‹ BaudelaireChapitre 2 sur 27 · PRÉFACE ' XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE ' XI

ien voulu me communiquer. Ce livre se réclame donc, avant oute chose, de son caractère documentaire et de son effort entralisatear ; j'ose croire qail ne sera pas inutile. Pour ne entionner que les principales entre les sources nouvelles quil pporte, on trouvera notamment, à /'Appendice, une longue uite de lettres adressées au poète , qui étaient restées inéites jusquà ce jour, et qui fournissent très opportunément sa contre-partie au Charles Baudelaire, Lettres, publié tout dernièrement par le Mercure de France. On y lira aussi le Recueil d'Anecdotes d'Asselineau, pour la première fois donné in- extenso; nuls Baudelairiana ne nous avaient encore introduits aussi profondément dans l'intimité du poète, et il est à \peine besoin d'insister sur le caractère de véracité quemprunenl ces notes si pittoresques à la personnalité de leur auteur. Quant à la partie de ce travail qui m'est personnelle^ c'est éparse dans les multiples notes de cette Etude qu'il faut la chercher. Il est toujours délicat de revoir l'œuvre d' autrui ; alors quels scrupules n'éveille point une telle tâche quand l'auteur nous touche du plus près ? J'ai donc, dès l'origine de mon effort, adopté cette règle, de ne retoucher le corps du texte que si le besoin s'en faisait rigoureusement sentir^ par exemple lorsque je me trouvais en présence d'une inexactitude matérielle, ou quand l'importance d'un document nouveau, à être reléguée au second plan, eût accusé un défaut regrettable dans les proportions de l'Etude. Pour continuer à m' exprimer par images architectoniques, j'ai respecté, autant qu'il était de moi, la façade du bâtiment existant, n'y ouvrant guère qu'une fenêtre neuve {le chapitre VIII), et j'ai empilé mes compléments, citations, rapprochements, commentaires de toute sorte, dans les fondations. A tout prendre, c'était là leur place marquée. N'ai-je pas dit que nombre de ces notes étaient simplement extraites des papiers de M, Eu" gène Crépet ? Il convenait donc qu elles rejoignissent les bas^t de son ouvrage.

n * pRirAci

n me reste à dire combien je suis redevable à tous ceux, gens de lettres, collectionneurs, éditeurs, qui m'ont aidé dans l'élaboration de ce livre. En première ligne, je citerai M, Al» bert Ancellef le plus désintéressé des Daudelairiens, qui aclieva de vider entre mes mains les richesses de ses dossiers ^ et M. Maurice Tourneux, dont Vaccueillante érudition m'a évité tant de recherches. L'autorisation de M. Camille Lemonnier, contresignée par M. Fasquelle, m'a permis de rc" produire un témoignage précieux sur une des tribulations les plus ignorées du poète ; celle de M. A Iphonse Lemerre, de puiser abondamment dans l'ouvrage d'Asselineau; celle de A/'^* Judith Cladelf de donner des pages qui, mieux qu'aucunes autres^ mettent en relief la haute vertu et la ferveur littéraires de Charles Baudelaire. Je dois encore à la gracieuseté de M. le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, d'avoir pu réimprimer les pièces capitales du livre de Pincebourde,et les documents mis au jour par M. Féli Gautier sont parmi les plus intéressants qui aient pris place ici. Enfin M, Jules Troubat, reportant sur le fils un peu de la cordiale sym^ pathie qui Vunissait au père, a bien voulu l'aider souvent de ses souvenirs. On le voit, si ce livre a quelque mérite, il le doit moins à son signataire qu'à tous ses collaborateurs anonymes, Q le ceux-ci, du moins, reçoivent Vassurance bien sincère de m À très vive gratitude,

Jacques Crépet.

Le poète, qui a donné, dans son œuvre, une sî large place à la vie des grandes villes, était le petit-fils d'un paysan champenois.

Une copie de nombreux papiers de famille, que j'ai été admis à consulter, m'a fait découvrir les origines, jusqu'à ce jour inconnues, de ses ancêtres. Us habitaient, sous le règne de Louis XV, la commune de la Neuville-au-Pont (canton de Sainte-Menehouid, département de la Marne).

Les registres de la paroisse qui comptait, à cette époque, plus de quinze cents fidèles, m'ont permis d% remonter jusqu'aux grands-parents du poète.

D'après un extrait de leur acte de mariage, Marie- Charlotte Dieu, née, le 23 mai 1717, à la Neuvilleau-Pont, épousa, en secondes noces, le 10 février 1768,

jl CHAULES BAUDELAIRB

Claude Beaudelaire (sic) (i) domicilié dans la niênn commune.

La condition sociale des deux époux n'est pas indiquée sur cet acte de mariage ; mais il existe encore,! dans le pays, des ouvriers vignerons qui portent 1( nom patronymique de Baudelaire (2). Il est à croin que les ancêtres du poète étaient des tenanciers, ouj plutôt de petits propriétaires jouissant de quelque ai •] sance. Comment expliquer autrQment l'éducation raf-] fmée qu'ils firent donner à l'unique enfant qui leur! naquit, le 8 juin 1769, Joseph-François Baudelaire (3) ?

(i) Dans le Tombeau de Charles Baudelaire Taris, Bi' bUothèque artistique et littéraire, 1896), ouvrage auqueli nous nous référerons plusieurs fois, le prince Alexandre* Ourousof note que « badelaire ou Baudelaire est, en vieux français, le nom d'une épée courte à deux trancliants, éiavgie du bout )>.

Charles Baudelaire tenait beaucoup à ce qu'on orthographiât son nom correctement ; il fit détruire une plaquette tirée à 25 exemplaires chez Poulet-Malassis en i853 : la Philosophie de l Ameublement, parce que le typo* graphe avait écrit Beaudelaire.

(2) On a bien voulu nous signaler qu'il existait aussi, vers 18S7, à Strasbourg, un Baudelaire, photographe, cousin du poète.

(3) Pour les antécédents de François Baudelaire, nous n'avons guère qu'une source d'informations, mais la plus sûre qu'on puisse souhaiter, une lettre où la mère du poète, alors devenue M"' Aupick, parle longuement de son premier mari. Voir plus loin (Appendice YI), la lettre de M™* Aupick à Charles Asselineau. L'auteur de la Vie de Baudelaire, s'est contenté d'indiquer celte eu-

itUDB BIOORAPHIQUB S

Elevé dans un collège de grande ville, ou peut-être dan? un séminaire, car, d'après un propos tenu par soc fils, il aurait « porté la soutane avant de porter le bonnet rouge ^i) », François Baudelaire, très jeune encore, entra, vers 1780, comme répétiteur, au collège Sainte-Barbe. Le proviseur, qui le patronnait, le plaça, en qualité de précepteur, chez le duc de Chciseul- Praslin, l'aïeul du pair de France qui, en 1847, ^** sassina sa femme et n'échappa à Téchafaud que par le •uicide.

A l'hôtel Praslin, le jeune précepteur prit, au contact de la meilleure compagnie, une courtoisie de manières, un savoir-vivre qui, plus tard, lui lurent fortutiles dans ses relations avec le monde officiel. Mais, esprit très ouvert et très ardent, il professait en politique et en philosophie les doctrines nouvelles, et comptait d'anciens camarades dans le parti révolutionnaire. Ce fut ce qui lui permit de rendre, en 1793, les plus grands services au duc .t À la duchesse de Praslin (2).

rieuse figure dont je vais, en m'aidant de quelques docu-« inents nouveaux, esquisser les principales lignes.

(1) Notes de M. Piaioi d.

Cf. : «... Baudelaire, au |uel j'ai entendu dire, de sa voix la plus aigùe et la plus sifllante : « Moi, fils d'un prêtre. , » (Jules Levalloi?, Physionomies de la Bohème.)

(2) a François Baudelaire qui, pour vivre, donnait des leçons de dessin, partageait son gain avec elle yla laniilie de Choiseul Praslin). Parmi ses élèves, il y avait la fille d'un boulanger de son quartier, lequel le payait en petits pains, et cette rétribution était, comme les au h os, ntise en commun. » {La Jaiiulie de Charles Bawielaire , par GBOKuiis DE iNouviow, Paiis, typogiupliie Fiimin-Didol.)

4 «SARLtS BAUDELAIRV

Il fut assez heureux pour soustraire à la confiscation les biens de la famille dont il avait été le commensal, et dans le même temps, s'il faut en croire sa veuve, il aurait donné une grande marque de dévouement à ^ Condorcet, l'illustre proscrit : il lui aurait procuré le 11 poison qui le sauva de l'échafaud. * W

Il paraît constant que François Baudelaire montra un vrai courage dans la crise de la Terreur. Sa veuve le représente courant, jour et nuit, les tribunaux et les prisons et bravant, pour son compte, la mort à laquelle il disputait avec acharnement les têtes menacées de ses amis.

Quand, sous le Directoire et le Consulat, ils eurent retrouvé leur ancien crédit, ses protégés en usèrent, à leur tour, pour le servir et lui obtenir une haute situation administrative (i).

(î) Je dois les curieux détails qui suivent à Pextréme obligeance de M Favre. l'ériidit archiviste du Sénat. Ils rectifient des renseignements peu exacts donnés par M"* Aupick à Charles Asselineau. Voici le résumé des recherclies de M. Favre : « François Baudelaire n était ni conservate'ir du palais et des jardins, ni contrôleur, m Yérifical*'ur, et n'avait pas à faire de commandes aux artistes. Tout ce qui concernait le palais et les jaidins était' adminis lé, ordonné par une comtnission sénatoriale... Quelles aient donc le fonctions de Baudelaire? Cn fouillant et furetant It s pièces de comptabilité du Sénat împérial i 1 8o4- 1 8 1 4 ), je trouve sur tous les états son nom ainsi mentionné: Administration et fjoUce intérieure, Beaudélai re [sic), chef de bureau, lo.ooo francs p-^r an... A partir de i8i4. il disparaît, et ses fonctons elles-niéiiies ne sont plus mentionnées. Elles étaient un rouag« do'

trUM BIOORAPHIQVB ft

François Baudelaire se maria une première foîi en i8o3.

Sa Cemnie, M"* Janin, lui apporta en dot une petite fortune, composée de biens ruraux et de terrains situés aux Ternes et à Neuilly. De ce mariage naquit un seul entant, un fils, qui (ut appelé Claude. Il entra, jeune encore, dans la magistrature et mourut en 1862 (1).

Devenu veuf en i8i4» François Baudelaire se remaria cinq ans après. Il avait rencontré chez M. Pérignon, un de ses intimes, une orpheline, pupille de son ami qui l'avait élevée parmi ses filles, M"'' Caroline Aichimbaut-Duiays, « née de M. Charles Dulays, ancien oliicier militaire, et de dame Louise-Julie Foyot-Lacombe, son épouse, décédée sa veuve, demeurant à Paris, rue Saint-liyacinthe-Saint-Iionoré, n" 6 (2) ».

radminislration impériale.» Le pcre de notre poète figure déjà dans VAlmaiiach national de l'an iX (1801), en qualité de secrétaire de la commission administrative et de contrôleur des dépenses du Sénat. Il n'est plus désigné. dans les almanaclis de l'Empire, que sous le titre vague de chef des bureaux ; son nom est constamment ortho graphie Beaudelaire.

(i^ Nous n'aurons guère l'occasion d'en parler : Claude et Charles, son demi-(rère né du mariage subséquent de Joseph-Trançois, réalisaient les caractères les plus opposés ; ils cessèrent à peu près de se voir vers 18/44.

(2) Je transcris le texte même du contrat de mariage de François Baudelaire. Je n'ai pu découvrir rien de plus sur les ascendants maternels du poète Ma curiosité, à leur sujet, avait été fort excitée par ces lignes du journal intime, Fusées ; a Mes ancêtres, fous ou maniaques, dans

V CBAKLBS BÀUDBLAIItS

M"* Dufays, qiiî louchait à sa vingl-sixîème année n'avait aucune foitune ; mais, sans être jolie, elle étai fort gracieuse et d'une vivacité d'esprit qu'attesteni ses lettres. Si sa pauvreté contribua peut-être à iui faire accepter un mari qui avait près de trois fois son âge, il est certain qu'elle céda aussi à d'autres raisons meilleures, notamment au prestige que le prétendant sexagénaire devait à ses manières d'une courtoisie aristocratique, etsurtoutà une originalité d'esprit qui, dans la famille Pérignon, le faisait c comparer à La Fontaine pour la naïveté et la bonhomie (i) ».

des appartements solennels, morts tous victimes de leurs furieuses passions. » Cette allusion ne pouvant évidemment s'appliquer aux paysans de la branche paternelle, il m'était permis de conjecluier qu'à une époque plus ou moins loititaine, la famille Dufays, dont le nom est identique ou, du moins, analogue à celui de plusieurs familles nobles d'Angleterre et de Normandie qui remontent jusqu'j'u temps de Guillaume le Conquérant, avait subi., quelqiie déchéance, par suite de la folie, des manies, ou des furieuses passions de quelques-uns de ses membres. Leur dernier descendant eût été par suite poussé vers la carricro. des armes toujours ouverte aux déclassés. H}pothèso jusliliée par la pauvreté de Charles Dufavs, qui ne ■ laissa aux siens que de très faibles ressources : sa fille , navait, d'aprt's le contrat de mariage, qu'un trousseau fort niodcste et n'aj)porlait qu'une somme de mille francs à la communauté. Mais toutes mes recherches pour éclaircir les origines de la famille maternelle du poète n'ont abouti à aucun résultat.

( I ) Appendice, ch. vi, lettre de M"' Aupick à Asselincau.

M. Db iNouviuN. o/y. t't/,, raconte : <• Il lui avait souvent pronui de la marier. Mais elle n'avajt aucune fortune, ce

ftTWt>E BI<»« lu PttlQVB 7

Pendant les huit ans que dura leur union, les deuï ^pou\ semblent avoir été heureux (i).

Le g avril 182 1 (2), un fils leur naquit ; il fut bapnsc, deux mois plus tard, à l'église Sainl-Sulpice, leur paroisse (3).

qui rendait la réalisation de cette promesse difficile. Devenu veuf, Baudelaire se proposa lui-même, d'abord en plaisantant, puis sérieusement, et le mariage lut décidé. )) M. de N; uvion nous apprend encore tpie M"' Dufays était née à Londres^ paroisse Saint-Pancrace, le 27 septembre 1793. Ceci expliquerait couimenl l^audelaire a pu dire qu'il savait l'angiais de naissance,

(i) Quarante ans après son piemier veuvage, M** Aupick écrit à Asselineau : « M. Baudelaire dont j'ai coulervé un bien doux souvenir... »

(a) Et non le 21 avril comnie Gautier l'a dit. par erreur, dans le très beau travail placé en tète des OEavvet complètes de Baudelaire.

(3) Voici le texte de l'acte de bnplême : « Le jeudi, 7 juin 183 I, a été baptisé Gbarles-fSerre, né le 9 avril dernier, fds de Josepli-François Baudelaire, peintre, et de Caroline Dufays, son épouse, demeurant rue Hautefeuille, n" i3. Le parrain, Pierre Pérignon, rue Saint- Augustin, n° 8 ; la marraine, Louise Coredougnan, femme Pérignon, épouse du parrain, lesquels ont signé avec nous, le père présent. Baudelaire, Pérignon, C. Pérignon, Couturier, \)icUc ») Le poète se trompait donc quand il donnait à Poulet-Malussis le renseignement que celui-ci a consigné sur un feuillet de son exemplaire des Fleurs du mal, !'• édition) : « Baudelaire nous a appris l'autre jour,*en conversant, qu'il avait été tenu sur les fonts baptismaux par ^aigt'OM (l'atliée Naigeon) et M"' Ramcv, la femme du sculpteur, n Du reste, l'erreur de Baudelaire s'explique, pour partie du moins, par une conlusion de ton acte de ba^lùiutt ovuc loa acte de naissauco , pui» il

s «BAkL£> BAU»SLAI!UI

On croyait que son acte de naissance, avec tant d'autres, avait disparu dans les incendies de la Conimune. Il a cependant été retrouvé (i) dans un dossier aux archives de la Seine :

L'an 182U l^ onzième jour du mois d'avril, onze heures du malin, par devant nous, Antoine-Marie Fieffé, adjoint à M. le maire du ÀI^ arrondissement (le \ 1" actuel , faisant les Jonctions do//icier e Cétat civil, est compaiu M. Joseph-François Baudelaire, an* cien chej de bureau de la Chambre des Pairs, âgé de 61 ans, demeurant à Paris, rue Uautefeuille, 13t quartier de l'Ecole de Médecine (2), le(juel nous a pré^

savait que les deux frères Naigcon, le conservateur et le Coriser\ateur adjoint de la galerie du Luxembourg, avaient été. comme l\amey, au nombre des amis de son père; ils ligurent même parmi les membres du conseil de iamille convoqué, après la tuorl de François Baudelaire poiu* nonuner à Charles un premier subrogé-tuteur, qui lut M. Pérignou.

Le titre de peintre, donné, dans cet acte de baptême, à l'ancien, cnei des bureaux du Sénat, indique qu'après avoir pris sa retraite, il se livra sans contrainte à son goût pour les beaux-arts L'inventaire du mobilier, lait à sa mort, mentionne une vingtaine de pastels et de gouaches qui étaient, en partie son oeuvre, en partie celle de sa première lemme

! i) Par M. Henri Baillière (Bulletin de la Société His' torique du vi" arrondissement. 3" année, n®' '6 et 4. juillet-, décembre 1900.)

(2) Cette maison, — selon Théodore de Banville, un vieille maison à tourelles, — a été démolie lois du perc8* meut 4u i««uUvai-d la»uiat Ctîriuaiu.

ÉTV&B BIOGRAPBXQini 9

sente an enfant du sexe masculin, né avant-hier, ^^^f-, à trois heures de relevée, en dite demeure de lui déclarant et de dame Caroline DuJ'ays, son épouse, mariés à Paris au XI" arrondissement, le 9 septembre 18 J9, aufjuel enfant il a déclaré vouloir donner les prénoms de Charles Pierre; i sdiles déclaration et présentation Jait-es en présence de M. Claude Ramey, statuaire, membre de F Institut, âgé de 65 ans, demeurant rue des Maisons de Sorbonne^ n*^ 11, picmier témoin, et de M. Jean Aaigeon, peintre, conservateur du musée royal du Luxembourg, âgé de 62 ans, demeurant rue dt Vaugirard, n" 7, second témoin. Et ont les pères et témoins signé avec nous le présent acte de naissance après lecture.

Signé : Baudelaire, Ramey, Naigeon, Fieffé,

Charles avait six ans quand il perdit son père, le 10 février 1827. Il lui garda, toute sa vie, un prolond et pieux souvenir (i). Ses amis l'ont entendu souvent raconter ses promenades d'enfant, au jardin du Luxembourg, où le vieillard à longs cheveux blancs, tout en menaçant de sa canne les chiens irrespectueux, lui expliquait les statues. Cet enseignement prématuré rencontrait chez Charles une aptitude native, très mar-

(i) Sur une liste d*oh ets déposés par Tîaudolaire clïcz des amis, se trouve celte mcnlion : « Une gouache de mon père ». et Mon cœur mis à nu contient ces deux lignes étran^^es u Faire tous les malins ma j-.riôrp à Dion, réicrvoir de lonto force et dt* lonlp jnslice, à mon père, ^ Maiielle 6t ^ i'o«, eoiutne intercesseurs. 0

lO CHARLES BAUÛELAlÂt

qiiée, qu'atteste cette note des Fusées : a Les images, ma grande, ma primitive passion. »

Ces premiers indices de eon tempérament d'artiste se retrouvent dans cette ligne d'une esquisse d'autobiographie écrite par le poète : « Enfance. Vieux mobilier Louis XYl, antiques. Consulat, pastels, société xviii' siècle (i) ».

C'était uh mobilier fort modeste, en somme, que celui de la maison paternelle, tel que les inventaires le décrivent. En dehors dos gouaches, des pastels dus aux pinceaux et aux crayons de François Baudelaire et de sa première femme, il ne consistait guère qu'en quelques plâtres d'après l'antique et en quelques gravures d'après des tableaux de maîtres plus ou moins célèbres ; mais n'était-ce pas suffisant pour éveiller chez un enfant précoce et si richement doué le sentiment de la beauté plastique?

Dans l'année qui suivit la mort de son premier mari (8 novembre i3*i8), la mère de Baudelaire épousait un chef de bataillon promis à un brillant avenir, M. Aupick, déjà chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur, et, depuis six ans, aide de camp du prince de Hohenlohe. Bientôt promu lieutenantcolonel et envoyé à Lyon, M. Aupick y emmena sa femme et son beau fils. Le futur poète des Fleurs da ma/ avait l'âge de commencer ses études. On le mit

(i) Ce précieux document, qui n'a que vingt cinq lignes, a été imprimé m exienso dans la Bibliographie de MM. La Fizelicre et Decaui, Paiis, ib(i5. Je le citerai plus d'une fois.

ÉTUDE BIOQRAPUIQUB ft

d'abord à la pension Delorme qui répétait au Collège Ko)al, et l'année suivante (i833) interne à ce collège.

Il n'y a point de doute que l'enfant ait ressenli cruellement ces événements. La haine qu'il voua dès lors à M. Aupick, et qui devait aboutir à l'éclat dont je parlerai tout à l'heure, a fourni à la légende baudelainenne, où il faut bien admettre qu'il entre souvent unie bonne part de vérité, ses traits les plus nombreux. \J^. Buisson pourra noter justement :

a Baudelaire était une âme très délicate, très fine, originalo «i tendre, qui s'était fêlée i), au premierchocde la vie.Il jr avait, dans son existence, un évc'n( ment qu'il n'avait pu supporter : le •cond niariage de sa mère. Sur ce sujet, il était inépuisable, et ■a terrible logique se résumait toujours ainsi : « Quand on a un fils comme moi, — comme moi était sous-ent<}ndu, — on ne se remarie pas. »

Les quelques années qu'il passa au collège de Lyon, Baudelaire ne semble pas avoir été heureux. ; témoin jes lignes de son autobiographie :

a Après i83o, le collège de Lyon, coups, batailles

(i) Il est curieux de noter que le mot de fêlure ou l'idée qu'il traduit, se retrouvent dans maints portraits biographiques de Baudelaire : on vient de lire la note de M. Buisson ; IVl Hignard, dont nous parlerons plus loin, écrit : « Livré si jeune à tous les hasards de la vie, l'âme ulcérée, réduit à maudire ceux qu'il aurait dû aimer, il 8e produisit dès lors en lui une fêlure dont il ne guérit jamais. » Enfin, Théophile Gautier, selon M. Champ- FLEUHY {Souuenirs et portraits de jeunesse^, Dentu, 187a), définissait leur ami commua : a un beau vase qui a une fissure. »

12 «BABLBS aàVDGLAllUI

avec les professeurs et les camarades, lourdes mélan* colies. »)

Ainsi, rindépendance et la singularité de son caractère s'annonçaient par de profonds contrastes, souvent même par une lutte ouverte avec ses condisciples. Un de ses journaux intimes. Mon cœur mis à nu, contient celte phrase : « Sentiment de solitude, dès mon enfance, malgré la famille, et au milieu des camarades surtout, — sentiment de destinée éternellement solitaire. Cependant goût très vif de la vie et du plaisir (i). o

Ce n'est pas Iç seul trait où éclate l'originalité de sa nature. Il a noté, dans Mon cœur mis à nu le rêve qui hantait dès lors son esprit : être « tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien ». Etrange association d'idées qui s'explique par le prestige qu'eut, de tout temps, pour son imagination, le côté plastique de la vie, sans préjudice de son penchant au mysticisme (2).

