‹ BaudelaireChapitre 6 sur 27 · PAR SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

PAR SAINTE-BEUVE

Tout était pris dans le domaine de la poés'e.

Lamartine avait pris les deux, Victor Hugo avait pris la terre et plus que la terre. Laprade avait pris les Jorêls. Musset avait pris la passion et l'orgie éblouissante. D'autres avaient pris le foyer, la vie rurale, tic,

Théophile Gautier avait pris l'Espa^jne et ses hautcH couleurs. Que restait-il?

930 CHARLES BA.UDELAIUB

Ce que Baudelaire a pris.

Il y a été comme forcé.

Loin de moi de diminuer rien à la gloire d'un illustre poète,

D'un poète national, cher à tous,

Que l'empereur a jugé digne de publiques funérailles, etc.

Loin de moi de vouloir rien ôter au respect et à l'amour qui environnent sa mémoire. Mais, malgré moi, une réflexion se présente, elle s'impose. — Je me souviens, certains refrains chantent en moi ; si je les disais, ils auraient mille échos, et parmi ces refrains, il en est qui pourraient être dénoncés comme cent J ois plus dangereux que ce que vous produisez. Mais non, ils ne sont pas dangereux. — Il y a une certaine gaieté qui ôte et dissipe le danger.

Un autre nom se présente à ma mémoire, le nom d'un poète bien phi s jeune, non moins grand poète, enlevé tout récemment. Loin de moi, pour lui comme pour l'autre, de vouloir rien ôter à sa renommée, au regret légitime que sa perle inspire. Alfred de Musset est un poète souverainement regrettable... Et pourtant, j'ouvre ses œuvres, je récite ses vers que plusieurs générations ont sus par cœur, et j'y trouve... ce que je n'oserais me permettre de lire ici, devant vous... Et cependant ces vers, ils ont couru ; on les a laissés faire leur chemin parmi la jeunesse, on les a pardonnes à l'auteur, — que dis-je ? ils ont servi, avec les aiUre.n vers, à le porter à l'Académie.

N'â/ons pas deux poids et deux m sures, etc.

APPENDICE a3l

N)tes et documents pour mon avocat (i).

Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.

Donc, je n'ai pas à me louer de cette singulière indulgence qui n'incrimine que treize morceaux sur cent. Cette indulgence m'est très funeste; c'est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre, que je disais à M. le juge d'instruction :

(( Mon unique tort a été de compter sur l'intelligence universelle et de ne pas faire de préface, où j'aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la morale. » (Voir, à propos de la morale dans les œuvres d'art, les remarquables lettres d'Honoré de Balzac à M. Hippolyte Gastille» dans le journal la Semaine).

Le volume est, relativement à l'abaissement général

(i) Ces précieuses pages ont fait partie d'un dossier qui, selon une note autographe de Baudelaire, se composait des pièces suivantes : Lettres. — Notes et documents pour mon avocat Plan de plaidoierie f peut-être les PetiU moyens de défense tels que je les conçois, de Sainte-Beuve). »— Pièces incriminées. — Sommaire de mon interrogatoire et ma justification devant le juge d'instruction. (Cette dernière pièce, si importante, a disparu.) Ces Notes et Documents nous ont été très obligeamment communiqués par un bibliophile des plus distingués, M. Parran^ ingénieur en chef des mines.

.0% chj^aik» nAuriKLAins

des prix en librairie, d'un prix élevé. C'est déjà ui garantie importante. Je ne m'adresse donc pas à U foule.

11 y a prescription pour deux des morceaux incriminés : Lesbos et le Reniement de saint Pierre, parus depuis longtemps et non poursuivis (i).

Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait de me reconnaître quelques torts, qu'il y a une tortc de prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comme le mien, l'horreur du mal. Depuis près de trente ans, la littérature est d'une liberté qu'on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ?

Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir.

Mais il y a la morale des arts. Celle-ci est tout autre, et, depuis le commencement du monde, les arts; l'ont bien prouvé.

Il y a aussi plusieurs sortes de libertés. Il y a la liberté pour le génie et il y a une liberté très restreinte pour les polissons.

M. Charles Baudelaire n'aurait-il pas le droit d'ar-j guer des licences permises de Déranger (œuvres corn-

(i) Lesbos avait, en effet, paru dans les Poètes deV amour ^ antliologie publiée par Julien Lemer (Paris, Gai-nier, \'6'ôo ^ ei \<i Reniement de saint Pierre dans la Revue dé, Paris (oclohre i85a).

APPINBICI 933

plètes autorisées) ? Tel sujet reproché à M. Gh. Baudelaire a été traité par Béranger ; lequel préiérez-vous : le poète triste ou le poète gai et effronté, l'horreur dans le mal ou la folàtrerie, le remords ou l'impudence ? (h ne serait peut-être pas sain d'user, contre mesure, de cet argument.)

