LETTRES DE M"* AUPICK A CHARI-ES ASSELINEAU
« Mon cher monsieur Asselineau,
» Pour répondre à ce que vous me demandez (i) au sujet du voyage de Charles, voici :
» D'abord, il faut que vous sachiez que mon mari, le général Aupick, adorait Charles. Quand il était enfant, il s'était beaucoup occupé lui-même de son éducation. Il était tombé sur une si belle intelligence, un esprit si curieux, si studieux, qui l'étonnait au dernier point, qu'il s'y attachait de jour en jour davantage.
n Quand sont arrivés les succès de collège, à Louîsle-Grand, et les études terminées, il a fait pour Charles des rêves dorés d'un iill;int avenir : il voulait le voir arriver à u- e haute noFÎtion ^ociale, ce qui n'était pas
(i)Les renseignein \\l% e onl Asselineau avait besoin pour sa Vie de Charles < udelaire. — Lct . es communiquées par M. Garcict,
APPENDicB a55
irréalisable, étant Tami du duc d'Orléans. Mais quelle stupéfaction pour nous, quand Charles s'est refusé à tout ce qu'on voulait faire pour lui, a voulu voler de ses propres ailes, et être auteur ! Quel désenchantement dans notre vie d'intérieur si heureuse jusque-là I Quel chagrin ! Nous avons eu alors la pensée, pour donner un autre cours à ses idées, et surtout pour rompre quelques relations mauvaises, de le faire voyager.
» Le général, qui était d'un port de mer, qui aimait la mer de passion, qui, à l'âge où était Charles, aurait été enchanté de naviguer, a pensé qu'un voyage par mer était préférable à un voyage par terre. Il a pu se tromper, mais il était pénétré des meilleures intention j pour mon fils. Celui-ci aurait préféré rester sans nu^ doute ; mais, sans témoigner de répugnance, il s'est laissé faire. C'est ainsi que, par l'entremise d'un ami, que nous avions à Bordeaux Charles a été confié aux soins du capitaine Saliz, homme honorable, gai et de beaucoup d'esprit, qui devait plaire à Charles et qui, effectivement, lui a plu. Ce capitaine partait pour Calcutta, il devait aller plus loin ; le voyage devait durer dix-huit mois. Ils se sont embarqués fin de mai i84if Charles avait vingt ans. Au bout de très peu de temps, Charles est tombé dans des tristesses qui inquiétaient le capitaine, qui faisait tous ses efforts pour le distraire, sans pouvoir y parvenir ; il vivait dans un isolement complet, ne frayant pas avec les passagers, commerçants pour la plupart et officiers. S'il parlait, ce n'était que pour émettre le désir de retourner en France.
» Un événement terrible de mer, tel que le capitaine
a56 CHARLIt BAUOELAIRB
Saliz m*a écrit n'en avoir jamais vu dans sa longue carrière de marin, où ils purent presque loucher la mort du doigt, sans que Charles en fût démoralisé, cependant, vint ajouter peut-être à son dégoût pour un voyage qui, dans ses idées, était sans but. Arrivé à Maurice, sa tristesse ne fit qu'augmenter. Là, où tout était nouveau pour lui, il n'a rien vu, rien qui éveillât la faculté d'observation qu'il possédait; il voulait à tout prix partir pour retourner à Paris, et que, s'il n'y avait pas moyen, il préférait rester à Maurice plutôt que de continuer ce voyage. Le capitaine, craignant qu'il ne fût atteint de cette maladie cruelle la nostalgie^ dont les effets parfois sont si funestes, l'a vivement engagé à l'accompagner à Saint-Denis (Bourbon) et que, s'il persistait là à vouloir rentrer en France, il lui donnait sa parole qu'il lui en faciliterait les moyens. A Bourbon, il a déclaré, comme à Maurice, qu'il vou-! lait partir ; de sorte que M. Saliz s'est entendu avec un capitaine du choix de Charles, qui s'embarquait pour Bordeaux, de l'emmener avec lui (sic). Voilà comme 1 Charles nous est revenu au mois de février iS/42.
» Voilà tout ce que je sais de ce voyage. Les détails] que je viens de vous donner, je les tiens du capitaine Saliz qui me les a écrits, au retour de mon fils. Quand] j'interrogeais celui-ci sur son voyage, je m'apercevais] qu'il n'aimait pas à en parler. N'élait-il pas de même] avec les autres, avec ses amis? Je ne sais, mai? je] m'abstenais. M. Saliz m'a écrit aussi que Charies, qui se tenait loin des passagers, avait avec lui les manières les plus douces et les plus charmantes. Aussi 1* cap!-i taine s'y était attaché.
A Si Charles s'était laissé guider par son beau-père, «a carrière eût été bien dilTérente (i). Il n'aurait pas laissé un nom dans la littérature, il est vrai, mais nous aurions été tous trois plus heureux.
