VEtude biographique de M. Eugène Crépet. Il nest même que juste de dire qu'elles lui ont été souvent empruntées.

Cependant, depuis i8S7, de nombreux documents ont para, qui, s'ils n'apportaient pas de révélations capitales, n'en demeurent DUS moins fort précieux, tant pour l'explication de Vœuvre baudelairienne que pour l'évocation de Vatmosphère où vécut son auteur. Ainsi, La Plume a étudié la vie de Jeanne Duval et dégagé V influence qu exerça la trop fameuse Vénus noire sur son malheureux amant; Le Tombeau de Charles Baudelaire a essayé de pénétrer <( Varchiteclure secrète » des Fleurs du Mal, ouvrant par là une voie féconde. Sur un signe de M. Maurice Tourneux, la Présidente est apparue, dans un éclair dor et de soie, pour revendiquer les pièces admirables qui lui furent dédiées. Empruntant sa méthode à Vart de la mosaïque f M. Féli Gautier a fait tenir Vœuvre du poète dans l'élude de sa vie. M. Camille Lemonnier a raconté une des conférences de Bruxelles, Cladel une correction dépreuves chez son maître, M, Georges Barrai ses entretiens avec Baudelaire, en 186^, M. Catulle Mendès, la dernière nuit que celui-ci, encore vaillant, ait passée à Paris^. . Est-ce là tout, non certes ! Mais je ne puis énumérer ici tant de livres et d'articles qu'on trouvera mentionnés ou copieusement cités à leur place. — Toutes ces publications forment le pre-

vui pr6fag8

mier fonds, et le plus w^portani, où j'ai puisé les éléments de mon travail complémenlaire.

J'en ai trouvé un second dans les ouvrages antérieurs à la publication de cette étude. U abondance de ses matériaux neufs avait contraint M. Eugène Crépet à négliger quelque peu ses prédécesseurs. Le cadre nouveau de cette édition m*a permis de leur faire plus de place. Cest ainsi que f ai muUiplié les emprunts aux livres d'Asselineau et de Pincebourde ; ils m*ont semblé d'autant plus justifiés que ces ouvrages sont, depuis de longues années, complètement épuisés.

Enfin un troisième fonds m'a été fourni par les papiers qu'a laissés M. Eugène Crépet lui-même. Ily avait là des d cuments nombreux qui, peur diverses raisons, n'avaient é mis en œuvre, ou qu incomplètement, par leur possesseur ; d'aucuns ne lui étant pas parvenus en temps utile ; d'autres desquels, faute de place encore, il avait dû se résigner à ne citer que les principaux passages, et qu'il était intéressant de restituer dans leur saveur et leur intégrité originales ; quelques-uns encore, dun ordre très familier, voire tout intime et dont je dois croire que, dans un sentiment de réserve déférente, il avait préféré en ajourner la publication.

Ces derniers mots m'amènent à m' expliquer très nettement sur l'esprit où j'ai conçu ma tâche.

C'est un lieu commun, où excellent beaucoup de gens, qui de s'élever avec indignation — et en deux colonnes — contre toute biographie qui, avec minutie et de propos délibéré, entre dans la vie privée d'un auteur ; il n'a pas été ménagé à '. M. Eugène Crépet; f ai de fortes raisons de croire qu'il me le sera moins encore. Soit, Je déclare d'avance qu'il me troU" vera tout indifférent. Si des reproches de cette nature peuvent me sembler fondés quand l'œuvre de l'auteur considéré na que des rapports éloignés avec sa vie, — mais tout le trésor littéraire nous offrirait-il le phénomène d'une seule œuvre profonde dans ce cas ? — je proteste qu'au contraire c'est le :

PHÉFACB IX

droit absolu du biographe, de porter sa i îde jusque dans le cceur et les reins de son modèle, lorsque les inuesligations dans la vie éclairent Vœuvre d'une lumière utile à sa pleine corn- Ipréhension. Niera-t-on que telle soit ici l espèce ? Alors je demanderait par exemple, si la publication des lettres de Baudelaire et de M°* Sabatier^ — documents d*un ordre tout privé, que je sache, — na pas apporté le plus instructif commentaire à lune des parties les plus mystérieuses des Fleurs du mal ; si, auprès du lecteur, quelques-unes des pièces en cause nont pas gagné à cette révélation un suppléa ment d'humanité et de subjectivité, si l'on peut dire^ qui fait mieux sentir leurs beautés et leur émotion ?

