CHAPITRE Vil
I. L'art. — a) Le travail, p. 198. — b) Le style, p. :,'<'U. — c) La figuration symboliquey p. 205. — d) La versification, p. 209. — e) La synthèse de l'art baudelairien, p. 214.
II. Les LÉGENDES DE Baudelmrk. — a) Le satanique, p. 217. — h) Le catholique, p. 220. — c) Conclvsiorif p. 223.
L — L'Art ^
(( Je mourrai sans avoir rien fait de ma vie »| écrivait Baudelaire à sa mère le 7 août 1860. Il avait fait, pourtant, les Fleun du Mal.
Les contemporains s'en doutaient à peine. On lui disait en 18G6 — « Les Fleurs du Mal ? Livre oublié! » — « C'est trop bête! » répondait le poète indigné.
Il a aujourd'hui sa place, sa juste place, à côté des plus grands poètes du siècle, et lui-même est encore parmi les grands. Non qu'il ail eu des conceptions vastes, une sensibilité exceptionnelle. Non que son œuvre soit le miroir de l'Univers. Mais l'art a revêtu d'un éclat splendide les
contours un peu étroits de son diadème : c'est TArt qui lui confère l'éternité.
, Le premier caractère de cet Art, est d'être rej^i- •gieusement étudié. On sait ce que Baudelaire pensait de Musset, de Lamartine et des artistes qui dédaignent le travail. Fruit de l'éducation classique ? On peut en douter. Musset aussi avait été bon élève. Haine du sentimentalisme? Peut-être. Mais surtout, influence du dandysme sur la vie littéraire. Qui proscrit les cheveux en broussaille et les souliers ternis ne doit pas admettre une syntaxe confuse et un vocabulaire imprécis. On ne peut savoir au juste comment travaillait Baudelaire, et des témoignages discordants ont été donnés par ses familiers. Pour Th. Gautier, il fut un forçat des lettres, se tuant au travail ; pour Asselineau, un flâneur aimable qui remettait sans cesse au lendemain la besogne du jour. M. F. -F. Gautier croit pouvoir dire qu'il (( fallait l'enfermer pour écrire », tandis que Cladel, rappelant ses visites au « magicien », se porte garant de leurs discussions érudites, et de l'acharnement de Baudelaire à trouver le terme exact, la phrase justement construite; nous le voyons faisant voler les pages des glossaires et plongeant son grand front dans les in-folio. En vérité, Baudelaire était de cette race d'hommes qui va de Villon à Verlaine : paresseux dans leur vie, laborieux dans leur art, travailleurs à la fois intermittents et scrupuleux. Il a sans cesse polii^
900 lîAUDELAIHK
et repoli son petit volume de vers; il se tourmente de vétilles ; tel tercet du Fantôme^ où il semble difficile de relever un défaut, lui paraît contenir a des lourdeurs et des violences de style » ; « J'ai tourné, dit le poète, et retourné la chose de toutes les façons » «. Il en eût pu dire autant de chaque poème. Son livre sent quelquefois refïort, mais jamais la négligence.
Le recueil des Fleurs du Mal est très court : 4146 vers, répartis en 157 poèmes. Sur ce nombre, .jon ne compte pas moins de 68 sonnets : quelques pièces n'ont même pas quatorze vers. Une quinzaine seulement dépassent cinquante vers, le Calumet de la paix en a 97; Delphine et Hippolyte, 104; le Voyage, 144. — Baudelaire est peu fécond, d'observation éparpillée, d'f^xérution concise.
Sa stérilité relative s'explique, on Ta vu, outre ses habitudes de flânerie, par les ennuis de son ménage, sa correspondance volumineuse et ses absorbants travaux en prose, surtout sa traduction d'Edgar Poe. — Malgré ses velléités philosophiques, il est très peu capable de s'asservira une longue méditation, à une composition vaste
(•) A sa lépjère allure orientale,
Quand il atteint sa totale grandeur.
Je reconnais ma belle visiteuse.
(*) Corr., 13 mars 1860.