Je répète qu'un livre doit être jugé dans son ensemble. A un blasphème j'opposerai des élancements vers le ciel, à une obscénité des fleurs platoniques.

Depuis le commencement de la poésie, tous les vo— lûmes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter Y agitation de t esprit dans le mal.

M. le ministre de l'intérieur, furieux d'avoir lu un éloge flatteur de mon livre dans le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se rej >duisît pas. .

jM. d'Aurevilly (un écrivain absolument catholiqae, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur les Fleurs du malt et il lui a été répondu qu'une consigne récente défendait de parler de M. Ch. Baudelaire dans le Pays.

Or, il y a quelques jours, j'exprimais à M. le juge d'instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la 1 orne volonté des personnes qui trouveraient ; quelque chose do louable dans mon livre. Et M. le juge (Charles Camusat Busserollcs) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement le droit de vous défendre i dané tous les journaux, sans exception

a34 CUARLES BAUDELAIRS

MM. les directeurs de la Revue Jrançaise n'ont pas osé publier l'article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au ministère de Tintérieur (I), et il leur a été répondu qu'il y aurait pour eux danger à publier cet article.

Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense.

Le nouveau régime napoléonien, après les îllustrations de la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres et des arts.

Qu'est-ce que c'est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins qu'à créer des conspirateurs, même dans l'ordre si tranquille des rè^i veurs ?

Cette morale-là irait jusqu'à dire : Désormais on wb

FERA QUE DES LIVRES CONSOLANTS ET SERVANT A DÉMON- TRER QUE l'homme est NK BON ET QUE TOUS LES HOMMES

SONT HEUREUX. Abominable hypocrisie.

(Voir le résumé de mon interrogatoire et la liste des morceaux incriminés.)

fv

CHEZ FEU MON MAITRE (l)

Huit à dîi TTiOi*! avant de s'exiler en Hollande, le poète Pieire -Charles, enlevé si prématurément aux belics-l;l:r3«, que très peu de ses contemporains ont aim^lcs et pratiquées comme lui, m'adressa la lettre que voici :

w Cher enfant,

» Il serait bon que nous revissions ensemble vos Anidunt Eternelles y que vous avez bien voulu me dédier et dont une épreuve ma été communiquée hier soir par l'imprimeur de la Revue Gauloise : une demidouzaine de termes impropres et quelques locutions singulières, plus romanes que françaises, et qui me semblent trop hétérodoxes, déparent, à mon avis, votre

(l) Ces pages, que M"' Judith Cladel a bien voulu mous autoriser à reproduire, ont paru d'abord dans le *MusÉE DES Deux Mondes, i*' septembre 1876. Elles ont

été reprises plus tard amendées et considérablement augimentéc's par l auteur clans une nouvelle. Dua; (Bonshommes,

1879, G. Charpentier.) V, cet ouvrage.

a36 cHAmLfii baudelairb

curieux travail : Accourez vite chez moi, rue Flamande, hôtel d'Artevelde, où je vous attendrai toute cette après-midi. ]» P.-C. » ^

Ajuster et raboter des lignes avec le docte et puissant rhéteur à qui Ton doit les Roses noires et les Ciels factices f lut et reste ma meilleure fortune littéraire. On m'accordait assez généralement alors, dans le milieu purement artistique où j'étais connu, quelques petits mérites; on y disait de moi que je soignais beaucoup ma forme et que je ne manquais point d'une certaine originalité. S'il est vrai que je sache aujourd'hui me servir quelque peu de mon oulil, l'honneur en est tout entier, je l'atteste, à ce sévère Mentor qui m'apprit à « tailler mes plumes » et m'enseigna la manière de « manger des lexiques ». Heureux et fort heureux serais-je si jamais je digère ceux-ci, gouverne celles-là, aussi bien que ce vénéré doctrinaire, lequel, écrivain hors pair et profond observateur, connaissait les hommes non moins que les mots. A La Haye, un jour (pressentait-il, ce jour-là, sa fin prochaine et les insolentes inepties que lui décochèrent après sa mort les plumitifs de la chronique parisienne?), il écrivit, dans l'un de ses derniers et magnifiques poèmes en prose qui dureront autant que les bronzes et les marbres des grands statuaires, cette phrase étrange et prophétique, que les lecteurs habituels ont remarquée et ses amis retenue :

« Il n'est nul moyen ici-bas d'empêcher les bètes immorales de se glisser dans les cimetières et d'y pister sur le& tombes, s

