I. Les Excitants
Baudelaire a fait si souvent figure de triste malade qu'il est permis de s'attarder un peu au spectacle de sa jeunesse encore vigoureuse*, sensuelle et alerte.
S'il haïssait les bourgeois, il tenait bien du bourgeois par quelque côté. Son goût du confortable — qu'il n'est pas nécessaire d'attribuer aux traditions anglaises apprises chez sa mère, le poursuivra jusqu'à la fin de sa vie; une de ses
(*) En 1847, dans une lettre à sa mère, il ee vante de sa résistance physique.
lettres récemment publiées le montre, aux environs de la quarantaine, soucieux d'avoir enfin une maison montée, avec cuisinière et valet de chambre. Il se plaisait, nous le savons, à meubler son intérieur, non sans tomber parfois dans une bizarrerie qui rappelle l'amour du bric à brac romantique. Baudelaire n'avait ni le goût de la bohème, ni l'ambition d'affronter la misère; c'est bien à tort qu'on a voulu trouver en lui les traits d'un stoïcien. Il était, au contraire, épicurien au sens familier de ce mot, épris des « plaisirs légers qui font aimer la vie », comme l'eût dit son ennemi Alfred de Musset. Il aimait les délectations de la table. Même au déclin de sa vie, criblé de dettes, il oiïre à un ami un menu des plus délicats : « Omelette au sang de lièvre et aux champignons ; cailles rôties à la casserole sur un canapé bardé de feuilles de vigne; pommes sautées au beurre des Flandres, roquefort, poires, raisins. Comme vin, du Corton ; comme liqueur, du cognac, et un délicieux moka' ». Il avait la manie de transmettre des recettes culinaires, et sa correspondance est un curieux mélange de discussions d'art, de potins et d'enfantillages dans le goût de ceux-ci (il écrit à Sainte-Beuve) : « En route, je passai devant une boutique de pain d'épices et l'idée 11x0 me pril (jne vous deviez ainier le pain
d'épices... » (Corr., 1860). Suit une théorie sur l'excellence du pain d'épices anglais. A Vigny, malade, il recommande une « confiture de viande au vin » dont le poète des Destinées lui dira des nouvelles. Son ami Asselineau a raconté ses déambulations avec Baudelaire dans des quartiers excentriques en quête d'un aubergiste qui vendît du beurre bien frais et d'excellent vin. Cette sensualité gourmande a sans doute contribué à grossir ses dettes; mais elle permet de comprendre un aspect imprévu de ce talent habituellement triste : la gaieté d'homme bien portant avec laquelle il a chanté le Vin.
Le Vin a passé dans la vie de Baudelaire sous deux aspects : il a été pour lui, d'abord, un compagnon aimable au milieu du plaisir ; puis à mesure qu'avançaient les années, un réconfort dans le malheur : car les dettes, les échecs, les déboires de son faux ménage le poussèrent à boire pour oublier. Non qu'il ait jamais été ivrogne, ni même dipsomane à la façon de Poe ; mais, enfin, le vin était, de son propre aveu, dès 1847, une ressource contre le chagrin*. Un peu plus tard, il s'adonna aux liqueurs. Quand il dut suivre un régime : « Supprimer le
(M I., 4 déc!. 4847.
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vin, dit-il, diable, c'est cruel ». Baudelaire a aimé le vin par sensualité puis il s'y est livré par système, pour endormir son esprit. Ce double aspect du vin, riant et sombre, se retrouve dans son œuvre.
L'Ame du Vin a été écrit dans un moment de détente heureuse (vers 1843) :
Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles...
Elle chantait le dur travail du vigneron au flanc des collines pierreuses, l'allégresse de l'ouvrier qui se désaltère
Les coudes sur la table et retroussant ses manches,
la satisfaction plus profonde de l'homme qui voit un être cher renaître à la vie sous l'action d'un vin généreux ; enfin, l'enthousiasme du poète, amoureux de la boisson, parce qu'il puise en elle la force de son œuvre
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur !
Excellent alliage de sobre réalisme et d'émotion humaine, ce poème évoque un Baudelaire très vrai, quoique involontaire ; ni dandy, ni spleenique ; un Baudelaire brave homme ; le même qui conseillait à Vigny des remèdes pour guérir son estomac; qui a su entretenir, sa vie durant, l'amitié de quelques camarades fidèles, comme Asselineau et Poulet-Malassis : et cet
nuance, bien marquée dans sa vie privée, très fugitive dans les Fleurs du Mal, devait être fixée au passage.
Il a moins de sérénité, ou du moins sa sérénité est plus savante et artificielle, quand il écrit le Vin du Solitaire. Un décor mélancolique — clair de lune mystérieux — ombres de femmes qui s'éloignent — sons d'une musique voluptueuse dont les accords rompent seuls le silence de la nuit — le poète songe et se souvient. Il sourit de ses maux passés, devant le flacon qui lui verse l'oubli :
Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde. Les baumes pénétrants que ta panse féconde Garde au cœur altéré du poète pieux :
Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie. Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie, Qui nous rend triomphants et semblables aux
[dieux...
Malgré la gaieté forcée des derniers vers, un nuage de tristesse plane sur ce poème : le poète, déjà, boit pour oublier : tels des amants qui s'enivrent, ne trouvant plus dans l'amour seul une griserie assez profonde (le Vin des Amants). Nous descendons d'un degré avec le Vin des Chiffonniers.
Baudelaire a écrit : « Il faut vous enivrer sans trêve, de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ». Les ouvriers de 1848
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s'enivraient d'enthousiasme, les chiffonniers de Baudelaire s'enivrent de vin.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, Moulus par le travail et tourmentés par l'âge, Ereintés et pliant sous un tas de débris, Vomissement confus de l'énorme Paris, Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, Suivis de compagnons blanchis dans les batailles Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux.
L'expression est admirable de relief. Est-ce l'inspiration humanitaire, comme l'a dit Anatole France, qui s'est réveillée en Baudelaire pour lui dicter ce poème sympathique aux humbles? On n'est-ce pas que le poète est, comme eux, un de ces (( vieux maudits » qui se dégradent avec volupté pour s'ouvrir le mirage d'un monde meilleur? La poésie de Baudelaire expose, dans les pièces les plus tôt écrites (le Vin des Chi/fonniers est antérieur à 1845), l'étal d'âme que Tauleur connaîtra quinze ans plus tard.
Toute pitié a disparu dans cette pièce courte, brutale, qui s'intitule le lin del'Assa.wn.
Une brute a tué sa femme ; voici les propos qu'il tient à la porte d'un cabaret: [
L'horrible soif qui me déchire |
Aurait besoin, pour s'assouvir. |
D'autant de vin qu'en peut tenir Son tombeau — ce n'est pas peu dire.
Dans quelle mesure Baudelaire, qui avait failli en un moment de colère, assommer sa ma!-
SENSUALITÉ Ôâ
tresse, fait-il ici un retour sur lui-même ? Nous rignorons. On sait qu'en 1854, séduit par l'idée d'un drame qu'il appellerait ÏIvrogne ou la Pente du Mal, il se proposait, de montrer, à propos de l'alcoolisme (( le développement d'un vice et des résultats successifs d'une situation ». Le temps lui manqua pour réaliser son dessein.
Baudelaire a recouru largement à d'autres excitants, les uns communs (le tabac lui a inspiré un sonnet : la Pipe), les autres exotiques : le haschisch et l'opium. Gautier l'a contesté : « Ce bonheur acheté à la pharmacie, dit-il, et qu'on emporte dans la poche de son gilet, lui répugnait... » Baudelaire dut dompter ses répugnances, comme il l'avoue à la fin de sa vie : « Un médecin que j'ai fait venir ignorait que j'avais fait un long usage de l'opium ». Or, dix-huit ans auparavant, il écrivait à sa mère : « Le laudanum et le vin sont de mauvaises ressources contre le chagrin ». Il a donc perpétuellement abusé des excitants, et il est vraisemblable qu'ils ont hâté sa fin.