CK QUI JÎESTE -201
et ordonnée. Ses poèmes naissent d'un spectacle de la rue, d'un souvenir fugitif, parfois d'une réminiscence littéraire (le Cygne) ; un cri de lassitude ou un soupir de regret met fin à sa courte rêverie. — Mais, en ce cadre étroit, le raffinement du travail nous permet de distinguer dans le style de Baudelaire trois manières : une pré-|^'^ ciosité provocante qui a longtemps passé pour son empreinte propre ; — un réalisme précis ; — enfin un « classicisme » (selon l'expression de M. Mauclair) dont nous aurons à voir ce qu'il a de (( racinien ».
Il y a un style de mauvais goût chez Baudelaire. S'il faut le rattacher à une tradition, c'est au XVI® siècle qu'on pensera aussitôt, aux styles espagnol et italien qui prolongèrent leur influence en France dans le premier tiers du xvn® siècle, et dont Baudelaire aimait la couleur, l/^^ la hberté et la bizarrerie. Il admirait le concetto, et Vex voto : A une madone porte bien la marque d'un (( gongorisme exaspéré » *. Franchissant le pur classicisme et le xvin« siècle que Baudelaire trouvait pauvre — il abhorrait Voltaire, — ce goût rejoint le romantisme exubérant et polisson, celui des premières poésies de Musset, — que Baudelaire rehausse d'une saveur d'exotisme et de préciosité décadente (par décadeneenous enteii" dons l'expression d'une âme lasse et sans espoir,
(*) Raynaud, o. c, 36.
202 BAUDELAIRK
mais orgueilleuse de son état) ; — et il se traduit en apostrophes au lecteur, à l'âme, au démon, aux sorcières, le tout avec un rire déchirant ou forcé, en expressions contournées, images qui semblent amenées par la rime, mais tellement poursuivies qu'elles en deviennent insupportables ; trivialités subites ; on ne « mûche » pas beaucoup de seins, n'en déplaise au Figaro, dans les Fleurs du Mal : mais on en « mange » dans la Préface au Lecteur et cela suffit pour indisposer ce lecteur. Généralement, c'est en des poèmes d'amour qu'il a ces fâcheuses trouvailles :
...le meurtre, parmi tes plus chères breloques, Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement
(Hi/mne à labeauteV
Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois!
{Sed non Satiata).
Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire. Ta gorge triomphante est une belle armoire, Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses.
De vins, de parfums, de liqueurs Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs!
[Le Beau Havire).
De telles platitudes, à la fois égrillardes et gastronomiques, sont, chez lui. fort rares. Voie qui est à la fois précieux et obscur :
Je serai ton cercueil, aimable pestilence ! Le témoin de ta force et de ta virulence, Cher poison préparé par les anges, liqueur Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !
(Le Flacon).
Mais, dira-t-on, que sont ces défaillances au regard de l'œuvre entière? Elles n'infirment en rien l'immense valeur de l'artiste. Presque toujours, Baudelaire atteint à l'expression concentrée, concrète, aux images très sobres, d'un relief intense. Peintre de « tableaux parisiens », il est bien supérieur à Sainte-Beuve comme à tous ceux qui viendront après lui, Coppée ou Sully-Prudhomme.
Qu'on relise un des Crépuscules, par exemple ; qu'on cherche le défaut de cette langue précise et assouphe, colorée sans teinte criarde, et qui fait voir les choses prosaïques sans tomber dans le prosaïsme :
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux. Empoignait ses outils, vieillard laborieux.
(Le Crépuscule du matin).
Voilà un distique pris au hasard. Par deux détails famihers, Baudelaire a fait vivre cette sèche abstraction : (( C'était l'heure de la reprise du travail ». Le travatlleur est vu dans le geste caractéristique du réveil : en se frottant les yeux. Il est d'abord maussade (sombre) ; mais son zèle
Wi uAUDELAinr:
se ranime en un mouvement presque allègre : empoignait prépare laborieux.
Quand les tableaux s'adoucissent, à ce style se substitue un style qu'on appelle volontiers classique, parce qu'il n'est ni romantique, ni naturaliste, et qu'on rapproche volontiers de celui de Racine*.
C'est le style, nous dit-on, de Delphine et Hippolyte, ou bien encore de Spleen (79). Cette dernière pièce renferme nombre d'inversions, mais le poème est assez pénible pour qu'on y puisse voir simplement un recours de l'artiste embarrassé. Baudelaire écrivait avec lenteur.