51 Vous êtes bien gentil d'avoir remarquéque j'ai été longtemps sans vous écrire. C'est parce que je craignais de vous importuner, sachant que ceux qui vous écrivent vous importunent, par la raison qu'il faut leur répondre. Ma santé n'est pas mauvaise, à l'exception des pauvres jambes. Mes tristesses sont toujours les mêmes, comme vous pensez. Mais je me roidis contre le découragement. Remerciez M"*" Meurice de son souvenir. Ce doit être une aimable femme. M. Malassis, dans sa dernière lettre, se plaignait de sa santé. Adieu, ami.
B G. V^* AUPIC£. »
C« j4 mars [1868] (a).
« Mon cher fils, quelqu'un (M. Ancelle sans doute) a eu l'attention de m'envoyer le deuxième numéro de Théophile Gautier. Cette belle notice, si savamment
(i) Pour être Iranscripteurs fidèles jusqu'au scrupule, mentionnons ce commencement de phrase inachevée qui se lit sous une pâture : Ceux que nous avons emmenés comme attachés d'ambassade...
(2) Le millésime est donné par celui des articles de Th. Gautier dont M™* Aupick entretient ici Assclineau, et qui parurent dans VUnluers illasiré ^numéros des 7, l4> ai, 28 mars, 4, n, 18 avril 1868).
a5S CHARLES BAUDELAIRE
écrite et empreinte en môme temps de tant de sensibilité et de tendres regrets, renicrme malheureusement quelques erreurs. D'abord le nom de Dufays n'est pas celui de M. Baudelaire, mais le mien, que Charles a eu l'idée quelquefois de joindre au sien, en signant ses ouvrages (i) ; il lui est arrivé aussi d'y joindre celui d'Archimbaut, qui est également le mien ; mon nom de baptême est Caroline Archimbaut-Dufays.
)) Charles n'a pas été, il est vrai, dans son enfance, un prodige ; mais il a toujours eu des succès et des prix dans les collèges où il a été. D'abord dans celui de Lyon, durant les quatre années que nous y avons séjourné, lorsque M. Aupick y était chef d'état-major, puis à Paris, à Louis-le-Grand. A notre retour à Paris, quand mon mari l'a conduit à ce collège Louis-le- Grand, comme il était très enthousiaste de la capacité de Charles et de ses succès, il dit au proviseur : Voici un cadeau que je vais vous faire^ voici un élève quijera honne^xr à votre collège,
» Etiectivement, il a été couronné au grand concours de 1837, en vers latins (2). Il a pu être faible dans ses examens de bachelier es lettres, je ne sais ; mais ce qui est bien positif, c'est qu'il a laissé dans l'esprit de fies camarades et de ses professeurs le souvenir d'une
(i) Les premières œuvres de Baudelaire (jusqu'en i85o), sont en effet signées indilféremment : Baudelaire- Dufays, Charles Baudelaire-Dufays, Pierre de Fays, Charles Baudelaire du Fays.
(2 j Baudelaire obtint au Concours de 1837, classe de leconde, le deuxième prix de vers latins et le sixième ftccessit de version latine.
APPENDICE aSg
grande capacité. C'est peut-être Charles lui-même qui aura dit qu'il n'avait pas été un bon écolier, car je ne Tai jamais vu tirer vanité de ses succès de collège auxquels il n'attachait avec raison aucune importance; ces succès, dans le fait, souvent ne présagent rien pour Tavenir.
» Peut-être feriez-vous bien de né rien dire à Théophile Gautier de ce que je vous écris là ; il pourrait être contrarié. Les erreurs ne sont peut-être pas d'une grande importance ; il me serait pénible de mécontenter cet ami dévoué de Charles (i). J'aurais dû peut-être donner à l'avance quelques notes sur mon fils.
» M. Baudelaire n'a pas été secrétaire de Condorcet, jmais son ami. Mais cela importe peu ; j'aime mieux Icela que s'il avait été dit qu'il a débuté, en quittant le |lcoilège, par faire l'éducation des fils de Praslin. Ce malheureux nom de Praslin aurait fait tache dans cette belle notice. On aurait pu croire qu'il a été l'instituteur de l'assassin (2), tandis que c'est le père de l'assassin qui a été son élève. Puisque me voilà en train de vous parler de M. Baudelaire, dont j'ai conservé un très doux souvenir, malgré la \'ie dorée que m'a
(i) Asselineau se conforma sans doute au désir de ^jm« Aupick ; c'est ce qui explique comment les erreurs et nexactitudes signalées ci-dessus et plus loin, n'ont pas été orrigées par Gautier, quand ses articles furent réim- •rimés en tête des œuvres complètes de Baudelaire.
(a) LeducdeChoiseul-Praslin, pair de France, assassin e sa femme, qui fut traduit pour ce crime devant la Chambre des pairs.
260 CHARLES BALDELAIItK
apportée, après lui, le général, avec une affection h'u vive qui ne s'est jamais démentie durant les trenl années que nous avons passées ensemble, je ne piiî résister au désir de vous donner quelques détail" qui vous intéresseront peut-être sur le père de votre ami.