Cette passion a inspiré une de ses œuvres. Dès 1858, il publiait dans la Revue Contemporaine la première partie d'un ouvrage édité en 1860 chez Poulet-Malassis : les Paradis Artificiels. C'est une étude sur les hallucinations et les ravages qu'entraîne l'abus de l'opium et du
haschisch, élude faite en 'partie d'après de> impressions personnelles de Tauleur, en p: d'après l'ouvrage d'un Anglais, les Confes,Ui,, d'wi fumeur d'opium, par Thomas de Quincey.
De Quincey n'était pas sans ressembler à Beaudelaire lui-même : orphelin ^e bonne heur. malheureux à l'école, tourmenté sa vie durant par la misère qui le poussa à user de l'opium, du laudanum et d'autres drogues*. Baudelair» pouvait reconnaître ses propres trail^^, au mo— physiques — dans ceux de l'auteur angï presque aussi bien qu'il les retrouva dans Poe.
Les « Paradis artiliciels » lui ont valu ni»^ w de joie pure que de soutirance; mais il se > ;i tait devenir autre ; ses souvenirs eux-mèin«'> perdaient leur amertume. « Un amant, a-l-il écrit, ne contemplant qu'avec tristesse, dans un état normal, un pas é nuancé d'orage, peut 1 «a *> quer avec douceur sous l'empire du haschisch ». Mais l'action principale iles drogues est dans l«^s hallucinations de la vue ija vision de l'eau sous des formes très variées, eaux courantes, cascades, jets d'eau, immensité de la mer, rovèt aux yeux du sujet une séduction mystérieux»' : l'obsession de la face humaine s'ajoute à celle de l'élément liquide, et, dans des lacs transparents comme des miroirs, l'opiomane voit d'innombrables tètes dhominos iMii»Ti:i'r .î« ^ Hots vors
^V) Pellier, Mercure de France, 15 déc. 1:^8. -,
e ciel. Le Rêve Parisien semble moins un cau- ^.hemar qu'une hallucination causée par l'opium )u le hasehisch :
... Des cataractes pesantes Comme des rideaux de cristal Se suspendaient, éblouissantes, A des murailles de métal.
Des nappes d'eau s'épanchaient bleues Entre des quais roses et verts Pendant des millions de lieues Vers les confins de l'Univers...
Baudelaire a rendu rarement hommage, dans ies vers, à ces séducteurs m^fsié'rieux. Il ne parle )oint du haschisch, et se borne pour l'opium, à tes rapides allusions :
e préfère en constance, à l'opium, aux nuits...
{Scit non satiata).
'/est pour les cœurs mortels au divin opium
(Les Phares),
Une strophe pourtant définit l'empire de 'opium : il permet de satisfaire le besoin de senations ultra-terrestres (ce que Baudelaire ippelle l'Idéal) :
/opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
Allonge l'illimité, approfondit le temps, creuse la volupté.
Et de plaisirs noirs et mornes lemplit l'âme au-delà de sa capacité.
(Le Poison),
L'opium comme le vin, est un guérisseur (( Je suis bien noir, mon cher, écrira-t-il à un ami, et je n'ai pas apporté d'opium »*. Remarquons, dans les hallucinations causées par l'opium, l'absence de toute figure féminine L'Opium ouvre un monde au delà des sens terrestres, au delà, par conséquent, de la volupté.
Mais plus souvent, Baudelaire demande une ivresse moins complète, moins accablante aussi — car les lendemains d'opium sont terribles — à deux sens qu'il a très savamment excités : 1< Toucher et TOdoraL
§ 2. Lk Tact
Il a beaucoup joui par le tact. 11 aie sensdec« qui est(( poli comme le cuivre » (Le Léthé), a doux comme du velours « (Promesses d'un visage). Il a parlé des fourruresavecsensualité. Elles lui suggèrent l'idée d'un abandon voluptueux. Tout enfant, il s'enivrait à l'odeur des fourrures de sa mère; il ressent la caresse des vêlements sur ta peau, qu'il appelle le « baiser du satin et dll linge )) (Le Cadre). Il a été le poète des bêtes à fourrure, notamment des chats
lia consacré aux chats trois iJu^iiiL:>, païuii
(*) Corr. 16 fév. 1859.
lesquels un sonnet justement célèbre pour la perfection colorée du style et le rythme souple de ses vers :
Les amoureux fervents et les savants austères, etc.
Quels sont les éléments du plaisir que donnent ces bêtes?