Le sujet de Delphine et Hippolyte n'est pas sans quelque analogie avec la Phèdre de Racine; ce poème, construit en stances régulières, avec césure à l'hémistiche, et quelques inversions gracieuses, peut être dit « classique «de forme — mais à condition d'élargir infiniment ce terme. Ce vers :
De ses yeux amortis les paresseuses larmes
est « racinien » : en dirait-on autnnt d^ ronx ^ î qui suivent :
Et cependant, je sens ma bouclie aller vers tui
Tu me rapporteras les seins stigmatisés, etc.
(') Les Métamorphoses du Vampire font songer, ainsi qu'on l'a remarqué, au Songe d'Athalie. — fR -f^ (t-vmont. Mercure de France, 1913.)
Ce qui peut prêter à équivoque, c'est la simplicité robuste de cette langue, la souplesse de la syntaxe, l'air de santé, en un mot, qui se dégage de ces vers . Mais il faut en chercher la raison moins, semble-t-il, dans la disciphne intellectuelle du poète que dans la nature même de son idéal, fait de sensualité ardente et d'assouvissement serein.
Baudelaire, qui a vécu pour les sens, a tendu constamment à ne pas se noyer dans leur ivresse ; de môme qu'il incarnait la Beauté dans un rêve de pierre, il a chassé de son style les outrances, les détails difformes, les termes malsains ou truculents. Cette disposition morale du poète a revêtu d'une parure d'ordre et de pureté (d'autant plus scrupuleuse que les sentiments sont plus tumultueux ') que nous appelons classique faute de mieux, ce langage bref et châtié, où la couleur n'exclut pas la mesure, ni la vie la sérénité.
Si Baudelaire a dû comprimer l'exubérance de son style, il n'avait guère à lutter contre les abus de son imagination. On devine cette relative sécheresse au seul aspect de ses poèmes, où aucun vaste symbole n'a jamais pu se développer. Il a des yeux qui savent voir, et une névrose qui déforme ce qu'ils voient. Mais il est
(*) C'est le cas de Delphine et Hippolyte.
vraisemblable que, le plus souvent, Baudelaire pense en prose, puis traduit en vers sa pensée.
Tel poème en prose est aussi riche de détails, aussi vivant de forme que dans sa transcription poétique : ainsi la Chevelure et les Petites Vieilles. Le vers n'a ajouté à la phrase, avec un contour plus plastique, qu'une aptitude plus grande à durer dans la mémoire des homme-
Quelquefois la forme de Baudelaire est presijiie didactique : ainsi les Hibow. Il convenait sans doute à la pensée que l'expression fût sèche et pauvre : voici la morale : « L'homme ivre d'une ombre qui passe porte toujours le châtiment d'avoir voulu changer de place ». Ceci forme un tercet : c'est aussi une phrase de prose.
Plus savante, moins rare sans lui être laimlière, est la transcription oratoire. Les monologues (forme où se présentent nombre de ses poèmes, même celui qui s'appelle Causerie), sont le plus souvent une plainto (fui soin r.^ y-}v mu cri :
Andromaque, je pense à vous !
(Le Cygne).
Contemple-les, mon âme!
{Les Aveuqirs).
une invitation : *
Sois sage. 6 ma douleur...
(Recueillement)
et se termine par un appel ou un gémissement :
0 toi qui m'eus aimé...
(A une Passante).
Où serez-vous demain ?
[Les Petites Vieilles).
Entends, ma chère...
(Recueillement).
Tout ceci n'est guère qu'une rêverie monologuée.
Peu de ses poèmes présentent la forme d'un dialogue ou d'un débat : c'est pourtant le caractère de ce chef-d'œuvre : Delphine et Ilippolyie \ La composition en est ferme et claire. Un prologue présente les personnages. Puis, la première des (( femmes damnées » exalte son vice. L'autre (Hippolyte) répond, et exprime ses remords et ses angoisses. Réplique de Delphine, à laquelle se joint bientôt la plainte d'Hippolyte ; le dialogue devient chœur ; au chœur des damnées s'ajoute bientôt la voix du poète {Descendez, descendez , lamentables victimes... et ces strophes superbement tragiques composent la troisième partie de cette véritable symphonie, qu'accompagnent les rumeurs de l'Enfer.