» M. Baudelaire était un homme très distingué, sous tous les rapports, avec des manières exquises, tout à t'ait aristocratiques. Est-ce étonnant, ayant vécu dans l'intimité des Choiseul, des Gondorcct, des Cabanis, des M"' Helvélius ? Il avait connu tout ce monde d'élite, chez le duc de Praslin, quand il était précepleur de ses enfants. Dans ce temps-là, un précepteur, chez un grand seigneur, n'était pas dans une position quasi servile, comme le sont les précepteurs de nos jours, ainsi que les pauvres institutrices. Les enfants de Praslin ne demeuraient pas chez leurs parents, comme c'était l'usage alors dans les grandes lamilles. Ils avaient leur maison avec leurs précepteurs, leurs domestiques, leurs voitures. M. Baudelaire jouissait là d'une grande liberté, recevait du monde, donnait des dîners et souvent au duc et à la duchesse de Praslin.
» Quand la Révo ution a éclaté, M. Baudelaire a dé- —
L'élève de François Baudelaire. Charles-Raynard Laure* Félix, duc de Clioiseul-Praslin, 1 778-1841, sorlif en 1799 de r£cote pol^techni(]ue, devint chambellan de Napoléon en i8o5, fut créé pair de France en 181 4 et se proiionva en laveur de la monarchie de juillet. Il lit parti t du conseil de laniille réuni à la mort de Franvois- Baudelaire.
▲PPENDICB llil
ployé un bien beau caractère ; il a été béroïque. Gela m'a été confirmé par de vieux amis à lui, ses contemporains. Il a risqué vingt fois sa vie pour le duc et la duchesse qui, dans ces malheureux temps de proscription, ont dû se sauver en laissant leurs enfants à M. Baudelaire. Je ne sais s'ils étaient condamnés à mort ; mais leurs biens étaient confisqués, ainsi que ceux de Condorcet ; celui-ci était en prison.
» M. Baudelaire ayant retrouvé quelques amis de collège dans le parti révolutionnaire, et qui y étaient influents, de ces vieilles amitiés qui survivent au temps, aux événements, aux opinions, il s'est servi d'eux dans l'intérêt de ses amis, tout en leur dieant de dures vérités sur la voie où ils étaient entrés, sur leurs excès, sur le but vers lequel ils marchaient, et tout cela avec une éloquence qui les subjuguait. Ils admiraient sans doute ce courage et cette audace qui semblaient courir au-devant de la mort qu'il méprisait pour lui-même, pourvu qu'il pût sauver ses amis.
» Il était infatigable dans ses démarches ; il courait, jour et nuit, les prisons, les tribunaux. Malgré tous ses efforts, il n'a pu sauver Condorcet de la mort, mais seulement de l'échafaud (i) {sic)t comme vous savez.
(i) On sait que Condorcet s'empoisonna. Celte phrase
e peut signifier qu'une chose, c'est que son ami lui pro-
ura le poison qui fut l'instrument de son suicide. Le récit
e M"" Aupick est ici en contradiction avec d'autres récits
ui ont un caractère d'aulhenticilé. Suivant la dernière édi»
^'i*OD de la Biographie uniuenelle et l'Eloge de Condorcet, par
^, iArago.ce fulCabanis.lc médecin et le beau-frère de l'illustre
proscrit, qui lui procura le poison libérateur. Les détails,
a69 CBARLE8 BAUDELAIftB
Après liiî avoîr dit adieu dans sa prison et l'avoir embrassé, il s'est occupé vaillamment de la veuve ; et par «on zcle et des efforts continus, il est parvenu, à la longue, à la faire rentrer dans ses biens. Il en a fait de même, et avec le morne succès, pour les Praslin ; ceux-ci, pénétrés de reconnaissance, comme ils devaient l'être, pour tant de dévouement, après que les
(jue M°" Aupick donne plus loin sur la carrière administrative de son mari, sont trop inexacts pour qu'il ne soit pas difficile (i'admeltre sa version au sujet de l'empoisonnement , de Condorcet, a l'exclusion de celle qui paraît provenir j d'une source plus sûre.