APPENDICE a37

Les acharnes détracteurs dcincurent marqués ou front de cette amère parole, plus brûlante qu'un fer rouge. Ils ont eu beau faire, ils ont eu beau dire, on rend enfin justice à celui que, si longtemps, ils abreuvèrent de dégoût. Ses œuvres, on les lit ! On prône ses vers, on exalte sa prose, et ce n'est pas tout encore, on s'occupe de ce que fut sa personne. « Il était (in causeur, il avait des manies, son âmô était indulgente et son cœur loyal ! où vivait-il et comment vivait-il ? » On veut être édifié sur ses moindres gestes et sur toutes ses aptitudes. Il dessinait très correctement, il avait une écriture archaïque fort bizarre, il hantait les musées et les bibliothèques ; bref, il fut un être à part. Et la presse donne le fac-similé de quelques-uns de ses croquis à l'encre de Chine et reproduit ses manuscrits autographes. 11 est question de sa chambre à coucher et de son cabinet de travail autant que de sa griffe ; on affirme, en outre, qu'il était toujours vêtu de noir, et l'on parle même de la coupe extraordinaire de ses culottes ; il est enfin devenu grand homme ; on le tient désormais pour tel, et chacun le glorifie à bouche et plume que veux-tu... n'est il pas m !

A l'époque déjà reculée où nous nous fréquentions îssidûment, il vivait à peu près ignoré de la foule, oiais franchement admiré de ses disciples et de ses îmules. On aimait les chai ^ ^ captieux de sa parole it l'on recherchait avec empre^jsement sa société Touours très poli, très hautain et très onctueux à la fois, 1 y avait en lui du moine, du soldat et du mondain, lussi sied-il d'attribuer à ces aspects multiples les por» raits si divers qu'on a faits de lui. Pour moi, je le vois

a38 CHARLES Baudelaire

encore tel qu'il m'apparut et que je le divulgue. Ou-j vert à ceux qu'il croyait bons et sensibles, mais h rouchc à ceux qu'il jugeait autrement, il évitait h gens frivoles et ne s'accointait jamais au premie^ venu. Si les familiarités indiscrètes ou déplacées d( beaux esprits le navraient et lui suggéraient souvent ui brusque parti, les tutoiements incongrus des fâcheu: jadis coudoyés sûr les bancs du collège et retrouvés par hasard en plein Paris, le jetaient en des transports de fureur.

Elégant, un peu maniéré, circonspect, timide ei frondeur à l'unisson, il avait des amis, mais point de camarades, et les sots l'eussent fait fuir au bout du monde en l'entretenant à brûle-pourpoint de ses propres œuvres et de celles de ses contemporains. Son I étonnante réserve, à cet égard, provenait du profond i dédain qu'il nourrissait pour ces hâbleurs toujours prêts à trancher sur tout, avec lesquels il tenait, d'ailleurs, à n'avoir rien de commun. Evidemment, il devait paraître excentrique à ses pairs, je veux dire aux personnes de sa profession, car il avait au plus haut degré le respect de soi-même et partant le respect d'autrui. Beaucoup Je lettrés d'alors et la plupart des folliculaires le haïssaient d'abord, à cause de cela; puis, avouons-le, parce qu'il s'ingéniait à les « faire poser ». Enclin à je ne sais quel ordre de plaisanteries noires^ il attendait d'être ému pour étaler une fausse ' impassibilité. J'en appelle à ses intimes ! Etait-il jamais plus lugubre que lorsqu'il voulait paraître jovial ? Il avait alors la parole troublante et sa vis comica vous donnait le frisson. Etait-il en verve ? Ah 1 de deux

APPENDICE aSg

choses l'une en ce cas : ou bien il vous racontait, entre deux éclats de rire aussi déchirants que des sanglots, sous prétexte de vous désopiler la rate, on ne sait quelles histoires d'outre-tombe prodigieuses qui vous glaçaient le sang dans les veines, et dont il s'épouvantait affreusement lui-même, ou bien il se moquait impitoyablement, mais très adroitement, des auditeurs pendart une heure ou plus, en s'appliquant à leur démontrer en termes techniques et de haute école la quadrature du cercle, la perversité des comètes, l'attirance des gouffres, le mouvement perpétuel, la transmutation les métaux, l'infaillibilité du pape, la bonté du démon, la férocité de Dieu, que sais-je encore I Hé, je le vois et je l'entends. « Amusons-nous un peu l » S'il /ous abordait en vous disant cela, vous pouviez être ;ûr que ses confidences ne tarderaient point à prendre me tournure sinistre et que bientôt vous en auriez la îhair de poule. « Avez-vous songé parfois à l'influence atale de la cuisine sur le génie de l'homme ? Etes-vous ;uffisamment éclairé sur la conformation physique probable des saints ? » Si la conversation s'engageait ainsi, ^ous étiez perdu I Mille phrases harmonieuses et pompeuses, mais abstruses, sinon incompréhensibles, à traders lesquelles un intarissable et banal bavardage sur ;outes sortes de recettes culinaires et pharmaceutiques 'elatives à la préparation du poulet au hatchich, du calard au safran ou du gigot à l'opium, passait et repassait sans cesse, s'associant on ne sait comme aux 2[rands mots de métempsycose et de kabbale, de transsubstantiation et d'anthropomorphisme, allaient vous Dercer jusqu'à parfait sommeil, et le periide orateur.