Généralement, la transposition poétique de Baudelaire est plastique, ou visuelle, ou olfactive, '
/) Delphine et Hippolyte fut une des six pièces a supprimées » par le jugement de 1857.
OU musicale, ou plutôt elle est tout cela à la fois, en vertu de ce symbolisme exprimé par le priii cipe des « correspondances », qui est le fonde ment même, on l'a vu, de toute son esthétique
Les transpositions purement plastiques son! le plus petit nombre. La plus remarquable est celle de la Beauté comparée à une statue de pierre. Les tableaux sont plus fréquents : un de plus parfaits, que nous avons déjà rencontré — Parfum exotique, — atteste déjà la pénétration, par (( correspondance », d'un sens par Tau Ire; le parfum éveille des formes, puis des couleurs, puis des sons, après quoi, il reparaît pour clorf la griserie.
On étudiera plus loin un poème de Baudelaire qui présente tous les caractères d'un symbolisme complexe; la musique n'y est pas étrangère. Noc que Baudelaire fût un musicien : la musique ne lui a inspiré qu'un court poème, et il sembh avorté. Il l'a dit lui-même ; son esprit ne voguai que sur les parfums.
Il en a pourtant senti l'ivresse, mais en Tassa ciant à celle d'un autre sens : la vision et sur tout l'odorat. C'est par « correspondance » qu« la musique arrivait à l'émouvoir, comme l prouve le poème qui a pour litre Harmonie di Soir. Ce poème exprime un regret d'amour ai moyen d'une symphonie sensorielle à laquell concourent sons, formes et parfums associés de le deuxième vers.
Les sons et les parfums semblent tournoyer comme des formes ; le violon (musique) conduit la valse (vision); le vertige est accru par l'odeur de l'encens (parfum). Bien que le poème soit riche en visions éclatantes (mort du soleil, apparition de la femme), la musicalité de la strophe fait qu'il est composé pour l'oreille autant que pour les yeux. D'où vient cette musicalité?
Elle naît essentiellement de l'art des assonances et celui des coupes.
Les allitérations et les assonances sont très familières à Baudelaire. On n'y doit pas chercher l'influence d'Edgar Poe, de Sainte-Beuve ou du latin liturgique ; car il n'est pas de grand poète à qui elles soient inconnues. Toutl'art est de déterminer quels termes corrects et précis, appliqués à l'idée, selon le mot de Baudelaire, « comme des gants à la peau » ont en plus, par eux-mêmes ou par leur place dans la phrase poétique, une musique évocatrice de l'idée qu'ils expriment. La puissance esthétique d'un écrivain est proportionnelle à sa possession de cet art. Et c'est ce' qui fait de Baudelaire un très grand artiste.
Voici, pris au hasard, quelques vers symboliquement musicaux :
Pour suggérer l'abandon voluptueux :
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons
{Tristesse de la lune).
210 IJALDELAllUC
(Abondance des labiales : abondan . > e muets et des diphtongues dans le deuxièiii:' hémistiche).
— L'amour brutal :
Allume le désir dans les regards des rustres :
(Voyelles aiguës ?, u, choc de deux consonnes à l'hémistiche ; abondance des?' dans le deuxième hémistiche).
— L'épouvante :
Chambres d'éternel deuil où vibrent de vieux râles...
(Obsession).
(Abondance des r et des î; ; diphtongues sou rdes et e muets; résonnance profonde du vers).
Mais l'évocation musicale n'est pas Toeuvre d'un vers isolé ; elle se fait par l'harmon ie d'une strophe entière, grâce aux refrains, ou au jeu des coupes. Baudelaire berce volontiers sa rêverie par le retour, à intervalles réguliers, d'un même groupe de mots- V Invitation au voyage renferme un refrain véritable; des poèmes construits er strophes de cinq vers (le Balcon, Révenibilitêy V Irréparable, Maesta et errahuiida) présentent la répétition du l^'vers dans le 5*, sans que celle répétition, trop attendue, ait toujours engendra des effets très heureux. Le Beau Navire, dont le rythme inégal, et pourtant régulier, évoque les oscillations d'un vaisseau qui prend le large —
poème médiocre et plein de préciosité, — a pour refrain les trois premières strophes tout entières ; la 1^^ est reproduite dès la 4« stroptie, la 2« à la 7^, la 3« à la 10" et dernière. C'est bien savant. L'effet le plus puissant qu'ait obtenu Baudelaire par les refrains semble être dans Y Harmonie du soir, où chaque strophe commence par la répétition du 2*^ vers de la précédente ; le vertige qui en résulte pour l'oreille (un vertige évocateur puisque le poème suggère un regret enivrant) s'accroît de ce que la pièce repose sur un jeu unique de rimes, d'ailleurs très sonores.