Le Journal Intime nous dit en une ligne : « Le chat est beau; il révèle des idées de luxe, de propreté, de volupté » ; analysons ces trois termes.
Le mot luxe évoque le goût de Baudelaire pour un intérieur somptueux, orné de tapis et de fourrures. Par son immobilité, pose favorite, le chat participe d'un meuble, mais il a le prix d'un meuble vivant. Voisine est l'idée de la pierre précieuse, que le poète voit miroiter dans ses yeux « étoiles d'or », nuance d' « opale » ou d' « agate ».
Le terme de ])/'oprp^e' rappelle les soins minutieux que Baudelaire a toujours pris de sa toilette, et qu'on retrouve chez les chats : selon le mot très juste de M. de Reynold, le chat est le dandy des animaux. Comme le dandy, il a des poses singulières et des silences énigmatiques ; au surplus, bête savante, il accompagne la méditation d'un alchimiste et en possède les secrets, puisque le feu jaillit de ses reins magiques; parmi les animaux familiers, le chat est en somme le moins expansif — (Baudelaire abhor-
rait les chiens) — et le seul qui s'enveloppe d'un certain mystère. Le chat déconcerte; sa grâce est fourbe ; il a de brusques coups de patte et des plaintes surprenantes ; n'existe-il pas sur la terre des bêtes tour à tour souples et cruelles, parmi les hommes et les femmes? N'existe-t-il pas une bête de ce genre en Baudelaire lui-même, qui a cru voir dans un chat familier Tincarnation de son esprit ?(LI)^ Gautier a fort justement décrit dans Baudelaire « un chat volupteux, câlin, aux façons veloutées, à l'allure mystérieuse, pleine de force et de souplesse ». Le chat est donc un miroir de ses propres allures, et Baudelaire devait jouir de la volupté discrète qui en émane. La caresse d'un chat provoque un plaisir qui semble partagé par la bête; son dos souple et tiède, frémissant sous la main, évoque subtilement une volupté plus profonde; l'esprit peut rêver, en quelque sorte, sur la sensation éprouvée, qui se prolonge et se renouvelle sans lassitude. Baudelaire n'était ni brutal, ni infatigable; il jouissait avec une lenteur savante, soucieux de ne perdre aucun des moments du plaisir.
Moralement aussi, le chat fait songer a la femme. Comme elle, silencieux, prompt à se dérober à une atteinte trop vive, comme nlle.
(*) Ce poème LI paraît écrit sous l'empire d'une hallucination. A rapprocher du conte d'Edgar Poe où un chat incarne les remords d'un assassin.
tour à tour onduleux et féroce, il permet au poète de dire :
Lorsque mes doigts caressent à loisir Ta tête et ton dos élastique, Et que ma main s'enivre du plaisir De palper ton corps électrique. Je vois ma femme en esprit.
(Viens, mon beau chat)...
Ainsi donc, cette sensualité savante conduisait Baudelaire à une évocation féminine.
§ 3. Les Parfums
Mais le chat ne suggère pas que des sensations tactiles. « Un dangereux parfum, lui dit-il, nage autour de ton corps ». Dans l'Univers sensible, Baudelaire a perçu, avant toutes choses, des odeurs. .
Il s'agit d'une prédisposition native. [Enfant], « je confondais, dit-il, V odeur de la fourrure avec l'odeur de la femme )). Adolescent, il a respiré avec délice les « Ilots de musc » que la sombre Vénus verse aux jeunes hommes du haut des balcons. Lisant l'histoire d'Amaury, il Ta trouvée pleine de « miasmes » et de parfums ». Enfin, à vingt ans, il a été mis à l'école — grisante s'il en fût, — d'un voyage aux Indes, et tout l'exotisme odorant de la nature a passé sous ses narines.