a40 CUARLBS BAUDELAIRE

— c'était là sa joie et son triomphe I — vous abandonnait alors dormant debout. A ce jeu baroque et piquant auquel il excellait, tous ses amis avaient été attrapés plus ou moins. On tâchait bien de lui rendre la pareille, mais avisé comme une femme, il se tenait toujours sur ses gardes, et c'est encore lui qui conduisait les autres où les autres auraient voulu le conduire. Irascibles, quelques-uns d'entre nous se cabraient, il est vrai, car ses malices cruelles allaient parlois un peu loin ; mais personne ne se permit jamais de lui dire son fait. On pensait avec juste raison qu'il valait mieux se contraindre que de s'exposer, en éclatant, à perdre les bonnes grâces d'un esprit si paradoxal, mais si distingué. Le coupable, d'ailleurs, se connaissant à merveille, éprouvait vite des remords et venait spontai.ôment à résipiscence. Exemple 1 Une fois qu'il se délectait à poignarder mes premières idoles, il se qualiOa tout à coup d'une épithète qu'il employait assez fréquemment dans ses écrits et qu'en y rélléchissant bien, je trouve on ne peut plus juste aujourd'hui, tant elle définit le mordant original dont elle émane : c Oh I moi, me dit-il avec beaucoup de gravité, je suis un douloureux pince-sans-rire, et quand ma langue écorche autrui, le cœur me saigne ! » Espiègle, mais non méchant, tel était, en effet, ce grand artiste, non moins extraordinaire que les personnages créés par son ami d'élection et frère en poésie, Edgard Poe. (sic) Tôt ou tard, je dirai de l'homme tout ce que j'en pense au point de vue du caractère ; il s'agit plus spécialement aujourd'hui du styliste et de ses errements.

Or, dès la réception de sa lettre paternelle transcrite

ci-dessus, je me jetai dans le premier fiacre vide rencontré, rôdant aux abords de la Rotonde du Temple encore debout et tout près de laquelle je résidais en ce temps là. Dix ou quinze minutes après, rendu rue Flamande, j'avais gravi l'escalier en colimaçon d'une de ces vieilles bâtisses à ventre bombé, comme on en érigeait jadis sous le règne de j'ignore quel bon roi (bon est ici par euphémisme), et je heurtais à l'huis d'une vaste chambre, sise au troisième étage, oii je devais être impatiemment attendu...

Le magicien es lettres, en effet, était chez lui, travaillant, selon son habitude, en manches de chemise, tout comme un manouvrier en" pleins champs ou sur la voie publique. Une molle cravate de soie couleur de pourpre, à raies noires, négligemment nouée, flottait autour du cou robuste et bien attaché dont ce délicat était si fier ! Rasé de près et luisant comme un sou neuf, il s'abandonnait dans son vaste déshabillé de toile aussi blanc que neige, d'une coupe très ancienne. A ma vue, il secoua, tout souriant, ses longs cheveux gris, un peu crêpelés, qui lui donnaient on ne sait quel air sacerdotal, et ses beaux grands yeux intelligents, « profonds et noirs comme la nuit », se fixèrent sur moi ; puis, sans mot dire, il repoussa loin de lui la page criblée de ratures sur laquelle il s'exerçait depuis plusieurs jours peut-être, et réunit religieusement une quantité de feuilles imprimées éparses sur sa table de travail ; ensuite, il me désigna de l'œil un grand 'fauteuil empire, ayant la forme d'une chaise curule, en tous points semblable à celui sur lequel il était assis lui-même, et considéra voluptueusement ses mains do

a^3 CHARLES bAUDELAIRB

patricien et ses ongles roses aussi fins et non moins acérés que ceux d'une infante ; il avait ses manies que je savais respecter ; aussi ne desserrai-je point les dents avant qu'il fût redescendu sur terre et qu'il m'eût fait entendre son cri sacramentel :

a Au devoir ! allons, au devoir l »