Au refrain s'ajoute l'action des coupes. Le vers de Baudelaire estgénéralement de douze syllabes; on trouve quelques pièces en vers décasyllabiques, d'un rythme berceur {la Mort des Amants) et un certain nombre en vers de 8 pieds. Mais, souvent, dans la même strophe, le vers de douze syllabes alterne avec un vers plus court, volontiers de rythme impair ; et il n'est pas douteux, selon l'excellente remarque de M. de Reynold, que Baudelaire ait cherché à procurer cette jouissance spéciale que donne l'alternance de régulier et de l'irrégulier. Il y trouvait un plaisir analogue à celui que procure la contemplation des arabesques, et satisfaisait pareillement son oreille en pratiquant l'art des sonnets libertins. Il y avait, dans cette alternance, une symbolique à demi-consciente : ce rythme inégal de vers amples puis brefs, où la strophe semble se briser
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pour rebondir ensuite, n'est-ce pas l'image même de son âme, avec ses élans d'énergie suivis d'accablements profonds, ses éclairs d'Idéal recouverts par les ombres du Spleen ?
Même irrégularité voulue dans l'emploi des césures. Etudions-les dans le sonnet Causerie.
Vous êtes un beau ciel d'automne 'clair et rose Mais la tristesse en moi monte comme la mer. Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose Le souvenir cuisant de son limon amer
Rejetée après la neuvième syllabe dans le !«' vers, pour détacher les deux adjectifs à mettre en relief, absente de la seconde, pour allonger le vers, où la répétition du son m suggère le gonflement du flot, elle redevient normale dans les deux derniers qui évoquent le reflux régulier des eaux^
Ta main se glisse en vain sur mon sein'qui se pâme ; Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu ravcigé Par la griffe et la dent féroce de la femme. Ne cherchez pas mon cœur, les bêtes l'ont mangé.
Le 5® vers a le rythme frémissant d'uv^ caresse sensuelle ; la répétition du mùme sofi (main, vain, sein) fractionne à l'oreilk' ce veij unique en courts vers inégaux.
Le G- marque un repos avant le 7s coupé eD trois tronçons pour mettre à découvert les mofc griffe, féroce, femme dont le rapprochement rend concrète une idée morale. (Remarquons ralliléra lions des /*, qui évoque quelque chose de crochu
et de prenant). Le 8® vers marque un deuxième repos. Tout le symbolisme de cette strophe est dans l'harmonie ; les images en sont vulgaires.
Mon cœur est un palais flétri par la coliue ;
On(ls'y' soûle, on s'y tue, on s'y prend aux che/veuxî
Un parfum nage autour de votre gorge nue !
0 beauté dur fléau des âmes, tu le veux!
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes.
Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes !
Le 10« vers, avec sa double césure, imite le fracas discordant d'une rixe, et fait contraste avec le 11« tout de repos et de volupté, marqué par la légère césure qui suit la 3® syllabe.
Le 12« fractionné lui aussi, a le rythme haletant du désir qui se réveille. Les deux derniers vers, coupés à l'hémistiche et rimant ensemble, sonnent d'une manière plus apaisée, et évoquent la marche réfléchie au plaisir.
En ce sonnet (et ce n'est pas un exemple unique), il semble bien que le style ait été subordonné au rythme. Moins heureux que celui des coupes a été chez Baudelaire l'emploi des rimes ; elles semblent responsables de quelques platitudes* ou de certaines bizarreries de ses vers,
(*) Un airétrango,
Qui n'est pas celui d'un ange
{Chanson d'après-midi) Notre France Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance
(A une Malabaraise).