C'est une preuve de sa puissante imagination sensorielle que l'importance donnée k l'Orient
dans son œuvre. Car, on l'a vu, sa connaissance directe du monde indien tenait à un séjour de quelques semaines à l'île Maurice. Il n'a jamais, quoiqu'on le lui ait prêté sur ses dires, abordé aux Indes. Mais, à distance, les souvenirs se sont brouillés; Paris, si séduisant quand il était en mer, s'est voilé d'amertume quand il y a connu la gêne et la solitude; et des événements de sa vie privée, surtout le fait d'avoir pour maîtresse une femme de couleur, lui ont suggéré tout un Orient qu'il avait à peine entrevu. C'est avec les yeux de l'âme, peut-être illuminés par l'amour ou par l'opium S que Baudelaire peut contempler, comme l'a dit Gautier, « la mer bleue de l'Inde, ou quelque rivage d'or que parcourt légèrement une svelte figure de Malabaraise deminue, portant une amphore sur la tête ».
Car l'Orient évoque, tout à la fois, des contours brillants et des senteurs enivrantes : le poète <!»'> « Correspondances » ne peut dissocier ces sensa lions.
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques i Que les soleils marins teignaient de mille feux...
{La vie Antérieure).
Ce monde exotique n'a sa place sur aucun
(*) Les Paradis artificiels décrivent les visions exo tiques d'un opiomane : t J'étais transporté chaque r.'V au milieu de tableaux asiatiques, sous les deux c< : lions connexes de lumière verticale et de chaleur trupicale... ».
point du globe, ni à aucune époque de Thistoire ; il n'est qu'une synthèse de voluptés tranquilles, la plénitude dans la sérénité : il est l'Idéal en un mot: non pas sans mélange pourtant, car les esclaves « tout imprégnés d'odeur » qui rafraîchissent son front (c approfondissent » en lui un (( secret » mystérieux. Ce secret n'est peut être que la conscience de la vanité des jouissances sensuelles, ou l'obscur désir de les renouveler dans un voyage que nul n'a fait jusqu'ici; et c'est pourquoi l'œil de Baudelaire contemple sans cesse l'image d'un navire, d'un port
... rempli de voiles et de mats;
mais à cette vision se mêle toujours un monde d'odeurs. Le pays (( que le soleil caresse » est un i)ays « parfumé^ ».
Gomme d'autres esprits voguent sur la musique, Le mien, ô mon amour, nage sur ton parfum.
(La Chevelure).
Le parfum est, chez Baudelaire, à la fois une source d'émotions heureuses, et un dissolvant de la volonté. Il enchante, mais il énerve. « En rendant l'imagination de l'homme plus subtile, écrit-il dans les Paradis Artificiels, il épuise gra-
(^) (A une dame créole).
duellement les forces physiques. » Enivré de parfums, le poète ne veut plus connaître (pie
féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé.
{La Chevelure).
Comme l'opium, ils lui versent l'oubli de la vie. Dans la vie même, ce qui est laid ou répugnant apparaît rarement à Baudelaire sous les espèces d'une odeur *.
La place du Parfum est dans ses plus beaux rêves. A l'inverse de l'opium, il s'associe à l'idée de la volupté, d'un lit, d'un flacon de toilette, de la voix d'une femme, de sa démarche, d'un contour quelconque; certains parfumscorrespondeni à une couleur : la teinte de l'azur, du rose ou de l'or (le Flacon) ; d'autres, à un sentiment : le triomphe, ou un état moral : la corruption. Symbolique savante 1 Plus simplement, nous dirons qu'en général le parfum se dégage de /a femme et ramène à elle, après avoir conduit h' p'^'V^' dans un monde exotique.
Relisons le Parfum exotique, sonnet d'une facture admirablement achevée. Baudelaire est auprès d'une femme, africaine ou hindoue ; l'odeur de son « sein chaleureux » fait naître aussitôt l'image d'un continent lointain, plein de
(♦) Très peu d'exceptions: « sales parfums» (Spleen), « parfums affreux i» {Delphine et Bippolyte). Dans Une charogne, la notation des odeurs est presque oubliée.
paresse et de soleil ; les arbres ont des formes singulières*, les hommes sont d'une robuste sveltesse inconnue à nos climats; les femmes elles-mêmes sont candides. — A mesure que la rêverie se prolonge, les contours s'altèrent ; ce n'est plus qu'un port vague, Marseille ou Calcutta chimérique, où, baigné de senteurs, ivre de chants, le poète s'endort au milieu de sa griserie.