Enfin, il ora. La parole prévue fut prononcée et nous nous mîmes à l'œuvre incontinent. Tout beau l Dès la première ligne, que dis-je, à la première ligne, au premier mot, il fallut en découdre! Etait-il bien exact, ce mot ? Et rendait-il rigoureusement la nuance voulue ? Attention I Ne pas confondre agréable avec aimable, accort avec charmant, avenant avec gentil, séduisant avec provocant, gracieux avec amène, holà ! ces divers termes ne sont pas synonymes ; ils ont, chacun d'eux, une acception toy te particulière; ils disent plus ou moins dans le même ordre d'idées, et non pas identiquement la même chose ! Il ne faut jamais, au grand jamais, employer l'un pour l'autre. En pratiquant ainsi, l'on en arriverait infailliblement au pur charabia, Les grilîonniers politiques, et surtout les tribuns de même nature, ont seuls le droit, enseignait Pierre-Charles, d'employer admonition pour conseil, objurgation pour reproche, époque pour siècle, contemporain pour moderne, etc., etc. Tout est permis aux orateurs profanes ou sacrés qui sont, sinon tous, du moins la plupart, de très piètres virtuoses ; mais nous, ouvriers littéraires, purement littéraires, nous devons être précis, nous devons toujours trouver l'expression absolue, ou bien renoncera tenir la plume et finir gâcheurs. Et tandis qu'il dissertait à voix haute

et lente, le sévère correcteur soulignait au crayon rouge au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, manquaient de force ou d'exactitude, et ne s'adaptaient point à ridée ainsi que les gants à la peaa. Cherchons, cherchons ! Si le terme n'existe point, on l'inventera ; mais voyons d'abord s'il existe ! Et les dictionnaires de*" notre idiome, empoignés, étaient aussitôt compulsés, teuilletés, sondés avec rage, avec amour. On taisait souvent bonne chasse, mais quelquefois aussi Ton revenait bredouille. Alors intervenaient les lexiques étrangers. On interrogeait le Français-Latin et puis le Latin-Français. Un pourchas sans merci I Néant dans les anciens ? aux modernes ! Et le tenace étymolégiste, à qui la plupart des langues vivantes étaient aussi familières que la plupart des langues mortes, s'enlbnçant dans les vocabulaires anglais, allemand, italien, espagnol, poursuivait pour lui comme pour moi l'expression rebelle, insaisissable et qu'il finissait {toujours par créer, si elle ne se trouvait point dans I notre langue. « Ln néologisme ne fait peur qu'aux académiciens, qui, Sainte-Beuve et Victor Hugo exceptés, jargonnent tous plus ou moins. » En devisant ainsi, l'indomptable praticien s'acharnait à l'ourage, et bientôt je le voyais suer à grosses gouttes et ;eindre, et faire ahan I comme un forgeron en butte ux feux ardents de sa forge et martelant sans reidche ur son enclume le fer rougi qui résiste et qu'il ne peut Itordre à son gré...

[] Cette après-midi-là, je m'en souviens comme d'hier, ^n mot entre tous, je ne sais plus lequel, longtemps

bous arrêta. De guerre lasse, surexcités aupoin. d'avoir

^44 «RARLES KASBELAIKS

perdu momentanément la notion saine des règles grammaticaie et philologique, à bout d'expédients, nous Ycrsâmcs subitement dans l'extravagance, moi d'abord et mon maître ensuite. Un barbarisme monstrueux fut inventé. La belle trouvaille I II nous sembla que nous avions découvert le Pérou. Quelle extase profonde et quelle allégresse I Heureux et triomphants, nous nous regardions en silence. Illuminés étaient nos yeux et nos traits rayonnants. On eût dit à nous voir que, nouveaux Jasons, nous venions de conquérir la Toison d'Or ! Oui, mais au comble de l'orgueil, l'homme est toujours précipité. Tout à coup, le poète, désabusé, partit d'un grand éclat de rire et s'écria ; « Nous somme idiots, simplement idiots I » Il avait raison et j'en convins. Hardi I les gros dictionnaires furent bouleversés à nouveau. Rien, rien. A nous, Noël et Chapsal ; à nous les vieux glossaires ; à nous les décrélales de l'Institut; à nous Burnouf et tutti quanti.' Vive l'idiotisme I en avant tropes et métonymies 1 A nous le néo-latin et le néo-grec ! Courage, avançons, allons encore, allons toujours ! Hélas ! hélas ! stérile fut ce beau travail-là. J'en étais harassé 1 Dévot à ses saints, le scoliasle ne savait plus auquel se vouer et me regardaitde travers... Soudain, il se frappa le front. Archiinède avait bien trouvé, lui ! Sur le plus haut rayon d'une bibliothèque bâillait un elfroyable in-folio. S'en saisir, y puiser, en un clin d'œil mon vaillant précepteur fit tout cela. Dans ses mains, le tome ^,norme voltigeait comme un fétu. Quel était ce livre? Avec un« agitation bizarre j'y jetai les yeux à mon tour. 0 terreur! InvincibU effroi ! de l'hébreu I Pierre-ChaïUs