344 BAUDELAIHK
et Verlaine, qui procède a tant d'ég^i Baudelaire, rejettera ce « bijou d'un sou »
Tous ces éléments d'esthétique, style, composition, harmonie, n'épuisent pas le charme d'un poème. Il reste toujours un secret plus intime, celui du timbre propre au poète, aussi indéfinissable que la nuance d'un teint vivant. Et ce timbre est fait, chez les grands symbolistes, non . seulement de la synthèse des éléments indiqués plus haut, mais de ce que les mots comportent, ; par delà le sens littéral qu'ilsexpriment, un sens plus subtil qu'ils suggèrent ; et parfois ils doivent ce sens à leur place dans l'ensemble du poème, à la vie propre du poème qui double la vie particulière de chaque phrase et de chaque tableau. Un exemple fera mieux comprendre cette symbolique ralîinée qui, sans épuiser l'art, vraiment inépuisnlile, du poèlr. por?n''» '•'«'?) <:.;<lr l:i mipplexité.
Relisons Femmes Damnées {Comme un btHailj pensif...). Par son idée générale (le triomphe def' la sensualité et son châtiment), il est bien caractéristique de Baudelaire.
Nous sommes à Lesbos, peut-être, (hins une: île où l'on trouve des bosquets, des eaux courantes, des antres creux. Ni hommes, ni bêles :ï rien (jue les a damnées ».
;, Aridéegénérale,Baudelain-ui4»UM-iiiiruuiiiL>ie
transformation symbolique : d'abord il en fait une figuration visuelle, au moyen d'une série de tableaux ; puis, il anime cette figuration de la manière suivante : il feint de décrire plusieurs groupes de femmes dispersés entre plusieurs tableaux ; en fait, il déroule une scène unique où chaque tableau n'exprime qu'une des phases de cet amour coupable dont il veut rendre le charme et la malédiction; de la sorte, chacun de ces tableaux accroît sa vie propre de la vie du tableau précédent.
La l^'^ strophe — les tableaux ont pour cadre une strophe, — montre l'attente : les femmes couchées et immobiles, le premier rapprochement des corps ; les voici qui se lèvent, gagnées de troubles sensuels (str. 2) ; la gravité de l'amour les enveloppe ; les hallucinations commencent (sir. 3) ; le désir devient fureur (str. 4) ; il s'assouvit au milieu des tourmenls (sir. 5), et laisse derrière lui un cortège de remords et de terreurs (str. 6 et 7). A la lecture superficielle, le poème comprend cinq tableaux distincts suivis d'un commentaire du poète (dans les deux dernières strophes) ; mais l'impression produite est celle d'un seul tableau, déroulé phase par phase ^
Considérons maintenant une unité plus restreinte du poème, la strophe 3 par exemple :
' ' Il y a un art analogue ckins le Balcon.
216 BAUDEF^AIRE
D'autres, comme des sœurs, marchent lentes et
Lgraves, A travers les rochers pleins d'apparitions, D'où Saint Antoine a vu surgir, comme des laves. Les seins nus et pouprés de ses tentations...
Cette strophe suggère l'irruption triomphante du désir, alors qu'elle feint de ne décrire qu'une promenade tranquille.
La première note est celle de la gravité pure (sœurs, lentes). Voici que les rochers s'animent : ils se peuplent d'apparitions : nous ne savons encore lesquelles. Le troisième vers est caractérisé par un rythme ternaire qui suspend deux fois la voix et la pensée comme pour agrandir par saccades l'évocation qu'il renferme : a) l'apparition devient une figure virile — à la fois sensuelle et mystique — et voici la première coupe ; b) le mot surgir précise apparition, en4 suggérant le mouvement d'un être qui se lève et marche sous l'impulsion d'une pensée ou d'un désir ; ce mot n'estpas sensuel , mais, par l'arrière-sens qu'il renferme, il concourt à l'impression de^ sensualité qui se dégage du tableau tout entier ; ici, la deuxième coupe ; c) alors vient le mot laves, j mot imprévu, qui évoque un débordement, farouche de volcans, une invasion de forces de 1»] nature.
Le 4® vers, enfin, déroule la volupté : le corps f féminin n'est pas montré en entier, mais seule-' ment en ce qu'il a de plus attirant pour les sens
le mot pourpré marque Tardeur de la vie; l'absence de césure laisse rouler le vers sans arrêt comme une vague ou comme une harmonie ; sa richesse est faite de l'abondance des diphtongues, coupés par des consonnes sonores telles que r et s. Sous sa simplicité apparente, toute cette strophe a parlé à Timagination un langage mysérieux, autrement évocateur que celui des mots qui la forment. Le symboHsme de Baudelaire n'a pas besoin d'une forme floue et d'un rythme impair pour affranchir l'esprit comme le voulait Verlaine ; il sait faire de l'imprécis avec du précis, et c'est peut-être là sa merveille.