En i836, le colonel Aupick, appelé à l'état-major

(i) On est peu renseigné, en somme, sur la prerniore enfance de Charles Baudelaire, — si peu qu'on serait m porté à demander à lœuvre du poêle un supplément d'inrorinalious sur sa vie. A ce sujet observons rju'il y a lieu de tenir pour un récit véridicjue la visite qu'il conte, avec un ravissement encore si ému avoir laite, dans ses premières années, à une dame Pauckoucke moralb do JOUJOU, Œ G., m). ISous avons relevé en ellel. dans l'incomparable collection de M. Ancelle, une lettre de M"' Panckoucke au général Aupick.

(a) M"" Aupick était très pieuNC, mais d'une piété toute féminine. Quant à François lîaudelaire, sans doute peuton discerner quehjue indice des inclinations de son esprit duu« iaê ii^uM 6uivant(», écrites par M"* Aupick à Akbe-

ÉTUDS BI0«RA?I1IQUB l3

de la place de Paris, mit Charles au collège Louis-le- Grand. L'écolier ne s'était pas signalé, à Lyon, par des succès éclatants : un seul prix, en dessin, et quelques accessits variés avaient soldé les quatre exercices scolaires. Cependant le colonel avait tant de conliance dans l'avenir de son beau-fils, qu'il dit au proviseur, en le lui présentant : « Monsieur, voici un cadeau que je viens vous taire ; voici un élève qui iera honneur à votre collège. »

Baudelaire justifia ces espérances. Non content de cueillir les lauriers de sa classe, il touinoya glorieusement au Concours-général. Mais déjà sa précoce indépendance réclamait d'autres horizons que

«.. le ciel carré des solitudei Où Tenfant boit dix ans l'âpre lait des études (i).

lineau, après la mort de son fils, à roccasion d'un envoi de tableaux qu'elle le prie d'accepter en souvenir ; je les cite d'autant plus volontiers qu'elles me semblent particulièrement intéressantes, en ce qui concerne les hérédités que notre poète trouva dans son berceau.

«... Les deux tableaux dans votre caisse sont pour vous, mon enfant, Charles les avait suspendus lui-même dans sa ctiambre ; celui à l'huile, vieux tableau, e l un Sainl-Ânloine dans sa solitude, où il se croyait obsédé par le démon ou un mauvais ange ; il a près de lui une croix.

« M. Baudelaire s était amusé à laire pour pendant à ce tableau, un tableau profane. A la place du saint, il a mis une bacchante qui tient un tbyrse au lieu de la croix de Saint-Antoine ; elle est entourée d'amours au lieu d'anges... » (8 novembre 1867).

(1 ) Epitre à Sainte-Beuve. V les Œuvres posxnrMisqui paraiiriDui iu«««sammttnt ^Société du Mtrcure de irunce)»

l4 CHARLSS BAUDELAIFU5

« C'étail un esprit exalté, plein parfois de mysticisme et parfois d'une innmoralilé el d'un cynisme (en paroles seulement du re^lej, qui dépassait la ipesure ; en un mot c'était un excentrique, transporté d'enlhousiusme pour la poésie, récitant des vers de Hugo, (jautier, etc., à tout propos, et pour moi el beaucoup de nos camarades c'clait une cervelle à l'envers. »

Pour cette période de la vie de notre poète, à ce témoignage d'un labadens qui désire garder l'anonyme, se joint celui d'un autre camarade, M. Hignard, qui l'a connu au coilcge de Lyon, u fin et distingué bien plus qu'aucun de ses condisciples », et l'a retrouvé à Paris « changé, attriste, aigri ». Baudelaire, de Louis-le-Grand, envoya une pièce de vers à M. liignard (1839), — déjà tristes et las :

Tout à l'heure je viens d'entendre (i)«.*

Enfin, M. Emile Deschanel, encore un condisciple, nous t'ournit d'intéressants renseignements sur des eacapiides littéraires dont il était le complice (2) :

« Pendant les classes de malhcmaliqucs, nous [lassions le temps à nous écrire des bouts-riuiés au courant de la £iluine.

(i) V. cette pièce dans le Charles Baudelaire, OEuvres POSTHUMES. Une autre pièce :

Hélas ! qui n'a gémi sur autrui, sur soi même...

(V ibid.) fut remise à M. Hignard, par Baudelaire, vers x85a. Ces deux pièces ont été produites par M. Hioahd, doyen honoraire de la Faculté des lettres de Lyon, au cours d une conférence laite à Cannes, et dont on trouvera le texte dans le Midi Hivernal, n"* des 17 et a4 mars l8:^a (aj Journal de€ Débats, i5 cctobxe 1864.

J'aî encore dtns la mémoire quriques-uns dei vers de ce temps* là, qu'il a oubliés sans doule et qui ne ressembl3nt pas prccisément à ceux qu'il a donnés au public sous le nom de Fleurs du mal. »

Après avoir cîté avec force éloges une strophe très médiocre, pastiche flagrant d'André Chénier, le critique se montre bien rigoureux pour d'autres vers, visiblement imités, non, comme il le dit, de Byron, qui a un tout autre accent, mais plutôt de Sainte-Beuve que Baudelaire aimait avec passion, dès le collège (i) :

« On trouvait déjà, çà et là, certaines aflectations byroniennet de corruption prématurée. Ecoutez, par exemple, ceci ;

« N'est ce pa» qu'il est doux, maintenant que nous sommes Fatigués et Qétris comme les autres hommes, De chercher quelquefois, à l'Orient lointain, Si nous voyons encor les rougeurs du matin, Et, quand nous avançons dans la rude carrière, D'écouter les éclios qui chantent en arrière. Et les chucliotements de ces jeunes amours Que le Seigneur a mis au début de nos jours ? »

Ce pastiche de Joseph Delorme serait fort innocent s'il n'était, avant tout, risible sous la plume d'un désespéré et d'un blasé de dix-sept ans.

Mais l'originalité du jeune poète ne tarda pas à se dégager. Un autre de ses anciens camarades, le spirituel anonyme auquel nous devons le curieux récit placé en tète des citations du recueil : Souvenirs-cor-

(l) V. dans le Charles Baudelaire t Letthes (Société du Mercure de France, 1907), la lettre à Sainte-Beuve de 1S44).

|6 OfiAtlLBS BAUbVLAlRB

responffances-bibliographie (Paris, Pincebourde, 187a) nous i\ conservé une fort remarquable pièce de ver» qui, d'après le paysage décrit, doit avoir été composée au retour d'un voyage que Charles fit, avec son beaupère, dans les Pyrénées, en 1887 ou i838 (i). Le titre abstrait de ce petit poème : Incompalibilité, étonne et fait songer aux titres similaires de plusieurs Fleurs da mal; mais ce qui frappe surtout, c'est la hardiesse des images et l'accent profond, la sincérité des impressions énergiquement rendues :

« Sur ces monts où le vent eflTace tout vestig«|

C*"» glaciers pailletés qu'allume le soleil.

Sur CCS rochers ailiers, où guette le vertige.

Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

« Sous mes pieds, sur ma tête, et partout, le 8ilenet«

Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver.

Le silence éternel et la montagne immense.

Car l'air est immobile et tout semble rêver, m

Le vers souligné ne rend-il pas à merveille la nervosité si vive^ que l'on retrouve à chaque page des riears da Mal ?

Baudelairo était sorti du collège en avril iSSg, au milieu de l'année scolaire. Une ligne mystérieuse de 'esquisse d'autobiographie : « Jeunesse, expulsion de Louis-le-Grand, histoire du baccalauréat », demanderait des éclaircissements. Sur le premier de ces faits, les archives du lycée suni muettes (2). Quant à i'his-

(i) (( Voyages avec mon beau-pcrc dans les Pyrénées » (Escjuisse d'aulobiograpliic).

(a) Par contre, M. Charles Cousin, le a spirituel aua

toîre du baccalauréat, la tradition veut que Baudelaire ait du son succès, dans cette banale é renve, à ses intelligences avec la ménagère d'un examinateur.

nyme » dont il est parlé plus haut, en a donné une raison qne ses collaboiateurs du Charles Baudelaire, publié chez Pincebourde. le prièrent de supprimer dans les pages destinées à leur recueil commémoratif, mais qu'il rétablit dans ■on Voyage au grenier.

« Je me souviens seulement de sa brusque disparition avant la fin de mes études et du molil' que lui donnèrent les cancans de la u première cour n. Le voici en latin ou plutôt non : relisez, si vous êtes curieux, la seconde églogue de Virgile. »

\ ais M Philippe Berthelot, qui a reçu les confidences de Louis Vlénard - encore un condisciple de Baudelaire, — déclare que « celte petite note perfide ne répond à rien de réal. » (Revue (U Paris, Louis Ménard, i" juin 1901.)

M. Anpîclc, devenu Tnar(^cîial do camp (i), ^Inît, plus que jamais, en mesure de seconder son beau-ûls, dans I*» carriè'-'î q-i'il voudrait embrasser. Ici, il faut laisser la parole à sa veuve : « Quand sont arrivés les succès de collège à Louis-le-Grand et les études terminées, il a tait pour Charles des rêves dorés d'un brillant avenir. Il voulait le voir arriver à une haute position sociale, ce qui n'était pas irréalisable, étant l'ami du duc d'Orléans (2). Mais quelle stupéfaction pour nous quand Charles s'est refusé à tout ce qu'on voulait faire pour lui, a voulu voler de ses propres ailes et être auteur I Quel désenchantement dans notre vie d'intérieur si heureuse jusque-là ! Quel chagrin I »

En déclarant à ses parents qu'il entendait suivre sa vocation, le jeune poète s'engageait dans une lutte qui

(1) On sait que ce grade, supprimé aujourd'hui, équivalait à celui de général de brigade.

(2) Voir la lettre de M"" Aupick (Appendice, ch. vi.) Les mots raturés font supposer que le général avait songé à faire entrer son beau (ils dans la diplomalie, carrière qui ne répondait assurément ni au caractère, ni aux apti-

tud<«s de Charles.

ÊxuoB BigafiArtiiQu» i^

devait être plus douloureuss pour lui que pou" ♦'M autre Le général lui demeurait odieux par cela s^eu* qu'il avait remplacé son père, et son amour très profond pour sa mère était altéré par le griel qu'il se faisait contre elle de ce second mariage. D'autre pan, i( ne rencontrait chez M. Aupick ni la tendresse ni l'amour des lettres qui eussent intercédé pour lui, dans le cœur de son père (i).

Cette crise de famille dura quatre ans. de i838 à 18^2. Au sortir du collège, le poète s'était livré tout entier à la flânerie si féconde qui, à cet âge, même chez le» mieux doués, prépare la période du travail. Il ne parle que vaguement de cette époque de sajcunesse, dans une trop courte note de son aufobiographie . « Vie libre à Paris, premières liaisons littéraires : Ourliac, Gérard, Balzac, Le Vavasscur, Dclatôuchc (2) ». Heureusement, les spirituelles et précieuses

(1) a Si le père Bautlelairc avait vu grandir son fils il ne i»? seiail certes pas opposé à sa vocalion d'Iionunc de lettre?, lut qui était pussionrié pour la littérature et qui avaJ If goût si pur. » (V. Appendice, cli vi.)

i« Le générai Anpick était un homme bon et ouvert ani choses de l'esprit; mais la discipline, la discipline inflexible, lui parai<>ait le seul mode d'éducation que l'on pôl appliquer aux enfants et aux hommes II s'est peint tout entier, à son insu, dans le blason qu'il s'était composé : d'azur à l'épée d'or en pal, et pour devise : « Tout por #//^ / î (Maxime du Camp, Souvenirs Uuéraires, t. IC, lJ9chette, 1892 )

(j, U rencontrait aussi, dè^ celle ppoqup. au « gronic*)* de Louis Ménard, Octave Feuillet, Leconte de Lisle, Fierie Duijout, P. Bocage, etc.

2m COXALM BAVl^CLAiAB

notes de M. Le Vavasseur jettent une vive lumière sur i esprit, if£ caractère et il vie du jeune pcète qui était at;veau son ami :

« Si ma vieille mémoire ne me trahit pa», c'était dans Thiver de i838'i839 que je vis Baudelaire pour la première fois, à la pension Batlljr (i), dans la chambre d'un de mes compatriotes «t bc/.s amis qui venait d'achever ses éludes au collège Louis !•- Grand, Louis de la Gennevraje. Là aussi se trouvait Ernest Prarond, venu d'Abbeville. Prarond faisait des vers, moi aussi ; nous nous liâmes d'amitié tendre, surtout Baudelaire et moi. Cela devait être, ajant les caractères les plus diflérenis, les allures les plus dissemblables et l'aspect extérieur le plus complètement opposé. Il était brun, moi blond ; de taille moyenne, moi tout petit ; maigre comme un ascète, moi gros comme un chanoine ; propre comme une hermine, moi négligé comme un «aniche ; mis comme un secrétaire d'ambassade anglaise, moi comme un vendeur de contre-marques ; réservé, moi bruyant ; libertin par curiosité, moi sage par indolence ; païen par révolte, moi chrétien par obéissance ; caustique, moi indulgent ; M tourmentant l'esprit pour se moquer de son cœur, moi lais- •ant tous les deux trottiner comme une attelée...»

Ils débutèrent tous deux par une collaboration au piemier Corsaire (a), gazette littéraire qui justifiait son

(i) C'était, place de l'Estrapade, une sorte de pension bturgeoise, ou pu tôt d'abbaye deThélème, où nombre de parents de province envo}faient, à cette date, leurs tils On y menait, sans scandale, la vie la plus joyeuse et la plus liiire du nnonde. Le maître de la maison, le P. Bailly, rédigeait [*Univers avec Melcliior du Lac avant que Louis Veuillot prit la direction du journal (i84a). — Baudelaire y connut notamment Marc Trapadoux dont le P. Liaiily avait fait le précepteur u provisoire > de son lils Vincent dt> t'aui.

(&; Vers cette époque se place une anecdote inédite que

tru^i BiecHAPHiQUB al

nom par l'âpreté de sa polémique. Laissons encore \a parole à iM. Le Yav^sscur :

u Jetait, qui voulait, dans la botte du journal, entrefilets, <^pigrammss et couplets, ^ou8 avions dix-huit ans. Romantiques nous étions, c'était dans le sang, et. a[)rès Casimir Bc.nj'^iir le Casimir dont nous faisions le plus volontiers de vieilles culottes, était Casimir Delavigne. Il venait, je crois de donner aux Français la Popularité. Par quelle anomalie, par quelle inconscqueiicc nous avigàmes*nous d'aller chercher dans Bcranger un air pour le chansonner? Je n'en sais rien. Toujours est>il que nous Irnçftmes dans les jambex de l'auteur de La Parisienne une chanson tn sept ou huit couplets, sur l'air du Roi d'Yvetot l

n fut toujours fort bien en cour.

Même en cour citoyenne.

On dit, le bruit fâcheux en courte

Qu il fît la Parisienne.

J*extrais des notes de M. Le Vavasseur, et qui a bien son intérêt, car elle prouve (jue Baudelaire, dès sa preuiiore jeunp>>e témoignait pour iNapoléon de cet enlliousiasuje dont M. Baural noiera les proloslalions échitjinles en |865. sur le champ de bataille de Waterloo. (Le Petit Bieu de Bruxelles, 21 juin 1906;.

« .. C'était en décembre 18^0. On ramonait Napoléon aux Invalides... Nous restâmes héroùjuement perchés dans une tribune par la degrés de froid. Nous vîmes le défilé : « C'est le i^' léger et le 2" léger, elc » et l'abbé Co(|uereau, émergeant de la voilure de gala et la dépouille du trrand homme dans un char mortuaire argenté •ur toutes les coutures mais nous trouvâmes qu'on av;iil trop accentué la couleur locale retraitcde Russie El nous arrivâmes le soir gelés jusqu'au ventre, rue Cullure-Saiiite- Catherine-des-Marais chez M"" Aupick qui nous réchaulîa à son fo^er et nous sembla plus aimable que jamais... «

À2 < !i '.l'.M.r. I^AULKLAlHS

Avec [Ecole des Vieillardi^ Il amassa quelques raiUi|ifcb

De liards, Oh ! oh I oh 1 oh ! etc.

« Je retrouve ce fragment dans un coin de ma mémcire, oft il est plus facile de Taller clicrchcr que dans le nur.iero de noveui!)re ou décembre i838, du CorsairCt où la chanson (ul insérée tout au long (sans signature 1). »

?>on content de se lier avec les jeunes littérateurs de son âge, Baudelaire rechercha dès lors les écrivains célèbres. Parmi ceux qu'il nomme dans les lignes citées plus haut, Gérard, Ourliac et Delalouche n'ont eu sans doute, avec lui, que des relations fugitiveb, car elles n'ont laissé presque aucune trace dans ses écrits, ni dans la mémoire de ses amis de jeunesse. En revanche, les notes de M. Prarond raconteri. avec des détails très caractéristiques, les premiers rapports du jeune poète inconnu et de l'illustre auteur du Père Goriot : ,

« Baudelaire se présenta, sans intermédiaire, à Palzac. Luimême me I a dit, le lendemain de la rencontre. Balzac el Bau> delaire s'avançaient en sens contraire, sur un quai de la rive gauche. Baudelaire s'arrêta devant Balzac el ae mil à rire comme s'il le connaissait depuis dix ans. Balzac s'arrêta de son culé el réporidil par un large rire, comme devant un ami re- Irouvé. Lt après s'être reconnus d'un coup d'oeil et salués, les voie» cheminant ensemble discutant, s'enchautanl, ne parvenant pas à s'étonner lun l'autre, m

Mais, à cette date, le jeune poète ne prétend pas seuieuienl au talent littéraire; il convoite, avec non mt)iiis d aidcur, i'éti\mge supériorité du dandysme. Tous ceuit qui l'ont connu d uù et temps-là bont luia-

ttVHM BIOOaAPUIQVB |5

nime? a attester rélégaiice de sa toilette et de sa tenue. L'occasion de décrire, d'après les crayons qu'ils en ont tracés, plusieurs des costumes fashionables du poète, se rencontrera plus loin. Voici le premier en date, que M. Prarond nous fournit :

« Je le vols encore descendre un escalier de la maison Baillj, mince, le cou dép:a^é, un gilet très long, des manchettes intactes, une légère canne à petite pomme d'or à la main, et d'un pas sou{)le, lent, presque rythmique. »

Maigre son culte pour la toilette, Baudelaire n'était nullement mondain. C'était pour sa satisfaction personnelle qu'il avait ces habitudes d'élégance. Il ne fréquentait guère que ses camarades, car il s'était voue courai?eusement à ce long apprentissage qui, pour la poésie comme pour tout art ou métier, est la condition inévitable de la maîtrise. Son originalité naissante affectait une forme farouche et truculente, j'emprunt'* ce mot pittoresque, le seul qui convienne ici au vocabulaire romantique de Petrus Borel, pour lequel Baudelaire avait une dévotion particulière et qu'il imite sensiblement dans le fort étrange poème qu'on va lire, — unique spécimen que nous ayons d'une manière de Transition qu'il ne tarda pas à répudier (i). Aussi faut-il citer la pièce tout entière :

(i) On peut pourtant, sous le rapport du caractère bousinyot qui leur est commun, comparer ces stances à un autre poèuie de Baudelaire qui date de la même époque Le texte de cette œuvre a'^bracadabrante est, malheureiisemen*, perdu : il n'en subsiste que le plan, publié dans le recueil des Souueiùrs-Cori'tspoiidauaes {p, ii" 12), par M. Cbuiies Cousin.

l4 «UAnLBS BAV. Br,Aiai

Je n'ai pa» pour maîtresse une lionr e illustre. La gueuse, de mon âme, emprunte tout son ItuUlL. Insensible aux regards de l'univers roor|ueur. Sa beauté ne Ocurit que dans mon triite ccaar.

P'^ur avoir des souliers elle a vendu son âme. Mais le l)on Dieu rirait si, près de celte infâme. Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur. Moi qui vends ma pensée et qui veui être autour.

Vice beaucoup plus grave, elle porte porruque.

Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nug'iô.

Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux

De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et TelTet de ce regard étrano^e. Qu'ombragent des cils noirs [ilus longs que ceui d'un anjg%» Est tel que tous les }eux, pour qui l'on s'est danmé, Me valent pas pour moi son œil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans ; la gorge d<^jà basse

Pend de chaque cAlé, comme une calebasse,

Kl [K>urlaut, me traînant ch'4(pie nuit sur son corpi.

Ainsi qu'un nouvcau-né, je la tetle et la mords ^

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obo'le Pour se frotter la chair el pour s'oindre l'épaule, Je la lèche en silence, avec plus de ferveur Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée, A de rauques hoquets la poitrine g'irdlce. Et je devine, au bruit de son soufl e brutal. Qu'elle a souvent mordu le | ain de l'hôpilal.

Ses grands yeux Inquiets, durant U nuit cruelle. Croient voir deux autre* yeux au fond de la ruelle. Car, ayant trop ouNerl son cœur à tous venants. Elle a peur sans lumière et croit aux ruvenaata.

Ce qui fait que, de tuif, elle use plus de livret Qulin vieux savant couché jour et nuit sur kcp livrff. Kl redoute bien moins la faim et ses touriiieiits Qur Tapparilion de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement paréo. Se faufilant, au coin d'une rue égarée, Et la tôle et 1 œil bas, comme un pigeon hUnK Traînant dan? les ruisseaux un talon déchaussa,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordur» Au visage fardé de celle pauvre impure Que déesse Famine a, par un soir d'hiver, Conirainle à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème là, c'est mon tout, ma lichesse. Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse. Celle qui m'a bercé sur son giron \ainqneur, Et qui dans ses deux mains a réchautîé mon cœur (i).