Dans la Chevelure, pièce construite en strophes de cinq vers qui amplifient le rythme sans le ralentir, nous parcourons tout le « cycle olfactif » de Baudelaire.
Dans l'alcôve obscure, une femme — la même créole sans doute — abandonne au poète ses cheveux « moutonnant jusques à l'encolure ». Déjà, ce ne sont plus des cheveux, c'est une «forêt aromatique ». Le mot évoque la chose; nous voici emportés dans les profondeurs des forêts équatoriales. Est-ce la forêt, est-ce la mer? Ces cheveux reluisent comme de longues houles ; sur cette mer d'ébène, le poète voit s'étendre les grands ports tumultueux ; parfums — et couleurs se disputent son âme ; et
les vaisseaux glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire D'un ciel pur où frémit réternelle chaleur.
(*) Baudelaire, malade et à demi-inconscient, garda un goût pour les plantes exotiques aux formes bizarres. (C.,2Ô4).
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Alors comme brisé par une évocation trop forte, le poète revient à la sensation présente, à la femme oubliée dans ce rêve ; il sèmera dans ses cheveux (de rubis, la perle et le saphir », pour qu'elle reste « la gourde » où il puise Tldéal.
Parfois, la femme est étrangère à l'entrée dû parfum dans sa conscience, mais elle s'y glisse à sa suite. A lire le curieux poème du Flacon, on reconnaît le promeneur oisif et névrosé qu'était Baudelaire, amateur de bric à brac galant et mélancolique, vieux boudoirs, tableaux mystérieux, livres poudreux étalés sur les quais.
Voici qu'il a trouvé, dans une vieille armoire, un vieux flacon ; il l'ouvre. Le flacon a beau être « décrépit )) comme un vieillard, il vit pourtant ; il se souvient. En ce flacon passe l'àme de Baudelaire. Elle s'identifie au parfum. Ce ne sont phis des relents qui s'en dégagent; ce sont des pensers réveillés que la lumière illumine d'un éclat d'aube ou de métal précieux; — mais la vision radieuse s'obscurcit bientôt ; le vertige remplace la griserie, l'être tout entier se sent attiré vers un gouflre et le dernier repli du souvenir qui se déploie, la dernière nuance du parfum qui se disperse dégagent le cadavre — aflreux et captivant à la fois, —
D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
La femme était absente du prélude de cette symphonie sensuelle; elle triomphe dans le thème dernier.
Très souvent, des notations plus brèves permettent à Baudelaire d'associer, d'un mot, le .parfum à l'amour. Dans la Mort des Amants — sonnet si délicatement ombragé de sensualité funèbre — ce n'est pas la femme qui répand des parfums : ce sont les fleurs exotiques déposées sur une console, ou les draps voluptueusement préparés :
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, Et d'étranges fleurs sur des étagères, Ecloses pournous sous des cieux plus beaux.
Ailleurs reparaît le parfum vivant, celui du «^sang », comme il est dit dans une strophe farouche du Balcon, et Baudelaire varie tous les rythmes, amples ou rapides, selon que son désir vibre sous un aiguillon plus ou moins tourmenté :
Un parfum nage autour de votre gorge nue !
(Causerie).
Tu répands des parfums comme un soir orageux.
(Hymne à la Beauté).
Sur ta chair le parfum rôde Comme autour d'un encensoir.
(Chanson d'après-midi).
Ce dernier vers dévoile une sensualité nouvelle : celle du « mauvais moine », du mauvais prêtre qui, dans le temple, cherche à retrouver
une odeur de femme, Baudelaire épie l'ombre, et flaire
Avec ivresse et lente gourmandise Ce grain d'encens qui remplit une église...
(Le Fantôme, IL)
et, sans efïort, cette odeur d'église conduit à une odeur de cheveux, « encensoir de l'alcôve » (toujours le même sacrilège inconscient) : tel est le deuxième sonnet du Fantôme.
Il arrive même que le parfum conduise à un monde supra-sensible :
Sa chair spirituelle a le parfum des anges...
Mais, en général, s'il mène à l'Idéal, le Parfum n'ouvre que cet Idéal de griserie sensuelle dont l'Odorat et le Tact sont les moyens et la Volui)lé le but.