CHAPITRE XX ET DERNIER
FIN DE L'ÉGLISE CONSTITUTIONNELLE ET DU XVIIIe SIÈCLE.
Réaction religieuse. — Le clergé constitutionnel.— Le Presbytère de Bayeux. —Election des derniers Evêques constitutionnels. — MM. Duchemin et Bisson. — Le Consulat.— Dernières années et mort du général de Wimpfen.
A l'exception des événements qui précèdent , les trois dernières années du xvme siècle se passèrent sans de graves agitations dans la ville de Bayeux où le coup-d'Etat du 18 fructidor n'amena point de luttes ou de résistances, mais seulement quelques persécutions contre des émigrés ou des prêtres rentrés.
Une réaction en laveur des idées religieuses avait corn-
mcncé avant le 18 fructidor. Dès la première séance du conseil des Cinq-Cents Camille Jordan avait demandé l'abolition des lois iniques contre les Prêtres, et la liberté illimitée du culte Catholique. Les mesures relatives a la déportation et à la réclusion des Ecclésiastiques non assermentés avaient été rapportées. Ce besoin de retour à la religion se faisait tellement sentir que pour en détourner l'objet, l'un des Directeurs, La Réveillère-Lépaux, avait tenté de fonder une religion nouvelle ou plutôt une secte sous le nom de Théophilantropes (amis de Dieu et des hommes), religion qui n'eut ni autels, ni sacrificateurs, ni adeptes à Bayeux. Comprimé par le coup-d'Etat du 18 fructidor, le sentiment religieux se révciliait à mesure que le Gouvernement directorial, attaqué par tous les partis, pressuré par les agioteurs et les faiseurs d'affaires, faible et tyrannique à la fois , devenait de plus en plus caduc et usé.
Les prêtres Constitutionnels profitèrent de cette disposition des esprits pour tenter de donner de la régularité à leur situation et d'asseoir leur discipline et leur hiérarchie. L'abbé Grégoire, Evêque de Loir-et-Cher, avait élevé le premier la voix (') pour ranimer le zèle des prêtres qui furent ses collaborateurs, pour les inviter à rentrer dans la carrière, et à faire leurs efforts « afin de ressusciter les bonnes mœurs » presqu'anéanties par la destruction du culte. Que par vos » soins, leur disait-il, l'alliance si naturelle du Christia- » nisme et de la démocratie devienne indissoluble. Dieu et la » Patrie, voila notre devise, et nos derniers soupirs seront » encore pour la Religion et la République ! »
Depuis que l'Evêque du Calvados, Fauchet, avait porté sa tête sur l'échafaud , nul centre d'union n'existait pour les prêtres constitutionnels de ce diocèse, aucun lien ne les ratla-
(l) Lettre pastorale de Henri Grégoire.— 12 mars 1795.
chait les uns aux autres; à défaut d'unité, chacun était indépendant, sans subordination et suivait ses idées individuelles. Ce qu'il y avait d'hommes intelligents parmi eux sentit la nécessité de se rapprocher et de se soumettre a une autorité qui pût réunir toutes les divergences.
Le 20 juin 1796 un certain nombre d'entr'eux , quatrevingts à peu près pour tout le diocèse , se réunit dans la sacristie de l'église Cathédrale pour aviser a ce qu'il convenait de faire. Ils élurent huit d'entr'eux, auxquels ils confièrent l'administration spirituelle. Ces élus se formèrent sous le nom de Presbytère; mais l'Autorité civile ne voulut point reconnaître cette organisation religieuse et lui apporta même quelques entraves devant lesquelles leur zèle s'arrêta.
Un Concile formé par les Evoques constitutionnels qui avaient survécu a la persécution de 1793 et par des délégués de ce Clergé réunis a Paris le 15 août 1797 (') s'occupa des moyens de pourvoir à la vacance des sièges dont les Evêques avaient cessé d'exister. La naquit une grave difficulté. Le clergé qui avait prêté serment a la Constitution civile ne pouvait reconnaître d'autre mode d'élection que celui fixé par cette Constitution qui confiait la nomination des Evêques à l'élection directe par les électeurs politiques (*). Les circonstances rendaient cet appel aux Electeurs plus que problématique. Dans la prévoyance que les Fidèles s'abstiendraient un décret du Concile déclara que si un obstacle quelconque empêchait les Fidèles d'un Diocèse de procéder à l'Election de leur Evêque suivant les formes prescrites
(1) V. divers écrits à l'occasion de ce Concile. — Le Presbytère de Bayeux dans la communion du Saint-Siège apostolique aux Pasteurs et aux Fidèles du Calvados. — Lettre des Evêques et Prêtres assembles à Paris en Concile national. -L'Eglise de France assemblée en Concile national à N. S. P. le Pape Pie VI, elc.
