‹ Baudelaire; l'homme et le poèteChapitre 14 sur 21 · I ASSOMBRISSEMENT DE SA VIE · texte numérisé non relu

I ASSOMBRISSEMENT DE SA VIE

Le spleen de Baudelaire est un état de fatigue et de dégoût, aussi ancien que son expérience lîiême, et qui a commencé dès les (( lourdes mélancolies-j? du collège. Sa brouille avec son ^beau-père, le souvenir nostalgique de l'Inde et surtout les déboires de sa vie amoureuse aggravèrent et nuancèrent à l'infini cet état morbide, qui, semble-t-il, alterna longtemps avec des périodes de résurrection et d'espoir sensuel :

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage Traversé çà et là par des brillants soleils...

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l'on enfoure que les années passèF6at,ia.,soleil railleus^it et le spleen lendit à devenir perniasera ^ Cette transformation s'est opérée par teupes insensibles, mais elle était chose faite 17 ers l'année 1860. Plusieurs causes y concoururent.

D'abord, rusure.physique. La lésion dont il avait été atteint très jeune ne le tourmenta pas de façon durable, puisqu'il se crut guéri après chacune de ses manifestations. Bien que r ({ atonie » dont il parle dans A celle qui est trop gaie provienne certainement de cette^maladie, et bien qu'elle soit caractéristique du spleen, on ne peut dire que, dans l'ensemble, jusqu'à 1857, le spleen ait pour principale cause la conscience de son état.

Pourtant, peu à peu, la beauté de ses vingt ans avait disparu : « aux nuances vermeilles des joues se mêlaient des tons jaunes de hâle et de fatigue » (Gautier). Le front était découvert par une calvitie assez avancée; les cheveux qui restaient et qu'il portait longs, rejetés en arrière, grisonnaient précocement. Le masque était creusé, la bouche amère et sarcaslique, le regard, de plus en plus ironique et désespéré, prenait cette fixité vacillante où Ton croit voir, soit la conscience de la fm prochaine, soit liniminence de la folie. Le Baudelaire de quarante ans est un vieillard.

Il le sait; i>es senâ à demi épuises lui relurent

I les plaisirs d'autrefois ; le vin ne lui suffît plus, il recourt à Talcool ; et, quand il traite ses dou- I leurs par Topium, il connaît de terribles lende- ! mains ^ Il n'espère plus retrouver cet infini dans la sensualité que recherchait sa jeunesse : ardente : son Idéal a fait faillite, i Au surplus, nul recueillement : les soucis i d'argent l'obsèdent. Baudelaire, on le sait, ? n'avait jamais possédé que 73,000 francs, réduits de près de moitié par les dettes de ses premières années ; à la rente de 200 francs que lui servait tous les mois M. Ancelle, il ne pouvait ijouter qu'un faible appoint par ses œuvres : les Heurs du Mal rapportèrent, pour leur premier irage, 300 francs. Il recueillit plus d'argent par ^es traductions et ses nouvelles, mais c'était mcore assez peu de chose : et, bien que, sauf soudaines fantaisies, il ne fût point très dépenser; bien que Jeanne Duval fût, malgré ses ices, assez bonne ménagère — les frais du nénage, souvent, ne dépassèrent point une lizaine de francs par jour — Baudelaire s'enlisa lans les dettes : un millier de francs par an nviron : dettes chez sa mère, qui, émue de sa létresse et malgré sa gêne propre, lui envoya ans cesse de petites sommes ; dettes chez son diteur et ami Poulet-Malassis ; dettes à la Société des Gens de Lettres qu'il obséda jus-

(*) I , 11 janvier 1858.

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qu'au jour où on lui ferma la caisse ' ; dettes auprès d'inconnus, éditeurs de revues, hôteliers ou usuriers quelconques — payées en partie dès qu'il recouvrait quelques fonds, grossies aussitôt par des emprunts nouveaux, et compliquées par une comptabilité fantaisiste où Baudelaire se noyait aisément — « Je n'entends rien au.\ finances », disait-il à Poulet-Malassis. Il vivait sous la menace perpétuelle d'une expulsion ou d'une saisie, ou même de poursuites judiciaires, quand Taflolement le poussait à quelque imprudence qui ressemblait à un détournements

Or, Baudelaire n'avait rien d'un aigrefin. 11 était parfaitement honnête, ayant hérité des traditions de probité si répandues dans la bour geoisie française — cette bourgeoisie dont il n'oublia jamais tout à fait qu'il était issu. Quanti il vit ses cheveux blanchir et sa face se cren- i quand le sourire des hommes qui l'entouraient moins amusé, devint dédaigneux, quand la pau vreté et les chagrins de sa mère firent honte è son aflection filiale, quand enfin le procès intenl» aux Fleurs du Mal lui eut donné le petit frissoD de s'asseoir sur le même banc que les faussaire^

C) Corr., passim. 1846, 185:.', Ib53, 14 novembre ÏUbi « Je dis 60 fr., j'accepterais davanlag»» très volontiers comme aussi j'accepterais moins, ce qui est, je crois, 1. meilleure définition d'un besoin urgent » ; 1855, 18i:)9. 1 usa aussi du Mont-de-Piété. {Corr., 1855).