Revenant sur cette question, M. de Nouvion, op. cit.^ conclut :
« Tout ce 'qu'on peut supposer, c'est que François Baudelaire aura été informé que des perquisitions allaient être faites rue Servandoni, — où habitait la veuve du sculpteur Vernet, chez laquelle le député Girondin s était réfugiée, — et qu'il en aura prévenu Condorcet. qu'il lui aura procuré le déguisement et le laisser-passer à la faveur desquels il parvint à sortir de Paris ou qu'il se sera employé à lui préparer un asile chez Suard. Seul le procès-verbal des déclarations faites pour la rectification de l'acte de décès de Pierre Simon, le 21 pluviôse an 111 (9 février 1795), par devant Jean Libert, juge de paix du canton de Passy-lez-Paris, district de Franciade, département de Paris, mêle François Baudelaire à cet événement. Il est, en effet, un des amis de Condorcet qui, à la requête de sa veuve, viennent témoigner que Pierre Simon s'appelle de son vrai nom Condorcet et qui fondent, en partie, leur reconnaissance sur ce fait qu'un exemplaire des œuvres d'Horace, trouvé dans la poche du mort, a été donné à Condorcet < par le citoyen Suard, homme dft lettres, son ami. »
APPBNDICB 26S
choses ont été pacifiées et sont rentrées dans l'ordre, ils (sic) ont fait avoir une place à M. Baudelaire qui a été nommé secrétaire à la Chambre des pairs (i). Ce n'était pas alors comme le secrétaire maintenant (sic) du Sénat, qui est un haut personnage, sénateur luimême avec 4o.ooo francs de traitement. N'importe, la place était bonne pour M. Baudelaire qui n'avait rien
Ique sa pension viagère, comme il avait été stipulé par contrat, dont il devait jouir après l'éducation terminée. Quelles étaient les fonctions alors (sic) du Secrétaire? ^ Je ne sais. Je sais seulement qu'il avait deux secrétaires sous ses ordres. Puis, il avait en outre d'autres fonctions : il était Conservateur du Palais et des jardins, Vérijîcateary Contrôleur , ayant une grande comptabilité à tenir. C'était lui qui commandait à des artistes de son choix les tableaux et statues pour l'ornement du Palais. Voilà une vie fort occupée, n'est-ce pas ? Mais il était content, étant estimé et considéré, et dans d'excellents rapports avec le maréchal Lannes (2) et le duc de Clément de Ris, qui étaient à la Chambre des pairs ce que le président Troplong et le général d'Hautpoul sont aujourd'hui au Sénat. Il avait un traitement de 12.000 francs, avec le logement. Ce logement était une charmante maison avec jardin, à l'angle d'une des grilles du Luxembourg et de la rue de Vaugirard,
(i) G'est-à-dire du Sénat conservateur. Nous avons prouvé plus haut (page 4), "^ue M™*^ Aupick avait commil d'autres erreurs dans fout ce qu elle écrit ici de la situation administrative de son mari.
(1) Le maréchal [^efebvre (et non Lannes) et le comte Clément de Uis ont été préleurs du Sénat de ii!>Qb à i8i3.
2%k «BARLES BAUDELAIRB
Étant petite fille, j'ai dîné là souvent, avec la fanxilU Pérignon (i), et c'était un grand plaisir de courir dans le jardin du Luxembourg, quand il n'y avait plus personne, apr-îs que la retraite était sonnée. Il a vécu 1^ heureux pendant dix- huit ans (2), dans cette positio] marié à une femme intelligente, à sa portée, qui li avait apporté de la fortune.
» Lorsque les Bourbons sont revenus, ils ont am« avec eux le gaspillage dans toutes les administrahonsj M. Baudelaire, d'une probité si sévère, si ména^çrjr d( l'argent de l'Etat, ne voulait pas se prêter aux exigences de toutes les nouvelles créatures dont i^ était entouré. Tout le personnel avait été renouvelé, )ai seul était resté. Chacun tirait à soi : qui voulait être chauffé ; qui voulait être éclairé pour rien. M. de Semonville, hii-mème, donnait l'exemple. M. Baudelaire le gênait. Il lui a fait souffler dans l'oreille qu'il n'était pas bien vu, qu'il était soupçonné de regretter l'ancien ordre de choses, et enfin qu'il était bonapartiste, et que ce qu'il aurait de mieux à faire, ce serait de prendre sa retraite qui, certainement, serait belle. Il a cru devoir agir ainsi, et effectivement il a eu une belle retraite.
» Lorsque j'ai connu M. Baudelaire, c'était ch( M. Pérignon, mon tuteur, chez qui j'ai été élevée, pî sa femme, avec ses filles. Il avait aussi des fils. C'étai^ une famille nombreuse, très riche, une maison prinj
(1 Mous avons parlé de M. Pérignon, le tuteur M"' Arclilmbault Dufays, dans VEtude biographique,
(2) François Baudelaire n'a été chef des bureaux d^ Sénat qu8 pshdant quatorze ans, de 1800 à i8i4*
àppe.ndiCb a65
cière par le luxe et la dépense. M. Pérignon et M. Baudelaire étaient d'anciens camarades de Sainte-Barbe et étaient restés très liés. Il était l'ami de la maison ; il y était choyé, fêté. J'entendais constamment faire son éloge.