(2) Art. 3 de la Constitution civile du Clergé.
l' Evêque de la Métropole après avoir consulté les pasteurs élira et consacrera un Evêque ('). Pour justifier cette forme inconstitutionnelle le Concile s'appuyait sur les exemples des premiers siècles , et sur la solidarité de l'Episcopat qui lui faisait un devoir d'adopter ce moyen dans les nécessités pressantes de l'Eglise.
Le Presbytère de Bayeux excité par les décrets du Concile voulut faire cesser la vacance du siège du Calvados. Il adressa aux Pasteurs et aux Fidèles une Lettre pastorale ou Mandement pour les convoquer a l'élection d'un Evêque. Après avoir exposé à son point de vue les principes de la primitive Eglise qui « consacraient le droit du peuple de » conduire à l'autel celui qu'il honore de sa confiance et qui » doit être marqué de l'onction sainte, droit qui ne peut être » prescrit par quelques siècles d'infraction et d'abus », — après s'être demandé « quel est le mortel vertueux que le Ciel a » sauvé de l'échafaud pour retracer dans la corruption des » derniers temps les mœurs évangéliques des Exupère, des » Regnobert, des Hennuyer, — Venez, leur dit-il, au milieu de » vos concitoyens désigner celui qui joint le désintéressement » au zèle, la prudence à l'énergie, l'humilité à la science, et )> dont on puisse récompenser la charité en lui montrant de
» nouveaux sacrifices et de plus grands dangers Le titre
» qui éleva Paulin sur le siège d'Antioche était-il plus sacré » que celui qui a porté Fanchet sur le siège Episcopal de » Bayeux.... 0 Peuple, ô Prêtres.... que tardons-nous da- » vantage ? Cheylus et Fauchet ne sont plus. Eh bien ! fai— » sons après leur mort ce qu'il leur eût été si doux de faire » pendant leur vie, embrassons-nous (2).»
(») Art. 34 du décret du Concile de 1797.
(2) Lettre Pastorale du Presbytère de Baijeux, pour l'Election d'un Evêque du Calvados. Sans nom d'imprimeur.
Ce langage qui plaçait sur la même ligne M. de Cheylus et Fauchet n'était de nature a rallier personne. Aussi vainement le Presbytère de Bayeux avait-il convoqué ses Fidèles à l'élection fixée au 6 messidor an vi, jour de la nativité de Saint-Jean-Baptiste, vainement avait-il ordonné un jour de jeûne la veille de l'élection, l'urne électorale se trouva déserte, et nul Fidèle soit par éloignement pour ce que les uns regardaient comme un schisme , soit par indifférence de la part du troupeau, ne déposa son suffrage. En conséquence les archiprêtres (!) reçurent du Presbytère la mission de réunir les prêtres constitutionnels de leur archiprêtré, de conférer ensemble sur les personnes qui pouvaient être appelées a l'Episcopat, et de transmettre par lettres missives adressées au Presbytère le nom des sujets proposés dans chaque conférence.
Ces lettres missives furent adressées au Presbytère de Bayeux et la majorité des suffrages qu'elles firent connaître se porta sur M. l'abbé Hérault, curé et archiprêtré de Touques. Cet ecclésiastique déclina ce périlleux honneur, et quelqu'ait été le motif de son refus , il ne voulut point accepter celte nomination.
Le veuvage de l'Eglise du Calvados se prolongea quelque temps encore. Enfin on eut recours a une seconde Election ; elle eut lieu par la même voie, et ce fut le nom de M. l'abbé Duchemin qui sortit de ces nouvelles conférences.
Ceci se passait dans l'automne de 1798. M. l'abbé Duchemin qui avait accompagné M. Bécherel, Evêque constitutionnel de Coutances (2> en qualité de théologien au Concile de 1797, où il avait été désigné pour remplacer l'Evêque de la Haule-
(!) Le Diocèse du Calvados avait été divisé par le Presbytère pro forma en quarante archiprêtres.
(2) Après le Concordat M. Bécherel fut nommé Evêque de Valence dont il a longtemps occupé le siège.
Loire, absent ou décédé, était resté malade a Paris. On craignait qu'à l'exemple de M. l'abbé Hérault il n'exprimât un refus. Un membre du Presbytère de Bayeux fut envoyé près de lui et vainquit avec peine ses résistances.