(2) L, 6 mai 1861.

et les escrocs, il sentit en lui une tristesse amère, presque inavouable, parce qu'elle Tinvitait à renier tout son passé, mais d'autant plus profonde qu'il osait à peine l'exprimer ; il ressentait le découragement sombre du joueur décavé.

Encore, si la gloire avait pu le consoler ! Quelques amis lui faisaient lête ; Poulet-Malassis l'appelait grand homme. Mais il n'était tel que pour un cercle très restreint de dilettantes ou de jeunes gens enthousiastes. Or Baudelaire — et c'est ici qu'une fois de plus le masque du dandy glisse de son visage — n'était pas satisfait des suffrages d'un petit nombre. Il voulait la renommée et son cortège d'hommages. Le 4 novembre 1856, il écrit à sa mère : « J'ai une soif diabolique de jouissance, de gloire et de puissance ». Dans son dégoût de Victor Hugo, la jalousie entre pour une part. Mais comment conquérir la puissance?

Le procès des Fleurs du Mal Ta « flétri » : il lui faut se réhabiliter, rentrer dans le monde honorable qu'il veut subjuguer (tout en le méprisant) : ce rêve obsédant explique son étrange candidature à l'Académie Française (1861).

Baudelaire eut beau affecter de défendre la cause de la littérature pure, et dire qu'il vow-

lait venger en lui les vrais artistes, de Flaubert à Leconte de Lisle, il est bien certain qu'il fut seulement ici le champion de ses propres rancunes, poussé par Ténervement. On s'y trompa de droite comme de gauche : les uns virent dans sa démarche un outrage pour l'Académie et le reçurent avec hauteur ; les autres le prirent pour un transfuge de la liberté. Sainte- Beuve ne lui cacha pas qu'il courait à un échec : le choix du fauteuil de Lacordaire, fait par Baudelaire, était particulièrement malheureux. Les universitaires furent hostiles ; les grands poètes, bienveillants. Hugo avait écrit une noble lettre ; Lamartine se montra sympathique et Vigny fut « délicieux ». Il ne lui conseilla pas moins, lui aussi, le désistement.

Baudelaire parut céder et renonça à remplacer Lacordaire ; il n'attendit pas l'échec — qui eût irrité sans doute sa misanthropie.

Criblé de dettes, repoussé des honneurs, il ne trouvait, dans sa vie intime, aucun réconfort. La solitude que les plaisirs de jeunesse avaient voilée de leur griserie légère revenait plus lourde à l'homme vieillissant; il sentait le poids d'une situation étrangement double et fausse : il souffrait de la fuite des années et du déclin de sa vigueur ; cependant il restait en tutelle, traité par son conseil judiciaire en enfant dissipé à

qui on mesure l'argent d^ poche ; son orgueil latent s'exaspérait, et il se trouvait lamentable ie traîner, sous ses cheveux gris, la vie errante lu bohème boulevardier, du « raté » qui amuse 3t dont on s'amuse.

Le type de ces « hommes rangés », représenants de la loi et de la morale, n'étaient plus le général Aupick, mort en 1857 : c'était Ancelle, >on conseil judiciaire, le maire de Neuilly. Il 'appelle « l'horrible plaie de sa vie » ; il le lépeint, en traits vivants et satiriques, dans une ettre à sa mère du 6 juin 1862, avec sa voix jégayante et son long rabâchage. « Vous aimez )ien votre mère, n'est-ce pas ? Vous avez une )ien bonne mère. — Croyez-vous en Dieu? Dieu ^st bon, n'est-ce pas? — Louis-Philippe a été un ^rand roi, l'avenir lui rendra justice ». Ancelle l'était plus jeune, et c'était un bien brave lomme, mais Baudelaire et lui n'avaient pas le râne fait de même.

Le poète s'arrachait avidement à ce milieu )hiHstin et pieux pour se barricader dans son >etit intérieur, corrompu tant que l'on voudra, ù du moins il était le maître de ses rêves >izarres et roi d'un royaume de souvelirs ; mais c'était là une autre amertume, eanne restait collée à sa vie ; en dépit de ses •rotestations plusieurs fois répétées, il ne rom- <ait jamais avec elle, et c'étaient des périodes e cohabitation, suivies de brouilles, fugues de

Baudelaire, fugues de Jeanne; ils se relrouvaien tous deux, un peu plus misérables qu'aupara vant, surtout Jeanne dont l'alcoolisme et la phtisie précipitaient la déchéance ; il avait pitié le lien des souvenirs sensuels le resserraii mélancoliquement à sa vieille maîtresse'; Jeanne était toujours comme une trouée à son ciel par où il apercevait un peu d'idéal-, mai les nuages revenaient vite et la vie se faisait u enfer. Dès 1851, il se déclare obligé de travaille la nuit pour éviter ses insupportables tracn • ries; en 1853, il voudrait fuir, elle se traii ses pieds, il se laisse attendrir et adresse a mère cette confession poignante : u Elle m'a biei fait souffrir, n'est-ce pas ? Mais en face d'un» pareille ruine, d'une mélancolie si profonde, j« me sens les yeux pleins de larmes, et. pour lou dire, le cœur plein de reproches. Je lui ai mang« deux fois ses bijoux et ses meubles, je lui ai fai faire des dettes pour moi, je l'ai assommée el finalement, au lieu de lui montrer comment » conduit un homme comme moi, je lui ai tou jours donné l'exemple de la débauche et de 1: vie errante ».

