‹ Baudelaire; l'homme et le poèteChapitre 15 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. L'inspiration funèbre. — a) Le voyage, p. 178. — b ! La destruction, p. 181. — c) Le châtiment, p. 185.

II. La. mort. — a) Le voyage en Belgique, p. 189. — Y)) La destruction physique; retour aux idées religieuses, p. 192. — c) La fin, p. 196.

L — L'inspiration^ FUNÈBRE

« L'idée unique de Baudelaire, a écrit M. LansonS est l'idée de la mort ; le sentiment unique de Baudelaire est le sentiment de la mort. » C'est vers l'idée de la mort, en efïet, que convergent toutes les forces de son être, ardentes comme l'amour ou dissolvantes comme le spleen.

Au delà des bornes de l'ennui terrestre, la Mort est l'échappée dernière que le spleen voit s'ouvrir sur un monde inconnu : elle est le VoijageAoni nul ne peut lixer les limites. L'Amour fait de la mort le terme du vieux duel de l'homme et de la femme, suprême vengeance ou dernier repos : elle est la Deatmction des corps.

(*) Histoire ^Z" fn Littérature Française, p. lOGO.

Mais l'amour maudit éveille une terreur dans Tâme religieusement formée de Baudelaire, qui sent, à l'heure où la vie doute d'elle-même, se rallumer les croyances éteintes : pour-Je-i^oète du péché, la mort sera le Châïiment. Ces trois éléments, le Vayage, la Destruction, le Châtiment composent son idée de la mort ; le premier la fait aimable, le second tragique, le dernier terrifiante.

La passion du voyage, était, chez Baudelaire, aussi vieille que l'Ennui.

Lui qui disait, un jour de spleen :

Enlève-moi, wagon, emporte-moi, frégate,

(Maesta et err abonda).

kii qui admirait dans les Bohémiens la tribu doublement heureuse, et de connaître familièrement l'avenir et de dérouler les plaisirs d'un éternel voyage S qui, le 8 août 1848, écrivait à sa mère : « Ma rage de voyage me reprend perpétuellement », a considéré volontiers le grand voyage avec des yeux sans effroi. Il en a même chanté le terme comme l'auberge mystique qui réconforte les malheureux :

I A travers la tempête et la neige et le givre, I Cjest la clarté vibrante à notre horizon noir; C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, Où l'on pourra manger, et dormir et s'asseoir : {La Mort des P ancres).

(*) Let Bohémiens.

c'est pour les artistes le « Capitole » où ils contempleront Pldéal tant poursuivi, jamais atteiet^; c'est, enfin, le domaine de l'oubli pour ceux qui veulent fuir

La Circé tyran^iiqup au^ dangerpux parfums.

Ceux-là, d'abord, essaiept des voyages terrestres :

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent D'espace et de lumière et de cieux embrasés ; La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent Effacent lentement la marque des baisers.

{Le voyage).

Mais la terre est si étroite et si monotone ! D'une course à travers le moîide, on ne retire que la mprne impression de l'uniformité des mensonges humains ; alors que faire, sinop tenter la grande aventure? I^ien de funèbre dans cet appel aux ^iiitres cieux ; rien de reposant non plus, concime pe « ^ejn étoile » où Leconte de Lisle aspirait à se perdre ; au coplraire, un feu brûle le cerveau du poète ; il va refaire, plu? beau, le voyage de ses vingt ans, et la Mort est^ un (( vieux capitaine» au sourire franc de louj^ de mer. . '

Cette espérance ne sera-l-elle pas déçue?. Après l'ennuyeux speclî^cle de la vie, la mort

{*) La Mort des artistes.

n'ondra-t-elle pas un autre ennuyeux spectacle, et, tjui sait, peut être, le vide du néaht ?

J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse Désir mêlé d'horreurj un mal particulier ;

Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse. Plus allait se vidant le fatal sablier, Plus ma torture était âpre et délicieuse. Tout mon ccBur s'arrachait au Ulondé familiet'.

J'étais commel'enfant avide de spectacle, Haïssant le rideau cdrtlme on hait un obfetacle...

Soudain, il comprend :

i'étais mort sans surprise, et le terrible aurore M'enveloppait. Eh quoi, n'était-ce que cela ? La toile était levée, et j'attendais encore.

{Lé Rhe d'un Curieux).

Mais comme ce sourire est prêt à se détendre pour rendre au poète son masque de gravité sombre !