» Ce vieillard (il me paraissait vieux — j'étais si jeune I — avec ses cheveux gris frisés et ses sourcils noirs comme de l'ébène) me plaisait par son esprit si original. On répétait souvent dans la famille ge m'en souviens) : a Baudelaire, avec son esprit si brillant, a aussi la naïveté et la bonhomie de La Fontaine. »
» Je me rappelle que les jours de gala, lorsqu'il y avait beaucoup d'invités à dîner à Auteuil. cunipagne de M. Pérignon, et que je voyais M. Baudelaire descendre d'une voiture armoriée avec un laquais à cheveux blancs, l'air vénérable, galonné sur toutes les coutures, tout resplendissant d'or, et qui restait debout derrière lui, à dîner, pour le servir, comme c'était l'usage alors d'emmener avec soi un domestique pour vous servir à table, M. Baudelaire me faisait Teffet d'un grand seigneur. Quand, depuis, étant sa lemme, je lui ai raconté cela, il me dit : (« Mais, enfant, vous ne pensiez donc pas que cette voiture aux armes du Sénat et ce domestique étaient mis à ma disposition pour les convocations que j'avais à faire, et, lorsque je m'en servais pour mon compte, je ne manquais jamais de donner un louis au cocher, au retour, comme si j'avais pris une remise. »
» Si le père Baudelaire avait vu grandir son fils, il ne se serait certes pas opposé à sa vocation d'homme de lettres, lui qui était passionné pour la littérature et
a66 CUAULES BAUDELAIKE
qui avait le goût si pur ! Il avait été répétiteur, en rhétorique, à Sainte-Barbe, pendant deux ans, tandis que le proviseur, qui l'aimait beaucoup, lui cherchait une éducation à faire. Il aurait été bien fier de le voir entrer dans cette carrière, malgré tous les déboires, toutes les tortures qui y sont attachés, et que Théo Gautier décrit si bien 1 Oh I que c'est vrai, tout ce qu'il dit là-dessus I Mon pauvre enfant n*a-t-il pas été le martyr de sa haute intelligence? Comme il devait souffrir, sentant sa propre valeur, lorsqu'il mendiait de l'ouvrage et qu'il était refusé durement par des éditeurs qui ne le valaient pas, sous prétexte que ce qu'il écrivait était trop excentrique I Lorsque je suis venue passer deux mois à Paris, entre nos deux ambassades, Constantinople et Madrid, (i) dans quelle cruelle positionje l'ai trouvé I Quel dénuen^ent I Et moi, sa mère, avec tant d'amour dans le cœur, tant de bonne volonté pour lui, je n'ai pu le tirer de là !
» Je n'ai pas à me reprocher (sic) y comme quelques parents dont les enfants se fourvoient pour ne pas s'être laissé guider par eux [et qui], en voyant leurs souffrances, en face de leur malheur, ont la barbarie de leur dire : Je Pavais prédit, il jallait m écouter [ou] autres sottises semblables, aussi dures qu'impies. Après avoir vivement lutté anciennement contre sa vocation, du moment qu'il a publié quelque chose.
(1) En 1848, le général Aupick avait représenté la France, comme ministre plénipotentiaire, à Constantinople, puis, en 1851, comme ambassadeur, à Madrid.
j'ai changé de langage, peut-êlre même, à mon insu, d'opinion ; je l'ai toujours stimulé, encouragé, tant que j'ai pu. Mais en avait-il besoin?
» A quelques rares défaillances près, je l'ai toujours trouvé fort ; je ne l'ai jamais vu se laisser abattre au milieu de ses plus grands malheurs, car votre ami a été bien malheureux, plus malheureux que vous ne pouvez croire I La Vénus noire l'a torturé de toutes manières. Oh I si vous saviez I Et que d'argent elle lui a dévoré I Dans ses lettres, j'en ai une masse, je ne vois jamais un mot d'amour. Si elle l'avait aimé, je lui pardonnerais, je l'aimerais peut-être ; mais ce sont des demandes incessantes d'argent. C'est toujours de l'argent qu'il lui faut, et immédiatement» Sa dernière, en avril 1866, lorsque je partais pour aller soigner mon pauvre fils à Bruxelles, lorsqu'il était sur son lit de douleur et paralysé, et qu'il était dans de si grands embarras d'argent {sic) y elle lui écrit pour une somme qu'il faut qu'il lui envoie de suite. Comme il a dû souffrir à cette demande qu'il ne pouvait satisfaire 1 Tous ces tiraillements ont pu aggraver son mal et pouvaient même en être la cause.
» Je m'interromps pour lire le 3' numéro, qui m'arrive, de la notice. Pour le coup, tout y est exact : c'est vrai, parfaitement vrai, d'un bout à l'autre I Et dans quel beau style ! Comme Charles avait bien choisi son ^maître I Et comme il faisait bien de marcher sur ses traces I
» Quelle longue lettre vous allez recevoir 1 Je suis toute honteuse de m'être laissé aller à vous parler longuement ainsi de mon passé. Soyez indulgent. Je n'ai
CHARLES BÀUDELAIR8
personne ici à qui parler de ce passé si accidenté ; dans ma solitude, je vis de souvenirs, et ces souveuirs, il m'a été bien doux de vous en faire part.
» Revenons à la notice. Qu'allez-vous faire au sujet des erreurs que je vous ai signalées ? Peut-être Théo. Gautier, qui aurait de l'ennui de s'être trompé, doit-il es ignorer. Songez que je suis reconnaissante au dernier point de cette notice, qui est admirable, et que je serais désolée de le désobliger. Je m'en rapporte donc à vous, dans cette circonstance. Faites ce que vous croirez devoir faire pour votre ami, un frère. N'êtesvous pas un peu son frère ? Vous l'êtes du moins dans mon cœur.