Les années passent ; nouveaux orages en 185G, Jeanne a fui, il la rappelle; il ne s flatte plus, comme huit ans auparavant, de von

(*) Voir l'ironie forcée et malsaine du Monstre (Epave? (=1 L, 16 janvier 1861.

loir se rendre libre : il pleure cette misérable compagne, son seul objet d'affection, et elle reste. Mais elle est avide et égoïste ; Tâge, en lui enlevant toute beauté, met à nu son « âme noire » de mégère vicieuse ; elle installe son frère dans la maison, un drôle, qui se considère comme chez lui : c'est à lui « couper le visage à coups de canne ! » Scène affreuse ; Jeanne sanglote, il s'apitoie encore : « Tant de pleurs dans ce visage vieilli m'ont touché ». Sa volonté fatiguée par l'opium s'affaiblit sans cesse, il s'en rend compte, en frissonnant : « Depuis plusieurs mois, dit-il, je suis malade, d'une maladie dont on ne guérit pas, de lâcheté et d'affaiblissement » (7 août 1860). En 1862, il tombe plus bas encore : il veut chasser une servante. « Jeanne m'a signifié que c'était à moi de sortir de chez elle et qu'elle garderait cette fille. Je suis sorti et j'ai continué à battre le pavé pour lui trouver de l'argent » (17 mars 1862).

Voilà la vie choisie par Baudelaire, pour protester contre la morale des Ancelle et des Aupick.

Il ne lui restait d'autre issue que le monde du rêve; mais comment écrire parmi ces soucis qui l'écrasent? « Quelle horrible manière que de travailler toujours entre plusieurs inquiétudes? » (26 mars 1860). C'est, pour cette raison sans doute qu'il a écrit si peu de vers depuis 1857.

Pourtant ce solitaire gardait encore une compagnie spirituelle, celle du grand écrivain dont il poursuivait la lecture : les Histoires extraordi' naii^es de Poe étaient traduites en 1856, les Nouvelles Histoires l'année suivante, les Aventures d'Arthur Gordon Pym en 1858, Eurêka en 1864, les Histoires grotesques et sérieuses en 1865.

C'est pour Baudelaire un malheur singulier que d'avoir eu la révélation d'un frère intellectuel aussi parfaitement ressemblant, la veille du jour où ce frère devait mourir. Il a dû y penser souvent, et, trouvant quelque convenance entre son cas et celui de William Wilson conté par Poe, voir dans cette mystérieuse rencontre un funèbre arrangement du sort. On a étudié Tinlluence de Poe sur Baudelaire, et dit, très justement, qu'il n'y eut pas d'influence directe en ce sens que le talent de Baudelaire était déjà adulte quand il connut Poe. Cette connaissaïue le « conduisit-elle au symbolisme » au moment où « sortant du romantisme », il possédait déjà un art à lui?* Mais, outre que Baudelaire sortait moins du romantisme, que du dandysme quand il devint symboliste, il est difficile d'oublier que plusieurs de ses poèmes, parfaitement symboliques, étaient composés avant 1840, c'est-à-dire avant qu'il eut lu Poe : ainsi VAH)atros, une f/uirogne, la Rebelle, Y Ame du Vin, le Vin des Chiffonniers, lion Juan aur Enfers, etc.

(♦)de Reynold, o. c, 280.

Il y avait chez les deux poètes le mïè^^^^ ^^ de l'étonnant et de l'anormal, la même dispo?^ tion à traduire leur dégoût en strophes mystérieuses, la même pensée tenace de la mort, r. (( aimable pestilence » dont ils parlent avec un afïreux sourire, où il entre du désir et de l'horreur.

Toutefois Poe est de contours moins nets, dans sa poésie, que Baudelaire; le ciel brouillé, qui plane sur ses mélancolies, comme sur ses maladives et trop blanches figures de femmes, n'a guère obsédé le poète des Fleurs du Mal, si souvent ramené par l'odeur d'une chevelure à la vision des flots bleus et des paradis exotiques. Le goût des parfums leur était commun, mais Poe préfère les odeurs douces, celles des roses ou des fleurs sauvages, aux senteurs violentes, que recherche le blasé parisien. Ils avaient de la poésie la même conception désintéressée, le même penchant à exprimer leur rêverie en une série décousue de brefs poèmes, le même éloignement pour l'expression impudique des passions intimes ; c'est assez pour justifier la sympathie, mais non l'enthousiasme religieux du traducteur français.