Cl) Ces stances ont paru dans la revue La Jeune France, Elles ont été imprimées d'après un manuscrit aulo^^raphe de Baudelaire, qui figure sur l'album de Max Buchon, un de ses amis de jeunesse. Les notes de M Prarond font connailre la maîtresse éphémère qui est l'héroïne de ce poème. Parlant de Jeanne Duval.qui tint une si grande place dons la vie de Baudelaire, au retour de son voyage d outre mer (1842), il ajoute : a Avant l'înde, il y avait eu la Juive, je ne sais plus son nom (Sarah, je crois) Baudelaire l'appelait Loachette. Elle demeurait rue Saint-Antoine. Un jour Baudelaire m'avait emmené vers l'église Saint- Louis, sous prétexte de revoir Le Christ au jardin des OU" viers de Delacroix En chemin, nous demandâmes M"* Sarah {?) à un concierge. Elle était absente. Baudelaire, assez féru d'elle lorsque nou» le connûmes, n'en conserva pas un souvenirclément ;

« Une nuit que j'étais près d'une affreuse juive. »

(Fleurs du Mat, édilioa des OE. C. XXXIII.)

aô

GBABLBB BÀVDVLÀiaE

Quand on a lu ces strophes, on admet sans aucune difficulté que 1 état d esprit et les habitudes de vie, qu'elles attestent, étaient de nahire à inquiéter les parents du poète (i). D'ailleurs, ils avaient de très sérieuses rai-

(i) M"" AupicK écrira un peu plus tard à M. Ancelle ;

((... Il m'est resté une impression bien pénible de tout ce que vous m'avfjz ait l'autre jour par suile d'une conversation que vous avez eue avec Charles, il y a peu de temps ; ce mépris souverain pour l'humanité, ne pas croire rà la vertu, ne croire à rien, tout cela est elFre^aut et me bouleverse. Tout cela me donne à penser et me fait peur; car il me spinhle que lorsqu'on ne croit à aucun sentiment honnête, il n'} a qu'un pas de là à une mauvaise action et celle idre seule me lait frémir ; et moi, qui me complaisais dans la pensée que mon lils malgré son désordre et toutes SCS idées e\lravugan(es. était remj)li d'honneur ei que je n'aurais jamais à redouter aucune action vile ; j'en avais jiour garant aussi son orgueil et une certaine fierté dans l'âme, sans ajouter que je lui croyais un fonds de religion, sans pra!i<|ue, mais a^anl la foi.

» Vo\ez dans (juelli'S tortures je vis. au sujet de Charles, car je ne puis me dissimuler que sa position va en s empirant ; elle empire par la raison qu'elle se prolonge et que les années marchent. Ce n'est pas l'aule cepericlant d'adresser les prières les plus ferventes à Dieu pour son changement

» Si je me suis résignée a cette séparation, qui m'a été si cruelle et qui peut-étie a été la cause de tous les désordres où Charles s'est jeté, c'est que j'ai cru bien faire et agir dans son intérêt: je n'ai pas voulu iuqioser à mon mari la vue d'un jeune homme, dont les idées et les hahiludps cadraient si peu avec les siennes.

» Coiuuic leinmc, je ne vois en toutes choses que le sentimont, q

#rtJDB B10«IIAPI!IQUB .9*^

•ons de penser qu'en dehors de ses liaisons féminines( i), Charles iVéquentait des bohèmes de la pire espèce, vers lesquels l'atlirait sa curiosité des côtés mystérieux du Paris dépravé. M"* Aupick, qui recevait chez elltî plusieurs des camarades de son ûls, M. Le Vavass'ur entre autres, frémissait à la pensée qu'il ne trouvait pus, chez ses amis de l'autre catégorie, ces prii.cipes d'honneur et de délicatesse qu'elle était heuleus? de reconnaître chez ceux dont elle l'encourageait à s entourer uniquement.

De plus, elle ne pouvait estimera sa vraie valeur un travail intellectuel très réel, mais qui ne donnait pas encore de résultats palpables et n'en donnerait de longtemps, le jeune poète étant trop épris de la perfection pour consentir à livrer au public des essais qui n'étaient, à ses yeux, que d'informes ébauches, en comparaison des chefs-d'œuvre qu'il rêvait.

D'autre part, le général redoutait pour l'avenir de son beau- fils une oisiveté prolongée qu'un patrimoine modique rendait doublement dangereuse.

(Féli Gautier, Documents sur Baudelaire, Mercure de France^ i5 janvier 1906 )

(i) Les iiiliines du poète s'inquiétaient eux aussi. V. à rAppendice, i, les vers dédiés par MM. A. Dozon et Auguste Prarond « à un ami. » et qui mettent en cau.se, direclement ou par allusion, cette Sarah.

— « Ci-gît qui, pour avoir par trop aimé les gaiipes. Descendit jeune encore au royaume des taupes. »

— Vous ai-je rapporté cette epitaphe de Baudelaire par lui-mèine, — je la liens de lui, — dans sa 30 ou 21^ anné9?n (Notes d» M. Dozon.)

Or. Charles avait vingt ans sonnés. Sa mère voulut mettre à profit le reste d'autorité légale qu'elle conservait sur lui, jusqu'à l'heure de sa majorité, pour l'éloigner quoique temps de Paris. Le conseil de famille, convoqué sur sa demande, autorisa un emprunt de cinq mille francs destiné à couvrir les frais d'un voyage. Et Charles, sans témoigner ni répugnance, ni joie, alla s'embarquer à Bordeaux, sur un navire qui devait faire voile pour Calcutta (i).

(i) Ce récit, qui résume une lettre de M°" Aupick à Ch. Asselineau (Voy. Appendice, chap. vi), nous paraît être d'une aullienlicité incontestable. Pourtant il n'est pas impossible qu'elle ait altéré ou déguisé les faits par management pour son fils, car, selon Maxime Du Camp, {Souvenirs lUlêraires), la résolution d'éloigner Baudelaire aurait été prise à la suite d'une scène terrible entre lui et son beau-pè;'3 Dans un grand dîner officiel donné par celui-ci. Baudelaire aurait tenu quelque propos malséant; puis, rudement rabroué par son beau-père, il l'aurait menacé de l'étrangler el saisi à la gorge. M. Du Camp ajoute : « Le colonel appliqua une paire de soufflets à Baudelaire, qui tomba en proie a un spasme nerveux Des domesti(|ues l'emportèrent. 11 lut enfermé dans sa cbambre : arrêts forces. La réclusion dura quinze jours, au bout desquels Baudelaire fut mis en diligence, sous la surveillance d un officier qui le conduisit à Bordeaux. Là, il fut embarqué sur un navire en partance pour les Indes : son passage était payé ; une somme d'argent assez modi(|ue et une pacotille valant une vingtaine de mille francs étaient mis à sa disposition. » La situation était si tendue entre Cbarles et son beau-père qu'une rupture était tôt ou lard inévitable. J'admettrais volontiers le récit de M. Du Camp, si d'évidentes inexactitudes de détail dans la partie ^ue Je o'al que i^ésumée, ne u« faimaot éouUt

éT60« »!#•&. PaïQUS

L'ennui morne qui le saisit, dés les premiers tempi le la traversée, abrégea son absence. Quand il eut malifesté sa ferme intention de rentrer en France, le capitaine de navire, à qui ses parents l'avaient confié, consentit sans difficulté à son désir et aida lui-même i le rapatrier. Son absence avait duré à peine dix îiois (de la fin de mai i84i à février 1842) (i).

Ce voyage a marqué dans la vie de Baudelaire. Il a sans nui doute contribué à développer sa sensibilité artistique, car on peut découvrir çà et là, dans les Fleurs du mal et dans les Poèmes en prose, quelques traces des impressions qu'il avait reçues des pa^s lointains et des cieux inconnus contemplés pendant son voyage. Mais il faut absolument renoncer à certaines légendes. Baudelaire a-t-il jamais fait des fournitures de bétail à l'armée anglaise? Cette assertion de iMaxime Du Camp est probablement erronée : il

de la fid/'Iité de sa mémoire. Au moment où il s'embarquait (mai i84ii), Baudelaire n'avait pas dix-sept ans, mais vingt ans : M Aupick n'était pas colonel, mais maréchal de camp. Ce dîner n'a pu avoir lieu à Lyon, que le générai a\ait quille depuis plus de six ans Enfin, il }' a impossibilité de concilier ces deux fiiits contradictoires : renq)runl-decinq mille francset la pacotille de vingt mille. M Du Camp a, sans doute, élé induit en erreur par quelque racontar des amis de BauSelaireou de Baudelaire luimênie. qui ne se faisait nullement scruptile. connue nous le verrons plus loin, à propos dece même voyage, d abuser de la crédulité de ses intimes.

(i) V. à l'Appendice, ch. vi, la lettre de M"' Anpick à A-'ielineau V. aussi ibid.^ ii, la lettre du commandant Sallz au général Âupick.

3o COAGLSS BAUDCLAIBS

semble posslblo de le prouver. Sur les dix mois queè dura son absence, le trajet par mer, aller et retour, enf prenait neuf environ, la navigation à voiles ne permet-j tant pas alors plus de rapidité. Le temps même lui eûtr manqué pour entreprendre un tel négoce. Qu'il ait ra-«^ conté l'avoir l'ait, cela est croyable. — Un poète mar-(' chand de bœufs ! ingénieuse réminiscence d'Apolloa,| gardien des troupeaux d'Admcte 1 L'anlitbèse l'aura' tenlé, et il n'aura pas résisté au plaisir d'en amuser scs' auditeurs. Puis, quel admirable grief il se donnait par' là contre son beau père (i) !

ISous pouvons' donner un autre exemple des auda-| cieuses myslificatioris de Bau Iclaiie. Voici ce que^ M. Buisson lui enteiidit raconter de l'eiâstence qu*ii| prétendait avoir menée sur le navire commandé part un capitaine qui était l'ami de son beau-père et quij

(i) La fin du récit de Maxime du Camp est ausâ pleine d'assertions inexactes que le coinniencemLnt. La mère du poète lui aurait envoyé secrèteuicnl queîquo ar- I gent. (( pendant qu'il se promenait sur des élcphauts et ' faisait des vers ». Il aurait appris l'anglais pendant soa ' voyage ; enlin il aurait amené du Gap « une négresse (ou quarteronne) qui, durant bien des années, a gravité autour de lui ».

On ne s'explique pas comment M"* Aupick aurait pu envoyer à son fils un argetjt, qu'il ne pou \ ail, vu la rapidité de son voyage, se laire adresser nulle part. Ce n'est' ni penrlant la traversée, ni pendant son très court séjour dans l'Inde, que Baudelaire étudia l'anglais ; sa mère, qui le .savait, le lui avait appris. Quant à Jeanne Duval, que Du Catnp désigne dans cette dernière phrase, c'est à ' Paris que Baudelaire l'a connue ; on le verra plus loin (ch. 1Y}«

ÉTUDB BlOûaAPHIQUB '6\

jevîntlo sîen, comme on le voit par la lettre, déjà citée, e M""** Aupick :

« Baudelaire fut embarqué, comme pilolin, à bord d'un naire marclipnd qui parlait pour l'Inde. 11 parlait avec fjoiraur e» Iraitomcnls qu'il avait subis. Et quaiid on songe à ce ae devait être cet adolescent élégant, frêle, presque une femme, ; aux mœurs dos marins, il est pins que probable qu'il était tns le vrai ; nous f^émis!^ions en l'entendant. »

Jp. crois le lecteur suffisamment édifié sur la vérallé ^es récils de Baudelaire (i) à ses jeunes amis, — ai d'ailleurs n'en étaient point toujours dupes :

« La vérité vraie est que Baudelaire, embarqué mal/^ré luî, *âla la politesse à l'Inde, peut-être même au navire qui l'em- Drlait aussitôt qu'il le put. Dans tous les cas, il ne nous parlait

mais de ce voyage. A peine, à son retour, nous dit-il quelques lols d'une station dans l'île Maurice ou à l'ilo Bourbon. A t-il )ussé son voyage plus loin ? Je ne le crois pas... Il est certain le la pièce VAlbalros lui fut suggérée par un incident de sa

(i) Le tort que Baudelaire se causa h lui-même par autrance des bravades dont il ne cessa jamais d'oiïenser opinion publique, est incroyable. On lit dans la Vie de harles Baudelaire ; « Tout autre que lui fut mort des riicules qu'il se donnait à plaisir, dont les elïets le réjouislient, et qui lui faisaient porter allègrement comme des races la conscience inébranlable de sa valeur. » L'aveu it déjà net, si l'on songe au caraclère apologétique que îvêt, bien souvent, la Vie. Mais voici plus net encore : isselineau, n'écrivant celte fois que pour Poulet-Malassis, - Baudelaire est alité et déjà condamné — constate :

Si notre ami se tire de là. il pourra prendre une fière ivancbe ; car mon cber. cela est bête à dire, sa malodie \i aura fnil du bien. On s est accoutumé à parier de lui yec ^lâvité * (Lettre inéditej.

traversée (i). U nous U récita dès son retour. Â part «ette piic*^ le souvenir d'une négresse qu il avait vu fouetter, à i'ile Maurice, tout ce journal de ta pénitence maritime semblait page blanche. »

La perspicacité de M. Prarond Ta ici merveilleusômenl servi. Les recherches de M. le marquis Daruly de Grandpré (2) devaient établir en effet que Baudelaire, quoi qu'il en ait dit et môme écrit (3), ne toucha jamais Calcutta. Mais, outre r^/6a/roA cité par M. Prarond, il est certain que le poète rapporta, dans ses bagages au moins, une seconde pièce, — i'un de Ma plus liameux sonnets, A une dame créoli :

Au pajrs parfumé que le soleil caresse..,

La lettre qui accompagnait cet envoi, lî heureuiiment retrouvée par M. de Grandpré, est précieuse parce qu'elle nous fournit un échantillon de la poli-

(1) Il est à remarquer que ce beau poëme, VAibatrot, ne figure pas dans la pren»ière édition des Fleurs du mal qu'il n'eût pourtant pas déparée, et que le poète ne semble en avoir fait part a ses amis de la seconde époque, Poulet-Mala.ssis et Asselineau, que deux ans plus tard ; mais Baudelaire relouchait ses vers jusqu'au moment de l'impression Ainsi, pour ce poëme,' le texte, que nous donne la seconde édition des Fleurs du mal, diilcre du texte communiqué à Asselineau.

(3) La Fluine, n~ des i" cl i5 août 1898.

(3) « Jugez de ce que j'endure, moi qui trouve le TTavre un port noir et américain, — moi qui ai commencée faire con aissance avec Teau et le ciel k Bordeaux, i Bourbon et ù Calcutta, ju^'ez ce que j'endure... » ^Lettre à Ancellib citée pi uâ loin^.

I ÊTtfdfi »i9«iuPHiQvs èm

losse recherchée, presque dogmatique, où Baudelaire t'appliqua toujours, et une preuve nouvelle de l'eflet c baroque » qu'il produisait parfois, dès cette époque :

Le 30 octobre i84i.

. Mon bon \foniieur Aut^rd do Bragard, vous m'avez demandé quelques vers à Maurice pour voire femme et j« na tous ai pas oublié. Comme il est bon, décent et convenable que des vers adressés à une dame par un jeune homme passent par le* mains de son mari avant d'arriver à elle, c'est à vous que je les envoie, afin que vous ne les lui montriez que si cela vous

» Depuis qtie je vous ai quitté, j'ai souvent pensé à vous et k vos excellents amis... Si je n'aimais'et si je ne regrettais pat taiii Paris, je resterais le plus longtemps possible auprès de von« et je vous forcerais à m'aimer et à me trouver un peB moins oaroque que je n'en ai l'air,,. »

Deux mois après son retour en France, lîauLlclaîi était majeur. Son beau-père, que le conseil de famille lui avait donné pour suLroyé-tuteur. lui rendit' des comptes. L'héritage paternel était resté jusqu'alors indivis entre les deux frères. Charles préférant recevoir sa part en argent, on vendit une portion des terrains de Neuilly. Claude garda la sienne et fit sagement ; car, en i852, ils acquirent une plus-value considérable, dont leur propriétaire profila.

Riche d'un capital de 75.000 francs environ, libre, par suite, de vivre désormais à sa guise, « Charles alla s'insîaller, dès le mois de juin 1842, quai de Béthune, n** 10, dans un rez-de-chaussée composé d'une chambre unique, très haute (i) ». Le calme et la solitude du quartier, favorables au travail, l'avaient séduit. Ses amis, qu'il avait retrouvés avec une joie cordialement partagée (2), s'eiTravèrent, pour lui et pour eux. de le voir s'isoler ainsi.

fi) Noies de M. Prarond.

(3) « Ikudi'lairo s'épanouissait avec Vécole normande Pensez donc! Deux Nonnaads, un Picard, un Langucdo»

iTXmE BIOQRAPRIQUI 55

- L'ïMo Saint-Louis nous paraissait un pays bien plus perdu qi!*» l'île Maurice. — « Vous vous ennuierez si loin, lui disaisje. — Non, répondait-il, lo renard aime son terrier (ij »

Il sembla d'abord que ses amis eussent preMi juste, car il no tarda pas à quitter son quartier latin pour aller demeurer au cœur du faubourg Saint-Germain, rue Vaneau , il lui revint pourtant bientôt, et s'installa dans le voisinage de son premier domicile, quai d'Anjou, à l'hôtel Pimodan, où il devait séjourner plus longtemps, deux ans peut-être.

Th. de Banville, dans ses Souvenirs^ a fait une très inlcressanle description de ce logis. Asselineau (Vie de Baudelaire^ pcges 7-8) en a parlé aussi, dans des lermes qui donnent une idée plus modeste et peut-être plus conforme à la réalité, du « luxe » de son ami. L'appartement, rempli de meubles gigantesques et eomplueux, était situé sous les combles, et se compo- /çait de deux chambres et d'un cabinet. Le loyer ne dépassait pas trois cent cinquante francs :

« Je revois on ce momuiil la chambre principale, la chambre à coucher et cabinet de travail, unitbrmcment tend je sur let

1 cicn que la ProNidcnce avait réunis pour la plus jurande gloire de l'aniitié qui >ivaic'iit en pailanl tout liajl leur pensée tons amoureux de l'ainilié et la pralicjuanl avec,

1 une simplicité et une sincérité telles cjue pour eui encore, à riieure qu'il est. en i845 c'est hier, c'est aujourd'hui I C'est celU' simplicité et celte sincérité qui altiraient et retenaient Baudelaire, parce qu'il savait, mieux que [)er-

. sonne, ce cpii lui manipiiiit de ce côlé et se compeusjùl chez nous » (^oles de M Jules Buisson). (l ) ^oles de M Praroiid.

36 CHARLES BAUDELAIRB

mtjrt et au pbfond d'un papier rouge et noir, et ëclaîrée par une seule fenêtre dont les carreaux, jusqu'aux pénultièmes inclusivement, étaient dépolis « afin de ne voir que le ciel », disait-il. »

Les notes de M. Prarond ajoutent à ces renseignements un détail qui a son prix, car il nous montre le futur critique d'art faisant son éducation à ses dépens. Paî^sionné alors pour les vieux maîtres, Baudelaire croyait avoir découvert des Bassan, et quand on l'allait, voir, on le trouvait en contemplation devant des toilesi de l'école italienne (i). A M. llignard il affirma même

(i) M. Le Vavasseur complète ce récit par un curieux commcntnire : u Les Bassan et les meubles étranges qui ornaient le logis de Baudelaire, provenaient je crois, d'une soui ce indicjuée par Molière dans VAvare elqiùt dès ce temps, alimentait les fds de fannlle. à court d'argent. )) Le jeune poète < lait, en effet, la proie d'un brocanteur cJonl le magasin se trouvait au rez-de cbaussée de l'bôtel IMmoJan. C.et bomme abusa de L nexpérience de son client poui lui faire prendre des engagements très onéreux qui pesèrent sur toute sa vie. Les embarras et les poursuites judicia! es, qu'ils entraînèrent, furent au nombre des causes qui lui firent quitter Paris pour Bruxelles en iSt)l\. Le 2 septembre de cette année-là, il écrivait à M. Ancclle : « Vous connaissez par cœur raffiire A... Je crois sérieusement que j'ai reçu de lui quatre mille francs. Je lui ai souscrit, dans ma jeunesse, des effets pour (|uinze mille francs. » Après la mort de son fils, M'"* Aupick, sur le conseil de M Ancelle, contesta la légitimité de cette créance usuraire et réussit à en obtenir des tribunaux l'annulation totale. Dans une lettre à la mère de son ami, Asselincau la félicite de cet heureux dénouement de son procès.

Baudelaire avait d'ailleurs, bien avant qu'il ne fût 4a

faire le commerce des tal)leaux. Mais, pour ce dernier témoignage, peut-être convient-il de ne l'accueillir qu'avec circonspection. Non que la véracité de son auteur soit mise ici en doute! Mais M. Hignaid qui conclut, après une heure passée dans la conversation de Baudelaire et de ses amis : « J'étais connue un Ovide chez les Getes, ne comprenant pas, n'étant pas compris », et encore : u Je soilis de là avec les plus tristes pressentiments sur l'avenir de mon [)auvrô ami », est-il bien sûr de n'avoir rien laissé [joicer de son étonnement ni de sa commiséralion? Il (aiit se souvenir du goût passionné qu'a[)[)o: tviil Baudelaire à la farce et à la m^stilicalion. Sa légende est beaucoup plus toulVuc que sa vie aullienlique.

De 184^ à 1845, Baudelaire mena une vie heureuse, remplie par l'amilié et l'élude.

Les noies de xMM. Prarond et Buisson font une des- I cription très pittoresque et très piquante de ces parties quotidiennes où les après-midi passées dans la société de ses amis délassaient le poète du labeur de la matinée (i).

mode, le goût du bric-à- brac. A travers sa correspon- I dBrice '(y. lettres à Ancelle, Nadar, M'"" îSabalier notain-

nu'iil , nous' le vovons très souvent parler d un dessin, I d'une éciiloire, d'estampes japonaises etc. etc., décou- ' \crts chez les marcliauds de curiosités. Il piisail fort aussi

les belles reliures et faisait habiller luxueuseineul, par i Cape ou Lortic, les livres que ses auiis lui envoyaient.