» Votre malheureuse vieille mère. »
AU MÊME
Ce jeudi [novembre 1868] (i).
» Mon amî, sî M. Théodore de Banville vous a com« muniqué une lettre que j'ai dû lui écrire en réponse d'une de lui, vous devez me trouver bien versatile. Je lai disais que je ne vous écrivais pas, connaissant votre répugnance pour les correspondances, et que je voulais vous laisser tranquille, et pourtant me voilà 1 Et non seulement je viens à vous, mais, en outre, je réclame une prompte réponse. Ecoutez : après une longue nuit d'insomnie, où j'ai beaucoup pensé aux Fleurs damai,
(1) Celte date approxiinalive nous est fournie par celle de la lettre suivante.
ÀPPEKBIGB aC^
OÙ je les ai scrupuleusement ruminées, je viens vous demander de supprimer la pièce intitulée : Le Reniement de saint Pierre. Comme chrétienne, je ne puis pas, je ne dois pas laisser réimprimer cela. Si mon fils vivait, certes, il n'écrirait pas cela maintenant, ayant eu, depuis quelques années, des sympathies religieuses. Si, de là-haut, il nous voit, s'il assiste à vos eflorts, mes amis, à mon désir de perpétuer sa renommée, il -ne pourra pas être mécontent de cette suppression, puisqu'il savait combien je l'avais blâmé, dans le temps. Je suis trop malheureuse, j'ai devant moi en perspective une trop cruelle vie, pour ne pas chercher à échapper à un remords, et j'en aurais un, nécessairement, si je laissais imprimer cette pièce. Dans mon malheur, il me laut du moins le contentement de moimême.
» Les deux pièces, qui suivent \q Reniement de saint Pierre^ ne sont pas très chrétiennes non plus ; mais je ne sais si je me fais illusion, il me semble, à la rigueur, qu'elles peuvent passer pour une débauche d'imagination, pour les divagations d'un poète exaspéré et malheureux, tandis que le Reniement est carrément impie, c'est une profession de foi. Mon indulgence pour les autres pièces tient peut-être à l'admiration que m'inspirent les Litanies de Satan. C'est une œuvre hors ligne, sous le rapport du talent, de la forme, des vers si harmonieusement cadencés, comme une musique, car on croit chanter en les lisant, peut-être à cause de ce triste refrain, [de] cette complainte lamentable, à tous les trois vers :
0 Salan, prends pitié de ma longue muère 1
370 CHAHLES BAUDELAIRE
» Il y a, au commencement de cette pièce, quelque chose qui me plaît beaucoup :
0 toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante. Engendras l'Espérance, une folle charmante I
» Comme /o//e c/iarma/î/e, appliqué à l'espérance, est heureusement trouvé ! Mais j^ ne veux pas vous tenir plus longtemps sur ce désir que je viens de vous exprimer, auquel j'attache une grande importance. Je vais vous quitter, mais non sans réparer un oubli. Je veux vous demander si vous voulez que je vous envoie la liste de quelques livres, peu nombreux, malheureusement, que Charles avait ici, et qui pourront peut-être vous être agréables si vous ne les avez pas, et que je serai bien aise de mettre à votre disposition. Il y a, entre autres, un Rabelais en neuf volumes...
» Dites franchement. Je vous donne une bonne poignée de main. »
AU MEME
Lundi 28 novembre [1868],
« Vous m*avez écrit une lettre bien dure, puisque j'ytrouve le mot de démission. Cette menace foudroyante aurait été faite sans doute pour m'ébranler, si ces mots magiques : Charles n'est pas là pour se défendre^ n'avaient pas produit instantanément un revirement dans mes idées, et c'est instantanément aussi qu'avec des larmes, j'ai fait, devant son image, le sacrifice de mes scrupules et la promesse que sa pensée resterait
APPENDICB 37'
intacte et serait reproduite telle qu'il l'a exprimée. Et c'est encore sous cette impression solennelle que je viens vous prier de conserver la pièce.
» Sans le moindre petit grain de rancune et avec beaucoup d'affection, au contraire,
» Votre vieille amie et mère. J>
AU MÊME
Ce samedi a 6 [décembre i868] (i).
« Le voilà donc arrivé, ce livre tant désiré, tant attendu et dont j'osais à peine vous parler, dans la crainte de me rendre importune 1 Le voilà, je le tiens, le lis et le relis sans cesse, avec des larmes, comme vous devez bien penser ; mais ces larmes sont douces comme celles que je laissais parfois échapper, quand nous causions ici tous deux de lui. Comme vous étiez patient, ami, pour mes longues redites, comme vous étiez charmant I
» Mais revenons à votre livre que j'aime, que j'admire, et qui va m'être si précieux l 0 mon ami, quelle belle, quelle heureuse idée vous avez eue là, pour la mémoire de votre ami I Comme je vous en sais gré I Comme voilà ma dette de reconnaissance vis-à-vis de vous qui
(i) La date de cette lettre est donnée par celle de la publication du livre d'Asselineau,la Vie de Baudelaire, que le Journal de la librairie annonce comme ayant paru du 19 au 27 décembre 1868 (n** ôa). L'exemplaire réservé à M"" Aupick lui fut sans doute envoyé la veille de la mise en vente.