Il est vrai que Baudelaire sentait étroitement — outre leurs affmités intellectuelles — la solilarité de leurs deux destinées terrestres. Il l'a ort bien laissé entendre dans son émouvante biographie d'Edgard Allan Poe (1852). On y sent,

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malgré rei!ort pour rester objectif, rémotioi perpétaelle de l'homme qui regarde dans ur miroir ses traits altérés ; que de circonstance: de sa vie Poe paraissait avoir vécues d'avance et comme son doigt funèbre semblait lui mar quer la route ! M. Lauvrière ' a rectifié les inexac titudes commises par Baudelaire, et a étudié 1 poète américain comme un malade, d'hérédité lourdes, présentant des signes d'aliénalio mentale et de responsabilité atténuée. Nou savons que, de son côté, Baudelaire n'était pa exempt de tares congénitales. Mais, dénué d connaissances médicales et cherchant, bien e romantique, à expliquer le corps par l'esprit ( l'esprit par l'incompréhensible, il a beaucou moins insisté sur la physiologie morbide de so « double » que sur le caractère prédestiné d son malheur : « Il existe, dit-il, dans la littér. ture de chaque pays, des hommes qui portent nom giiiynon écrit en caractères mystérieu dans les plis sinueux de leur front. Ce mèn quignon, subi à l'école d'Amaury, pesait si l'auteur des Fleurs du Mal. Comme Poe. Baud laire a connu l'aisance matérielle, durant !• années d'enfance, mais gâtée par la solituc morale ; il a rompu avec son beau-père comn Poe rompit avec son tuteur, M. Allan, et épais comme lui, dans la recherche nerveuse de

{») t/n génie morbide : Edgar Poë.

célébrité littéraire, les années tumultueuses de sa jeunesse; il mène aujourd'hui, dliôtel en hôtel, pour fuir le monde et sa pensée, la vie errante que Poe promena à travers l'Amérique, et il s'ouvre les « paradis artificiels » comme Poe se donna le délire de l'alcool.

Il ne reste plus au poète français qu'un degré à descendre pour ressembler tout à fait à son frère américain ; c'est d'être ramassé dans la rue, le matin d'un lendemain de débauche, et d'expirer sur un lit d'hôpital, en laissant l'impression d'un magnifique génie avorté. Il n'est guère douteux que le souvenir de cette fin lamentable n'ait hanté Baudelaire et ne lui ait dit que tout effort était vain, le Destin inéluctable. Poe, le confident, « l'intercesseur », comme il l'appellera bientôt, emporté dans la ronde macabre, sourit à Baudelaire et lui fait signe d'y entrer.

Ainsi la seule compagnie qu'eût trouvé le malheureux le conduisait à un redoublement de spleen.

§ 2. Le Spleen dans la maison

L'œuvre de Baudelaire, consacrée en partie à l'Idéal, c'est-à-dire à l'espérance sensuelle, renferme aussi une peinture de Spleen infiniment nuancée.

Ce n'est pas une brusque descente dans le inonde des ténèbres ; des images de femme et

de luxe paresseux, égayant des tableaux pm^ sombres, lutteront d'abord contre la mélan colle; puis, ces rayons s'éteindront. Il resten un sentiment de douceur et comme une joi* secrète : elle s'en ira à sou tour. Le plaisir mal sain de la solitude compensera seul son acca blement ; ce plaisir fuira encore. Alors demcu rera l'Angoisse, messagère de mort. Parcourou ces étapes derrière le poète.

Réversibilité est, nous l'avons vu, un cri d'es poir poussé, un jour de spleen, vers la Madon( encore respectée. Mocsta et errabunda, dédiée ; cette Agathe dont on ne sait rien, laisse entre voir la fuite

Loin du noir océan de l'immonde cité

vers un monde moins virginal que sensuel même inspiration dans ïlnvitation^iiw VoifOfie

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D'aller là-bas vivre ensemble !

Là tout n'est qu'ordre et l'«'i'>t.'.

Luxe, calme et volupté.

Mais en général, la figure féminine disparaît d< ces visions; l'état de spleen a pour élément ini tial la conscience de l'absolue solitude.

Est-ce à dire : de l'absolue souffrance? Non Baudelaire a trop souffert des compagnies for

cées pour ne pas savoir le prix de l'isolement. Il a trop souvent dû gaspiller sa vie en courses et en labeurs stériles pour ne pas goûter le repos au coin du feu, loin de sa mulâtresse, loin de ses créanciers, en évoquant les années perdues. Il y a un accent de poésie intime, presque attendrie, et très pure, dans cette strophe mélancolique :

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter près du feu qui palpite et qui fume. Les souvenirs lointains lentement s'élever Ainsi qu'un carillon qui cliante dans la brume.

Voici que les dieux de son enfance reparaissent ; il envie le monde grave et fort où sa folle jeunesse a refusé d'entrer :

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux, Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, Jette fidèlement son cri religieux Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente !

Mais lui-même sent son âme « fêlée » ; l'air est froid, il retombe accablé, comme

un blessé qu'on oublie Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de

[morts ; Et qui meurt sans bouger, dans d'immenses efîorts I

Le travail l'apaisera-l-il? Mais sa plume sèche

dans Técritoire : au sortir de scènes épuisantes, il n'a plus la force de se remettre à l'œuvre.

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits ver-

[meils.

Il gémit avec un sourire de vieil écolier :

Pour soulever un poids si lourd, Sisj^phe, il faudrait ton courage !

Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage, L'art est long et le temps est court.

{Le Cfuignon).

Que faire ? En appeler aux sens, ces vieux consolateurs? Mais leur affreux empire élargit la blessure invisible par où sa force coule ; il voit, en rêve, le sang de ses veines inonder les rues, transformer « les pavés en îlots » et abreuver les êtres féroces qui le guettent. Boire pour oublier? Mais

Le vin rend l'œil plus clair et Toreiile plus fine Aimer ?

Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d ai-

[ gui lies Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !

Que faire donc ? Imiter les hiboux dans leur immobilité sinistre, qui est, sinon une joie, du moins une absence de soulïrance. La pensée, cependant, ne se laisse ni engourdir ni apaiser par cette indifférence d'animal ou de sage

hindou. Elle cherche à glaner encore un peu de bonheur à travers la solitude et l'ombre ; elle ne trouve que le bien-être de se sentir en harmonie, quand on est triste, avec la grisaille morne ou les teintes livides du ciel. L'accord d'une nature funèbre et d'une âme funèbre, voilà tout ce que Baudelaire peut savourer maintenant, en tête à tête avec son mal.

Les nuages en deuil semblent le corbillard qui emporte ses rêves : les lueurs fuligineuses dont le soleil allume leurs profondeurs sont un reflet savoureux de l'enfer : voilà l'Horreur sympathique. Le sonnet Brumes et Pluies, avec ses rimes plates, évoque le bruit que fait la chute interminable de la pluie et son égouttement réguher du haut des toits. Dans cette morne atmosphère, l'âme ouvrira ses ailes noires, et attendra l'heure des amours tristes, sur un « lit hasardeux ».

Baudelaire est un des poètes de la nuit. Mais il ne cherche pas dans les ténèbres, comme cet autre amant du silence que fut Alfred de Vigny, le loisir de penser à ceux qu'il aime, délivré des bruits importuns ; pour lui, l'ombre est la bienvenue parce qu'elle le débarrasse de l'insupportable obsession des formes mouvantes

Car je cherche le noir, et le vide, et le nu !

(Ohse<^sion).

164 RA L'HELA m F:

parce que, dans cette solitude accrue, elle anime sa douleur et en fait un étrange fantôme qu tient à la fois de la Nuit, de la Femme et de h Mort.

Sois sage, ô ma douleur, etc.

{Recueillement).

Quelle est cette inoubliable plainte chuchoté^ comme un aveu d'amour? L'homme est las, i s'échappe des formes vivantes, et berce son sou venir dans un monde précieux, plein, comnn un vieux flacon, de « l'acre odeur des temps » Vision maladive 1 Les années défuntes sont pen chées au balcon, comme jadis cette femme.. <( 0 serments ! 0 parfums ! » La pensée d« l'homme s'assombrit encore ; ses yeux s< tournent vers la lueur sanglante qui incendi» l'horizon ; le soleil meurt comme un malade mais sur un lit somptueux de nuages ; et l'imag< funèbre se prolonge à l'aspect du ciel envah d'ombre : c'est l'endormeuse de tous — est-ce 1; mort, est-ce la nuit? — qui s'approche douct et perfide, pour achever l'œuvre de la douleui en abolissant la pensée.

Cette élégie morbide évoque l'anéantissement Souvent aussi, poussant son rêve au delà de 1: mort, Baudelaire caresse l'idée de sa danma tion prochaine. Telle est l'inspiration de pièce comme Xlrff^'parable, le Poasédé, VlrrénMmbk Elles ont certainement contribué à la légende d«

Baudelaire « satanique », et même de Baudelaire « cabotin )), parce qu'elles sont outrées et mystérieuses. Elles ne respirent que remords, enfer, peines éternelles, et le lecteur demeure surpris d'en entendre tant et d'en savoir si peu. On ne peut oublier le prototype byronien de ces damnés aux crimes obscurs (Manfred), ni l'analogie de cet état morbide avec celui de Poe, quand il écrivit par exemple la Chute de la Maison Usher. Gomme tous les ae.urastb.éniqueSj^ Baudelaire souffrait d'un mal général et vague, impossible à définir ; vivait dans le pressentiment '■ perpétuel d'une catastrophe ; à l'inverse d'un I neurasthénique ordinaire, il jouissait de ce mah-V l et de son mystère, et, par une dernière compli- \ cation de sa nature, il s'efïrayait de sa propre ! jouissance : il le confesse au seuil de sa maladie . } finale : J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et \ (erreur (23 janvier 1862). Il la cultive dans cette ; pièce déclamatoire et émouvante tour à tour, I VHeautontimoroumenos :

[ Ne suis-je pas un faux accord

Dans la divine symphonie,

Grâce à la vorace ironie

Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde I C'est tout mon sang, ce poison noirl Je suis le sinistre miroir Où la mégère se regarde !