L'institution canonique lui fut donnée par M. Bécherel qui remplaçait le Métropolitain, et qui lui expédia ses lettres sous la date du 29 décembre 1798. Le 10 février suivant, le premier dimanche de Carême, M. l'abbé Duchemin fut sacré h Paris par M. Royer , Evêque Métropolitain de la Seine, assisté de l'Evêque de la Somme, de l'abbé Saurine , Evêque des Landes, et de l'abbé Grégoire, Evêque de Loir-et-Cher.
Son installation eut lieu à Bayeux le dimanche suivant, deuxième dimanche de Carême, sans pompe et sans éclat. Il exerça son Episcopat sans bruit, ne publia même pas de Lettre pastorale d'installation, se borna seulement a quelques visites et a quelques rares confirmations dans le petit nombre de paroisses où il comptait quelques prêtres en communion avec lui. Dans le cours du Carême , il alla a Caen où il officia pontificalement dans l'église Saint-Pierre dont pendant sept ans il avait été vicaire. Il revint à Bayeux faire les offices de la semaine Sainte dans l'Eglise Cathédrale rendue au Culte, quoique dans un état déplorable , depuis le dimanche de la Dédicace précédent, y célébra la grande messe le jour de Pâques, étant déjà souffrant, et mourut le dimanche de la Quasimodo , dans une modeste maison qu'il était venu habiter à Bayeux, rue des Bouchers. Son Episcopat dura à peine deux mois.
L'abbé Duchemin (Julien-Jean-Baptiste), dont le nom est aujourd'hui a-peu-près inconnu, malgré la dignité dont ses collègues l'avaient revêtu, était né vers la fin du mois d'août 1742 a Tinchebray, bourg du département de l'Orne , mais qui dépendait avant la Révolution de l'Evêché de Bayeux. Il
avait fait des études brillantes a Caen et s'était particulièrement distingué en théologie. Au sortir du Séminaire , il fut nommé vicaire de Saint-Pierre , et plus tard par la protection de Madame l'abbesse de la Trinité de Caen, il obtint la cure de Saint-Michel-en-Graignes, au diocèse de Coutances. L'Evêque , Mgr de Talaru, l'ayant entendu plusieurs fois prêcher dans sa Cathédrale voulut le rapprocher de sa personne, et le nomma à la cure de Périers, bourg important peu éloigné du siège Episcopal. Lors de la Révolution ayant prêté le serment , il devint vicaire de M. Bécherel , Evoque constitutionnel de la Manche, qui le nomma supérieur de son Séminaire, fonction qui, vu le petit nombre de sujets, lui laissait sans doute des loisirs.
Sa mort si rapprochée de sa promotion ramenait le veuvage de l'Eglise constitutionnelle du Calvados qui cessa par l'élection dans les mêmes formes de M. l'abbé Bisson.
Cet Ecclésiastique était étranger au diocèse de Bayeux. Il était né a Geffosses dans le diocèse de Coutances, en 1742, et avait été appelé en 4 771 à la cure de St-Louet-sur-Lozon. Erudit, écrivant avec facilité, il était l'auteur de plusieurs publications utiles, et avait rédigé pour l'Almanach du diocèse de Coutances Y Histoire des Evêques de ce diocèse qu'il publia pendant plusieurs années successives. Ayant prêté le serment, il était devenu, en même temps que l'abbé Duchemin , vicaire Episcopal de l'abbé Bécherel , Evêque de la Manche. Pendant la terreur il avait été mis en prison, y était resté dix mois, et avait refusé d'acheter sa liberté par la remise de ses lettres de prêtrise. Au commencement de l'année 1799 il vint habiter la ville de Bayeux. Elu dans le cours de septembre de la même année, il se rendit à Paris, s'y fit sacrer le 6 octobre et prit ensuite possession le 20 du même mois, après avoir fait devant l'Administration la déclaration exigée
par la loi pour exercer son culte dans la ci-devant Eglise Cathédrale (*).