▲FFBNDICI 94B

y lisait de gauche à droite les caractères cunéiformes et tandis qu'il syllabait, effaré ses prunelles noires étincelantes envoyaient de toutes parts, autour de lui, des éclairs terribles. « Assez 1 criai-je en lui demandant grâce, assez 1 » a Animal ! lâche I tu ne veux donc pas devenir artiste ? » Il était superbe d'attitude et de physionomie ! Emu, mais nullement fâché de ces âpres paroles, qui me prouvaient combien grande était l'amitié qu'il avait pour moi, je lui tendis cordialement la main. Il se ravisa sur-le-champ et fut le premier à rire de sa saillie qu'il me pria de lui pardonner. « Reprenons haleine, ajouta-t-il, et puis à la rescousse I II faut, coûte que coûte, dénicher le merle blanc I » Opiniâtres, nous nous remîmes encore à l'étude ; mais bientôt épuisés de tant d'efforts infructueux, nous dûmes, cette fois, abandonner le combat. Il fut entre nous décidé que l'expression réfractaire à nos vœux et victorieuse de notre obstination serait laissée en blanc et qu'on remplirait le vide à l'imprimerie, avant la mise en pages. On avait toute la soirée et toute la nuit pour enfanter, et l'enfantement aurait lieu, fallût-il pour cela se servir du forceps. « Ainsi soit-il ! » murnurai-je ; et nous causâmes de politique en fumant jbs cigares.

Si jadis, en 48, ce curieux « enfant du siècle » et do paris avait professé hautement sa foi républicaine et «iffé le bonnet phrygien, il s'était, malheureusement, .epuis lors, désintéressé de la démocratie, et vivait à et égard dans une trop profonde indifférence, qu'il Iji'autorisait à blâmer tout en se moquant de ce qu'il Ippelait mes rouges lubies I « Allez I plus tard, vous

a46 CHARLES BAUD£LAIUB

abjurerez Marianne, vous aussi I » Non seulement ce pronostic ne s'est point vérifié, mais encore j alTitme qu'il ne se réalisera point. En matière religieuse, l'homme se disait catholique ultramont^in. Pur dandysme 1 II ne croyait, au fond, ni à Dieu ni à diable, bien qu'il feignît de craindre et de révérer Satan, « ce rusé doyen 1 n Ne pouvant guère nous entendre sur ces mystagogies, j'avais toujours soin de ramener la conversation sur l'esthétique, et c'est alors que je buvais vraiment du lait à l'entendre arguer. Ordinairement très sobre, avec ses intimes, de ces harangues dont il aimait à éblouir le « valgam pecus », quand il consentait à poser pour la galerie, ce nerveux et correct orateur, encore agité de la fièvre du travail, eut envie, ce jour-là, de phraser pour moi seul, et, dérogeant à ses habitudes, il improvisa. Quelle verve et quel feu 1 Loin de me décocher un de ces discours bizarres et froids, savamment alambiqués, dont, en d'autres circonstances ainsi qu'en d'autres lieux, il n'eût pas manqué de stupéfier l'aimable bourgeois, il s'exprima chaudement, à bâtons rompus, impétueux et naïf comme un cœur de vingt ans. Avec quel enthousiasme il me dépeignit toutes ses passions artistiques et mit devant moi « son âme à nu ». Selon lui, notre langue était la reine des langues, et les lettres le premier des arts. Elle les avait tous engendrés et conçus, la littérature ; aussi les dominait-elles tous. Ils devaient donc s'incliner devant elle et lui rendre grâces avec humilité. N'était-elle pas pleine de rythmes, et de rythmes plus merveilleux et plus nombreux que ceux alîeisnts à la musique; et, comme cette dernière,

n'avaitrclle pas, elle aussi, ses rondes, ses blanches, ses noires, ses croches, ses doubles et ses triples croches, ses andanle, ses rugissements et ses soupirs ! On avait beau dire et beau faire, un vers cornélien serait toujours pi 1 s sculptural qu'une statue, et la ciselure des mots remporterait éternellement sur la ciselure des métaux ou des marbres, et les peintres ne tireraient Ja liais de 1 ars palettes que des couleurs bien ternes à jlé de cel 3 que le poète, lui, peut extraire de son ëcritoire. I xaminez : ce mot n'est-il pas d'un ardent vermillon, t l'azur est-il aussi pur, aussi bleu que celui là! Regardez : celui-ci n'a-t-il pas le doux éclat des étoiles aurorales et celui-là la pâleur livide de la [une? Et ces autres, où s'allument des scintillations égales à celles des crinières inextricables des comètes ? Et ces autres encore!... On y découvre les arborespences sp I en Jides et prodigieuses du soleil ! Les aveugles, keuls, sont dans l'impossibilité de distinguer cela. id Voyez, voyez donc ! » Et le puissant psalmiste, en Toie à je ne sais- quel accès lyrique, avait des gestes ompeux et des regards on ne peut plus extraordiires. Evidemment, ce qu'il disait, il le sentait, il le oyait au delà, je ne sais où. Tout à coup, sa parole, éclatante et précipitée, devint plus lente et plus grave : 1 révéla la valeur morale des mots. Sérieusement, à on avis, il y en avait de charitables, il y en avait de ineux ; il en connaissait de lâches, de superbes, de j'Ort ingénieux et de fort perfides ; il y en avait de aetils, il y en avait de médiocres, il y en avait de ands ! « Ah 1 vous riez ! Eh bien, riez à votre aise; nais écoutez-moi, je le veux ! 11 en est des mots, vous