Je suis de mon cœur le vampire, Un de ces grands abandonnés Au rire éternel condamnés Et qui ne peuvent plus sourire !

Avec une composition trop chargée et quelque ostentation de perversité, ïlrrcmédiable célèbn un autre aspect de Tabjection : « la conscieuc» dans le mal ». Nous retrouvons un meilleui Baudelaire dans ces pièces désolées et sincère.qui portent, au nombre de quatre, le même titn de Spleen, comme pour attester l'écrasante niooc tonie de l'état d'âme où elles furent conçues.

Dans la plus remarquable (Pluviôse, irrité... l'auteur a savamment rassemblé tous le tableaux qui conjposent un lugubre tableai i-' d'intérieur. « Pluviôse » est* un vieillard maus sade, un de ces « sept vieillards » peut-être don nous verrons bientôt l'étonnante peinture ; J chat, enlaidi par la misère, tressaute comm sous l'inlluence d'un mauvais rêve ; la goultièrf dont la vue seule, comme le bruit, évoque jen sais quoi de froid et de mesquin, s'anime d l'âme d'un vieux mendiant que Baudelaire fa poète sans doute afin (]u'il soit plus lamentabl encore ; la pendule est enrhumée comme u malade ; le foyer siffle et pleure et tient compj frnie à la pendule; sur la table où elles gisen ' nrtes à jouer elles-mêmes ont le spleen !L<

parfums, à leur tour, deviennent a sales », eux qui ont pour mission d'ouvrir l'Idéal ! Car ces cartes viennent d'une « vieille hydropique » (!), et, cet héritage étant « fatal », voyez-y un complot du sort ; leur légende morte paraît le colloque funèbre de deux anciens amants qui ne se reconnaissent plus.

Misère d'argent, laideur de l'hiver, déboires poétiques, conscience de l'ennui universel, tristesse des amours finies : tous les éléments du spleen baudelairien sont rassemblés en ce sonnet.

Dans les deux poèmes suivants*, Baudelaire cherche à définir son état. Il exhale son accablement en ce vers pathétique :

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Sa propre image passe, changeante, devant ses yeux : il est un vieux meuble — pareil aux meubles de la maison paternelle — et rempli, comme eux, de vieilles reliques. En lui-même, aussi bien qu'en ces tiroirs encombrés, il y a des souvenirs gracieux et de laides images, des gages d'amour et des traites impayées, tout le bric à brac de l'espérance flétrie par la vie, en un mot, le cadavre de son Idéal.

Le décor change. Nous voici dans le champ des morts.

(*) Pièces 78 et 79 de l'édition Galmann-Lévy.

168 lîAL DELA IRE

Je suis un cimetière abhorré de la lune.

C'est le vers qui paraissait affreux au vertueux journaliste du Figaro, en 1857.

Je suis un cimetière abhorré de la lune Où, comme des remords, se traînent de longs vers Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus

'Chers.

Cette nécrophilie, niùiiie si elle ne s^nluit pa>, a cessé d'étonner ; elle est pourtant une des causes de la première légende baudelairienne.

Le décor change une seconde fois ; nous rentrons dans le monde mélancolique et nii^niard du xvni« siècle.

Encore d'autres variations sur un thème unique ! Le poème 80 ' donne, avec une facture infiniment nette et vigoureuse, l'expression la plus pathologique du spleen qui se rencontre sous sa plume. Une douleur aiguë, une sensation de migraine, se môle à la lassitude. Le ciel écrase le monde, le soleil semble verser des ténèbres; la terre se transforme en un cachot « humide » — remarquons l'horreur de ce mol évocateur de marécages, de feux follets et de prisons mal tenues ; l'espérance ressemble à ces êtres douteux qu'on nomme des chauves-souris, les filets droits d'une pluie épaisse imitent les barreaux d'une prison ; les araignées immondes

(*; Ed. Calmann-Lévy.

filent leur toile dans les coins ; alors, l'exécution du condamné s'approche; les cloches hurlent ainsi qu'une foule irritée ; de silencieux corbillards défilent pour emporter des victimes, et Tangoisse, dit-il,

atroce, despotique.

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Tel est le spleen, « fruit de la morne incuriosité » \

§ 3. Le Spleen dans la rue

Pour essayer de s'oublier lui-même, Baudelaire erre à travers les rues^ Il sait que

Dans les plis sinueux des vieilles capitales, ...Tout, même l'horreur, tourne aux enchantements.

{Les Petites Vieilles).

De ses longues promenades sans but sont sortis les Tableaux Parisiens.

') cf. cette notation si forte à la fin du Rêve Parisien : voici l'emprise du spleen, au sortir peut-être d'une débauche d'opium :

En rouvrant mes yeux pleins de llamme, J'ai vu l'horreur de mon taudis, Et senti, rentrant dans mon âme, La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres Sonnait brutalement midi.