Car, s'il partait pôtir le funèbre voyage, c'est qu'il sentait sur lui la morsure des baisers malidits. Le souvenir de l'amour le hantait : de cet amour, féroce comme un meurtre, et qui prépare lui-même la destruction des corps.

Destruction double : par le crime, dont la bestialité est au cœur de la vie sexuelle, et par la décomposition naturelle, dont les folles erotiques hâtent la venue.

183 HAUDELAIHE

Nous avons parlé ailleurs* de ce sadisme sanguinaire. C'est lui qui inspire cet obscur sonnet de la JJa^ijJ^ctigri, où, dans un site dénudé et sinistre, un « appareil sanglant de blessures ouvertes » s'étale sous le doigt du démon. C'est lui qui évoque, dans l'arrière-fond de l'âme, ce goût des « morsures », des lacérations charnelles, qui est du même ordre que l'assassinat.

Mais, plus volontiers, la destruction apparaît à Baudelaire comme le terme fatal de la luxure : la pourriture des corps.

Baudelaire est hanté par la vision des vers du tombeau, vision romantique, s'il en fût, qu'on rencontre aussi bien dans Victor Hugo - que dans Gautier '. Elle se retrouve aussi chez Edgar Poe, sous une forme étrangement baudelairienne, comme dans ce passage où parle un amant : (( Elle dort, mon amour ! Puisse son sommeil être profond aussi bien qu'éternel ! Que les vers du tombeau rampent doucement autour d'elle ! » * Les Fleurs du Mal abondent en visions macabres; ici, c'est une « outre aux flancs gluants, toute pleine de pus » '; ailleurs, un serpent rampant

(») V. chap. IV. §3.

(*) Vépopée du ver dans la Légende de* siècles ; Cwi' iemplaiioriB, liv. VI, passim, etc. ,

(») La Comédie de la Mort. ^

{*) Cité par Patterson, p. 47.

(b) Les Métamorphoses du Vampire.

près d'une fosse ^ ; ailleurs, un cimetière « où, comme des remords, se traînent de longs vers » ' ; ailleurs, un squelette chevauchant à travers l'espace', ou un écorché labourant la terre'.

L'image du squelette, en particuher, obsède les dernières années du poète ; pour la deuxième édition de Fleurs du Mal, il veut, en frontispice, « un squelette arborescent » entouré d'attributs macabres ; on le trouve reproduit dans le recueil du prince Ourousof' : c'est hideux. Le sens de cette nécrophihe, qui a si puissamment servi la légende du Baudelaire satanique, est exprimé dans deux poèmes antithétiques : le Voyage à Cythère et Remords Posthume '.

Le premier montre la pourriture de l'homme. Sous le ciel bleu, près de la mer enchanteresse, un inconnu, accroché à un gibet, dans l'expialion « de ses infâmes vices », tombe en lambeaux sous le bec des oiseaux de proie.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !

(Voyage à Cythère).

Dans le second, c'est la pourriture de la

(*) Le Revenant.

(*) Spleen.

(3) Une gravure fantastique.

(*) Le squelette laboureur.

(s) Le tombeau de Charles Baudelaire.

(*) Dne charogne est d'inspiration identique k Remords Posthume.

184 liALDELAIRE

femme. Un marbre noir recouvrira ses membres voluptueux jadis,

Et le ver rongera sa peau comme un remords.

(Remords Posthume).

Parfois, Baudelaire veut paraître gai en son géant à la tombe : mais son ironie reste funèbrf comme dans le très beau sonnet du MOrt Joyeiu

Il peut citer des mots plaisahts^ parler de requins, d'escargots, de vieux os étalés dans 1» cercueil : du récit s'exhale une soutirance poi gnante : horreur de la vie, horreur de la mort

Les hommes l'ont tourmenté. Il ne leui demande que le silence : qu'on ne fasse point d« singeries sur sa fosse :

Je hais les testaments et je hais les tombeaux.

Mais quel sombre inconnu l'attend chez le^ vers ? Dans un défi mêlé d'angoisse, il s'écrie

Philosophes rêveurs, fils de la pourriture, A travers ma ruine allez donc sans remords, Et dites-moi s'il est eucor quelque torture Pour ce vieux corps sansâme et mort parmi les morte

Plus résigné, sans épouvante, plus mêlé auss de souvenirs charnels, est le sonnet des Deu> Bonnes Sœurs :

Quand veux-tii m'onferrer, Débauche aux bra

;immood66 0 luort, qu.iini Miiuii ,i>-iu. sa rivale en attfdits. Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès?