l'accumule sans cesse! Pourrai-je jamais m*acquiiter>
» Mais il y a une chose dont je suis très préoccupée et que je ne sais comment vous dire. Je crains d'être 1 maladroite et de vous déplaire. Yoilà : je n'entends rien du tout aux affaires de librairie et d'imprimerie ; mais j'ai toujours entendu dire que l'impression d'un livre était une chose très coûteuse. Vous avez donc dû débourser beaucoup pour ce livre, dont je vais tant jouir 1 Car c'est bien moi, sans contredit, à qui il apportera le plus de joie. Je viens donc vous dire que si, par suite de cette impression, vous étiez par hasard dans un moment de gêne, vous me feriez un grand plaisir de me permettre de vous venir en aide, comme je le pourrais. Adressez-vous à moi, comme à votre mère, mon ami.
» Et moi, qui suis dénuée de toute espèce de contentement ici-bas, songez que c'en sera pour moi un bien grand que de vous obliger (i).
» Parlez donc. Si je me suis trompée, n'en parlons plus, et ne m'en voulez pas^ moi qui vous aime tant I ||
» Votre mère et amie. »
« Vous ne m'avez toujours pas dit si je dois écrire à Th. Gautier. Je lui ai écrit beaucoup pendant la publi- ^ cation de ses articles composant sa notice ; mais de-, puis, rierii craignant de l'ennuyer. Je n'y tiens pas mais je ne veux pas qu'il ait à se plaindre de moi, qui suis si touchée de tout ce qu'on fait pour la mémoire de mon enfant. »
(i) Tout porte à croire qu'Asselineau n'accepta pas cette offre : mais M"* Aupick, en témoignage de raffection maternelle qu'elle lui garda jusqu'à sa mort, donna, par testament, à l'ami de son fils, la somme de dix mille franct,
LETTRE DE CH. ASSELI!(EAU A P0ULET-MALASSI9
[6 ou 7 «epten.bre 1867].
« Mon cher ami, j'avais voulu vous écrire dès le lendemain des obsèques. Mais j'étais tellement fatigué, étourdi par les courses, les conversations, et aussi, vous le pensez bien, par l'émotion, que j'ai ajourné jusqu'aujourd'hui.
» Nous aurions voulu, Banville et moi, un patronage illustre et nous avions pensé à Sainte-Beuve. Mais il est lui-même si gravement malade qu'il a fallu y renoncer. Quant à Gautier, il n'y a guère à compter sur lui, dans les cas funèbres. C'était d'ailleurs son jour de feuilleton. La tâche a donc incombé au pauvre Banville, qui, quoique malade et très ému, a fait un discours superbe qui a paru in extenso dans l'Étendard du mercredi 4 septembre, suivi de quelques mots que j'ai ajoutés au nom des amis, Théodore ayant parlé particulièrement du poète. Le numéro précédent da même journal (3 septembre) contenait un entrefilet do Yitu, très convenable et tiès complet. C'est à peu près tout ce qu'il y a eu de bien dans la presse, en y joi-
a^^ CHARLES BAUDELAIRB
gnant une note de vingt lignes de Veuillot, dans VUn vers (mardi 2 septembre, paru lundi soir), où Voh sent, à travers les réserves du catholique militant, un attendrissement réel et une sincère amitié.
» Tout le reste n'est que sottise, du haut en bas. Le Figaro, toujours bien informé, fait mourir notre ami chez le docteur Blanche. L'Avenir national, par l'organe d'un lourdaud nommé Desonnaz, parle à peu près comme le Tems [sic). Le Figaro, si bien informé la veille, a été, le lendemain, plein de dédains. Tous, petits et gros, tiennent à dire au public qu'ils ont beaucoup connu Baudelaire et qu'ils savent pertinemment qu'il était fou. M. Pierre Véron, du Charivari, en donne même pour preuve qu'il a reçu les sacrements. Mais il paraît que la pomme est à un certain M. Vallès, de la Situation. Je n'ai pas lu l'article, mais je sais, par Monselet et par Wallon, qu'il est ignoble.
)) Vous comprenez qu'il n'y aurait que duperie et danger à polémiquer avec tout ce monde-là. Il faut laisser s'abattre et crever cette nuée de sauterelles ou de crapauds. Sainte-Beuve m'a paru disposé à faire dans quelque tems {sic) une étude sur Baudelaire. Il s'y est même engagé dans une lettre à M™" Aupick, excellente de ton et de sentiment. J'en ai pris copie, pour la publier, s'il en est besoin (i). Quant à moi, je prendrai certainement mon tour ; mais pas avant un an, de peur d'avoir l'air de me mêler à ce chœur ri-
(i) Voir cette lettre dans la Correspondance de Sainit' Beuve^ t. II, p. 209 210.
dîcuîe ou de perdre ma sérénité en y pensant. La Bévue libérale, qui s'imprime à Bnixelles, doit publier mardi un article de Duranty, qui, je l'espère, sera au moins révérencieux. Il y a dans le dernier numéro du Paris-Magazine quelques mots d'Ulbach, sans justesse, mais décents. Enfin le Monde illustré d'aujourd'hui a donné le portrait avec la notice de Vapereau. J'attends lundi pour savoir si Gautier, Janin, Saint- Victor, etc. feront leur devoir.