Et le ciel versait des ténèbres Sur ce triste monde engourdi.

On a reproché ^ aux Tableaux Pan.^nn.s, conimr au Vin, de venir en « hors d'œuvre » dans l'ensemble des Fleurs du Mal, et on cherche à excuser Baudelaire de cette faute de composition. Or, si le Vin a. sa place dans le tableau des excitations progressives des Sens, les Tableam ont la leur dans la série des images assombries que le spleen fait défiler devant ses yeux. Apre? un long regard désolé sur son foyer désert, Baudelaire va promener sa tristesse parmi les formes indifïérentes qui lenlourent. L'excès de l'ennui a transformé en observateur social ce songeur solitaire qui n'avait d'yeux que pour lui-même. Mais quel réconfort tirer du spectacle de l'universelle douleur? Les Tableaux Parinem marquent comme le dernier effort de la volontt de Baudelaire pour se retenir à un appui exté^ rieur, et leur tristesse atteste l'échec de celle tentative.

Ces Tableaux ont été composés peu à peu ceux qui figurent dans l'édition de 1857 sont le.* plus descriptifs, les moins duvè {Brumes et Pluies les deux Crépuscules, la Servante au gram cœur, etc.); l'édition de 1861 renferme au con traire les plus Apres {Les Sept vieillards, le Aveugles, Le Squelette laboureur, la Danse macabre)

Tous ces poèmes sont tristes. Il a manque ; Baudelaire, promeneur parisien, de savoir s'in

(•) Mauclair, o. c, 64.

téresser à la grandeur historique de Paris. Il a pu dédier à Victor Hugo deux de ces pièces (les Petites vieilles et les Sept vieillards) ; il est, sur ce point comme sur tant d'autres, à Topposite de Victo Hugo. Celui-ci écrivitPflmTannée même où mourait Baudelaire ; Baudelaire eût pris en pitié l'enthousiasme mystique du vieux poète pour la nouvelle Jérusalem. Où Hugo ne voit que symboles, Baudelaire ne voit que phénomènes; où le premier cherche à saisir le flot grossissant et béni de Tefïort humain vers la Justice et la Vérité, Baudelaire ne voit que grimaces pénibles, mascarade sans joie, la course au plaisir avec ses déceptions éternelles. Pour Hugo, Paris, c'est la Révolution ; pour Baudelaire, c'estla Prostitution.

Tous deux, d'ailleurs, ont adoré Paris.

Relisons le Jeu. C'est un tableau puissant et neuf, pour Baudelaire, que celui d'une salle de jeu. Voici qu'il trouve au sein de la lassitude universelle, des cœurs où vibre une vraie passion !

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles, Fronts poudrés, sourcils peints sur des regards

[d'acier', Qui s'en vont, brimbalant à leurs maigres oreilles Un cruel et blessant tic tac de balancier,

Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant.

(*) Nous suivons la leçon de la 1" édition. La correction de la 2'* (l'œil câlin et falai) introduit un poncif.

172 lUL'DELAIHE

Il voit ses pareils — des poètes — confondus parmi ces filles, pour gagner quelque argent et vêtir leurs Dalilas, sans doute; lui aussi se sent renaître; il veut saisir au vol la jouissance, et sort, pour goûter toutes les promesses du Crépuscule du soir.

La Prostitution est reine. Les théAtres, les lieux de plaisir tendent les pièges où elle saisit l'homme, et l'asservit. La pègre s'apprête dans les rues ; c'est l'heure des coups de main.

A ce point de sa méditation, Baudelaire s'arrête. Et ce n'est plus, comme naguère, pour écouter « la douce nuit qui marche ». C'est pour deviner, à travers le mur de l'hôpital, le râle des agonisants.

Les heures passent; voici le matin. L'aurore grelotte. Le soldat, l'ouvrier, obéissent à la diane ou à la cloche du travail. xMais aucun appel ne hâte le pas du poète alourdi par la fatigue ou l'ennui. Son oreille — encore! — s'efforce de deviner les soupirs des mourants ou ceux — si voisins de la mort et si tristes, — de l'accouchée qui met au monde une victime de plus {Cré^ puscule du matin).

La journée s'avance. Il erre dans les rues ; il s'attarde devant de hideuses gravures qu'oa trouve sur les quais, et qui associent l'image du squelette à l'idée du laboureur éternel [le Squelette labourrur); soudain, un infirme le heurte \ un aveugle ! Il tressaille et comprend. Sa soli|

tude est rompue : voici un frère! Et il écrit un sonnet, qui est un des plus beaux poèmes de son recueil.

Baudelaire a son sourire sardonique des très grands accablements : celui qui raille sa détresse parce qu'il la sait sans remède.

Contemple-les, mon àme ! Ils sont vraiment affreux ! Pareils aux mannequins; vaguement ridicules; Terribles, singuliers comme des somnambules; Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Baudelaire a une borreur esthétique de la laideur, à laquelle s'ajoute ici une peur vague du sortilège.

Ils traversent ainsi le noir illimité.