§ 2. Les légendes de Baudelaire
Baudelaire était mort réprouvé. Le presse lui fut, en général, hostile ou dédaigneuse. Veuillot fit exception. Le célèbre catholique, que Baudelaire n'aimait pas, le trouvant démocrate et grossier, écrivit dans V Univers du 2 septembre 1867 :
« M. Charles Baudelaire, auteur d'un volume de poésies qui a fait un bruit regrettable, est mort tiier, après une maladie de plusieurs années. Il ivait demandé et il a reçu les sacrements.
« Il avait du talent, et ses pensées du fond de l'âme valaient mieux que celles qu'il a montrées. Le frivole désir d'étonner lui a ouvert un abîme lù sa santé s'est perdue... Pour être étrange, il a
«^18 BAUDEF.AIRE
usé une force qui aurait pu lui permettre de devenir original. Dieu a eu pitié de son âme qu'il opprimait lui-même... et la fin de Baude laire console ceux qui, le connaissant mieux qu'il ne voulait se connaître, le plaignaient, le condamnaient et ne cessaient pas de l'aimer. »
Ce texte renferme plusieurs phrases clairvoyantes. Veuillot a bien senti qu'il y avait en Baudelaire plusieurs personnalités qui se sont recouvertes réciproquement. Il a, déplus, sinon dit Baudelaire catholique — les contemporains ne s'en avisaient pas, — du moins deviné, sous le libertinage intellectuel du poète, une angoisse ou un remords dont le catholicisme avaient mii" en lui le germe. Ce qu'il a dit avec une modération convenable, d'autres l'ont crié depuis.
Mais cette réaction ne s'est pas produite aus sitôt. Il y avait dans l'œuvre, dans la vie e jusque dans la maladie finale de Baudelaire ton les él('?monts d'une légende : elle naqui après 1871. On ne retint de son œuvre que le Litanies de Satan, les Femmes Damnées, Vlirémé diable et autres poèmes d'un désespoir provi cant et d'une volupté sacrilège; le titre mèm des Fleurs du Mal, que Vigny trouvait maladroi tement choisi, desservait le recueil et aidait a contre-sens. La France traversait alors un période d'incertitude morale; le respect légî du catholicisme s'effondrait avec le Iriomph des républicains; la jeunesse se faisait cyniqu
CE Qî^I RESTE 219
ît assouvissait sur les convenances bourgeoises Les rancunes amassées durant le second Empire ; rérotisme sans frein, professé par quelques-uns [ ieulement, mais toléré par tous, se déployait lîomme il arrive souvent chez les nations vaincues, et donnait le ton à ^ane société découragée. Tels furent les facteurs historiques de la nremière légende baudelairienne.
\q prestige du poète devint immense dans tous 0^ milieux libres qui se réclamaient de l'art ; à /époque où SuUy-Prudhomme devenait le poète du Vase Brisé, Baudelaire .devenait celui d'Une Charogne : selon un rêve de son adolescence, il ivait (( créé un poncif » — hélas ! « Larves, lesbiennes, têtes de mort, sarcasmes impies, bouades diaboliquement narquoises, frénésies éroiiques, hymnes au Vice, à Satan, au Néant, lurent introduits dans le magasin d'accessoires du mauvais lyrisme, sous l'étiquette : « Don de Charles Baudelaire * )).
Cette Ic^^ende fleurit vers 1880, chez les petits poètes des cabarets montmartrois, devant un public de rapins et de filles ; chez tous ceux qui affichaient cette « décadence » morale ou sociale dont l'auteur de « Bénédiction » n'avait jamais parlé, mais dont d'autres, Th. Gautier en tête, avaient parlé pour lui. Baudelaire devint pour la plupart des gens sérieux le poète de la pourri-
(*) Mauclo.ir, o. c, 249.