Ces dépenses, on pense bien, n'alliiieut pas sans écorner ; considérablement son maigre revenu

(1) M. Buisson confirme le témoignngc de MM. Le Va-

vasseur et Prarond, qui nous révèle uii Baudelaire se uveni

38 CHARLBf BAUDBLAIRS

« Nous vagaLoudions beaucoup ensemble, allant dîner cher le marchand de vin Duval, au coin de la rue Voltaire et delà place de rOdcon, tantôt à la Tour d'argent^ non loin du pont qui nr»ène au quai de Béthuno, très souvent hors barrière, du côté de Plaisance ou plus loin, dans un bon cabaret, bien au delà du faubourg Sainl-Jacques, au moulin de Montsouris, dans des terrain» alors presque vagues, plantés depuis, creusés, arrosés en parc. Nous avions là, autour de nous, un gazon maigre, un bout de haie, quelques arbres ; puis, d'un côté, la vue jusqu'au fort de Charenlon ; de l'autre, la vue de tout Paris. Un bon coin pour philosopher. Ainsi, sur les cinq heure» en été, nous nous mettions en quête d un endroit méprisé des bourgeois et commode iu\ eiilrelicns de haute et fine graisse, littéraire ou artistique, morale même. La chaussée du Maine et la rue de la Tombe- Issoire ont entendu, certains jours, des propositions, des décla* rations à faire crouler l'inslitut. »

Pour ce petit groupe d'amis, qui festoyaient et devisaient si joyeusement, le plaisir n'excluait pas le travail. Les deux intimes, MM. Prarond et Le Vavas- , seur. doués de la \erve la plus facile, avaient un volume tout prêt à paraître. Dans la ferveur de leur amitié, ils proposcient à Baudelaire de contribuer, pour un tiers, au livre de poésies qu'ils allaient

gai. dans sa première jeunesse ou. du moins, encore exempt de ces noires mélancolies qui firent plus lard son génie et son m ilheur :

(( On est en train de grossir Baudelaire et de le gonrmer à la mode pessimiste. Ah î je vous assure qu'en ib43, attablés à la Tour d argent, dans l'ile Saint Louis ou ailleurs, nous trouvions, l'Kcole normande et Baudelaire, que la vie valait la peine d'être vécue. Ne l'allublez pas trop en précurseur bien qu'il y ait eu, par le fuit, un peu de cela en lui. Une nature poétique, rare, tant que voui > vo lUrez, mais du précurseur, avec discrétion. » ':

ÉTLDI BTOGnAPHIQtn Sq

éditer, à frais communs, et publier sous ce titre vague • Vers{Pavh, i8/|3) (i).

Baudelaire accepta d'abord, et leur demanda même de s'adjoindre un de ses amis, M. Auguste Dozon, poète de talent, qui, en effet, figure dans le recueil, sous la signature : d'Argonne, empruntée au nom de son pays natal. Mais, au dernier moment, Baudelaire «e retira ; une note de M. Le Vavasseur explique pour quel motif :

« Il m'avait remis ses manuscrits. C'était Vébauche de qnelqnet pièces insérées depuis dans les Fleurs du mal {Spleen et Idcal)^ Sans faire la grimace, je fis mes observations. Je voulus même, imprudent et indiscret ami, corriger le poète. Baudelaire ne dit rien, ne se fâcha point, et relira sa part de collaborateur . Il fil bien Son étoffe était d'une autre trame que notre calicot, et BOUS parûmes seuls (a). »

(i) On trouve notamment dans ce volume un sonnei où M Le Vavasseur lance l'anathème contre l'Oljmpe, et qui se termine par ce vers :

Dieu joyeux, je vous hais ; Jésus n'a jamais ri I

Baudelaire qui, selon le témoignage de M. Buisson, aimait à le ressasser, en a longuement développé l'idée dans son Essence du rire.

Au sujet de l'influence que put exercer sur son esprit le petit groupe où il vivait, remarquons encore que le livre où MM. Prarond, Levavasseur et Aug. Dozon avaient réuni leurs premières productions, dégage un spiritualisme particulièrement catholique.

(a) C'est à cette collaboration manquée que M. Le Vavasseur, s'adressant à son ami Prarond, dans le petit poème La Rime, fait l'allusion que voici :

« Nous aimions follement la rime : Baudelaire Cherchait à l'étonner plus encor qu'à lui plair* ;

40 CHARtIS BAOrtLAllB

Baudelaire ne voulait encore rien publier; mais d*après les échantillons qu'ils en con^ai!^saienl, ses amis avaient déjà pris une très haute opinion de son talent poétique. De tout temps, il avait aimé déclamer des vers, habitude qui lui avait fait au collège, nous l'avons dit, un renom de cerveau erulté. Avec ses amis, c'était un de ses plus vifs plaisirs. M. Prarond se souvient de lui avoir entendu réciter, « d'un ton tragique » , le début de la première satire de Bolleau : Damon, ce grand auteur^ etc.

Quand il composa lui-même des poésies, il les lut dans les divers cénacles de ses amis (i). M. Cousin,

Avait-il pour de voir, par un souci puéril,

L'originalllc de sa muse en prril ?

El son indépendance était-elle eiïrayée

De suivre, en cet amour une roule frayée ?

Peut-être : parmi ceux d'hier et d'aujourd'hui,

Mul ne fui moins banal ni moins naïi que lui. »

(l) Dans un article de la Liberté (aS septembre 1887), écrit lorsque parut la première édition de cette Etude biographique, et auquel nous emprunterons lout à Theure un portrait de Baudelaire à trente-cinq ans, l'auleur M. Knnle de Molènes) rapporte avoir a entendu » de la bouche du poète, les lignes qu'il lit dans iuséei^. Arsène lloussAYB (Le Gaulois, 5 octobre 1892) raconte une anecdote plus caractéristique encore : Baudelaire aurait pris, à ses débuts, « un houiiiie pour masque ; Privât d Auglcmont, un grand diable blond qu'on eût dit cousin de iSadar par l'entrain, par l'esprit, par le jeu des bras et des jambes. Baudelaire dicta ses premiers sonnets à son ami, qui les signa. D'Anglernonl me les apporta en com ■ pagnie du poète. (lUi voulait juger ie l'ellel qu'ils produiraient... D'Anj^iumonl oie lut le» sonnets, qui élaicnl

ÉTUDS BIOGRAPHIQUB 4l

qui faisait partie d'un autre groupe que MM. Le Vavasseur, Piarond et Duisson, décrit ces récilalions : « Après s'être tait quelque peu prier, il nous disait, ou plutôt nous psalmodiait ses vers d'une voix monotone, mais impérieuse, et qui forçait l'attention des profanes (i). »

Le même camarade de collège parle de certaines pièces, du genre des Juvenilla, qu'il avait entendues, et qu'il n'a p)s reliouvécs dans le recueil de 1857. Asselineau racontî avoir vu chez Baudelaire, en i85o, le manuscrit du livre qui devait s'appeler les Fleurs du maly (( deux volumes in-4**, cartonnés et dorés (2) », et M. Cliamplleury affirme qu'à l'époque 011 ils en-

fort beaux : maii l'Edgar Poe français n'y montrait pas encore sor» coup de grille, ti Moi aussi me dit-il, je lais dos sonneli. mais pas si bêle de l(^s montrer. La poésie est une lleMif rarissime, qu'il faut respirer, cueillir et eflVuiller soi-mtrne dans la religion de la fière soiihide. La nature n'a pas fait des p(i;'ies pour (piils soient des comédiens /). Mais, en disant cela, Baudelaire prit les sonlels de d'Anuicniont, — ou plutôt ses sonnets à lui, — ii me p'ia de les puIJier dans VArlisIe, ce que je fis. J'avais percé le mystère. Baudelaire aimait beaucoup ce jeu de coche cache. Alors il jouait aussi à lAlciLiade, maii il coupait trop souvent la queue de son chien... »

({) Cn/*»;Lc'« .'3\UDELAiaE, Souvenirs-correspondances etc., p. 8. — IVI de Banville parle aussi de la « voix ferme, pure et i.uisicqle ») de son ami (Mes Souvenirs, p. 83).

(a) V e de ûaudeloire, p. 87.

V. encore d.uis le Charles Baudelaire, lettres (Société du Mercure de rrance), le billet à M. Ancclle, du 10 janvier i55o.

^2 CHAHLES BAUDELAIBB

trèrent en relations (i8/i5), on prétendait q\iQ le poète « avait déjà un volume de vers tout prêt pour l'impression ».

M. Prarond est encore plus affirmatif et plus précis :

« Voici, et sans nul doute, les titres des pièces dîtes par lui, vers ce temps (1843). entendues par noMS. par moi :

« L'Albalros, la seule pièce bien certainement rapportée de son voyage, c esl-à dire composée pendani le voyage ; Don Juan aux enjers, la Géante ; la pièce XXV (i). Je l'adore à Vé^al de la vnâle nocturne j écrite après la connaissance de Jeanne (a),

« Une charogne ; XXXlIl. Une nuilijue j'étais près d'une affreuse juive, une des plus anciennes pièces de Biudelaire, puisque c'est, avec Don Juan aux enjers, une des premières que je lui ai entendu réciter i A une Malabaraise ; le Rebelle ; les Yeux de mon enjant ; CXXIil. Je n'ai pas oublié, voisine de la ville, une des ' plus ancietmes; CXXIV. La Servante au qrand cœur, une des plus anciennes aussi ; CXXVJI. La diane chantait dans la cour des casernes, déjà purfaite et arrêtée. Celte pièce doit se rapporter à un temps où, demeurant avec sa mère et son beau-père le général, il entendait en ellet la trompette matinale; l Ame du vin; le Vin du chiljdnnier ; le Vin de l'assassin ^Allégorie. Je me rajtpelle bien, du muins, les deux premiers versj. —

u Je suis certain que toutes ces pièces étaient composées avant la un de i843.

a Baudelaire, ma mémoire m'en convainc, a toujours beaucoup remanié et corrigé ses vers, jusqu'au jour où il les a publ.és dans des revues, dans des journaux, dans la Hevue des Di'ux Mondes^ et eniin en librairie, sous ie nom de Fieun du mal, »

(i j Toutes les indications de numéros, qui suivent, sont pr.ses. |)ar M. Prarond, de l'édition des Uuuvres cotnjileLtS.

,3; Jcwiine Duvul, la maîtresse qui a suggéré au poLle nombie de pièces des tUurs du mal ^Voir plus loin» ]

cil. IV.)

ÉTUDE BIOGRAPIIIQUK 43

La poésie de Baudelaire était personnelle au pre- I mier chef, originale dans le fond comme dans la forme. Mais une forte dose d'imitation entrait dans son dandysme. Familier de très bonne heure avec la littérature anglaise (i), il y avait connu et admiré ce type dont elle a toujours fait, du Lovelace de Richardson au Pçlham de Bulv.er, un de ses thèmes favoris.

Ce que Baudelaire aime et admire le plus dans le dandysme, c'est le constant sacrifice de la nature à l'art. Plusieurs passages de ses journaux intimes révèlent sur ce point sa pensée entière. On lit dans Mon cœur mis à nu:

« La femme est le contraire du dandy. Donc, allé doit fairt horreur. La femme est naturelle, c'est-à dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est à-- dire le contraire du dandy, »

Du dandy, Baudelaire se donna, de très bonne heure, les dcliors impassibles, la froide et ironique politesse, ainsi que la toilette fashionable. Un moment,

(i) Sa mère lui avait certainement appris la langue de Shak.es, eare. Cuampfleury {Souvenirs de jeunesse) cite pari\ii ies écrivains les plus aimés de son ami : Maturiii, Lewis, Mathews. Ils lui étaient chers pour le caractère salaniijue — d'aucuns, à cette époque, disaient Jréné^ tiijue^ — de leur talent. On le verra plus tard exprimer, dans une lettre à Sainte-Beuve, un véritable enlljou- •iasme pour Shelley, et, dans son projet de lettre à Jule» Janin, admirer le génie salamandrin de Byron. Ses Pd^ radis artijiciels sont, en grande partie, un résumé du livre célèbre de Thomas de Quincey : Ihe Conjessioni oj tin Eiujlish opium-ealer, et ses traductions d'Edgar Po« forment la portion la plus considérable de son œuvre.

44 CHARLES BAUDELAIRB

— c'est M. Ilignard qui nous le raconte, — il semble avoir saciilh'^ à l'exubérance romantique et s'être complu à scandaliser le « philistin ».

M. lliç^nard le rencontra près de l'Odéon :

« Toujours beau, charmant, cli?lingué, un justaucorps de velours serr»} à lu l;jil!c lui clouuail laspecl de ces jeunes patricien» de \en:>'Mloiit i ilieii nous a laissé les portraits.

« 11 <'l..il ^aiis c}!a[0.iu. 11 m'ex[>!iqua que c'était non seulement une lialjiludo mais un paili-pris Ainsi nu-lôte, même aux exliémilcs de i'aris. et si loin qu'il lût de sa demeure, il aimait à passer pour un habitant du quartier. »

Mais la période du juslaucorps de velours ne dura guère, car l'aulcur de la notice bio^iapiiique du recueil des Souvenirs-Correspondances, décrit ainsi le coslume original et immuable que son ami portait, vers i84o :

« Pas un pli de son habit qui ne fût raisonné. Aussi quelle merveille que ce cosUime noir, toujours le mùiue, à toute heurOt en toute saison, ce fnir d une ampleur si gracieuse, dont une main cullisée taquinait les revers; cette cravate si joliment nouée, ce gilet long, fermant très haut le premier de ses douze boulons et négligemment enlr'ouvert sur une chemise si fine, aui man( hottes [ilissées, ce pantalon « tirebouchonnanl » sur des •ouiiers d un lustre irréprochable ! >

Voici, d'après le témoignage de M. Le Vavasseur, un autre costume de Baudelaire, celui qu'il adopta en i(S42, quand il voulut s'habiller d'une façon qui répondît à son humeur de plus en plus grave :

« Baudelaire s'était composé une tenue à la fois anglaise et romani pie, L>\ron liaLillc par l^niiiimol. Chapeau haute forme, babit noir très ample, « bouionnable », quoique ilollant.

tTUBB BIOGRAPHIQUB 45

manches larges, basques assi z carrées pour draper, assez ajustées pour garder le caractère laïq le, gilet de Casimir noir, demi-droit, demi-montant, aisé, cravate noire à larges bouts, très bien nouée sans raideur, plus près du foulard que du carcan. Pantalon de Casimir ou de drap Gn, non collant. Souliers lacés ou escarjtins bas, noirs en hiver et blancs en été. Au demcurasit, le déshabillé le plus habillé et l'habillé le p i » déshabillé du monde. Complet invariable et de toute saison (i). a

De cette toilelte, empreinte de britannismey et qui visait à i'exccnlricilé, M. Buisson donne une explicajlion très ju^licieuse :

(1^ A propos de ce coslume, M. Buissoa fait la reimarcjue suisante : a Baudelaire n'était dandy que pour la bolième du temps des Carialides et les poètes du quartier latin. On ne retrouverait le large habit noir habituel, boulonné jnsqu'au-dt'ssus des hanches, que dans une eauforte d'après Courbet très jeune, gravée par Masson pour le volume de Théophile Silvestre. »

C'est à cette période d'élégance que se rattache Tanecdole contée par M. Champlleury {Souvenirs et portraits de jeunesse, p. 320) : « Baudelaire lit mander, une (ois, un ' tailleur. Il voulait un habit bleu, à boutons de métal, pareil à celui de Cœthe. qu on voit sur les pipes de porcelaine, en Allemagne. Plusieurs rendez-vous furent pris avec le tailleur. Baudelaire n'était jamais content : les manches ne faisaient pas assez de plis, les basques étaient trop courtes, le collet ne montait pas assez haut Baudelaire demandait un collet dans lequel il put rentrer sa tcte, les jours d'orage, comme un colinia(;on dans sa coquille ; lui et le tailleur passèrent huit jouis à promener la craie sur cet habit bleu. E^nfin, on arriva à un résultat à peu près satisfaisant. Baudelaire se log^a dans l'haLit, s'examina, marcha ; après quoi, se tournant d'un air aimable vers le tailleur : Faites-m'en douze comme ce lui-là, lui dit-il* »

46 CHARLES BAUDELAIRI

« Baudelaire n'aimait ni la mauvaise tenue ni le mauvaît f goût, et il réagissait contre le débraillement prétendu romantique. Son habit noir, d'ailleurs pratique à l'état d'uniforme, était une pose. »

Vers i846, il avait extrêmement simplifié sa toilette. Le matin, dans les rues désertes du faubourg Saint-Germain, il sortait en blouse. ÎM. Cliampfleury, à qui je dois ce détail, le commente ainsi :

€ Celait une forme nouvelle de dandysme. Notez que sous la blouse passait un pantalon noir à pieds (mode des écrivains ^ cette époque, Balzac, etc.) et que les pieds de ce pantalon de chambre élaieal insérés dans d'élégants souliers à la Molière^ que Baudelaire tenait à voir très reluisants toujours (i). »

Baudelaire fut obligé d'abdiquer de bonne heure ses prétentions à l'élégance fashionable. Son revenu ne lui suffisait pas, et voulant dépenser beaucoup, il aurait du produire beaucoup. Mais s'il aimait le travail, il faisait de vains efforts pour s'y assujettir ; — maint passage de Mon cœur mis à na et de ses correspondances l'atteste. C'est qu'il lui manquait la force de

(i j La blouse étant de mise pendant la période où Baudelaire at'ficha des synipatliies démocratiques, de i848 à I65i, il la porta souvent, au cours de ces trois ans. Plus tard, sa toilette fut moins excentrique, mais resta bizarre. La première fois que je le rencontrai, en juin i854, il était velu d'un paletot d'hiver, et son cou disjjaraissait dans un vaste foulard jaune et rouge à dessins éciataiils.

Dans les deux dernières années qu'il passa à Paris (i8G3-i8()4), Baudelaire porta sans vergogne des habits râpes. 11 n avait plus qu'un luxe, le lini;e blanc. Même en B'>'<?ir^ 1(3, sa toilette se faisait remarquer par ua soin mi- Dû lieail.

fiTUDB BIOGttAPIIlQUB 4?

rennncer aux habitudes de flânerie, que sa vive irriagi nation lui imposait despoliquement (i).

(i) Voir surtout dans Œuvres Posthumes, Mon cœur mis à nu, passim. Ailleurs, il parle de son vagabondage et de sa vie nomade. Le '6 novembre i858, il écrivait à Poulet-Mdiassis : o Je prépare toujours ma double inslallation nouvelle, car alors je réparerai s^ize ans de fainéantise » Pour montrer que Baudelaire n'exagérait pas, voici la liste approximative mais incomplète de ses cbangements de domicile pendant ces seize années, c'est-à-dire depuis son retour de l'Inde (lévrier 18^3) jusqu'à la date de la lettre qui contient cet aveu si expressil": Quai de Bélhune, 10. — Rue Yaneau. — Quai d'Anjou, 17, hôtel Pimodan. — Hôtel Corneille, Rue Coque-

nard, 33 — liôlel Folkestone, rue Laffitte. — Avenue de la République, 96. — Rue des Marais-du-Temple. a5. — Rue Mazarine — Rue de Seine, 67. — Rue de Babylone, 10. — Rue Pigalle, 61. — liôlel Voltaire, quai Voltaire. — Rue Bcautreillis, 22, sans compter plusieurs domiciles de passage qui ne sont pas mentionnés dans sa correspondance et ses fréquents sé,ours cbez sa mère à Honlleur.

, Asselineau, dai»s «a Vie de Baudelaire, a essayé d'expliquer rimproduclivilé de son ami par l'adoption d*une métliodc partie ulicre: a Au rebours du connnuu des hommes qui travaillent avant de vivre et pour qui l'action est la récréation après le travail, Baudelaire vivait d'aboid. Curieux, contemplateur, analyseur, il promenait sa pensée de spectacle en spectacle et de causerie en causerie. Il la nourrissait des objets extérieurs, l'éprouvait par la contradiction ; et l'œuvre était ainsi le résumé de I. ' e. ou plutôt en était la lleur. »

Mais ailleurs, — dans le Recueil anecdotique qu'on trouvera plus loin, — il donne les plus somptueux détails sur le travail irrégulier el capricieux du '^^oèle.

48 CBARLBt BAUOKLAIAB

Pour cette époque de sa vie, nous avons un portrait précieux du poète, celui que fit son ami Deroy, peintre de grand talent, qui mourut jeune, et fut pleuré par

M. Charles Toubin, qui fut des intimes amis du pocle, et donl on trouvera Llciilùt le nom mclé aux essais de jouruaiisme que tenta Baudelaire, nous a lourui, lui aussi, des reusciyiiemenls tjui prouviint qu'en 1847, '^^ii^lelaire n'avait pas renoncé à ses liaLiludes de m boiiémianisnie'»; « Il a\all alors deux domiciles, l'un rue de Seine, l'autre rue de liab}lone, niai>, au moment dej échéances, il venait me demander l'iiospilalité de nuit où je demeurais avec mon frère, alors interne des hôpitaux et uiédccin de la Miini de Murger... Plus d'un des morceaux des FUurs du mal a été sinon composé, du moins lixé sur le papier chez nous. Baudelaire composait au café et dans la rue. Ses consommations au calé étaient le vin blanc, et il ne consentait pas à ce qu'on lui en oiiVît d'autre. Sa manière de s'inviter à dîner était ceile-ci: « Diles-moi, avez vous aujourd'hui quehju'un à dîner chez vous 1^ — Non, Baudelaire. — Eh bien I je vous tiendrai compagnie. » On en était réconqjensé par la ([uaiililé d hommes marquaiUs ou illustres qu'il connais ait et dont il vous faisait faire connaissance soit chez eux, soit dans la rue ! Je lui dois d'avoir connu plus ou moins Préaull, Th. Gantier, G. de Nerval, etc., et d'avoir fuit, |)elile gloj iole, une fois ou deux, la partie de donnnos avec Frederick Lemaître au café dft la Porte Saint- Martin, où tous les deux allaient souvent, n

M. rotd)iii nous donne encore ce détail qui prouve conihien i aiidelaire. pourtant si épris, dans son œuvre, de l'ordre et de la méthode, était lom d'y avoir plié sa vie : (( Le jour où il recevait de M"* Aupick les six cents francs de s>\\ liinitslre \enij de G- nslanfini«jj!e on sait que le générai V avHit été en\o\e c(jniii.e amwa}is«e,cir\ il en Luisait dei:x pari H, l'une uestinée à payer quelques délies

ÉTUUB BIOORAPHIQUI ^

quelques-uns des plus célèbres littérateurf de sa f^énération.

