Bayeux à la fin du XVIIIe siècle
Grâces à l'impulsion donnée depuis quelques années aux études des temps passés, on a secoué la poussière qui couvrait dans les bibliothèques et les archives les chroniques et les vieilles chartes; les ruines et les monuments encore debout ont cessé d'être de muets témoins.
C'est pour apporter ma pierre a la reconstruction de l'ancienne civilisation normande que j'ai publié successivement (') les Essais historiques sur l'Administration de la Justice dans le Bessin , une notice sur le poème de la Chapelle de Baïex, et les Barons de Creully, cherchant ainsi à retracer les événements politiques, judiciaires et militaires dont notre contrée a été le théâtre dans les siècles reculés.
Bientôt les temps modernes seront ceux que nous connaî-
(') V. les Mémoires de la Société de Bayeux. 181C — 1850—1853.
trous le moins. L'esprit de l'homme est tellement oublieux, qu'encore bien que nous soyons dominés dans tous les actes de notre vie politique et de notre vie civile par les institutions qui durent l'existence aux luttes de la fin du xvin* siècle et qu'on est convenu d'appeler les principes de 1789, il semble que les événements de cette époque soient déjà pour nous une chose lointaine, tant il est vrai que les passions populaires, si violentes qu'elles soient , laissent souvent après elles peu de traces !
«Tout homme », a dit un spirituel écrivain, « doit au moins se souvenir de ce qui s'est passé avant lui dans le pays qu'il habite ('). »
J'ai donc essayé de faire pour le passé le plus récent, celui qui précède immédiatement le temps où nous vivons, ce que j'avais tenté pour les époques plus éloignées de notre histoire locale.
Je ne me suis point dissimulé combien il est périlleux de toucher à ce passé qui n'est pas complètement muré. Toutefois je ne m'en suis point effrayé , résolu que je suis a repousser tout ce qui ressemblerait au scandale, et a demander aux souvenirs que j'évoque non des récriminations, mais des enseignements utiles aux générations qui viennent a leur tour occuper la scène de la vie.
Mon désir est d'être sobre de noms propres et de m'occuper beaucoup plus des faits que des hommes. Dans le flot des événements qui se pressent pendant une révolution, les hommes, vus a une certaine distance, disparaissent, et ne sont plus que les instruments obscurs de ces grandes manifestations de la Providence. Il faut d'ailleurs savoir tenir compte aux esprits
(«) St° Beuve.
égarés, de ce courant rapide des idées dominantes qui, souvent, entraîne involontairement bien au-delà du but, de
cette pente sur laquelle on glisse trop aisément d'une résistance en apparence légitime au tumulte de l'insurrection, et ensuite aux désordres de l'anarchie.
Sur le théâtre plus restreint de la province le spectacle des passions qui agitent la capitale se produit avec les mêmes caractères; les affections, les haines, les violences des partis y passent par les mêmes phases , et y jettent quelquefois une lueur d'autant plus vive que le théâtre est plus étroit. Mais si l'histoire générale recueille les événements qui se passent au grand foyer du mouvement révolutionnaire, il n'en est pas ainsi de ceux qui se produisent au loin. Les traditions locales en conservent seules la mémoire, et chaque jour voit s'altérer, s'affaiblir , ou même s'effacer complètement les souvenirs et les documents historiques qui en restent encore.
Lors de la révolution de 1789 toutes les provinces subirent le contrecoup de Paris. La secousse fut plus violente dans certaines villes dont les passions et les intérêts étaient plus ou moins mis en jeu ou par des espérances ou par des regrets.
Baveux, ville épiscopale, habitée par un clergé non moins riche que nombreux, — par une noblesse que distinguaient son opulence et ses illustrations, — par une bourgeoisie que rendaient influente une aisance généralement répandue , les charges qu'elle occupait, ses emplois et ses lumières, animée d'ailleurs par le souffle de l'esprit philosophique, —était dans une position exceptionnelle pour ressentir le choc de celle époque orageuse. Les événements que cette ville a traversés offrent donc un intérêt particulier a l'étude du grand mouvement politique de la lin du xvnr siècle,
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Je ne me suis point imposé la tâche au-dessus de mes forces d'en écrire l'histoire , j'ai voulu seulement présenter le tableau des diverses scènes de la vie politique de Bayeux dans cette période qui vit renverser ou transformer toutes ses institutions.