220 BAUDELAIIIE
ture physique et de la corruption morale. Parmi les écrivains qui procédèrent alors de lui, un seul avait du talent; c'était d'ailleurs un malade : Rollinat. La bourgeoisie gardait à l'égard de Baude laire son opinion de 1857 ; on le vit bien en 1892 quand, à l'annonce que des hommes de lettre.allaient dresser un monument au poète, Brum tière se répandit en imprécations ^ Vingt-cim ans plus tard, M. G. Vergniol portait sur Baudelaire un jugement d'une courtoise neutralité - • l'opinion universitaire, entre ces deux dates avait évolué.
Baudelaire n'avait pas été un théoricien litté raire, et c'est bien à tort qu'on a voulu se mettn à son (( école ». Un fantaisiste, Rimbaud, déve loppa jusqu'à la folie le principe des « Corres pondances » ; vers 1886, les symbolistes se récla mèrent de lui, qui avait en si grand mépris h pathos! Il ne nous appartient pas ici d'étudiei î'inlluence involontaire, mais considérable, qu'i exerça sur toute la génération qui le suivit Aujourd'hui, en réaction, fort intelligente d'ail leurs, contre les symbolistes, certaines critique: le font classique et racinien. C'est, selon nous aller trop loin. l,aissons-lo co qu'il est, c'esl-à
(') Revue ut\, .,. «^ ^Lw/.u..^, 1,>>^,.>. .v.;^. (*) Revue de Paru. Introduction aux Lettres Intin.tn
dire un artiste profondément original, dont la postérité intellectuelle fut extrêmement diverse. Sans doute, un écrivain d'une tout autre race physique, taillé pour vivre longtemps parmi les truculences gauloises, M. Jean Richepin, dut relire souvent le Vin des Chiffoniers et Révolte avant d'écrire la Chanson des Gueux (1874) ou les Blasphèmes (1885) ; il avait senti dans Baudelaire ce qu'Anatole France appellera la poésie des humbles, et qui n'est peut-être que la poésie du pavé parisien. Plus fervent, rapproché par des affinités physiques incontestables, Verlaine le proclama comme son maître et reconnut en li^ « l'homme moderne, avec ses sens aiguisés et vibrants, son esprit douloureusement subtil, son cerveau saturé de tabac, son sang brûlé d'alcool. » C'est là sans doute un aspect de l'homme moderne, le seul que Verlaine ait connu avant son rachat par le repentir. Mais, en face de l'homme moderne alcoolique, il existe l'homme métaphysicien, partagé entre la Matière et l'Esprit,
Pâture du désir, jouet du noir remords
comme Jlavait dit Banville ; cet homme moderne vient du monde catholique, et se montre bien près d'y retourner si un éclair lui fait voir son chemin de Damas. Ce que la maladie et la mort avaient interditàBaudelaire(enadmettant, ce qui est douteux, qu'il eût la force de volonté nécessaire
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pour persister dans la voie droite), des àine pieuses l'ont fait pour lui, et, patiemment détruisant la Ir'gende d'un Baudelaire satanique y ont substitué la légende d'un Baudelaire calho lique plein tout ensemble de force et d'humilité En d'autres termes, la phase que Verlaine avai traversée quand il se repentit et écrivit Sa^cfn^e on supposa que Baudelaire l'aurait traversée si avait eu le temps de se repentir; et bientôt, qu'i l'avait traversée en effet; une légende rempla çait l'autre.
La plupart de nos grands poètes, s'ils avaien été religieux, n'étaient pas orthodoxes; à ]• pouvait-on invoquer le catholicisme de Verlii n' tardif et gênant à plus d'un titre; on son.'; à faire de Baudelaire un cousin spirituel A Veuillot, mais on y songea tard, tant les conleiii porains eussent été surpris de ce rapprochement On se rappela que Barbey d'Aurîlly avait di de Baudelaire : « Il est acre à la façon du Dante » qu'Anatole France avait glissé, non sans malice (( La morale de Baudelaire ne difTère guère di celle des théologiens » ; on vil dans cette bou tade un témorgnage de l'orthodoxie du poiUe, e Ja majorité des baudelairiens il'aujourd'hu paraît n'en plus douter. Tout le monde sait, i présent, que Baudelaire procède de la Bible c de Dante; on l'apparente même avec Pascal ; e les critiques les mieux informés proclaqienl « Voilà la vérité : Baudelaire a la foi du confei-