Mais, pour légitimer ses recherches les plus minutieuses et les plus intimes, une étude dont Baudelaire est Vobjet peut encore exciper d'un argument plus convaincant et plus particulier que ceux dont la biographie a coutume de s'autoriser justement. Compte-t-on pour rien la légende baudelairienne ? A quel point elle fut préjudiciable à son infortuné héros, on ne le dira, on ne le prouvera jamais assez. Il lui dut, pendant sa vie, de n* être pas <« pris au sérieux », comme le constatait tristement un témoin de sa lente agonie ; et l'homme mort, elle est cause que des doutes subsistent sur la sincérité du poète. Oui, chez beaucoup, « la peur d'être dupe de ce grand dédaigneux empêche la pleine admiration (i). » Ainsi s'exprimait M, Paul Bourget, dans ses si pénétrants Essais de psychologie contemporaine : on ne saurait mieux rapporter ni mieux résumer le sentiment général.

Eh bien ! je dis qu'il n^y a point de considération qui doive prévaloir contre l'urgence de détruire, jusquen ses fondements, cette légende meurtrière. Le plus grand service dont les Bau-

(i) Essais de psychologie contemporaine (Alph. Lemerre, éd., i885).

PUEFACE

deîairicns puissent obliger la mémoire de leur poète, cesi donc d'arracher à la vérité jusquau dernier haillon dont elle 4e voile, en publiant intégralement tous les témoignages, tous les documents qu'ils possèdent, fussent ceux-ci d'un ordre fa^ milier et intime ^ — surtout s'ils sont tels, dirai-je même, car on y trouvera de meilleures raisons où asseoir sa conviction. L'heure est propice, puisque, assagi, le symbolisme a ramené la faveur et la curiosité du public vers le grand ancêtre que ses exubérances — d^ ailleurs fécondes — avaient un instant aidé à compromettre. Et quelles convenances nous opposeraiton ? La respectabilité du lecteur ? — « Hypocrite lecteurJ mon semblable, mon frère ! » — Celle du poète ? Je ré'\ pondrais d'abord que la morale d'un Baudelaire a le droit ' de n'être pas taillée sur celle de la foule, puis qu'à jeter dans la balance commune sa vie tout entière, il n'est point prouvé que ses vertus ne l'emporteraient pas, et de beaucoup^ sur ses faiblesses. Mais qu'importe ? L'important, c'est qu'allant rejoindre définitivement tant d'accessoires funambulesques du romantisme, le pourpoint moyennâgeux du bon Théo et l'ours que Byror^ menait au spectacle, les fables det cheveux verts ou de la cervelle de petit enfant cessent défaire tort aux Fleurs du Mal ; le capital, c'est qu'on puisse décider en connaissance de cause s'il faut continuer d'avoir « peur d'être dupe » , ou si Baudelaire fut l'homme de son livre, si les Fleurs du Mal sont une œuvre sincère. Voilà oà réside la vraie question baudelairienne, celle qui motive et légitime toutes les recherches biographiques, et qui ne sera entièrement résolue qu'à l'heure oà la vie et le caractère de Baudelaire nous seront entièrement familiers.

J'ai fait ici ce qu'il était en mon pouvoir pour aider a son éclaircissement. Non point en prenant parti, — alors mon ^.ravail n'aurait valu que ce que vaut une opinion, — mais en réunissant aux documents déjà connus, tous ceux, sans ré" terve aucune, dont je disposais personnellement ou qu'on a

Page 1