Dans le Goût du Néant, oh ne trouve plus même cette ombre d'acceptation sereine. L'heiire du renoncement final à sonné, et, comme il lui arrive toujours aux heiires noires, les parfums mêmes se sont évslnotiis.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur, L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute ; Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte ! Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur ! Lé printemps adorable a perdu son odeur!

Le tic tac de la terrible a horloge » hante ses oreilles :

Et le Temps m'engloutit minute par minute :

Pourquoi lutter? Vienne la mort !

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?

Mais si elle l'exauce, devant qui se trouverat-il?

...Quelqu'un parait, que tous avaient nié, Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire Vous avez, que je crois, assez communié A ma joyeuse messe noire !

Chacun de vous m'a fait un temple dans son cœur; Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde! Reconnaissez Satan à son rire vainqueur. Enorme et laid comme le monde !

Derrière la mort, il y a le châtiment suprême.

Eu général, Baudelaire n'incarne pas le châtiment dans la figure du démon. Satan représentait plutôt pour lui, on l'a dit, l'impérieuse exigence des sens. Méphistophélès est, depuis Goethe, plus voluptueux que terrifiant. Or, ridée du châtiment terrifie Baudelaire. Il ne croit pas, il est vrai, à un tribunal divin : le châtiment est pour lui un au-delà, plus noir, infiniment plus affreux que la vie terrestre, un lieu de sépulture où Ton entend

Les cris lamentables des loups * Et des sorcières faméliques, Les ébats des vieillards lubriques Et les complots des noirs filous ;

C'est le cauchemar que suggère à un débauché la lassitude de ses nerfs ; la jeune Delphine des Femmes Damnées s'épouvante de sa faute, et le poète accompagne cette épouvante d'un accent prophétique et sinistre :

Descendez, descendez, lamentables victimes Descendez le chemin de l'enfer éternel ! Plongez au plus profond du gouffre, où tous les

[crimes..

Hagellés par un vent qui ne vient pas du ciel

(^) Sépulture. M. Ourousof y voit, en vertu du titre, lin poème de mAme inspiration qxï'Vne Charogne. Le . titre « d'un poète maudit » est posthume ; rexpression ^ « corps vanté » conviendrait bien à une femme. Cepen- :; dant, ce décor de sorceUeric et de misère fait songer ' plutôt au poète.

Bouillonnent pôle-mêle avec un bruit d'orage ; Ombres folles, courez au but de vos désirs; Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, Et votre châtiment naîtra dans vos plaisirs.

La vision d'enfer se prolonge, avec son concert de visions et d'odeurs :

Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes ; Parles fentes des murs, des miasmes fiévreux Filent en s'enflammant ainsi que des lanternes, Et pénètrent vos cœurs de leurs parfums afîreux.

Plus effrayante encore peut-être, parce que moins attendue, est la punition qui descend du ciel sur les coupables au sein de leur folie : cette idée dicte à Baudelaire la Danse Maccibre, où Ton croit retrouver l'influence "de la Mort Ronge d'Edgard Poe. Baudelaire y a concentré toutes les splendeurs pathétiques de son art.

Une^ f^mme de plaisir^ parée, pour la fête. Comme la mort introduite à son bal par le prince Prospero, elle erre à travers les groupes ile danseurs. Est-elle laide dans sa maigreur ? Funèbre, plutôt; elle a

Le charme d'un néant follement attifé.

Déjà nous sentons le macabre poindre sous la volupté. La volupté s'en exaspère :

Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace, La fête de la Vie ? Ou quelque vieux désir Eperonnant encor ta vivante carcasse Te pousse-l-il, crédule, au sabbat du plaisir?

Aux chants des violons, aiix flammêS des bougies Espères-tu Gliasser ton càUcheitiar moqueur, Ou viens4u demander au torrent des orgies De rafraîchir l'enfer rallumé dans ton cœur?

Ce spectre sème sur ses pas le vertige et la nausée. En l'étreignant, on croit embrasser un squelette. Le moment approche où, comme dans le conte d'Edgard Poe, chacun frémira d'éprouvet- sur son bras l'attouchemetil froid de la mort. Déjà, la femme, victime et bourreau tout à la fois, peut dire k ceux qui U méprisent :

Fiers mignons î Malgré l'art des poudres et du rouge, Vous sentez tous la mort ! 0 squelettes musqués,

Antinous flétris, dandys à face glabre,

Cadavres vernissés, Lovelaces chenus.