Asselineau nous a conservé de cette toile une deacription minutieuse :

« La figure peinte en pleine pâte s'enlève partie sur un fond clair, partie sur une draperie rouge sombre. I.a {>i»>sionornie est inquiète ou plutôt inquiétante; les yeux sont grands ouverL«,tes prunelles directes, les sourcils exhaussés ; les lèvres exultent, la bouche va parler; une barbe vierge, drue et fine, frisotte à l'entour du menton et des joues. La cheNelure, très épaisse, fait toufle sur les tempes ; le corps, ii)cliné sur le coude gauc he, esl ■erré dans un habit noir d où s'échappent un bout de cravate blanche et des manchettes de mousseline plissée. Ajoutez à ce costume des bottes vernies, des gants clairs, et un chapeau de dandjr (i)t et vous aurez au complet le Baudelaire d'alors, tel

criardes, l'autre à réunir en deux ou trois fournées successives au Père Lathuille (Batiiiiiolles), alors restaurant à prix modiques, ceux de ses amis qui l'avaient le mieux aidé pendant le reste du trimestre. »

(i) M. Georges Bauhal, qui connut Baudelaire en Belgique, en i8b/i notera :

« il était coilTé d'un important chapeau de soie à bords larges et plats. Ce liaut-de forme, bien connu de ses amis, était élégant, très étudié, évasé d'en bas, avec une fuite savamment amincie vers l'assiette supérieure. Ce genre de chapeau, exécuté sur ses indications, et qu'il alTeclionnait tout particulièrement, fit son désespoir à Bruxelles. 11 ne put trouver jamais un chapelier bruxellois assez compréhensif pour en reproduire exactement le modèle. Après divers essais infructueux et des incidents comiques, il prit le parti de faire venir ses chapeaux de Paris. I) les achetait chez Camus (aujourd'hui disparu), successeur de Giverne, l'associé du fameux Gibus, chapelier, rue de r Ancienne-Comédie, au coin de la rue Saint André- det

5o CHAni.b;» OAVDALAiftfiS

qu'on »e rencontrait aux alentours de son île Saliil-Louis, p***^ menant dans ces quarliers déserts et pauvres un luxe de toiletta iftuiité (i). »

Ce n'était pas seurement, on le voit, l'excentricité de «a toilette, c'était surtout sa physionomie si caractéristique qui attirait et retenait les regards pendant que 4a converscition pleine d'ori<^inalité achevait de lui conlérir l'attention de tous ceux dont il souhaitait l'eslime.

Il était dès lors lié avec Théophile Gautier et s'était fait présenter à Victor Hugo (2).

Arts Eugène Delacroix. Thcopliiie Gaulicr, Louis Bonillict, le sculpteur Etex, l'cclileur Poulel-Malasbls et d'autres célébrités se iournissaient là aussi Cuiiius s'inlllulait, avec un vit" orgueil : « Chapelier des Belles-Lttlres. ))(L« Petit Bleu de Bruxelles, 3i août 1901.)

(i) Un trait à relever dans ce portrait, comme dans 1< notes de ses umis de jeunesse, c'est sa tournute svelle ei l'air délicat (ju'il perdit promplement. C'est aussi le seulî portrait où Baudelaire soit représenté avec ce célèbre habiti noir, en queue de sifllft, qui lut un moment son costume] favori (Voy. Vie de Baudelaire, p. 8-1 1)

(a) Voir le récit que Gautier, dans la préface de» Œuvres complètes, lail de sa première rencontre a>ec Baudelaire. V. aussi de M"" Judith Gautier, Le seconi liant du Collier (Félix Juven. éd .^oùl'auleur conic avoc beaucoup d'esprit quelques anecdoclcs sur notre poète — « 1/ ailectait déjà de détester Lamartine et parlait d'IIngo avec une retenue délcrente, mais sans passion cnlliou «iasle. Lui, qui récitait beaucoup, disait peu de vers d Hugo. Il s'était (ait introduire cependant à la place hovale. Hugo, très liabile d'ordinaire à renvoyer tous ses visiteurs contents, n'avait pas compris le caractère coa-

iruBi BTOtfnAPifiQini 5j

centra et tout pnrîsien de Baudelaire. II lui avait conseilla un sôjoiir à la campagne, le travail dans la solitude, une jorte de retraite. Baudelaire allait, mais fort raiemeul. je trois, visiter V^iclor ïlugo, de 1842 à 18A6. Il lui d(''dia îuccessivemenl plusieurs Flenrs da mal. » (Noies de M. Pra- •)nd.)

Le» journaux intimes de Baudelaire et sa correspondance couliennent de curieux passages qui pro'iveul que l'amitié qui n'a cessé d'unir oITicicllemouf l«'v flcux poMes, recouvrait (l(> -"Mudcs Jiâaidcuces ei^ vers la lia, une aiilipalhie pic tua Jo,

Dans le cœur d'un jeune homme, Varnîtié est. de tous les instincts de tendresse, le premier ei. date ; ce n'est pas le plus puissant ni le plus impérieux. Il en survient vite un autre, qui le relègue au second rang.

Baudelaire a aimé, lui aussi, sans aucun doute (i), mais à sa manière. De peur d'être tyrannisé par la passion, il se traça une règle de conduite, dont il ne se dq)arllt jamais. Il lit à l'amour une large part dans sa vie, mais il ne lui laissa jamais subjuguer ni son cœur, ni sa pensée.

L'ne de ses premières maîtresses paraît avoir été cette Sarah, dont une note de M. Prarond a révélé l'existence (2), mais qui ne mériterait pas une mention, si

(1) Dos intimes du poole. M. Nadar et Louis Mcnard nolamiiienl, plusieurs de ses f(îr\eiils, le prince Ourousof, L'eu Dcsclianips, M. Jean de Mitlyotit soutenu ou admis que Haudi'laire mourut vierge. J'ai dit ailleurs ce cpie je peusal.s de celle légende ^V. Un amour de (Jharles Baudc" laire Journal. 3 mars i()Oa). Je la mentionne néanmoins ici, vu l'autorité de ses adeptes et le capital intérêt qu'elle revêtirait... si elle ne restait une légende, d'ailleurs ingé nieusc.

(u) V. plus tiaut. Voir aussi à l'Appendice, I, letpiècft de rcrs de MM. Prarond et Duzon.

Baudelaire n'avait pas écrit, à son propos, le célèbre sonnet oà il exprime la Iroide horreur dont le cœur de uîarLre d'une courlisanc irappc l'amant le plus ardent (i).

Une autre, la //etite mendiante rousse^, à laquelle il dédia la pièce connue sous ce nom, — qui inspira à Banville l'ode .4 une petite chanteuse des rucSj et dont Deroy a laissé un portrait.

Les liaisons éphémères, que le poète noua et d'-noun vers le même temps, dans le milieu de la bohème joyeuse de i84o, où l'uvait introduit son ami Prisât d'Anglemont, ne parent avoir sur son cœur qu'une inilucnce peu prolonde. D'ailleurs elles furent promptement interrompues par le voyage aux Indes.

Pendant les dix mois que dura son absence, il toucha terre en divers pays; et quoiqu'il n'ait guère eu le ; temps de séjourner nulle part, il eut sur sa route quel- ^ques aventures galantes.

I Dans le très intéressant et spirituel volume qu'il a iintitulc : Mes souvenirs, Théodore de Banville nous a Iconservé un tort pittoresque récit, que Baudelaire lui t, dès leur première rencontre, de ses rapides amours, au pays des palmes et des tamariniers (2).

(i) V. les Fleurs du mal, édition des OLuvres. rom fUies, XXXiil.

(a) « Dans je ne sais . plus quel pays d' Viri<iiii'. I chez une iainille à qui ses pareuls l'avaient adrt^M . 11 n'avait pas lardé à être ennuy»^ par l'ospril banal de ses ihôtes, et il s'en était allé vivre seul sur une monta ne, avec une lente jeune et^Tandc fille de couleur q' i-

▼ait pas le IVh nç^is, et qui lui cuisait des ragoùtt» étrange-

ir

54 CIIAnf.ES BAUDKLAinS

Quoi qn*îl en soil de cette histoire, il est înconlfistnble que le ()nète lapporla de son voyage le culte de la Vénus noire. Tl»é()[>lnle Gautier, qui avait reçu, lui fiussi, les confidences de son ami, était pleinement fondé à r.iirirmer (i).

A peine de retour à Paris, il prit une maîtresse qui n'avait guère d'autre titre à son attention que d'être une fille de couleur (2). Jeanne Duval, liguranle dans

ment pimentés dans un grand chaudron de cuivre poli, autour duquel hurlaient et dansaient des petits négrillons nus. » Voilà un récit si (orlcnient empreint de couleur locale, qu'on est lorl tonte de n'y voir qu'une de cet lii)slilications où Baudelaire se complaisait, uuiqueuient pour jouir de rélonnement de son auditeur.

(i) Œuvres comiAelcs de linadelaire, t. I. p. l4.

(3) M. le manpiis Dauuty de Ghanupuc rapporte :

« C'est au i'auhourg Montmartre que. passant un soir en coinpagnis de Cladel. Baudelaire ap(»rçut Jeanne, que des ivrognes tourmenlaient. D instinct, Baudelaire s interposa : puis, oilrant.gnlammenl le hras à la nmlàtresse, il la reconduisit chez elle, ahandounanl Cladel en pleine rue. »

El M. de Grandpré ajoute en note :

« M. Léon Deschamps, directeur de La Plume, a bien voulu me conter ce détail inédit, qu il tient lui-même de Cladel, qui l'ut l'intime aussi et le conuueueal de Baudelaire )) [La Fluiiie, i" août Kjo'à.)

L ancciioto a certes de la coideur et je conçois qu*elle ail séduit l'imagination de ses colporteurs... 11 convieul feulement d'observer cpjc la liaison du poète et ue sa Vénus noire date, sans aucun doute, de ic^4a, et qu'à cellCj épuijue. Léon Cladel, qui ue devait laire la conniiissanc< de Baudelaire, qu'en loGi — à l'occasion de ses iiia/i>Ti ridicules — avait liuil ans à peine 1

troDi Bio8nAi>niQ9« ftS

utt de ces petits théâtres qui. dès i84o, annonçaient les cafés-concerts, n'avait, à pt^rt sa race, rien de remarquable : ai le talent, ni la beauté, ni l'esprit, ni le jœtir

Théodce de Banville Ta dépeinte: « Une fille de coul;iir d'une très haute taille, qui portait bien sa brune tête, ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crcspelée, et dont la démarche de reins, pleine d'une grâce farouche, avail quelque chose à la fois de divin et de bestial, n Mais il faut se rappeler quelle généreuse partialité Banville apportait à louer •es amis et les amies de ses amis. MM. Buisson et Piarond font de la « Vénus noire n, un tableau beaucoup moins enchanteur (i).

(i) « Avci-vous connu Jeanne Duval ? — Oui, j*ai connu Jeanne. EHe venait au logis du quai de Bclluine, se casait dan^ un fauteuil bas près de la cheminée. Elle me faisait l'elTet d'une iille très passive. Je la traitais avec beaucoup d'égards, et j'étais, médisait Ba»icielaire, le seul de ses amis quelle pût soidTtir... Voici, dans mes souvenirs, le portrait de Jeanne : mulâtresse, pas 1res noire, pas très belle, cheveux noirs peu crépus poitrine assez plaie, de taille assez grande, marchant mal. Baudelaire lui dictait quel(|uelois ses vers. » (Noies de M. Prarond )

— « Elle avait les pommettes saillantes le teint jaune et mat, les lèvres rouges et les cheveux abondants el ondulés juscju'à la Ironlière du crépu. Je retrouve son l)|je dans une tête qui revient souvent dans les eaux-lorirs du ïiépolo. ») (iSoles de M. Buisson.) Il est à noter que. bien qu'il ait chanté ta beauté de sa maîtresse dans maintes pièces des Fleurs du mal, Baudelaire, dans les nombreux dessins qu'il lit d'elle, n en donne qu'une idée asse7 peu flatteuse. Quant à l'eslinie où il lenait l'esprit de sa com-

56 CHiRLES BAUDELAIKE

Pourtant, ce fut la maîtresse favorite de B-iudelaire qui, bien que trompé par elle de toutes les laçons (i), lui resta tocjours attaché, d'une profonde alleclion.

pigiie, lisez dans Mon cœur mis à nu (XXXIV) : « De la haine du peuple contre la beauté. Des eieinples : Jeanne.,, n

On n'a guère de renseignements certains sur l'origine de Jeanne — car ce point d'histoire... littéraire a été l'objet de recherche.*, lui aussi, l'île Maurice ayant revendirjué la Vénus noire. Je crois avoir établi cependant qu'elle na(juil à Saint Dotni.igue (Leltre ouverte d Léon Deschamps, La Plume, j5 avril i8(j8). V. aussi, même revue, Baudelaire et Jeanne DuuaU M'* Dahuty ds Guand- PRÉ, i** et i5 août 1893.

(i) « Je ne lui ai jamais entendu parler d'aucune autre femme que de sa Jeanne Duval.que je ne connaissais pas encore, quand un jour nous la rencontrâmes au carrefour delà Croix-Houge. Baudelaire s'élança vers lie, presque sur elle, l'œil étincclant et 1 air furieux, et il lui parla très haut et avec beaucoup de colèi-e. Je m'étais tenu à dislance par discrétion. De retour vers moi, il me raconta que deux ou trois jours avant, il l'î^nil prise en ilagrant délit avec son coilfeur à lui, en ajo itaol qu'avec tout autre, la chose ne lui aurait rien fait ou lui aurait fait beaucoup moins, mais qu'il ne poi vait 2ui pardonner de 1 avoir trompé avec un homme pareil L^lle n'avait pas eu l'air d'être bien vi vendent alTeclée de ses reproches. D (iNotes de M. Charles Toubin.)

M. Le Vavasseur note, d'autre part :

«... Baudelaire et moi étions singulièrem.ent préoccupés de Deburau, comme de simples Jules Janin. ^cu hantions volontiers les Funambules. Habitué du lieu, avec quelques excentriques, j étais presque un abonné, -it on nous abanlonnail, pres(jue sans contrôle, une petue baignoire d'dVitiit-sccne de gauche. Du soir, la bai^auixt

ÉTUDS BIOQRAPBIQUS 67

En dépit de ses fantaisies qui ne chômaient pas, —

le Carnet amoureux, nombreux en adresses, et les notes

le bouquetièios qu on a trouvés dans ses papiers le

►rouvent assez (i), il revenait toujours à .elle. On trou-

rera» dans la correspondance du poète avec Poulet- M a-

tlassis. de très curieux passages qui se rapportent à

lun caractéristique épisode de ses relations avec cette

étrange maîtr-esse (a). Jeanne, qui avait, comme

beaucoup de femmes de sa race, la passion des liqueurs

fortes, s'y était livrée, dès sa jeunesse, avec tant cl'em-

élait occupée. Nous arrivons Baudelaire et moi cl nous nous casons en face. Baudelaire avait l'œil du chat, le nez du chien et Touïe du sauvage. Lança-t-il un ra^yon, un éclair en même temps qu'un coup d'œil sur la pelile loge, je ne sais, mais nous entendîmes ou plutôt il entendit le petit coup sec d'une porte qui se ferme, et, lesle comme un tigre, bondit en mentraînant à sa suite. Nous arrivâmes trop tard dans le couloir du rez-de-chaussée Baudelaire se contint et avec une politesse exquise obtint de l'ouvreuse qui nous connaissait Touverture de la loge « Ses narines frémissaient», comme eût dit La Monnaye. — Jeanne était là ! s'écria-t il avec un vrai accent de douloureuse jalousie. Je dis vrai. Pourquoi aurait il joué la comédie ? nous étions seuls, mais nous étions deux et si Baudelaire a quelquefois posé devant lui-uième, cela ne lui est jamais arrivé devant moi. »

(1) V. le très intéressant article de M. Féli Gautier, It Vie amoureuse de Baudelaire [Mercure de France, janvier iQoS;. M Féli Gautier, qui, depuis de longues années déjà, s'est voué tout entier à l'étude des questions baudelairiennes, a tenté, ici comme ailleurs, de montrer la profonde unité de la vie et de l'œuvre chez son poète. Il v a parlaiteincnt réussi.

iHi Lettres d«8 29 avril, 4 et 8 mai i85fl.

CHARL1M 8âUI>£^AIHB

jortemenl qu'elle fut, jeune encore, frappv^e de para* lysie. Baudelaire ia fit entrer, à ses Irais, à riios>pice Dubois (i) et se trouva, comme toujours, victime des mensonges et des ruses, dont cette malheureuse fille se ser ait pour lui soulirer de l'argent. Sans se laisser rebuter par l'ingratitude et la perversité de sa maîtresse,] il n'en continua pas moins de subvenir à ses besoins, cl] lorsque, prenant en horreur la maison de santé, dont] le régime entravait ses habitudes d'intempérance, elle] voulut en sortir avant la guérison, le poète, loin de] l'abandonner, vint habiter avec elle.

Cette vie d'intimité complète ne pouvait lui èin que douloureuse. Il faut lire, dans ses lettres à Poulel Malassis, quelle étrange complication vint encore aggraver, pour lui, les ennuis de ce faux ménage, cl gâter le seul plaisir qu'il en espérait, celui de « causeï avec une femme vieille et infij me (2) ».

Après celte dernière déception, qui mil fin, pour^ toujours, à l'existence commune, les relations qu'il garda, jusqu'à la fin de sa vie avec Jeanne, n'ont patj laissé de traces dans la correspondance du poète ; mail on doit croire qu'il ne cessa de lui venir en aide, même après qu'il eut fixé sa résidence en Belgique, malgré

(i) El'e y entra le 5 avril et en sortit le 19 mai i8bg,

(q) LpMre du 16 janvier 1861.

Non conlenle de soutirer à son malheureux amant to«ites les maigrcîi somnjes qu il parvenait à se procurer, elle lui faisait nourr r son frère : « A travers beaucoup de pleurs, j'ai hlenu de la crrature l'aveu que, depuis un an son fr re vivait chc. elle, mais qu'il lui avait PB£ri aoe francs 1 »

c'extrôme gène h laquelle il était lui-même réduit. Il y avait là, pour lui, une sorte de point d'honneur, auquel il ne faillit certainement pas.

Mon cœur mis à nu atteste à quel point le sort de son ancienne maîtresse le souciait : « Ma mère et Jeanne. — Ma santé par charité, par devoir I — Maladies de Jeanne. Infirmité, solitude de ma more. » (LXXVIII), « Jeanne 3oo, ma mère 200, moi 3oo. » (LXXIX), etc.. En arrivant à Bruxelles, auprès de son fils brusquement frappé de paralysie, M°" Aupick trouvera une lettre où Jeanne sollicite un envoi d'ar-

ni (i).

irp

(i) V. à l'Appendice, vi, la lettre de M"* Aupick à Asselineau, du 3;^ mars 1868. — Dans une autre lettre écrite à M. Ancelle et que son texte nous permet de dater de 1868 — car M"* Aupick y parle de la prrface que vient d'écrire Théophile Gautier pour les Ohuvres complètes, — nous lisons :

(( .lai reconnu, dans la femme au serpent, cette Maryx lux belles alUludc». Jeanne, colle vilaine Jeanne qui l'a lorluré de toutes manières. J'ai un monceau prodiuioux de lettres d'elle à Charles, tant trouvées ici que rapportées de Bruxelles Dans toutes, je vois des demandes incessantes d'argent. Jamais un mot de tendresse, pus même de remerciements. C'est toujours de Targent qu'il lui faut, et \le suite. J'en vois une, la dernière, datée d'avril 18G6, lorscpie mon pauvre enfant était sur son lit de douleur, paralysé, et que j'étais au moment de partir pour aller le trouver. El dans celle lettre comme dans les précédentes, elle le lirailiait, le persécutait pour de l'argent qu il fallait lui envoyer inmiédialemenl. »

(Fi^Li Gautirh, Documents sur Baudelaire, A/«rcur« dé France^ l" Ié>rier 1905.)

CBA&LBft BACDELAIKI

Que devint la malheureuse, quand elle eut perdu l'ami dont le dévouement était sans doute sa meilleure ressource? Sur ce point, tout renseignement précis fait déi'aut. Victime de son intempérance, elle serait tombée, m*a-t-on dit, dans la plus noire misère et serait rentrée à l'hôpital pour y mourir quelques années a prêt le décès du poète (i).

II faut retenir de ce texte les tristes confidences sur Jeanne. Mais M"' Aupick y a commis une étrange confusion. Maryx et la femme au serpent — M"' Sabatier, v, plus loin, chapitre vu, — dont Gautier a tracé de si séduisants portraits dans sa préface des Œuvres complètes, p. 8, sont deux personnes fort distinctes, et Jeanne en est une troisième.

Pour le « monccHU de lettres » de Jeanne, dont parle M*"' Aupick, il fut, nous a-t-on affirmé, détruit par set ioins.

(i) On ne sait, en somme presque rien de certain sur Jeanne Davalqui. si j'en crois M. Féli GAOTiER(Voy. son Charles Baudelaire, Ed Deman. éd.. Bruxelles), aurait fini sons le nom de Jeanne-Prosper. dans un petit loge ment des Batignolles, e( qui^ vers 18^5, se faisail appeler Jeanne Lemer. J'ai découvert ce dernier détail dans un bien curieux document que son possesseur, qui tient à n'èlre pas autrement désigné, — a bien voulu me communiquer, sans toutefois me permettre d'en recopier que deux courts passages : c*est à savoir une lettre, datée du 3o juin 1845, une façon de testament, où Baudelaire annonce à un intime son imminent suicide, et lui re-> commande son amie Jeanne Lemer,

Voici les deux passages :

« Je mè tue parce que je suit inutile aux autres et dange» reax à moi-même, — Je me tue parce que je me crois im" mortel et que j sa péri... »

Jeanne DUVAL, Dessin de Baudelaire, 1805

ÈTVDV. BIOfillAPHlQUE ' 6l

Cette femme est la seule maîtresse en titre que ses amis aient connue à Baudelaire, qui fut toujours, même avec ses intimes, d'une extrême réserve sur ces

«... Montrez-lui (à Jeanne) mon épouvantable exemple, et comment le désordre d'esprit et de vie mène à un désespoir tombre et à un anéantissement complet. — Raison et utilité, je vous en sufjpUe. »

Sans trahir l'engagement pris envers le détenteur de cette faineuse lettre, je puis dire que son ton est grave, de la première ligne à la dernière, voire solennel, et qu'on n'a point le sentiment, à la lire, qu'on assiste au premier acte d'un mélodrame habilement composé. Cependant, à en croire M. Charles Cousin, qui n'en supprnna le récit, dans ses notes du Charles BAtuFLAUtE (Pincebourde, 187a), que sur la prière de Poulet-Malassis, la tentative désespérée du poète n'aurait constitué qu'une habile mise en scène destinée à impressionner le général Âupick, et à lui faire payer les dettes niardes de son beau-fils.