Ces frères du silence éternel...

Le ton s'est attendri.

... 0 cité!

Tandis qu'autour de moi tu ris, chantes et beugles. Eprise du plaisir jusqu'à l'atrocité, Vois, je me traîne aussi !

Ce brusque et puissant retour sur lui-même va s'achever dans un acte de contrition sauvage.

... Mais plus qu'eux hébété, îp dis : que cherchent-ils au ciel, tous ces aveugles?

Telle est l'inspiration générale des Tableaux

Parisiens : d'un spectacle de soulïrance éliaiigère, Baudelaire revient à la conscience plus amère de son propre abaissement.

Parfois, le spleen devient nostalgique. Le Cygne est une récurrence vers les pays du soleil, les Petites vieilles un rappel du monde féminin.

Le Cygne débute par une boutade bizarre :

Andromaque, je pense à vous !

Andromaque au cœur de Paris ? Pourquoi pas ? Paris renferme ses exilés. Le poète errait à travers le Carrousel, à cette heure claire qui rend plus dure la reprise du travail. Et voici qu'il remarque un cygne

Sur son cou convulsif tendant sa tète avide

vers une pluie que le ciel refuse de verser.

Ce cygne, c'est l'exilé. C'est Andromaque; mais c'est bien plutôt cette négresse — image de la triste Jeanne Duval :

Amaigrie et phtisique.

Piétinant dans la boue, et chercliant, 1 œil hagard. Les cocotiers absents de la superbe Afrique, Derrière la muraille immense du brouillard ;

c'est la beauté du jour éteinte en nos cieux mornes, c'est Baudelaire enfin traînant son âme

i v«eetses « chers souvenirs » devenus (^ plus lourds que des rocs ». Ce cygne, avec ses gestes fous et ses impuissants désirs, c'est ce qui peut

f rester de lumière au fond d'un œil accoutumé à regarder dans la nuit.

Plus souvent, la rue n'est pas évocatrice des

. libertés perdues; elle rappelle au contraire les

' vicissitudes de l'existence tour à tour enivrée et maussade, avec les amours qui se dénouent, les énergies que dissout la décrépitude. Le symbole de ces vies révolues, ce sont les Petites vieilles. Baudelaire leur a consacré un de ses poèmes les plus parfaits.

Qui n'a vu courir

Frémissant au fracas roulant des omnibus,

ces frêles petites femmes pauvres et mal vêtues « honteuses d'exister », fragiles comme les enfants, dont elles n'ont pas l'avenir? Elles gardent parfois, malgré l'âge un reste d'étrange fierté :

Une entre autres, à l'heure où le soleil tombant Ensanglante le ciel de blessures vermeilles, Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc...

Son œil parfois s'ouvrait comme l'œil d'un vieil

[aigle ; Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!

Cette vieille femme qui écoute la musique guerrière, c'est, dirait-on, le premier Idéal de

i'O RAUDELAIRE

Baudelaire — l'idéal de santé et de force 4;^ dues, — réfugié dans les traits de quelque veuv ou mère de soldat. Mais de telles récurreucf sont rares. Ces femmes furent d'ordinaire k victimes ou les prêtresses de l'amour.

Avec une obscure joie amère, il constate :

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes '

Pourtant il se sent trop proche d'elles poui jouir longtemps de leur déchéance; il goûte ai contraire, à leur côté, le plaisir d'avoir um « famille », — cette famille fût-elle de spectrdl.

Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices, Mon âme resplendit de toutes vos vertus!

Devant ces « cerveaux congénères » il fait sur lui-même un morne retour : où serez-vou^ (où serai-je demain), nous qu'étreint « la griîTde Dieu »? — Cet efïort pour sympathiser ;i ■ des vivants ne lui laisse qu'une attente frén ^ santé de la mort.

La mort est dans tous les spectacle> u» ù\ rue, comme dans tous les bruits du matin et du soir. Et ce n'est pas le repos suprême, mail'annonce du suprême tourment. De là, ce r "^ baroque et funèbre qui s'intitule les Sept r lards. Peu de poèmes, même de Baudelaire, laissent une impression de plus complet malaise. Vur foi-; dr phis. il se promenait dans In v\\i\

SOUS un ciel jaune et sale, quand apparaît un mendiant à la fois lamentable et hideux.

... On eût dit sa prunelle trempée Dans le fiel; son regard aiguisaitles frimas, Et sa barbe à longs poils, raide comme une épée, Se projetait, pareille à celle de Judas.

Derrière ce fantôme sinistre, s'avancent six autres, tous pareils, fatidiques, comme une image multipliée de Tenfer. Alors, l'esprit de Baudelaire s'égare ; il croit l'heure venue, l'heure terrible ; il court à sa chapibre, s'enferme, et achève de perdre tout sang-froid. Il lui semble être une barque sans rameurs, ballotté sur une mer monstrueuse ! — Il n'a plus d'asile. A spn foyer désolé s'est établi le spleen ; dans la rue, des spectres l'obsèdent; son cauchemar perpétuel le chasse hors de la vie.

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