Le branle universel de la danse macabre

Vous emporte en des lieux qui ne sont pas connus!

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du

fGang:e, Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir, Par un trou du plafond, la trompette de l'ange Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.

Et voici son dernier cri, où triomphe, non plus la femme, ennemie de l'homme dans la guerre des sexes, mais la mort, justicière de leur commune folie, adieu suprême de Baudelaire à la vie sensuelle qui l'avait enivré eï perdu :

En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admire En tes contorsions, risible IJupaanité, Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe. Mêle son ironie à tpn insanité !

Baudelaire vit venir la mort sous les trois espèces qu'il avait rêvées.

Elle fut, d'abord, le^voyatgfi. Il était las du bour levard, et, d'ailleurs, pressé par un absolu besoin d'argent. Il ne se r^trouv^it plus dans ee Pai4s-qu'il avait tant 9iimé, parmi ces viveurs qu'il sentait stupides et qu'il regardait sinîsTrement défiler, au rythme de la « danse macabre » chantée par lui ; il faisait peur aux femmes, il ne priait plus à personne; lui-môme se disait (( un vieillard, une anomalie ». Son énergie baissait. Il ne lui reste plus, le 31 décembre 1863, qu'un (( vague désir de fortune », à lui si tourmenté jadis du démon de la gloire ! Mais « assassiné » par ses dettes, il lui fallait de l'argent. IJ espérait vendre à la maison belge Lacroix la collection de ses articles de critique, et gagner, comme Longfellow et Poe lui-même l'avaient pu faire en Amérique, de forts honoraires en donnant de^ conférences. Il décide, ^n i863, d'aljer en Belgique l'année suivante pour une série de douze (( lectures » ; il espère qu'elles lui seront payées 200 francs l'un^ ; il compte aussi, bien que son activité à produire soit très ralentie,

pouvoir composer un livre d'autobiographie, un « gros monstre traitant de omni re » et intitulé Mon Cœur mis à nu; livre de satire autant que de souvenirs, où il mettra tous ses dégoûts, toutes ses haines recuites par vingt ans d'humiliations et de solitude. 11 n'exceptera de sa sévérité universelle que sa mère, et, par égard pour elle, le général Aupick. Le ton âpre des fragments qui nous sont parvenus, l'allégresse farouche qu'il apporte à parler de ce livre vengeur, font supposer qu'en dehors de la verve littéraire, une hyperesthésie nerveuse, prélude du dérangement final, lui dictait ces accents furibonds. Son caractère s'aigrissait rapidement; il perdait son antique souci 4u.i)on ton; le dandy était bien oublié. Son ancien cabotinage parisien ne reparaissait plus qu'en mystifications d'un goût généralement iuûèhre, tellement outrées qu'elles laissent un malaise". Faut-il s'étonner dès lors que le voyage en Belgique, où il usa ses dernières forces, ail été

(*) Voici ce qu'il écrit à Mme Paul Meuriceau cours de sou voyage : o J'ai passé ici pour pédéraste : c'est moi-m«'me (jui ai répandu ce bruit, et on m'a cru ; ensuite, j'ai passé pour un correcteur d'épreuves, envoyé de Paris pour corriger des épreuves d'ouvrages infdjnrs. Exaspéré d'être toujours cru, j'ai répandu le bruit que j'avais tué mon père, et que je l'avais mangé ; que, d'ail-, leurs, si on m'avait permis de me sauver de France,] c'est à cause des services que je rendais à la police française, et onm'a cru 1 Je nage dans le déshonneur, commej un poisson dans l'eau ». '' — '^ janv. 1866).