a4i a«A.!lLBt BAVft&LAlRB

dis-je, comme des hommes I On en trouve qiiî sont royalist ' et d'autres qui sont républicains ; on en rencontre iivins et l'on en découvre de diaboliques ; il y en a v^ui sont bêtes et d'autres qui sont intelligents ; enfin il en est qui ne sont rien, pas même bâtards I Allez, allez, on a beau les écrire tous à l'encre noire sur du papier blanc, certains n'en paraissent pas moins radieux comme le jour, ou sombres comme les ténèbres ; immaculés comme le lys ou rouges comme le sang l » — Et le vatès, en délire, s'extasiait... a Avec de patientes conjonctions de mots, s*écria-t-il, on arrive à tout : au subtil, au gracieux, au profond, au sublime ! Artiste, de la terreur ? — En voilà ! — De la lumière ? — En voici I — Rapsode, fais-moi rire ou fais-moi pleurer? Trouvère, charme-moi, ranimemoi?... La lyre obéit, et les cœurs attentifs sont par elle enivrés ou meurtris. Oui, les lettres sont le premier des arts I En faisant de la littérature, on fait à la fois de la peinture, de la sculpture, de la musique, et je ne sais quoi de plus auguste encore ! Le poète crée, il usurpe sur Dieu! C'est ainsi... L'écrivain, vous disje, est l'homme par excellence, le grand ouvrier ! En écrivant, il dessine, il peint, il grave,il burine, il nivelle, il émaille, il sculpte, il pense, il chante, il rêve, il ' spécule, il aime, il hait, il fait toutes ces choses en n'en | faisant qu'une . seule ; il accomplit ces diverses fonctions en exerçant la sienne, qui les contient toutes 1 • Il est Pan, il est tout 1 II est enfin, parmi les artistes, ij le Roi ; de même que parmi les hommes et les mots, : le Verbe est Dieu I . . . »

C«ll6 noble et transcendantale dissertation avait prii

fia depairi déjà longtemps que j'entendais encore yibrtr 1 mon oreille la parole métallique e* souveraine de Pierre-Charles. S'il s'est, hélas I à jamais tu, moi, je l'entends et l'entendrai toujours, ce subtil grammairien, cet impeccable polisseur de phrases, ce guide insigne, ce suprême rhéteur dont je m'honore d'être l'élève et qui fut mon ami !

LÉoif Glàdel (i)

(l) Cet article par endroits, dans son début surtout. n*a peut-être pas été sans étonner le lecteur, qui y a appris que Baudelaire signait Pfcrre-C/iar/^«, qu'il était l'auteur des Rotes noires et des Ciels factices, qu'il avait séjourné à la Haye, etc. Il est à peine besoin de remarquer que Cladel ici, sans doute pour se ménager plus de liberté " envers son modèle, peut-être pour piquer la curiosité du lecteur, procède par allusions. On doit donc traduira « Roses noires » par Fleurs du mal, « Ciels factices » ptr Paradis artificiels, « La Haye » par Bruxelles, etc.

Quant à la citation du bas de la p. 286, elle est empruntée, autant que nous nous souvenions du moins, non à un poème en prose, mais à la préface des Histoires Extraordiiiairci. Encore ie texte n'en est-il pas tout à fait exact.

Je n'oublierai jamais ce soir mémorable. Les journaux bruxellois avaient annoncé une conlérence de Baudelaire, sans commentaires. Le fait d'un grand poète, d'un des esprits absolus de ce temps, ^promulguant sa foi littéraire publiquement, semblait alors négligeable. Il faut se rappeler l'indifférence totale du Bruxelles d'alors pour la littérature : un petit nombre de lettrés seulement connaissaient l'auteur des Fleurs du Mal : on vivait dans un air saturnien où se plombait l'Idée.

Le Cercle littéraire et artistique occupait encore le palais gothique qui fait face à l'Hôtel de Ville. Cette fruste et historique architecture, rajeunie depuis comme un joyau de prix, redevenue le dessin d'une châsse exquisement orfévrie, abritait alors des commerces de grainetiers et d'oiseleurs. Tout le rez-dechaussée et les caves leur avaient été départis : c'était une des activités delà Grand'Place. Mais l'étage restait réservé au Cercle ; on montait un perron, on gravii-

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êait un raide escalier ; une porte s'ouvrait, qui était celle de la salle des conférences. C'était là que devait parler Baudelaire.