Voici d'ailleurs, en quels termes. Baudelaire, à peine guéri, — il s'était blessé à la poitrine avec un couteau, — et sans doute revenu à des idées plus humoristiques, aurait conté son suicide à Louis Ménard :

« J'ai été rue de Hicheliou dans un cabaret avec cette fille que tu connais ; j'ai enToncé le couteau, mais je ne sentais rien ; puis j*ai été révcilli' par un ronronnement : j'étais chez le commissaire de police qui me disait : « Voui avez commis une mauvaise cction ; vous vous devez à votre pairie, à votre quartier, à votre rue à votre comimissairc de police. » Et Jeanne le calmait en criant : c Vous avez tort de lui dire cela ; s'il vous entend, je 'VOUS préviens qu'il est très brutal. » On m'a porté dans : ma (ainille ; maman copiait mes vers ; mais cela ne pouvait duier : on ne boit chez elle que du bordeaux et je n aime que le bourgogn* . Je suis parti ; pour le moment, suit sans domicile ; quand vient Ij nuit, je m «tends

$2 €KAIILBS BABBELAItUI

côtés secrets de sa vie. Elle eut, sans nul doute, une inlîûcnce funeste sur la vie de son amant, par lei soucis constants et de toute sorte qu'elle lui donna, par les empêchements incessants qu'elle mil à son travail régulier, dans un temps où il était en pleine ^vëlne deproduction (i).

sur un banc. » (Philippe Behtuelot, Louis Ménard, Uevue de Pari», r'jriin 1901.)

A conrérer des documents aussi contradictoires, et où Baiid<;laire est opposé h lui-même, le lecteur se souviendra de la noie pôuélrante où M. Le Vavasseur peint si li bien, des i8«58 ^9, le caractère de son ami : Baudelaire « se tourmentait Tespril pour se moquer de son cœur o.

(1) Le prince Alexandre Ourousol", dans ses Comment iaires des Fleurs du mal ( Le tombeau de Charles Baude laire, Bib!iolhj(|iic artlsli(jiie et liltôraire 1896', a tenté de grouper les fleurs en Cycles de Jeanne Duval, de Ma-rielle, de la femme aux yeux verts.

Le Cycle de Jeanne Duval comprendrait : Les Bijoux (V les Èpnves , Parjuin exolijue, La Cherelure^ Je t'adore à régal de la voûte nocturne Tu mettrais V univers tmtler dans ta ruelle, Sed non saùata. Avec ses vêlements ondoyants et nacrés, Le serpetit qui danse. Le \'amjnre, lé Lélhé (V. les Ljtauesi, Remords Postliumey Le Chat{\\'^), le Balcon, Je te donne ces vers afin si mon nom, Duellumy Un fantôme. Chanson d* après-midi.

Bien qu'aucun document ne Taulorise en toute certitude, ce groupement me parait parluitemenl juslilié Mais pour ma pari je rangerais encore, parmi les pièces écriles pour Jeuniie ou sous son inlluence : Une nuit que fêlais près d'une offre une juive (auprès de Sarali, Baudelaire pense a Jeu(uie qui, Ibrl coquette et aimau ailleurs, se lait désirer) ; Le beau navire (M. Ourousoi" ccarle celle pièce parce qd'il ^ est quesli n d'une o .^or^e li ioip.pliaiile ». tandis que, daus Les Bijoux, Jeaiuie a le buate d'un imberbe.

Toutefois cette influence fut moins désastreuse p'elie ne l'eût été sur un cœur plus vulnérable aux douleurs de l'amour et au\ déceptions de la vie.

Au tond de son âme, Baudelaire méprisait les femmes. Comme dandy» il les abominait, nous Tavoni iit. Comme catholique, il voyait en elles une des u formes séduisantes du diable ». Aussi s'ctonnait-il ju'on les admit dans les églises (i).

Ayant fort peu vu le vrai monde, et renoncé, sans les avoir fréquentés, aux salons de la bonne compagnie où la franchise d'un langage audacieux jusqu'au cynisme l'avait fait mal accueillir (2), il n'avait plus Yccu que dans des sociétés qui devaient lui donner une idée très imparfaite et très fausse des qualités et des vertus des femmes.

Ce qu'il appelle quelque part a leur éternelle niaiserie » l'indignait proiondément. La frivolité d'esprit, Tignorance, les bavardages des maîtresses de ses amis le taisaient fuir, et il étendait à tout leur sexe ses aveugles et inflexibles préventions (3).

L'objection ne me semble pas tenir contre tant d'autres trguiULMils résultant des images qu'y emploie le poète et avec lesquelles il nous a déjà peint sa tnaîtressej ; i7/ivilation au voyage, et, peut être, La Béatrice,

(1) iVIon cœur mis à nu, XXXIX.

(a) V"^. Souvenirs liUéraires de Maxime du Camp, t. II, p. 61.

(3) tt II condamnait les maîtresses de ses amis au régime

: du vin et du tabac. aQn d'assoupir leur langue et il ne

pouvait supporter les propos des femmes qui viennent

se jeter à travers les conversalions d'artistes. » (Champ*

I pLtâuar. Les Aventures de Mademoiselle Mariette. Portrait de

De parti pris, il n'a voulu voir chez les fonim< qu'il a aimées, fût-ce un seul jour, que leur già< et leur beauté, sans souci de leur intelligence, ni menu de leur moralité. C'est ce qui explique ces vers célèbn des Fleuri du mal :

Maudit soit & jamais le rdveur tnutile- Qui voulut le premier, dani sa stupidité, S'ëprenant d'un problème insoluble et stérile, Aux choses de l'amour mêler Thonnèteté (i)I

C'est encore en vertu de cette indifférence morale,! dont il s'était fait une règle de conduite^ que, dans h poème intitulé Madrigal triste, il dit à une maîtresse :|

Que m'importe que tu sois sage?

Sois belle et sois triste (a)l... ^

Il faut voir une véritable profession de foi dans ces] vers d'une si réelle et si étrange poésie :

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, 0 Beauté I monstre énorme, eH'rayant, ingénu 1 Si ton œil, ton souris, ton pied m'ouvrent la porta D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu "i

Gérard, un des personnages du roman, pour lequel Baudelaire a certainement posé, dans l'intenlion de l'auteur.)

« II prisait peu la causerie féminine, et à un de ses amis récemment marié, qu'il visitait quelquefois le soir, il disait, vers neuf heures : Il e»t tard, envoyez donc cou-j cher votre petite femme ; on ne peut causer avec ces gentils petits oiseaux là. i> {Le Gaulois, So septembre i8b6«' article signé Ange Bénigne. (M""* P. de Molènes. )

(i) Les Fleurs du mal, première édition, p. 194 {Feminei\ damnées .

2j Fleurs da mal, éd. des Œuvres complètes, p. 220.

ÉTUDE BI06RAPUIQUB 65

De Satan ou de Dieu. qu'im|>orle ? Ange ou Sirène, Qu'importe, si lu rends, — fée aux yeux de velours, R>lhine, parfum, iueur, ô mon unique reine ! L'univers moins hideux et les instants moins lourds (i) ?

II s'était habitué à ne chercher dans l'amour que des joies fugitives et des suggestions poétiques. Peu lui importait de ne les devoir qu'à des illusions.

Son goût des jouissances rares et des condiments de la passion devait entraîner le poète à des fantaisies étranges, que ceux qui l'ont connu, dans Tintimité, ont pu noter (2).

( I ) Fleurs du mai, p. 117.

(a) « Ses amours ont eu pour objet des femmes phénomènes. II passait de la naine à la géante, et reprochait à la Providence de relaser souvent la santé à ces êtres pri- - vilégiés. Il avait perdu quel{[ues géantes de la phtisie et deux naines de la gastrite. 11 soupirait, en le racontant, tombait dans de profonds silences et terminait par : « Une des naines avait soixante- douze cenlimèlres seulement. On ne peut tout avoir en ce monde, murmurait il alors, philosopirKjuement » [Le Gaulois, article cifé, page précédente.) Je ne cite ce propos de Baudelaire que comme un exemple typl((ue des mystifications à outrance dont il aimait à se divertir.

Parfois, même, il alTcctaît de mêler à ses caprices erotiques une pointe de fantaisie sadique :

« Un soir, nous nous trouvions dans je ne sais plus quelle brasserie, et le poète des Fleurs du mal racontait je ne sais quoi... d'énorme. Une femme blonde, assise à notre lahlc, écoutait tout cela, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Tout à couple narrateur, s'interrompant, lui dit : « Mademoiselle, vous que le» épis d'or couronnent et qui. si superbement blonde, m'écoutcz avec de êi jolies dents, jt voudrais mordre dans vous, et, si vous daî-

La raison principale qui rendait le comnnerce des femmes douloureux pour Baudelaire, c'était fon opinion bien arrêtée sur l'impossibilité où sont deux créatures humaines de confondre leurs pensées et leurs sentiments, même dans la communion de l'amour (i).

Une seule chose compensa son pessimisme et l'empêcha d'être malheureux dans ses liaisons galantes, la puissance qu'a tout grand poète de se consoler de la réalité par la constante vision de l'idéal, et de tirer de

gnez me le pcrmcUre, je vaîs vous dire comment je désirerais vous aimer. Au reste, vous adorer autrement me lemblerail, je vous l'avoue, assez banal. — Je voudrais vous lier ies mains et vous pendre, par les poignets, au plalond de ma chambre : alors je me mellraisà genoux et je baiserais vos pied nus. » Frappée de teneur, la blonde s'enfuit.

« Le pocte était très sincère. Il ne l'avait rêvée, pendant un moment, que pendue; il nous en parla jusqu'à minuit.

« — Petite sotte, dit-il en s'en allant, cela m'eût été fort agréable ! » (Le Ft^aro, article du i5 août 1880, iigué du pseudonyme: Pieuhe Quuioui.. (M. Poupart-Da- V}'1.) L'auteur a connu Baudelaire dans Pintimité.)

M. Gustave Le Vavasseur note, lui aussi :

« ... Je ne sais absolument rien des rapports de Baudelaire avec Delalouche. 11 devait avoir été at iré vers l'auteur de Frngolttta par le côté lesbicn de l'ouvrage comme vers Gautier par Mademoiselle de Maupin^ comme vers Balzac par La Fille aux yeux d'or. >> a! heureusement notre pauvre ami avait de ces curiosités malsaines, et, plus maltieureusement encore, il les prenait au sérieux. »

(i) Voir dan» Mon cœur mis à na le paragraphe XLIV, et le Poème en mose XXVI : Les Yeuv des pauvret (OBw vres complètes^ t. IV, p. 75).

irtJDI •IO«HlPKIQUI §7

•es plus tristes expériences la matière de quelques-unes de ses plus belles œuvres (i).

(i) On trouve çà et là, dans les œuvres de Baudelaire, des noms de femmes ou des désignations de personnages 'éminins.

Sur plusieurs, nous n'avons aucune indication : telles

G. F., à qui pourtant sont dédiés les Paradis Artificiels et V lleautontimorouinénos^ — Marguerite, Agathe, la belle ux cheveux d'or, la Géante, etc.

Par contre, nous savons que Sisina (Fleurs du malf iX), était une amie de M°" Sahatier (V. ch. vni), et l'appelait de son nom M"' Niéri (lettre du a mai i858), et que la mendiante rousse (GXIl), — nous l'avons dit déjà, — avait fourni l'occasion d'un portrait à Deroy et d'une ode à Banville. Quant à la Berthe à qui est dédiée la pièce XGVI des h leurs {Les yeux de Berthe), faut-il y voir celle dont M. Féli Gautier a publié le portrait dessmé par le poète, avec cet envoi de sa main : « A une horrible petite lille, souvenir d'un grand fou qui chercliail une fille à adopter, et qui n'avait étudié ni le caractère de Beilhe, ni la loi sur 1 adoption ? » Nous n'oserions conclure à l'aflirmalive absolue, car c'est vers la fin de sa vie. croyons-nous, que le poète rencontra la Berthe du portrait, tandis que c'est à l'année i8A3 que M. Prarond rapporte Les yeux de mon enfant, titre primitif de la pièce XCVl. Resle cette hypothèse cependant : Baudelaire aurait dédié à Berthe des vers écrits depuis vingt ans. Elle trouve peut-être quelque vraisemblance dans le fait que cette pièce, si justement célèbre, parut pour la pre- • mière lois en i8t>4 \^Revue Nouvelle^ i'^ mars).

Le moment était venu pour le jeun© écTÎvaîn de faire «*es p'-emiers pas dans la carrière. La précocité dt son talent le rendait mur pour un début. D'ailleurs, il y avait urgence. Son petit patrimoine» à peine sullisanl pour lui assurer l'indépendance, se trouvait réduit d( moitié par les dépenses de toute sorte qu'avaient entraînées, en deux ans, son initiation à la vie de Paris et ses études artistiques. Sa mère et son beau-père, alarmés, demandèrent et obtinrent qu'un conseil judi ciaire lui fût donné (septembre i844).

Le choix du tribunal se porta sur un ami de la famille, M. Ancelle, notaire, homme excellent, d'un esprit cultivé, qui aimait les lettres et qui devint, par le guite, l'ami le plus sûr du jeune dissipateur qu'il était chargé de morigéner. Dans leurs longues relations qui durèrent vingt-trois ans, — jus ,u'a la mort de Baudelaire, — M. Ancelle sut concilier ses devoirs de mentor avec la profonde sympathie que lui inspirait son pupille (i), pt, par son administration prudent3. le petit

(i) Bien qu il s'emportât fouvpnt contre son c scil. jtisqu'i lui adresser des reproches fort du t, Baudolairc ne laisia jamaii, dans U foud d« son cœur, da lui rendra

capital, dont il avait le dépôt, assura au poètt la lubiistance quotidienne.

Pour se faire plus vite un nom, Baudelaire eût pu commencer par publier un certain nombre de poésies dès lors composées. Mais ce fut par un travail de critique d'art qu'il débuta.

Eniant, il annonçait déjà, on Ta vu plus baut, une prédilection singulière pour les « images >). Il avait connu, de tout temps, quelques artistes amis de son père, tels que Ramey et les deux INaigeon. Plus tard, à l'hôtel Pimodan, il s'était trouvé avoir pour voisin et bientôt pour intime Fernand Boissard, peintre, poète, musicien, dilettante accompli. Dans le somptueux salon de Boissard, oii se tenaient les séances du club des Haschischins, il avait rencontré Théophile

justice, et, passé les premiers bouillonnements de sa jeu ness«. c'est une très sincère et très reconnaissante affec lion qu'il avait vouée à M. Ancelle V. les Lettres.) I M"* Aupick, elle aussi, témoigne, dans ses lettres, du dévouemeni qu'apportait le notaire à remplir ses fonctions, rendue? dilîlcilcs souvent par le caractère entier du poète, et du culte qu'il garda à la mémoire de son pu pille Nous lisons, dans un billet inédit qu'elle adresse à Charles Asselineau dans les premiers mois de 1868, alors que celui-ci prépare la publication des Œuvres complètes : '1 Cet ami s» dévoué et grand admirateur de son pupille, pour lequel il avait un sentiment tout paternel, ne •ait que depuis peu que la publication n'aura lieu ou eu octobre. J'ai eu le tort d'avoir beaucoup tardé à le prévenir de ce retard ; et c'est avec peine que j'ai appris qu'il illait flânant à la boutique de Lévy tt guettait à travart l's vitres l'il .errîil les Fleurs du Mal. »

7* «bàblbs MkfmvLkiWÊ

Gautier (i). A la même époque, «on ami Deroy Tavail introduit dans des ateliers de peintres et de sculpteurs, où sa conversation, qui reflétait un esprit libre et puissant, lui avait, valu le meilleur accueil. Enfin, la fréquentation assidue des cafés du quartier latin avait achevé d'initier Baudelaire à la connaissance du milieu artistique le plus vivant qu'il y eût à Paris. Au café^ Tabourey, notamment, il avait rencontré des critiques qui faisaient autorité, et, avec eux, il avait étudié le» doctrines des diverses écoles et les principes techniques des arts plastiques (2). M. Prarond insiste sur ce côté très important de la vie intellectuelle du poète :

« Dès ce temps-là (i84a-i845), Baudelaire se préoccupait au* tant de peinture que de poési«. Je l'ai suivi quelquefois an Louvre devant lequel il passait rarement sans entrer. 11 s'arrêtait alors, de préférence, dans la salle des E>pugnols (3). il avait dei toquades, était très attiré par un Teotocopuli (4), entrait pour

(i) Théophile Gautier a raconté tout au long cette première rencontre clans sa belle holice des Œuvres comijlèles»

(a) M. Julien LËMEaTa vu un peu plus tard, vers 1846, au divan de la rue Le Peletier, où il se faisait remarquer par Tatteiition assidue qu'il prétait aux discussions d'esthétique et aux théories d'art de Ghenavard, de Préault et autres causeurs éminents. (Le Livre, 10 mai 1888.)

Dans ses Souvenirs de jeunesse, (IIhampfleury parle aussi des promenades qu'il faisait au Louvre avec Baudelaire. Le Bronzino avait alors les préférences du poète.

(3) Le musée Standish. La couleur vigoureuse et sombre des maîtres espagnols, surtout les scènes de torture et de martyre, qui répondaient à certains côtés de son imagination, avaient pour Baudelaire un puissant attrait.

(4) iVUrv«illeux portrait de jeune dam», représentée la t^lo ot la poitrint enveloppées de fourrures. M** Paul

deux ou trois tableaux, et s'«n allait. Il commençait à discutor lies modernes. Je n'ai pas besoin de dire son admiralion pour Delacroix. Parmi les dessinateurs, comme il était parfois dt parti pris vicient, il adorait Daumier et abominait Gavarni. »

Baudelaire était donc dans les meilleures condîtîonf pour aborder la critique d c.rt, quand il débuta par le Salon de i845 (i).

Ce brillant essai d'une critique aussi hardie que judicieuse, et dont le style étonnait par sa pittoresque énergie, fut très remarqué de tous les bons juges et lui ouvrit les colonnes du Corsaire- Satan^ journal littéraire qui avait succédé au Corsaire, Le rédacteur en chef y avait groupé plusieurs jeunes écrivains de grand avenir, et parmi eux, plusieurs des amis de Baudelaire, notamment MM. Prarond et Le Vavasseur, que 'leur volume de poésies avait mis en pleine lumière, M. le marquis de Chennevières, l'auteur de» Contes de Jean de Falaise, ChampQeury, dont le succès légitime de Chien-Caillou commençait la réputation, Au- I guste Vitu, déjà très goûté des lettrés (3).

Maurice qui, en peinture comme en musique, accusait souvent les mêmes goûts que Baudelaire (V. ses Lettres, Appendice, X), avait fait une copie de ce tableau.

(i) M Nous connaissions peu l'usage des tables pour travailler, penser, composer. Cette plaquette, si remarquable d'ailleurs, nous renversa, comme somme de travail. Pour ma part, je le voyais bien arrêtant au vol des vers le long des rues ; je ne le voyais pas assis devant une main de papier. » (Notes de M. Prarond.)

(2) Le Corsaire- Satan était dirigé par M. Lepoitevin Stint-Alme, « un vieillard solennel, à mine de vieux troupier, dit Asftelineau, qui découvrait majegtu«u&«meat

73 «HAULat BA»»IL\LIIK

Dans le Corsaire-Satarif Baudelaire aborda un nouj veau genre, la critique littéraire, par des articles court! mais substantiels et pleins d'idées originales Ce turei d'abord de simples comptes rendus des œuvres de S5 amis tels que : les Contes normands de Jean de Falaise 4 novembre i8^5; Romans^ Contes et Voyages Arsène Houssaye (janvier i846), Proniéthée déllvn de N. de Senneville (pseudonyme de Louis Ménar( un de ses camarades de collège).

Il était en pleine veine de travail, et Tannée iS/iO f; une des plus fécondes de sa carrière, car il y publi/ successivement, outre l'étude sur \g Prométliée délivn deux articles de critique d'art : Le Musée classique di bazar Bonne-Nouvelle (Corsaire-Satan, ai janvier i846); \g Salon de i846(in-i2de six feuilles) (i); et une

ses cheveux blancs devant quiconque s'avisait de venir se plaindre des vivacités de la rédaction. » M. Lcpoittvia Sainl-A Ime fc été mis en scène par Champflf'ury dans ses Avemurti de mademoiselle Mariette. Les rédacteurs du Corsaire- Satan n'écrivaient guère que pour la gloire. Une note de M. Prarcnd dit expressément que leurs articles riaient pavés un sou et six liards la lli^ne.

C'est là que Baudelaire se lia pnrficuli^rement avec l^anville. qui avait déjà donné les Cariatides, et avec ChampOeury dont « il partageait les idées en peinture, en théâtre et en musique n comme l'a érril le chef de l'Ecole réaliste, et un peu moins en llllérature

(i) La couverture du Saton de iS^G annonce, pour paraître prochainement : De la pein ure moderne; Lnvuit Guérin et Girodel ; Les Limbes^ poésie» : Le co.tich'uint de 'n femme nimée.

\sselinenn raconte, dan» gpj PAUCFLAiniAîiA (^ . h ! ^p-' pcndiee, Vlli), «ommenl Ui Fkure du mai durent %$ \,t-hT

1 frrV»l BIMIAAPSî^llS 7$

nouvelle. Le Jeune Enchanteur (^cmWelons des 20, ai et 22 février i846), sans parler de deux fantaisies humoristiques, dans le goût des Essais anglais, inlilulées : Choix de maximes consolantes sur tamour (Corsaire' Satan, 3 mars 1846) et Conseils aux jeunes littérateurs i Esprit public^ i5 avril i846). Enfin, dans les derniers mois de la même année, il donnait à V Artiste V Impénitent, stances réimprimées dans les Fleurs du mal, sous le titre de Don Juan aux enfers, et A une Indienne, ipocsie réimprimée dans la seconde édition des Fleurs du mal. avec ce titre nouveau : A une Malaharaise.

En étudiant de près ces productions variées d'un débutant qui avait à peine vingt-cinq ans, on est étonné d'y trouver déjà les germes épanouis de tout son talent.

Le critique d'art, quî s'étcit révélé dans la brillante esquisse du Salon de i8/!i5, s'affirme avec autorité dans le Salon de i846, œuvre plus considérable et plus lillcraire, qui le mettait au premier rang de ses confrères de la presse artistique.

Mais il parut, vers cette date, vouloir s'adonner surtout à la ciilique littéraire qui lui lournissail l'occasion

rahoni Ips Lesbiennes, puis les Limbes, et que ce fut llippol\te liiibou (jiii les baplisa du nom qu'elles gardèrent. Quant au Catéchisme, il n'en parut jamais qu'un fragment, le Choix de maximes consolantes sur C amour qui n'a pas été réimprimé dans .es OEuores complètes, et dont on trouvera le texte dans les OEuvres Postuumes. V. d'aillcurt la bibliographie de La Fizelière et Decaux, p 5 et 1 1 . et un arlicle de M. Jules Lk Pktit Ao(e< sur Chattes Uaa- • dtlairei^La Plume, 1" juillet i8y3j.

«y^ CHAALSS BAUDBLAIRB

d'exercer et sa verve satirique et son indépendam d'esprit. Sous ce rapport, un très curieux article inti-l titulé : Comment on paye ses dettes quand on a du gt nie, a une exceptionnelle importance. Publié dans petit journal littéraire de l'époque, qui a peu véci VÉcho des théâtres (n*» du 23 août i846), il fut r( trouvé, depuis l'édition des Œuvres Complètes de Bai delaire, par M. de Lovenjoul, qui l'a compris dai son fort intéressant opuscule : Un dernier chapitre t histoire des Œuvres de H, de Balzac (Paris, Denti 1880 (i).