LA MOHT 191

orne longue suite -^e-souiîrances ? T5uC ou presque tout lui déplut : les sites, les hommes, les femmes, la lourdeur des bourgeois flamands, la grossièreté railleuse du peuple anticlérical, la sottise parallèle du clergé. L'art jésuite seul l'intéresse, parce qu'il y satisfait son double goût pour la galanterie et pour les pompes extéirieures du catholicisme ; il trouve encore des accents délicats pour célébrer le mystère des .petites cités flamandes aux carillons religieux, et des mots pleins de mépris pour la Marseillaise, (( l'hymne de la canaille ». Ce qu'il croit être sa verve satirique — cette excitation qui précéda la paralysie — lui dicte l'idée d'un livre, sévère sous son apparence bouffonne, qu'il appellera Pauvre Belgique ! (Il hésite d'ailleurs entre plusieurs titres injurieux). Il était parti pour la Belgique en avril 1864; dès juillet, il songe à ce hvre; dès le 2 septembre il écrit : ( Tout ce qui est mœurs, culte, art et pohtique 3stfait ». Les fragments publiés, curieux, mais monotones, et d'une observation assez superfiîielle, révèlent un livre de décadence. D'ailleurs, )0ur que Baudelaire devînt un polémiste, il falait qu'il ne fût plus que l'ombre de lui-même. Il avait, contre les Belges, d'autres griefs plus )ersonnels. Sa campagne de conférences, dont l attendait de l'argent, avait échoué lamentablenent : il reçut en tout 100 francs pour « deux ectures », et, quant aux autres, on feignit de les

considérer comme un acte de générosité de si. part : une fois de plus, semble-t-il, Baudelaire avait été victime d'aigrefins. Il se cramponna cependant à sa résidence nouvelle — un hôtel d» Bruxelles, — qu'il détestait : il s'y eramponn;< parce que l'achèvement dePauvre Belgique! étaii devenu chez lui une idée fixe (il ne songeait pour tant pas en tirer plus de 800 francs ♦) ; bientôt aussi parce qu'il était criblé de dettes et incapable de donner congé. Il n'est pas de livre de misère plus éloquent que cette correspondance des der nières années ; il réclame sans cesse quelques sous, à sa mère, à Ancelle, avec un sourirr navrant de vieux mendiant; il n'affranchit pa. ses lettres, par économie, et, quand il en reçoii une, tremble d'avoir une surtaxe à payer.

Depuis quelques années, ilsouttfiiitdetrouble' physiques indéfinissables et multiformes qu brisaient son énergie et lui faisaient pres^entii sa fin. Vers 1858, sa santé ^'étajt altérée; h n^aladie dont ga jeunesse avait été atteinte prp voquait des accidents divers, surtout des dou leurs violentes daps le3 meipbres et dans I tête ; l'usure de son système nerveux excéd d'opium, de laudanum et peut-être cj'alcoo) entrgiînaitdes troubles or;iv;tro-intestinaux.accon

(»)]Corr.,{01|déc. 486&.

pagnés de vertiges, diarrhées et vomissements. Ces crises, en se renouvelant, créent un état de faiblesse et de stupeur où il croit reconnaître le prodrome de Timbécillité. Dès le 23 janvier 1862, il avait senti passer sur lui le « vent » de cette (( aile » sinistre ; au cours du voyage en Belgique, les symptômes s'aggravèrent considérablement. La destruction arrivait à grands pas ; le corps perdait sa force et l'esprit sa souplesse ; le poète au bord du goulïre tourne alors les yeux vers le passé qu'il a gaspillé ; il fléchit son orgueil, et, pour la première fois, trouve pour se repentir un langage plein de piété.

C'est une chose émouvante que l'agonie morale de Baudelaire. Il revenait, comme à sa source, vers les cultes de son enfance ; le devoir, sa mère et Dieu hantaient tardivement sa pensée; il voyait le châtiment proche et il voulut sans bassesse, ou le différer, ou, s'il fallait le subir, le recevoir dignement.

On ne peut expliquer, selon nous, son retour au catholicisme que par ce retour général aux sentiments oubliés. Depuis 1860, il proteste de son affection pour sa mère. (« Ma tendresse pour toi va en augmentant sans cesse », écrit-il en mars 1861) ; il parle d'aller se réfugier à Ronfleur, dans le nid familial, comme une bête blessée qui va se cacher pour mourir. Il sait sa mère elle-même — septuagénaire — un peu paralysée et très lasse; il s'inquiète d'elle et

tourmente Ancelle d'incessantes demandes d» renseignements. Le ton de ses lettres est devenu bien soumis; il a des remords de lui avoir mangé tant d'argent; la (( dernière auberge » — le Repentir, — qu'il avait raillée dans ses vers, le reçoit humble et désespéré; il regrette de n'avoir pas eu, par sa faute, la belle carrière facile et honorée que sa mère souhaitait pour lui : il répète avec une humilité sombre : « Je suis un grand coupable, j'ai manqué ma vie ». Il a parlé successivement de six années, puis de neuf années sacrifiées ; c'est maintenant vingt années qu'il confesse comme perdues dans la dissipation ^

N'est-il pas trop tard pour se racheter? Depuis qu'il souffre de malaises physiques, il doute de sa longévité ; parfois, accablé par ses dettes, sentant sa volonté brisée, il paraît souhaiter sa fin; mais ces accents sont rares'. Baudelaire avait horreur de la mort. Il demande cinq ou six années pour se faire un autre homme; « Ja « grilîe » mystérieuse qui pèse sur le monde les lui donnera-t-elle ?