)) Baudelaire aura eu pour ses funérailles le même guignon qu'Alfred de Musset et Henri Heine. Nous avons eu contre nous la saison d'abord, qui absentait beaucoup de personnes de Paris, et le jour qui nous a obligés à distribuer les billets dans la journée du dimanche, de sorte que nombre de gens ne les ont eus que le lendemain, en revenant de la campagne. H y avait environ cent personnes à l'église et moins au cimetière. La chaleur a empêché beaucoup de gens de suivre jusqu'au bout. Un coup de tonnerre, qui a ISclaté comme on entrait au cimetière, a failli faire jauver le reste. La Société des gens de lettres a fait déaut, quoique j'eusse écrit, dès le samedi, à Paul Féval, )résident, pour lui dire que je comptais sur lui et sur on comité (i). Personne non plus du ministère, ni )oucet, ni Dumesnil. Les discours ont été lus devant
(i) Cliampfleury écrit vers la môme époque à •ouletMalassis :
« Heureusement Baudelaire ne fait plus partie de la ociété. Le Féval en question eût élé consulter Vapereau our prononcer un discours sur la tombe d'un poète dont
Il n'a jamais lu une ligne. » (Lettre inédile).
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soixante personnes. La lecture sV-Pt ressentie de ce dosa ppointement. Théodore était très ému, moi encore plus et en colère. Nous nous sommes précipités en gens pressés de finir. J'ai remarqué comme présents : îloussaye et son fds, Nadar, Ghampfleury, Monselet, Wallon, Vitu, Manct, Alfred Stcvens, Braquemond, Pantin, Pothey, Verlaine, Galmann Lévy, Alph. Lemerre, éditeur, Ducessois, imprimeur, Silvestre, Veuillot, etc. (i)
)) Quant aux œuvres, il n'en est pas encore question. Michel Lcvy est à Bordeaux pour tout ce mois. J'ai communiqué votre lettre à M. Ancelle. Il y sera fait droit.
» M"" Aupick est très bien. Elle parle beaucoup do vous. Elle est tout étourdie et ravie des - témoignages qui lui arrivent de tous Mes côtés. La pauvre dame nous est arrivée encore imbue de préjugés que lui i avaient donnés contre son fils un tas d'officiers d'artillerie, amis de son mari, parmi lesquels elle vivait à | Honfleur. Mais son séjour à Paris l'a tout à fait ' changée et tournée. Elle en est actuellement à la période d'admiration et d'enthousiasme absolus. La i lettre de Sainte-Beuve l'a enlevée. J'ai eu soin d'écrire < à Y. Hugo pour tacher d'en obtenir une. Malheureusement j'apprends par les journaux qu'il esl à Ge- » nève.
w La fin de votre lettre, mon ami, est mélanco-
(i) Plusieurs hommes de lettres, dont notamment Philarète Chasles et Emile Desciiamps, MM. Ernest Pra- . rond et François Coppée, s'étaient excusés auprès d'Asso- 'iiieau, par des leLlitt* aUttcLueuscs et émues.
lique; j© ne suis guère plus gaî. Je trouve, comme vous, que notre petit monde se dépeuple. C'est irritanl de voir cette génération, ce groupe, vous m'entendez, toujours frappé par la mort, par la maladie, ou arrêté par des obstacles imprévus, détourné, découragé. Cela est triste quand on pense à tout ce qu'il y avait, de ce côté-ld, de talent, d'esprit et de bonne volonté.
» J'ai beaucoup vécu par l'amitié, vous le savez ;^ encore deux coups comme cela, et je ne sais plus vraiment ce cpie je deviendrais, car je sens que ce n'est que par mes amis que je trouve encore le courage de travailler, si peu que ce soit, et de croire à quelque chose. Je suis d'ailleurs dans un état de crise. Ma vie, que je croyais avoir très sagement arrangée, se dérange et je ne sais pas trop comment je vais faire. J'ai été, cet été, au moment de demander une place de bibliothécaire en province. Il se peut que, pendant cet lii\er, je m'en occupe sérieusement ; car, pour tout dire, je suis dégoûté de Paris, je m'y ennuie, je n'y trouve plus personne à qui parler, et peut-être mieux vaut la solitude dans le désert que dans la foule.
» Allons, mon bon ami, au revoir. Si, parmi les journaux que je vous ai notés, il en est que vous ne puissiez pas trouver à Bruxelles, mandez-le-moi, je vous les enverrai.
» Votre Gh. AsstLiiNEAU. 9