Cependant ces diverses études de critique littéraire ne lui suffisaient pas. Son imagination avait besoin de s'exercer. Il revint au genre de compositions où il venait d'obtenir, l'année précédente, un premier succès. Im Fan/arlo parut en janvier 1847 (2).

(i) V. les ŒuvftES Posthumes. {Mercure de France» 1907.)

Cette diatribe étrange du poète est en contradiction flagrante avec tout ce qu'on sait de son amitié respectueuse et dévouée pour Balzac, Gautier, Ourllac, Gérard de Nerval, qu'il y raille avec virulence. La seule explication plausible, c'est que Baudelaire, qui eut toujours, et au plus haut degré, le respect de son art, ne put résister à son indignation en présence des œuvres de qualité inférieure que l'ambition de faire fortune poussait Balzac à produire, et pour lesquelles il demanda et obtint quelquefois la collaboration des écrivains que Baudelaire crible des mêmes sarcasmes.

(2) « ... il ne commença de l'être un peu (connu) que par le hasard d'une combinaison de librairie, qui lit qu'on eut besoin, dans une livraison de romans illustrés à 30 c«atimM, d unt feuille complémentaire à MademoUêlle

CrVOB BIO«RAPBIQ«B 76

dâ Kérouare, de Jules Sandeau. C'est ainsi que la Fanfarlo fit son apparition dans le monde. » (Jules Levallois, Mémoires d'un critique. Librairie illustrée, 1896.) ^ M. Jules Levallois, qui n'est pas très indulgent au poète des Fleurs, bien quejwrfois médiocrement informé, — c'est ainsi qu'il nous enseigne que M"' Aupick était fort riche (?), — cite dans son livre un sonnet : A Ma^ dame Du Barry^ publié à V Artiste sous la signature de Privai d'Anglemont, et qui appartiendrait peut-être à Baudelaire.

Vers celle époque, Baudelaire annonce aussi, dans un billet adresse à la Société des Gens de lettres pour obtenir une avance, un roman « qui doit paraître prochainement à V Epoque » : V Homme aux Ruysdaëïst et une nouvelle : Le Prétendant malgache.

Mais nous n'avons pas connaissance que ces deux projets aient jamais reçu un commencement d'exécution, pas plus que Les amours et la mort de Lucnin, annoncés par le numero-spécimen du Mouvement (mai 1846). sous le nom de Baudelaire-Durays, — pas plus que tant d'autres dont il ue nous eai resté que des tiUos,

Tout h coup, rhabîtude du travail réj^'ulier, ou*ii iemblait avoir prise, s'interrompit. Sa pensée lui distraite de la littérature par la politique, k laquelle il était resté jusqu'alors étranger (i).

Il fut entraîné irrésistiblement dans le mouvement qui allait aboutir à la révolution de Février i848. Vivant en plein quartier des Écoles, fréquentant les cafés de la rive gauche, très lié avec quelques écrivains et quelques poètes du parti socialiste, — avec Thoré, Proudhon et Hippolyte Castille notamment, — le jeune poète professa, pendant quelque temps, les idée» humanitaires (a).

Pourtant, dans son Salon de i846, il avait témoigné le plus aristocratique mépris pour le parti républi-

(i) « Au temps où nous errions, ne demandant au terb'j que des formes et des couleurs, Baudelaire ne dédaignait pas seulement la politique, il la méprisait ; et nous n'avions, comme lui, que pitié pour l'art mlérieur de conduire les hommes. Aussi l'exaltation de mon ami nous surpnt-elle beaucoup. » (Noies de M. Prarond

(q) k)ur les rapports de Baudelaire et de Pro^M.ion, voyex fjassim, le Charle» Baudelaire. Lirriuii tt aoUm* m«nl la iilUo à M. Ë. Kouilloa ^i865.)

âain, « l'ennemi acharné du luxe, des beaux-arts et des belles-lettres (i) ».

Cette contradiction apparente s'explique. Baudelaire avait l'esprit assez large pour embrasser, dans la même question, les points de vue les plus opposés. Ses nerfs d'ailleurs l'inclinaient toujours du côté où ils pouvaient vibrer davantage; ne trouve-t-on pas ces lignes, dans le livre inachevé sur la Belgique : « Non seulement je serais heureux d'être victime, mais je ne haïrais pas d'être bourreau — pour sentir la Révolution des deux manières ? » Et encore, dans Mon cœur mis à nu (III) : « Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir une autre? » Il est permis en outre de supposer que la haine qu'il continuait de nourrir contre le général Aupick, et dont on trouvera plus loin un trait trop éclatant, ne tut pas pour ' rien dans son éphémère participation au mouvement révolutionnaire (2).

(i) Voir Œuvras complètes^ t. II, p. 189.

(a) M. Buisson place à cette date environ une très significative anecdote. Je lui laisse la parole : « Je logeais alors à 1 angle de la rue des Saints-Pères et de la rue de Grenelle Baudelaire était venu nne révei 1er dès le malin. Nous devisions. Ma sonnette tinte brusquement. Entre un grand évèque à cheveux blancs, à l'air franc, épanoui, une belle tète de Jordaens avec beaucoup plus d'intelligence. — « Mon cher ami, me dit-il en entrant et en saluant, je ne puis voir le ministre avant trois quarts d'heure, mais je ne veux pas quitter le quartier, faitesmoi déjeuner Oh ! c'est bien simple : deux petits fromages de ÎSeufchàlel, un petit pain noir, une demi bout«illf d« bordeaux, k Baudelaire n'avait pai bougé.

78 GIli.nX£S BAVÛELàIKE

Asselinean a laissé dans Tombre cet avatar du poète, mais heureusement le témoignage d'autres amis de Baudelaire supplée à son silence. Voici une anecdote des plus intéressantes :

« En 18^8, le 2^ février au soir, je le rencontra! au carrefouf de Bucî, au milieu d'une foule qui venait de piller une boutiqut d'armurier. 11 portait un beau fusil à deux coups, luisant et vierge, et une superbe cartouchière de cuir jaune tout aussi immaculée; je le hélai; il vint à moi, simulant une grande anima» tioQ. «Je vient de faire le coup de fusil »^ me dit-il. Et comme je souriais, regardant son artillerie tout battant neuve : « Pas

— « Baudelaire, fis -je avec une nuance de reproche, Mgr T., évèque de Montpellier. Il se leva avec raideur et lortit sans saluer.

« Comme l'évêque, me le montrant du doigt, m'interrogeait sans parler : — « C'est, lui dis-je, un de mes amis, il est plein de talent, mais un peu fou. Sa mère s'est remariée avec le général Aupick. Le général ne le comprend pas, il ne comprend pas le général, sa mère pleure et lui rugit. — Pauvre jeune homme ! dit l'évêque avec un sentiment de commisération vraie et une grande indulgence: ce n'est pas pour rien que l'Eglise voit avec peine les secondes noces. »

« Quelle lubie avait passé par la cervelle de Baudelaire? LMiorreur du galon, - le pauvre évêque en avait à son chapeau, — le plaisir de braver le galon, Tassociation d'idée entre galon et galon, galon de général et galon d'évêque, etc. >

On peut rapprocher de cette anecdote celle que rapporte ScHAUNARD dans ses Souvenirs et encore ces lignes extraites des Souvenirs et portraits de jeunesse de Champ fleury : « Il eût fait un détour considérable pour ne pas rencontrer un soldat, ayant été froissé dans sa jeunesse, me dit il, par le contact de militaires haut placés. »

petir la rrfpubMqiie, par exemple ?» — Il ne me répondait pa», criait beaucoup et toujours son refrain : t 11 faut aller fusiller « le général Aupick 1 » Jamais je n'avais été aussi péniblement frappé lie co qui manquait do caractôro à cette nature ai fine ei •i originale o {Xotes de M. Baisson\.

Le lendemain. Baudelaire fondait un journal avec deux de ses ouii?, Chaïuptîeury et M. Toabin» ses collaborateurs au Corsaire.

Le Salut public (i), faute d'argent, n'eut que deux

(l) M. Charles Toubin, — l'auteur du Dictioiv.znire étymologitjue de la langue française , dont nous avons d-ijà cité queKjiies note» fort curieuses, — a bien voulu nous envoyer quelques renseigneiueuts sur l'Iusloire de ce journal éphémère. Mais d'abord un portrait du Baudelaiie, de iS^S : « Il portait à cette époque des cravates de couleur bleue ou roiii;e, avec un pik'lot sac. decoub^ir noire, dans lequel dansait sou corps très malgré et très grêle. La tête était forte par rapport au corps, le front large et saillant, Tœil vif et clair, la bouche large et souvent volonlaireiuent grimaçante quand il voulait exprimer son horreur du poncif et du convenu. Celte bouclie était également sensuelle, bien que Baudelaire ne fût que mcdio crement sensuel...

« La vignette de notre petit journal, qui n'eut que deux numéros, est de Courbet. Nous avions commencé le journal avec cent francs, dont je me trouvais pouvoir disposer. Bauiielaire voulut à toute lorcc porter le premier numéro à Mgr AiVre. et il alla, eu etiet. h l'archevêché, mais, si je me souviens bi<Mî, le prélat était absent ce jour-là et il ne put pas le voir. Il alla aussi souvent, dans ce moment-là, chez Raspail, pour lequel il avait une grande estime Nous taisions nos articles sur des coins de table du Cufé de la Rotonde, de l'Ecolo de Médecine, chacun d« son côt^, «t, en moins d'une bturt, U journal

99 QBAU.BS BAUBSLAULB

numéros (27 et a8 février). Let articles n'étant pas signés, il est impossible de faire avec certitude la part de chacun des trois collaborateurs dans les divers articles que contiennent ces huit pages in-i". Toutefois, ses amis ont attribué à Baudelaire un article d'une cinquantaine de lignes, intitulé : Les Châtiments de Dieu, qu'on trouve, cité sous son nom, dans la Revue critique des journaux de i848, de Jean Wallon (i). La page est d'une grande violence, qui s'explique par les circonstances ; mais ce qu'elle a de plus remarquable, c'est une imitation flagrante du style des Paroles d'un croyant, Louis-Philippe, « le Juif errant de la royauté, va de peuple en peuple, de ville en ville ; il fuit devant la République, qui partout le devance... Toujours, et toujours, vive la République 1 vive la liberté 1 des hymnes, des cris, des pleurs de joie!... Il marchera longtemps encore, c'est là son châtiment. Il faut qu'il visite le monde, le monde républicain, qui n'a pas le temps de penser à lui » . Le galimatias emphatique de quelques autres articles est tel qu'on ne peut y reconnaître le style de Baudelaire. On répugne à croire qu'il ait écrit des phrases du goût de celle-ci ; « Un homme libre, quel qu'il soit, est plus beau que le marbre, et

était bâclé. Les deux numéros parus se vendirent bien, mais les vendeurs oublièrent de nous apporter le produit de la vente. . »

Pour compléter le portrait que trace M Toubin, ajoutons que, dans un de ses dessins do 18/18, Baudelaire t^est représenté avec la moustache, la mouche et une] large pointe avançant sur le front

(1) On !• trouvtra aussi dans lc« Œuvres Pot rmuuss.

ÉTVLB BlOeRAfUIQUB 8l

il n'y a pas de nain qui ne vaille un géant, quand il porte U front haut et qu'il s le sentiment de ses droits de citoyen dans le cœur, m

En revanche, il est difficile de ne pas lui attribuer ces lignes : « Les intelligences ont grandi. Plusde tragédies, plus d'histoire romaine. Ne sommes-nous pas plus grands aujourd'hui que Bru tus?... » C'est exactement la ihcse qu'il avait développée dans le chapitre final du Salon de i846 : De l'héroïsme moderne. On peut encore lui imputer, avec vraisembi£»nc8, re iéioce et bizarre entrefilet :

« Que les citovens ne croient pas aui dames HtTniance Les guilon, aux sieurs Hsrlhélenij, Jean Journet <t sutr<^8 qui chan-> tent ia [République en vers exécrables. L'empereur >éron svait la louable habitude de faire rassembler dans un cirriuA tous ]&i mauvais poêles ot de Ici faire fouetter cruellement. »

Après ce court noviciat de journaliste, Baudelaire dut comprendre que l'improvisation quotidienne, avec £i banalité de pensée et de style qui en est inséparable, n était nullement le fait d'un poète amoureux de la perlecticn: mais il ressentit toutes les secousses de celte crise politique. li s'en est expliqué dans ces lignes de son journal, Mon cœur mis o /lu : « Mon ivresse de 18^8. De quelle nature était cette ivresse? Goût de la vengeance ; plaisir naturel de la dômolition. — Ivresse littéraire ; souvenir des lectures. »

Il avait accepté, dans leurs extrêmes conséquences, les doctrines révolutionnaires. Je ne puis récuser le témoignage explicite de M. Le Yavasseur, quoique le fait suivant n'ait jamais été imprimé nulle part, et qu'Asselineau lui-même semble l'avoir iiuioré :

CHARLES BADDELÀIUB

(f Baudelaire prît part, comme insurgé, aux journées <!e juia l848. Nous étions restés, Chennevières (i) et moi, à >Ia garde du Louvre, pendant les journées de juin. Aussitôt après la reddition du faubourg Saint-Antoine, nous sortîmes, allant à la découverte et aux informations. Nous rencontrâmes, dans le jardin du Palais-Royal, un garde national de notre pays, et nous l'emmenâmes boire un coup. Dans la diagonale que nous suivions pour gagner le café de Foy, nous vîmes venir à nous deux personnages de différent aspect : l'un nerveux, excité, fébrile, agité ; l'autre calme, presque insouciant. C'étaient Baudelaire et Pierre Dupont. Nous entrâmes au café. Je n'avais jamais tu Baudelaire en cet état. Il pérorait, déclamait, se vantait se démenait pour courir au martyre : a On vient d'arrêter de Flotte (a), disait-il, est ce « parce que ses mains sentaient la poudre? Sentez les miennes I » Puis des fusées socialistes, l'apothéose de la banqueroute social* et estera, Dupont n'y pouvait rien. Comment nos prudence» normandes tirèrent-elles notre ami de ce mauvais pas P Je n« m'en souviens guère. Mais je pense que la cocarde de mon ami lo garde national joua un rôle muet, apparent et salutaire dans la petite comédie du sauvetage.

« Quoi qu'on ait pensé du courage de Baudelaire, ce jour-là, il était brave et se serait fait tuer [3). >

(i) M. Philippe de Chennevières, l'auteur des Contes normands de Jean de Falaise et le futur directeur fies Beaux-Arts.

(a) Ce personnage eut son heure de célébrité et, par certains côtés de son caractère, surtout par son dévouement à ses convictions, il avait droit aux sympathies du poète. — « De Flotte peut être rangé avec Wronski, Blanqui, Swedenborg etc., dans le Panthéon, quelque peu bizarre, qu'élevait Baudelaire, suivant ses lectures, les événements du jour et la notoriété conquise tout à coup par certaines figures. » (Notes de M. Champfleury.)

(3) Il faut noter que, dans cette même période qui devait être la plus agitée de sa vie, Baudelaire « se battit eo du^l avec M. Barth«t. Los tvmoins étaient pour M. Bar-

ÉTUDE BIOGRAPHIQUB 8d

A la fin de i85i, les velléités politiques du poète pc istent encore. Il figure, comme tout un groupe de poètes, ses amis, Paul Dupont, La Chambeaudie, Gustave Mathieu, parmi les collaborateurs de la République DU Peuple, almanach démocrallgue, publié au bureau du National, et qui est inscrit au Journal de la Librairie, avec cette mention : o Baudelaire, gérant ». Mais sa signature ne s*y trouve qu'au bas d'un petit poème, VAme du vin, et sa collaboration à cet opuscule politique a un caractère exclusivement littéraire [i). Toutes ses sympathies appartenaient ion à une fraction du parti démocratique, mais aux idées humanitaires, en prenant le mot dans son sens e plus général ; car il ne s'affilia jamais à aucune îccte socialiste (2). '

hei : Monselet et Mignot ; pour Baudolaîre : Marc Tra- )adoux et Leblois. » (Féli Gautieh, Documents sur ^ alelaire, Mercure de France, n° du i5 janvier 1906. Il ^f l'agir de M. Armand Barthet, Tauleur du Moineau de Let >ie, mais je n'ai rien découvert sur ce duel ni sur se^ »uses.

(i) La bibliographie La Fizelièreet Decaux lui attribue in article non signé qui a pour titre : Biographie des 'xcentriques. Il est certain que le style, clair et ferme, i*est pas indigne du poète, que le sujet est de ceux qui vaient pour lui un très vil intérêt, et que sa connaissance jle la langue anglaise lui avait permis de faire les lectures éressaires pour écrire cet article. Mais ces diverses raisons \e surfisenl qu'à rendre plausible une conjecture qu'il est ujourd'hui impossible de vérifier.

On trouveka cet article reproduit dans les CEuvrbs

l'OSTHOMES.

I (aj Asselineau a cité, dao* m ^le de Bauliflaire (j>. iê»

^4 CHABLEâ BAUDELAIRE

Vers cette époque, pourtant, Baudelaire paraît avoir i eu la velléité de rentrer dans le journalisme politique. ' Un de ses amis, Arthur Ponroy, lui proposa de collaborer à. un journal quotidien que son père, avoué I dans l'Indre, voulait fonder à Ghâteauroux pour la | défense des intérêts conservateurs. Un spirituel article du Figaro (n** du 19 janvier 1887), signé Simoh Bau- \ OAL, pseudonyme d'un écrivain de talent (i), qui a connu Baudelaire et qu'il faut croire parfaitement i| renseigné, a raconté cette étrange et amusante incar- ;

33), quelques passages très caractéristiques de la préface 1 écrite par son ami pour les Chansons de Pierre Dupont. U y a là un accent attendri, un amour des souiTrants et des déshérités, dont on retrouve d'ailleurs, çh et là, quelques < ciemples dans le reste de son œuvre. (Voir notamment le ' poème en prose. Les Yeux des pauvres,)

(i) M. Firmin Boissin (Simon Brugal), a bien voulu | m'écrire :

« J'ai peu connu l'auteur des Fleurs du mah Cependant je me suis rencontré trois ou quatre fois avec lui, en compagnie de Barbey d'Aurevilly qui m'honorait de son amitié. J'ai même souvenance d'une conversation bien étonnante qui eut lieu entre ces deux écrivains de génie sur le | dogme de l' Immaculée-Conception. C'était à se demander ( ii, dans leur jeunesse, ils n'avaient pas, l'un et l'autre, fait des éludes théologiques dans quelque séminaire.

« Quant à l'épisode de Baudelaire, journaliste à Ch4« teauroux, les détails m'en furent racontés par M. Arthur f Ponroy au café Tabourey, près de l'Odéon, en présence de deux témoins malheureusement morts aujourd'hui : feu Edouard Fournier, et un de nés meilleurs amis, Constant Thérion, celui là même qui a fourni à Alphonse Daudet un de ses héros des Rois en exil, le précepteur du petit ro« nilyrie, Elysée Méravll »>

iTUDK DlOOn.vl'aïQUB 85

ide du poète, une de ses plus audacieuses mystîfîcaions. Voici tout le passage de l'article qui concerne «t épisode, jusqu'alors ignoré même de ses amis in-

inies (i) :

« La place de rt^dacteur en chef était k prendre ; Ponroj la

reposa è Baudelaire qui accepta et partit.

» Dès son arrivée, un grand repas fut donné en l'honneur du édacteur en chef. Il y avait les principaux actionnaires du jourisl : de riches et bons bourgeois, un peu prudhommesquei. Baudelaire ne desserra pas les dents. Au dessert, un convive 'élonna de ce mutisme :

» — Mais monsieur Baudelaire, vous ne dites rien) » Le myslificateur répondit :

» — Messieurs, je n'ai rien à dire. Ne iuift-je pas venu id our être le domestique de vos intelligences?

» Le lendemain, il épouvanta l'imprimeuse du journal, une ieilte veuve, en lui demandant où était • l'eau-de-vie de la réaction. »

N 11 épouvanta bien davantage, le surlendemain, les braves bonnes du Journal de Chdleauroux. Son premier article corn* iiençait ainsi: « Lorsque Marat, cet homme doux, et Robespierre, cet homme propre, demandaient, celui-là trois cent mille tôles, celui ci la permanence de la guillotine, ils obéissaient k rinéluclabie logique de leur s^fâlème (a). » Bien que la concluion fût d'un autoritarisme à la Joseph de Maistre, tout le monde

(i) On savait que Baudelaire avait dirigé, très peu do enips, un journal politique dans une ville de province, )i Asselineau a nommé Dijon {Vie de Baudelaire, p. 36>. i est certain que Baudelaire a rébidé à Dijon, deux lettres «e lui, datées i849--i85o l'attestent, deux mois au moins. Vlais quelle cause l'y avait amené, quelles occupations l'y etenaient, c'est ce que noua n'avons pu élucider.

(3) On trouvera le texte de cet article dans les ŒuvaBf ^osTnuidfis éditées par le Mercure de France,

te montra scandalisé, — et le pauvre Baudelaire ne fit pas long feu a i.hàleauroux.

n D'autre part, sa vie irrégulière n'était pas pour lui attirer ia sympathie des pères de famille qui présidaient aux destinées du journal. 11 avait amené de Paris une actrice qu'il fit passer pour sa femme.

» Le secret fut découvert, et, lorsqu'on lui donna congé, le président du conseil d'administration de son journal, un notaire qui avait lu Casimir Delavigne lui lança celte mercuriale :

„ — Monsieur, vous nous avez trompés. M"* Baudelaire n'est pas votre femme ; c'est votre « favorite ».

w A quoi Baudelaire riposta:

» — Monsieur, la « favorite » d'un poète peut quelquefoii valoir la femme d'un notaire.

» Ce fut sa flèche du Parthe. Le soir même, il repartait pour Paris. »

Dès lors, les préoccupations politiques ne tinrent plus qu'une très petite place dans la vie intellectuelle de Baudelaire ; ainsi, à partir de i852 il n'en écrit pâs un seul mot à Poulet-Malassis, pon correspondant habituel.

Ses journaux intimes témoignent de son horreur croissante pour les doctrines du parti démocratique (i).

(i ) Voir un curieux passage, où il réprouva formellement les mouvements insurrectionnels auxquels il avait pris part. A la suite de la phrase cilée plus haut : « Mon ivresse de 18A8, etc. ». on lit : « Les horreurs de juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du criuie. Ma fureur au coup d'Etat. Combien j'ai essuyé de coups de fusil ! Encore un Bonaparte 1 Quelle honte 1 Et cependant tout s'est pacifié.