La pensée de sa mère le ramène à l'idée du Dieu de son enfance. Cette conversion se fait par étapes : le 1«' avril 1861, sous le coup de « terreurs nerveuses perpétuelles » il éprouvait îr

(«) L, 4 déc. 1847, 30 août 1851, 25 nov. 1863. (») L, 7 août 1860.

besoin de prier : « Qui? quel être défini? Je n'en sais absolument rien. )> — En 1864, la croyance en Dieu se précise, mais reste associée à ridée de ce qui fut longtemps la providence de ce joueur : « Je veux mettre Dieu et la chance de mon côté » (17 juin 1864). Enfin, le 1®"^ janvier 1865, dans une lettre qui est un acte de contrition solennelle, c'est en catholique qu'il demande au Dieu de miséricorde de lui laisser le temps delà rédemption. Cette lettre renferme les mots : « J'ai l'esprit plein d'idées funèbres ». Alors s'ouvrait la dernière année où Baudelaire jouit de sa raison.

Les derniers mois de lucidité accentuent cette réaction religieuse. Les pages du Journal Intime {Mon cœur mis à nu) composées sous la hantise de la catastrophe prochaine ne renferment plus d'observations satiriques comme jadis : « Faire son devoir tous les jours et se fier à Dieu pour le lendemain ». « Une sagesse abrégée : Toilette, prière, travail ». a Sans la charité, je ne suis qu'une cymbale retentissante. Ma phase d'égoïsme est-elle finie?* » Dans sa prière du matin, il réunit son père — mort depuis trente-huit ans, — Mariette, la servante maternelle, Poe, son frère en souffrance (il y a quelque chose de baroque et de touchant à voir Baudelaire demander à Poe (( la force d'accom-

196 UAU DELAI KE

plir tous ses devoirs ») ; le soir, il associe sn mère au bienfait de sa prière, pour qu'elle viv» et puisse jouir de sa transformation. Son pèreel sa mère, Mariette, Edgar Poe, la misérable Jeanne elle-même (menacée de devenir aveuglet tombée à Tétatde « ruine congénère »), toutes les affections de sa vie sont rassemblées dans ce tremblant bouquet de tendresses, qu'il ofïre ;• Dieu. Un peu de réconfort descend enfin sur !• pauvre homme. Après avoir prié, il est « comni' un capitaine qui pose ses sentinelles: il peu dormir )).

Et c'est alors qu'il s'endormit en eflel.

En mars 1866, à Namur, les troubles céré brauxdontil souffrait par crises s'aggravèrent soudainement; il dut garder le lit : ses dernières lettres ne sont plus écrites de sa main. Au début d'avril, des désordres mentaux apparurent et l'aphasie se déclara.

Sa mère vint le voir à Bruxelles, où ses amft l'enlouraient de leurs soins ; on persuada à h pauvre femme qu'il avait encore de longs jour? devant lui : <( Je ne m'en irai pas, disait-elle, j» le conserverai comme un tout petit enfant ». Er fait, on avait perdu l'espoir de le voir rétabli En juillejl, on le transporta à Paris, dans ud« maison de santé, rue du Dôme. Son état, quelque temps, cessa d'empirer. Il paraissait comprcndr«

les paroles et jouir d'un reste de mémoire, bien que ses gestes et ses distractions ne laissassent guère de doute sur l'affaiblissement de son esprit. Puis le déclin organique se précipita ; les mouvements devinrent rares ; il ne quitta plus son lit, et, les regards fixes et ternes, <( paraissait dormir, avec les yeux ouverts ». Sa mère était près de lui. Le i^" septembre 1867, il s'éteignait, comme une lampe faute d'huile.

Le lendemain, moins de cent personnes suivaient jusqu'au cimetière Montparnasse, sous un ciel chaud et orageux, la dépouille de Baudelaire.

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