‹ Baudelaire; l'homme et le poèteChapitre 9 sur 21 · OL · texte numérisé non relu

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La libre nature l'exaspérait : ceci est bien d'un dandy. « La campagne m'est odieuse, disait-il à un anii. L'eau en liberté m'est insupportable* ; fe la veux prisonnière, au carcan, dans les murs géométriques d'un quai. .. J'aime mieux une boîte à musique qu'un rossignol, et, pour moi, l'état parfait des fruits d'un jardin ne commence qu'au compotier». «Vous savez bien, dira-t-il à Fernand Denoyer, que je suis incapable de m'attendrir sur les végétaux ».

Ainsi, ne nous trompons pas sur le sens de «l'élévation » citée plus haut. Il n'a sans doute noinmé les fleurs que pour les parfums qu'elles suggèrent, et il s'enivrait de parfums. Peintre de sites, il n'a, sauf quelques paysages exotiques dont la nature ne fait pas l'intérêt, décrit que- Paris et ses rues ; et si un rêve bizarre {Héve paiisicn) lui représente un paysage de féerie, il en bannit « le végétal irrégulier » : tout n'y est qu'eau, marbre ou métal.

La nature agreste a sa place, pourtant, dans les Fleurs du Mal.

(') Il ne faut pas trop exagérer. Il a parlé de la mer, deux ou trois fois, en homme qui connaît sa griserie ou le symbole qu'elle enferme :

Homme libre, toujours tu chériras la mer !...

. . . Rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Il est vrai qu'il a dit aussi, un jour de spleen : Océan, je te hais ! "

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C est d'abord qu'en dépit de ses mépris, Baudelaire n'a jamais cessé d'être sensible à la grâce

•^franche du printemps. Peut-être est-ce un legs de son âme enfantine au dandy qu'il est devenu. Il associe d'ailleurs volontiers l'image d'un

,^nfant à celle de la nature en fête :

Sous la tutelle invisible d'un ange L'enfant déshérité s'enivre de soleil, Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

Il cause avec le vent, joue avec le nuage, Et s'enivre en chantant le chemin de la croix, Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

(Bénédiction).

Mais ces accents sont rares. La place que la

Nature a gardée dans son œuvre est due à ce

qu'elle tentait une disposition particulière de son

^'organisme sensoriel. Baudelaire avait une apti-

//tude spéciale à percevoir une « correspondance »

If entre les différents sens : c'est cequ'il a exprimé

dans le vers célèbre :

Les parfums, les couleurs «t les sons se répondent.

(Correspondances).

Il ne va pas, comme le fera plus tard Arthur Rimbaud, jusqu'à donner des couleurs aux voyelles ; mais il affirme qu' : à

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfant. Doux comme le hautbois, verts comme les prairies.

{ïbid).

Des^im âge sjââU£JUes^aruc^^ pondance, puisqu'on vejTa ailleurs

Les sons et les parfums tourner dans l'air du soir

{Harmonie du Soir) . ,

Ainsi, un parfum devient naturellement vision \ ou impression morale; et, bien que la réciproque ne soit pas aussi aisée, les images ou les sons peuvent se transformer en parfums : il dira d'une femme :

Son haleine fait la musique Comme sa voix fait le parfum.

C'est à ce titre que la Nature a intéressé Baudelaire : comme un immense clavier aux réson- '^ nances profondes, chaque impression sensible éveillant une correspondance, le plus souvent insoupçonnée, dans l'âme du poète et ouvrant à son imagination des voies nouvelles \

Rapprochons maintenant cette notion des correspondances sensibles ,4e. l'Idéal de Beauté '^ savante auquel nous étions parvenus.

(*) Oa ne doit pas se méprendre sur la complexité de cette suggestion. Infinie pour les impressions olfactives, elle se réduit le plus souvent, pour les images et les sons, à une évocation morale directe : c'est le symbolisme ^^ simple, familier à toute notre poésie lyrique : la voûte d'une forêt fait songer à une cathédrale et la chanson du vent dans les arbres semble « la traduction des lamentations humaines ». {Corr., 1855).

Celte statue de « minéraux » ou de neige éveille dans rame de poète, par la vertu des correspondances, un monde de souvenirs, d'odeurs et de contacts; par degrés, elle s'émeut; elle qui naguère semblait ne point rire et ne point pleurer, s'éveille comme Dalila endormie sur les genoux de Sanson : elle semble n'être qu'une femme sensuelle et despotique... Non. Elle reste une fée, un être mythique — et c'est là que Baudelaire est profondément original — réalisé tantôt dans un son, tantôt dans un parfum, tantôt dans une lueur (Hymne à la Beauté). Ou plutôt, elle est tout cela à la fois grâce aux correspondances subtiles qui font qu'un rythme musical éveille en Baudelaire la môme griserie où le plongent les parfums; l'éclat d'un marbre vu d'une cascade devient l'éclair d'acier des yeux d'une femme cruelle; enlin, la femme elle-même pourra n'être qu'une évocation de parfums ou de couleurs somï>tueuses. C'est à cette Beauté infiniment complexe qu'il aspire à travers les médiocrités do la vie ({uotidienne; elle n'est pas seulement objet de

' jouissance, mais objet de contemplation; et s^ contemplation s'accompagne d'une réflexion esthétique savante où le cerveau a repris sou empire sur les sens. Si bien j]ji^en dêfjnitive

4'hléajde Baudelaire, c'estrinfini daaslasensua-r lité, exprimé pàr^ûne forme d'art savamment inleileclualiëée:

On voit combien on ferait erreur à confondre

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cet Idéal avec le Bien incorporel que Ton définit communément de ce nom; on comprend pourquoi Baudelaire, sans faillir à son Idéal, a poursuivi toutes les jouissances, celles de ropium après celles de vin, et chanté Lesbos après Cy thère ; pourquoi les « femmes damnées », ses « sœurs », sont les prêtresses de son Idéal.

Sans doute a-t-il demandé souvent à la vie une satisfaction atténuée de cet appétit, évoqué le monde doux et libertin comme un Watteau que son enfance avait soupçonné,

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets. Les violons vibrant derrière les collines Avec les brocs de vin, le soir dans les bosquets... {Maesta et errahundd).

Mais aussi, par instant, s'arrachant à cette déception renouvelée tous les jours, il appelle, presque au hasard, du fond de sa nuit, le « rouge soleil » qu'il nomme tantôt l'Amour, tantôt ridéal ; n'est-ce pas une sensualité exaspérée qui seule a pu dicter des vers comme ceux-ci :

Ce qu'il faut à ce cœur profond comme un abîme, C'est vous, lady Macbeth, âme puissante au crime, Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans ;

Ou bien toi, grande Nuit, fdle de Michel-Ange. Qui tords paisiblement dans une pose étrange Tes appas façonnés aux bouches des Titans !

{L'Idéal)

L'Idéal constitué par ces éléments ne pouvait être que l'image d'une vie sensuelle surhumaine, et, dans ses efforts pour l'atteindre, Baudelaire ne va plus connaître désormais que la lutte des sens qui veulent jouir contre le dégoût qui les étreint.

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