» Le président n'a-t-il pas un droit à invoquer ? Ce qu'est l'empereur Napoléon, ce qu'il vaut. Trouver Tei* plication de sa nature et sa Diovideutialilé jo {Mon cceur mis à AU, Vil).

Peu s'en fallait que, fidèle à la doctrine catholique l'il professait de plus en plus, le poète des Fleurs du al ne vît dans toutes les revendications de la libreinséedes suggestions du démon.

C'est la conséquence logique qu'on serait en droit I) tirer dune curieuse note qui fait partie de son livre achevé sur la Belgique.

Il y traite fort outrageusement les « exilés volon-

ires », c'est-à-dire les proscrits du 2 Décembre qui

1 aient refusé l'amnistie promulguée, en 1869, parle

iiuvernement impérial ; il les appelle « pères Loriquet

< la démocratie, vieilles bêtes, vieux La Palisse, pro- ] es à rien, fruits secs, élèves de Bcran^er »» et il I )ute :

(( Quand on parle révolution pour de hon^ on les épouvante.

ailles rosières! Moi, quand je consens à être républicain, y'tf j s le mal, le sachant. Oui I vive la Révolution 1 toujours 1 quand 1 me I Mais moi je ne suis pas dupe I je n'ai jamais été dupe ! .dis : i Vive la dévolution 1 comme je dirais ; Vive la Destrucin ! vive TËxpiation ! vive le Châtiment I vive la MortI Nous i )ns tous l'esprit républicain dans les veines comme la v...»

< is les os. Nous sommes démocratisés et sjphilisés. »

C'est ainsi que devaient finir les excursions du poète « ns le domaine politique. Il n'avait aucune des qualités

aucun des défauts qui font le journaliste ou l'homme «action. On doit encore lui savoir gré des mouvements j néreux qui l'entraînèrent, aux heures de crise révolu-

)Dnaire, à sortir de sa rêverie et de son travail d'ar-

te pour s'occuper de questions d'intérêt général (i).

I I j Dans une ici ne dre-sce à son ami Ed. Manet sur la i de sa vie (ab octobre i665), Baudelaire renie ioiuiel*

88 CIIARLES BAUDP.LAinE

Malheureusement, les paradoxes de Joseph de Maistre, dont il aimait à se proclamer le dis^^'ple, troublaient la lucidité de son esprit. D'ailleurs, dominé par son humeur pessimiste et sa sombre imagination, il ne devait éprouver qu'horreur et dégoût pour les tragédies lamentables ou les burlesques comédies dont fourmille l'histoire contemporaine.

Icment ses idées humanitaires d'autrefois. C'est h propos du dernier livre d'Hugo, que l'auteur lui a envoyé avec *etle dédicace : Jungamus dexiras. — « Gela, je crois ne fcut pas dire seulement : donnons-nous une mutuelle poignée de mains. Je connais les sous-entendus du latin de Victor Hugo. Gela veut dire aussi : unissons nos mains pour sauver le genre humain. Mais je me f... du genre humain, et il ne s'en est pas aperçu. »

« Cîiarîes ntuJelaîre Jean© poêle nerveux, bilîeux, irritable et irritant, et souvent complètement désagréable dans sa vi« privée. Très réali&te sous des allures paradoxales, il a dans sa forme tout le st^Ie et la sévérité antiques, et des quelques rtrei esprits qui marchent par ces temps dans la solitude du mot, il est, je pense, le meilleur et le plus sûr de sa route.

0 Très difficile à éditer d'ailleurs, parce qu'il appelle dans ses vers le bon Dieu imbécile, Baudelaire a publié sur le Salon de l84ô un livre aussi remarquable que les articles les mieux réusiisde Diderot... »

L'appréciation de l'homme, par laquelle s'ouvre cet articulct paru au Journal pour rire^ en i85a, témoigne que le jugement porté sur l'écrivain n'était point le fait d'une complaisance amicale et conséquemment que la réputation de Baudelaire se trouvait, dès cette date en passe de pénétrer dans le grand public.

Détaché de la politique par le coup d'Etat, Baudelaire retourna d'abord au journalisme, mais en sa bornant à la littérature, où le nouveau régime confinait d'ailleurs tous les écrivains d'un esprit et d'un caractère indépendants.

On le voit, par une lettre à Poulet-lVialassîs, en date du 20 mars i853, donner deux pièce» déversa une feuille intitulée la Semaine théâtrale, que publiait

90 «BAflSM «AXmStAIBt

alors la librairie Dagueau et Girand (i). Il y avait pour collaborateurs Champfleury et d'autres jeunes écrivains de talent. Le journal, auquel manquait le nerf de la guerre, cessa brusquement de paraître, m La Semaine théâtrale est morte sous nous », écrit-il, dans cette même lettre. Alors, il essaya d'en fonder un autre, toujours a/ec la collaboration de ChampQeury, avec celles, encore. d'André ïnomas et d'Armand Baschet, sans parler du concours obligé d'un bailleur de fonds, qui se déroba.

Les plans et le programme de ce journal, qui se serait appelé le Hibou philosophe , avaient été conservés

(i) Le Crépuscule du Matin et le Crépuscule du Soir, — « De ma collaboration à la Semaine Ihédlraley je ne me rappelle que ce titre fantastique :

Premier pétard

Attaché à la perruque

De l'Ecole du « Bon Sens ».

C'est sans doute cet article dont parle Baudelaire CLeltre à Poulet- iMalassis. mars iSSa). Le titre doit mieux valoir que l'article, car j'ai toujours été un journaliste détestable et sans mesure. Je trouve une note qui inditjue que cet article a dû paraître en novembre ou décembre i85i... Baschet et André Thomas, nos seuls collaborateurs, sont morts tous deux et ont emporté dans la tombe le secret de cette pauvre Semaine théâtrale.

« Dans nos relations quotidiennes de laà i5 heures par jour, de 1848 à i852, vous pensez si Baudelaire et moi avons secoué sur le tamis des illusions littéraires, des plans de livres, de journaux, de revues.

Les grandes et agitées préoccupations de Balzac semblaient être passées en nous... b (Notes de M. Champflfury).

trv'DH BioG^APaïQUB 91

par M. Champfleury. La rovue Le Livre (n'' du 10 septembre 188/4) en contioiit <{i\(.']ques intérossants extraits, sous la si3nature de M. 0*;tave Uzanne (i).

La mêine raison qui avait tué la Semaine théâtrale fit avorter le projet de journal caressé par Baudelaire. Pendant deux ans (i 853-1 855), il ne publia, en fait d'œuvres originales, que deux opuscules : Morale du JOUJOU {Monde littéraire^ n" 3, avril i853j et De l'essence DU RIRE (2).

(0 En voici Isp^isîtagele plus saillant, qui niorit''e comment Baudelairoa^niprenait sa tâche de critique iitléraire. « Akticles a faire ; Appréciation générale des ouvrages do Th. Gautier, de Sainte-Beuve. Appréciation de la direction et des tendances de la Revue des Deux-Mondes . Balzac auteur dramatique, la Vie des coulisses, l'Esprit d atelier, — Gustave Planche : Ereinlage radical, nullité et cruauté de l'impuis- «ance ; style d'imbécile et de magistrat. — Jules ^îanin, éreintage absolu : ni savoir, ni style, ni bons sentiments, Alexandre Dumas, à confiera Monselet ; nature de farceur: relever tous les démentis donnés par lui à l'histoire et à la nature, style de boniment. Eugène Sue : talent bête et contrefait. Paul Féval : idiot. — Faire, à nous cinq, un grand article : La vente des vieux mots aux enchères, de

! r Ecole classique^ de V École galante, de l'Ecole romantique naissante, de V Ecole lunatique, de VEcole lame de Tolède, de V Ecole olympienne (V.Hugo), de VEcole païenne (Banville), de V École poitrinaire, de VEcole du bon sens, de l'École mélancolico-farceuse (Alfred de Musset). — Nous surveiller et nous conseiller les uns les autres avec une entière Iran-

! chise — Faire les articles sur les quelques auteurs anciens, ceux qui, ayant devancé leur .siècle, peuvent donner des leçons pour la régénération de la littérature actuelle. Exemple : Mercier, Bernardin de Saint- Pierre, etc. » ^ (a) Etude citée dans la bibliographie Decaux, sans in-

9) CHàRLCS bA.UDELAIRS

Mais il fut, à celte époque, enlevé à ses travaux dô critiqxie et même à ses compositions poétiques par sa violente passion littéraire pour Edgar Poe, — passion qui devait remplir tout le reste de sa vie.

Dès i846, il avait lu les premières traductions des nouvelles du conteur américain, à mesure qu'elles paraissaient dans des journaux français (i), et il avait été

dicatioQ du journal où elle parut pour la première fois. Elle a été reprise, en 1857, dans le numéro du Présent du i" septembre, avec des augmentations et sous ce nouveau titre : de l'essence du iuke et du comique dans les AiiTS PLASTIQUES. Elle figurc dans les Œuvres complètes^ t. II.

(i) J'emprunte au très intéressant Memoir de John-H. Ingram, placé en tète d'une excellente édition do Tlie Works oj Edgar Allan Poe donnée par Adam and Charles Black, Edinburghf 1874, des détails, soit inconnus, soit oubliés du public français, sur la façon dont ces œuvres ont été, dans le principe, introduites en France : « En avril 1841, Edgar Poe publia dans le Graham's magazine le conte : Les Meurtres de la rue Morgue... Cette nouvelle fut la première qui présenta son nom au public français. Elle tut traduite et publiée par Le Commerce comme une œuvre originale, sous ce titre : VOrang-Oatang. Traduit de nouveau dans la Quolidienne, ce conle devint l'objet d'un procès qui fit découvrir la vérité. Une dame Meunier s'autorisa de l'intérêt qu'avait excité ce procès pour donner à des journaux français quelques traductions des contes de Poe pendant que la Revue des Deux-Mortdes, la Revue Française et autres publications influentes parlaient, dans des termes hautement flatteurs, des productions du jeune auteur élranger. C'est ainsi que sa réputation nril l'essor en France et atteignit au point culminant, grâce aux traductions si fidèlement ressemblantes de Baudc-

ÉTUDB BIOâRÂPBIQUS qS

pénétré non seulement d'une admiration profonde, mais d'une ardente sympathie pour le puissant et original écrivain qui venait de lui être révélé. Charles Asselineau lié intimement, dès i845, avec Baudelaire, a décrit, en quelques pages qui sont peut-être les plus intéressantes de son livre, l'enthousiasme et le labeur de son ami.

Ce fut une véritable « possession »). Il ne pouvait plus penser qu'à Poe, parler que de Poe ; la gloire du conteur américain le souciait plus que la sienne propre. Il vouait à Willis et à Maria Clemm, à l'apologiste et à « l'ange gardien » de son double d'outreocean, une reconnaissance passionnée. A tout venant, où qu'il se trouvât, il s'enquérait si on avait lu son auteur, et parfois il entrait dans une véritable colère si on l'ignorait.

a Jo raccompagnai un jour à un h&tel du boulevard des Gapucineg, où on lui avait signalé l'arrivée d'un homme de lettres américain, qui devait avoir connu Poe. Nous le trouvâmes en caleçon et en chemise, au milieu d'une flottille de chaussures de toutes sortes qu'il essayatt avec l'assistance d'un cordonnier. Mais Baudelaire ne lui fît pas grâce : il fallut, bon gré mal gré, qu'il subit l'interrogatoire, entre une paire de bottines et une

laire, qui employa plusieurs années de sa vie en efforts pour identifier son esprit avec celui de Poe, son idole, et reproduisit nombre de ses nouvelles en ne leur faisant perdre que peu de leur vigueur et de leur originalité. C'est aux eObrts et au génie de Baudelaire qu'est dû surtout ce fait que les Contes d'Edgar Poe sont devenus, en France, des modèles classiques. Edgar Poe est (chose à noter) le seul écrivain américain réellement connu et populaire en France. »

94 CHAHLES BAUDELAIRE

paire d'escarpins. L'opinion de notre liôte ne fut pas favorable à i auteur du Chai Noir. Je me rappelle notamment qu il nous dit que M. Poe était un esprit bizarre et dont la conversation n était pas du tout conséquioutive. Sur l'estalîer, Baudelaire me dit en enfonçant son chapeau avec violence : — « Ce n'est qu'un jrankee ! »

Pour que sa copie fût digne du modèle, aucune démarche, aucune recherche ne lui coûta. J'ai dit que, dès son enfance, Baudelaire avait appris l'anglais. Non content de rouvrir ses dictionnaires, il demanda à la pratique quotidienne de la conversation un supplément d'expérience ; mais ce n'est pas chez les hautes classes que se conserve, dans son pittoresque et sa saveur originale, le génie d'une langue :

« 11 prit longtemps pour conseil un tavernîer anglais de la rue de Rivoli, chez lequel il allait boire le whisky et lire \e Punch en compagnie de grooms du faubourg Saint-Honoré. »

Quant au minutieux scrupule qu'il apportait dans l'élaboration de ses traductions, on en peut juger par cette simple anecdote ;

« Un iour, le voyant se creuser la tête à propos d'un détail d'orientation, j'eus le malheur de le plaisanter sur sa rigueur d'exactitude,

» — Kh bien ! dit il en relevant la tête, et les gens qui lisent en suivant sur la carte 1 »

Quelques lignes d'une lettre de Baudelaire, adressée à M. Armand Fraisse, rédacteur du Salut Public^ de Lyon, qui les a citées dans une étude biographique sur notre poète (mai 1869), révèlent une des principales raisons de ce dévouement extraordinaire chez un traducteur :

ÉTUDS BIOGRAPHIQUE qS

«... Je pms vous marquer quelque chose de plus singulier et de presque incroyable. En i8:'i6 ou 18^7 , j'eus connaissance de quelques fragments d'Fdgar Poe : j'éprouvai une commotion singulière. Ses œuvres complètes n'a^'ant été rassemblées qu'après sa mort, en une édition unique, jeus la patience de me lier avec des Américains vivant à Paris, pour leur emprunter des collections de journaux qui avaient été dirigés par Edgar Poe. Et alors, je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poènics et des nouvelles, dont i'avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée et que Poe avait su combiner et mener à la perfection i). »

On voit avec quelle franchise et quelle nnoc^estie le poète avoue ses tentatives avortées de romancier (2).

(i) Cf., dans les Lettres, le billet a Thoré (Bruxelles, non daté), où Baudelaire revient sur son parallélisme avec Poe, à pronos de Manet auquel ses détracteurs reprochent de « pasticher » Goya.

(2) Baudelaire, après le coup d'Etat de décembre i85i, avait voulu revenir, par le roman, à la lilLéralure. « Je suis décidé à rester désormais étranger à toute la polémique humaine, et plus décidé que jamais à poursuivre le rêve supérieur de l'application de la métaphysique au roman. » (Lettre à Poulet-Malassis, 20 mars i852.)

Cependant c'est à peine si, dans ses papiers, on a trouvé quelques titres ou ébauches de plans de romans, et par conséquent si 1 on peut conjecturer quel eût été, dans ce genre de compositions, le caractère de son talent. Par certains côtés, il eût offert une grande ressemblance avec Edgar Poe ; c'est la même imagination sombre et tragique, constamment obsédée par la vision du surnaturel et le rêve de l'invisible, mais sans le poétique idéalisme qui nous ravit chez le conteur américain. Tout le pessimisme de Baudelaire se retrouve ici, avec sa préoccupation presque exclusive des côtés dépravés de la nature

q6 chari.es CAUDELAIHS

Quant à cette afûnité de nature et d'idées ix\QC Poe, dont il cite une preuve si frappante, elle explique la "valeur exceptionnelle de sa traduction. Son imagination l'ayant initié, par avance^ à l'intelligence de son auteur, il put atteindre à cette perfection que les maîtres de la critique ont unanimement reconnue.

Le premier morceau qu'il traduisit, Révélation ma" gnétiqiie, parut dans la Liberté de penser (numéro de juillet i848)au lendemain des journées de juin. Aucun obstacle, ni les préoccupations politiques, ni la pau-

humaine. On rencontre sans doute, dans les listes de titres, rindication de quelques thèses philosophiques telles que la théorie du sacrifice, ou la Icgitimaiion de la peine de mort. Mais les peintures des crimes effroyables, des vices repoussants, des corruptions raffinées auraient été beaucoup plus nombreuses, comme le prouvent ces titres ; les Enseignements d'un monstre, la Maîtresse vierge, le Crime au collège, les Monstres ^ les TribadeSy F Amour parricide, une Infâme adorée. (Quelques-unes de ces nouvelles, le Monde sous-marin, les Mineurs, la Fin du Monde^ auraient offerl à la puissante imagination du poète des sujets de tableaux épiques empruntés à la civilisation et à la nature. Mais dans ses projets les plus caressés reparaît toujours une poursuite obstinée de l'étrange et de l'extraordinaire. C'est là une conséquence logique de sa théorie favorite de Tétonnement, dont il faisait un des éléments essentiels de la beauté en littérature.

Ce que nous connaissons de ces projets de romans fait regretter que Baudelaire ne les ait pas mis h exécution. Un artiste si scrupuleux eût porté son inflexible probité littéraire, son acharnement à atteindre la perfection, dans un genre où l'originalité est le plus souvent sacrifiée à l'habileté du métier, à l'ambition de» succès populaires.

ÉTUDB Bioarur'înQUi 97

vreté, ne l*a jamais empêclié de vaquer à ses travaux littéraires.

La publication de ses diverses traductions d'Edgar Poe se poursuivit pendant dix-sept ans. Baudelaire, dans son ardeur enthousiaste, reniait ses goûts les plus invétérés, son amour de la flânerie et de la con- Tersation, « le grand. Tunique plaisir d'un être spirituel » : *

« Celle année-là (il s'agit ici des Contes extraordinaires parus •n Pays en i855. et, détail qui a bien sa curiosité, qu on lui pajsit à raison do ao francs le feuillclon), Baudelaire résolut le dur problème d'écrire un feuilleton par jour. Le feuillclon il •it vrai, n'avait que six colonnes. La tâche, cependant, n'en était pas moins dure, si l'on songe è la difTérence d'une traduclion parlée ou rôvée, et d'une traduction écrite, et aussi à la ponctualité exigée par le journal. Baudelaire soutint vaillamment la gageure qu'il avait faite avec lui-même. Pour s'épargner le temps d'ouvrir la porle, ou l'ennui des malentendus, il laissait la clef dans la serrure, et recevait tout en travaillant les visites de gens quelquefois très importuns et très indiscrets, qu'il ne se donnait pas mémo la peine de congédier, et qui ne se retiraient que vaincus par son silence et sa distraction, ou agacés par lo bruit ds la plume courant sur le papier Souvent, en l'allant voir le •oir, un peu taid, j'ai trouvé endormi dans un coin le garçon d'iaiprimerie chargé de rapporter, soit la copie, soit les épreuves ^e Baudelaire lui faisait quelquefois attendre longtemps. »

Asselineau nous conte encore que pendant l'impres- •ion du second volume des Histoires Extraordinaires, •on ami alla se loger pendant un mois à Corbeil, pour être plus à p >rtée de l'imprimerie Greté, où se composait le livre, et dont les ouvriers ont dû garder le •ou venir de son séjour.

« Dans les imprimeries oi!i Ton emploie les femmes à la com-

9$ CHARLES BAUDELAIRS

position, Baudelaire avait particulièrement à souffrir de la légè» reté et de l'ignorance de ces équipes femelles. Ces noms de fille» et de femmes, mêlés à ses imprécations, faisaient l'effet le plus comique ; — Ah I celle Anna I — Ah I cette Ursule ! — Je reconnais bien là celte infâme Hortense f — • Cette t... Pukhérie n'en fait jamais d'autres! etc., etc. »

Il est bien à croire que, sans l'attaque de paralysie qui le frappa, il eût voulu accomplir jusqu au bout sa tâche. Il avait néglige quelques contes et quelques poésies, qui ont été plus tard traduits par M. William Hughes, et les éditions des œuvres de Poe, publiées, soit en Amérique, soit en Angleterre, contiennent des opuscules, des articles de critique, des marginalia, — notes sur tous sujets, morale, philosophie, littérature, — dont le poète français a signalé l'intérêt et l'importance.

Outre ces traductions, Baudelaire a écrit sur Edgar Poe deux grandes études biographiques et littéraires, pleines d'aperçus ingénieux et de thèses aussi neuves que sensées (i).

L'année i855 fut, pour Baudelaire, une période d'activité nouvelle et de fécondité inaccoutumée. 11 ^ revint à ses études de critique et publia dans Le Pays (mai-juin i855) une série d'articles sous ce titre : « Exposition universelle : Beaux-arts. — Méthode de critique. — De l'idée moderne du progrès appliqué aux beaux-arts. Déplacement de la vitalité (2). »

(i) Edgar Allan Poe, Sa vie et ses ouvrages, et Notes tiouvelles sur Edgar Poe, Ces deux études font partie «les tomes V et VI des Œuvres complètes

(3) Ils sont réini;jriir\is dans le tome 11 des Œuvres complètes.

C'est là le travail le plus étendu, le plui remarquabla à tous égards, où Baudelaire ait exposé ses doctrines de critique d'art. Il y traite surtout, avec compétence et originalité, les questions éternelles de la ligne et de la couleur. Si son enthousiasme pour Delacroix peut être taxé d'engouement, les passages où il discute magistralement les hautes qualités et les défauts incontestables du talent d'Ingres doivent être comptés parmi les meilleures pages que la critique d'art contemporaine ait à citer.

Dans le même temps que cette belle étude accréditait son nom auprès du public, Baudelaire se voyait ouvrir l'accès de la Revue des Deux Mondes. La direction, dérogeant en faveur du poète à la règle qu'elle s'était faite de n'offrir à ses lecteurs que des vers signés de noms déjà illustres, publiait dix-huit poèmes choisis dans le recueil des Fleurs du mal déjà prêt pour l'impression (i),

(i) Voici la liste de ces poèmes : Au lecteur, Réversibilité, le Tonneau de la haine. Confession^ l'Aube spirituelle^ la Volupté, Voyage d Cythère, A la Belle aux cheveux d'or {l'Irréparable), Vlnvitation au voyage, Mœsta et errabunda, la Cloche, l'Ennemi, la Vie antérieure, le Spleen, Remords posthume, le Guignon, la Béatrice, l'Amour et le Crâne.

La direction de la Revue, redoutant rétonnemcnt dont cette poésie, d'un caraclùre si nouveau, devait frapper ses lecteurs, mit en tête des citations cette note timorée :

« En publiant les vers qu'on va lire, nous croyons

montrer une fois de plus combien l'esprit qui nous anime

est favorable aux essais, aux tentatives, dans les sens les

;plus divers. Ce qui nous paraît ici mériter j'iulérèt, c'*^st

l'expausion >ive et curi^se, même dans sa violence, dQ

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