J3 ne pus me hâter assez pour ouïr les prolégomènes. L'escalier était vide quand j'en escaladai les marches ; un silence régnait sous les voûtes ; je ressentis une petite honte à la pensée qu'une foule avait déjà passé et que j'arrivais le dernier. Je me persuadais une affluence solennelle et empressée, accourue comme à un gala. Un huissier attira le haut battant : j'entendis une voix grêle et mordante, d'un registre élevé : elle s'enflait sur un mode de prédication ; elle syllabisait avec emphase ce los à un autre royal poète: — « Gautier, le maître et mon maître... »

Je me glissai dans la salle. C'est encore, après tant d'années, un sujet de stupeur pour moi, la solitude de ce grand vaisseau otj je craignais de ne pouvoir trouver place et qui, jusqu'aux dernières pénombres, alignait ses banquettes inoccupées. Baudelaire parla, ce soir-là, pour une vingtaine d'auditeurs ; il leur parla comme il eût parlé à une cour de prmces et leur révéla un Gautier altissime, l'égal des grands papes de l'Art. A mesure, un étonnement s'exprimait sur les visages, une déception, peut-être aussi l'inquiétude d'une secrète intention cachée sous une louange en apparence immodérée. Nul, parmi les auditeurs clairsemés, ne •se représentait en ces proportions olympiennes, sous une telle pourpre, le poète magnifique, mais encore pial connu, que son émule, le maître étincelant et Iquintessyncié, exaltait comme un éponyme.

Il me parut que l'assistance, sans doute échaudoe

2^2 «KAnLCS BAVORLAinB

redoutait un tour nouveau de cet ironiste acéré et déconcertant. Je me sentis inondé, quant à moi, des torrentielles beautés d'un discours qui n'était que la plus adroite et la mieux déguisée des lectures. Je communiai avec le poète dans l'enthousiasme. Je lui du8 dans l'avenir de ne jamais démériter de l'exemple qu'il m'avait donné en honorant les Maîtres et les Aînés.

Une petite table occupait le milieu de l'estrade ; il s'y tenait debout, en cravate blanche, dans le cercle lumineux épanché d'un carcel. La clarté tournoyait autour de ses mains fines et mobiles ; il mettait une coquellerie à les étaler ; elles avaient une grâce presque féminine en chiffonnant les feuillets épars, négligemment, comme pour suggérer l'illusion de la parole improvisée. Ces mains patriciennes, habituées à manier le plus léger ' ^s outils, parfois traçaient dans l'air de lents orbes uvocatoires; ou bien elles accompagnaient la chute toujours musicale des phrases de planements suspendus comme des rites mystiques.

Baudelaire évoquait, en effet, l'idée d'un homme d'église et des beaux gestes de la chaire. Les manchettes de toile molle s'agitaient comme les pathétiques manches des frocs. Il déroulait ses propos avec une onction quasi évangéliqa. ; il promulguait ses dilections pour un maître vénén* de la voix liturgique d'un évoque énonçant un mandement. Indubitablement, il se célébrait à lui-même une messe de glorieuses images ; il avait la beault grave d'un cardinal ^f^n lettres oliiciant devant i'Id%:.;. Son visage gkbr« tt pàU sepé*

APFIMBICS ail

nombrait dans la demi-leinte de l'abat -jour ; j'apercevais se mouvoir ses yeux comme des soleils noirs ; sa bouche avait une vie distincte dans la vie et l'expression du visage ; elle était mince et frissonnante, d'une vibratilité fine sous l'archet des mots. Et toute la tête dominait de la hauteur d'une tour l'attention effarée des assistants.

Au bout d'une heure, l'indigence du public se raréfia encore, le vide autour du magicien du Verbe jugea possible de se vider davantage ; il ne resta plus que deux banquettes. Elles s'éclaircirent à leur tour : quelques dos s'éboulaient de somnolence et d'incompréhension. Peut-être ceux qui restaient s'étaient-ils émus d'une i)ensée secourable : peut-être ils demeuraient comme un passant accompagne dans le champ funèbre un solitaire corbillard. Peut-être aussi c'étaient les huissiers et les messieurs de la commission retenus à leur poste par un devoir cérémonieux. ^ Le poète n'eut pas l'air de remarquer cette désertion qui le laissait parler seul entre les hauts murs parcimonieusement éclairés. Une dernière parole s'enfla comme une clameur : u Je salue en Théophile Gautier, mon maître, le grand poète du siècle. » Et la taille rigide s'inclina, il eut trois saints corrects comme devant une assemblée véritable. Rapidement une porte battit. Puis un huissier emporta la lampe ; je demeurai le dernier dans la nuit retombée, dans la nuit où sans écho était montée, s'était éteinte la voix de ce Père de l'Eglise littéraire (i). Camille Lemonnier.

(i) La vie Belge, Fasquellc, éd. iQoS.

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