En pénétrant dans cette étude, je n'ai pas tardé à reconnaître que la figure historique du général Félix de Wimpfen planait sur l'histoire de Bayeux, surtout au début de ces temps agités, que sa vie était encadrée, pour ainsi dire, dans la vie politique de ce pays, et qu'il était à peu près impossible d'écrire l'une sans la confondre avec l'autre.
Le camp de Vaussieux, le passage de Louis XVÏ, le mouvement électoral de 1789 qui ouvrit au baron de Wimpfen la carrière politique, le rôle qu'il joua aux Etats généraux et a l'Assemblée constituante, la part qu'il prit à toutes les mesures qui rejaillirent plus ou moins directement sur Bayeux, la défense de Thionville qui devint l'objet d'attaques qui le poursuivirent jusques parmi ses concitoyens, le commandement en chef de l'armée des côtes de la Manche , l'arrestation à Bayeux de deux représentants de la Convention, les liaisons du Général avec les Girondins, la direction de la résistance armée du Calvados contre la Montagne, les persécutions auxquelles l'insuccès le mit en butte, toutes ces scènes qui précédèrent ou accompagnèrent la Révolution dans notre contrée, ont associé son nom à tous ces souvenirs historiques.
Je n'ai donc pas cru pouvoir désunir sa vie et cette histoire.
Afin de mieux faire connaître l'influence de celte grande époque sur les esprits, et de la prendre pour ainsi dire
sur le fait, je citerai beaucoup de pièces inédites , oubliées, ou perdues dans des archives et des recueils ignorés ou difficiles à trouver. Au lieu de les réunir sous le titre de Pièces justificatives, j'ai préféré les insérer dans le récit des faits. Celte méthode fera gagner à ces études en clarté et en intérêt ce qu'elles pourront perdre en concision et en brièveté. C'est d'une part laisser parler a ma place des pages qui ont leur prix, c'est d'autre part mieux conserver la couleur locale. On ne connaîtrait pas, en effet, ces jours de surexcitation morale et de fébrile énergie, on pourrait douter de la véracité des récits si l'on n'avait pas sous les yeux, dans leur texte même, le style et les images qui caractérisent le langage de ce temps, cette pompe de mots exprimant quelquefois de nobles sentiments, mais trop souvent vides de sens ou voilant l'absurdité, la folie ou le crime.
Ces Etudes n'ont plus d'utilité, dira-t-on peut-être; les lumières sont trop universellement répandues de nos jours, la civilisation trop avancée, les mœurs publiques et privées trop adoucies pour que les excès révolutionnaires soient désormais à redouter. Les événements récents se sont chargés de donner un démenti à ces illusions et conseillent à la société de ne pas s'endormir dans une sécurité qui pourrait être trompeuse.
Quoiqu'il soit assez général de croire que l'expérience des pères soit perdue pour les enfants, il n'en est pas moins vrai qu'en politique comme en affaires il y a toujours prudence à se souvenir. Le moyen le plus efficace de prévenir les erreurs et les fautes du lendemain, c'est de se rappeler les erreurs et les fautes de la veille, et d'avoir surtout sous les yeux leur châtiment.
Je n'ai point dépassé les vingt-cinq dernières années du
xviue siècle, — grande mortalis œvi spatium, — et je nie suis arrêté a l'année 1800, à répo-que réparatrice et glorieuse du Consulat. C'est avoir mis près de soixante ans d'intervalle entre les événements que je raconte et l'époque où j'écris. La vie est assez courte pour qu'à cette distance peu de contemporains, encore vivants, puissent s'applaudir ou s'offenser de mes récits.