Un des principaux actes de son administration fut de convoquer a Bayeux tous les prêtres qui étaient en communion avec lui pour constituer un synode. Sa Lettre pastorale pour cette convocation porte qu'elle fut délibérée en Presbytère le 25 juin, l'an de grâce 1800, 6 messidor an vin. On remarque qu'il n'y prend point le titre d'Evêque du Calvados, comme son prédécesseur l'abbé Fauchet, mais celui d'Evêque de Bayeux, — qu'il signe non comme Fauchet par son nom de famille mais suivant l'usage consacré par la tradition Epis— copale par ses deux prénoms Louis-Charles, — qu'il répudie la formule adoptée par l'abbé Fauchet et y substitue celle-ci : Par la Providence divine et dans la Communion du Saint Siège Apostolique. Ce Synode se réunit le 2 septembre (15 fructidor an vin), sous la présidence du Révérendissime Evêque Louis-Charles Bisson , et tint séance dans le ci-devant chartrier du Chapitre. Quatre-vingt-sept prêtres assistèrent a ce Synode qui dura deux jours et qui arrêta les statuts et règlements sur la discipline, l'organisation des Eglises et l'administration des Sacrements (2).
Les Evêques constitutionnels s'étaient réunis a Paris au nombre de quarante-cinq en un nouveau Concile au mois de juin 1800 , sous la présidence de Le Coz, Evêque de l'Illeet-Vilaine. L'abbé Bisson s'y rendit ; mais ce Concile qui se tenait intempestivement au moment où se nouaient les opérations du Concordat fut obligé de se séparer. Le Gouvernement ayant demandé en 1801 aux Evêques insoumis comme
(') Déclaration du 25 vendémiaire an vm (15 octobre 1799). — Registres de l'Hôtel-de-Ville. — Elle était ainsi conçue : « Je reconnais que l'univcr- » salitédes Citoyens français est le souverain et je promets soumission et » obéissance aux lois de la République.— Décret du 7 vendémiaire an iv.
(2> Synode du Diocèse de Rayeux. An vin.
aux Evoques constitutionnels leur démission pour faciliter la mise a exécution du Concordat, l'abbé Bisson donna la sienne sans résistance ('), et revint habiter Bayeux où il est décédé le 28 février 1820. Son épiscopat cessa donc au bout de quelques mois.
MM. Duchemin et Bisson , dont l'Eglise a condamné le schisme, furent l'un et l'autre des prêtres de mœurs graves , d'habitudes simples, et d'une instruction sérieuse. Leur passage, quoique court et éphémère, sur le siège de Bayeux a travers la fin du xvme siècle a été un événement jugé diversement au point de vue des règles religieuses et de la discipline ecclésiastique; mais au point de vue historique, et c'est le seul sous lequel il doive être envisagé ici, il importait d'en signaler les dates et les circonstances. La sagesse du Concordat qui inaugura la première année du xixe siècle mit fin à ce schisme de dix années dont les agitations se mêlèrent aux crimes et aux excès de la Révolution, conjura les funestes divisions qu'avait causées la séparation de l'unité, et les a couvertes de l'oubli (2). La persécution qui n'avait point épargné pendant la Terreur le Clergé constitutionnel l'avait épuré; ceux de ses membres qui s'étaient discrédités par une conduite relâchée avaient apostasie en se mariant ou étaient restés dans le monde occupant divers emplois, et l'Eglise vit rentrer dans son sein, soumis et rétractant leur er-
(') Mgr Brault nommé à l'Evèché de Bayeux en vertu du Concordat du 10 septembre 1801, prit possession du siège Episcopal le 25 juin 1802. — Cet événement n'ayant eu lieu qu'au commencement du siècle actuel, il ne peut entrer dans le but de cet ouvrage de s'occuper des circonstances qui s'y rattachent.
(2) Plusieurs brochures où beaucoup de noms propres sont prononcés furent publiées à Bayeux dans ce moment de transition. V. Entr'autres : Elrennes aux intrus et consorts par un Fidèle du diocèse de Bayeux. — Discours du citoyen ... vicaire de la Cathédrale.- Le tableau patriotique
reur, presque tous ceux qui n'avaient cessé d'être recommandantes par leur respect pour les devoirs de leur état, et par la pureté de leurs mœurs.
La fin des guerres civiles et des luttes religieuses à laquelle nous venons d'assister fut l'œuvre du Consulat, et le terme de ces « tempêtes par où », suivant le langage de Bossuet parlant d'autres temps, « le Ciel avait besoin de se décharger >> pour préparer le travail de la France prête a enfanter un m nouveau règne (l\ »
Entre le général Bonaparte qui venait reconstituer dans l'Etat les mœurs et les institutions, et ce gouvernement Directorial tombé dans le mépris par ses fautes et sa corruption , tout était contraste. Le Directoire avait traîné Pie VI captif a Valence et renouvelé la persécution contre le Clergé, Bonaparte s'était montré a Rome respectueux envers le Saint- Siège et protecteur de la religion Catholique ; — Le Directoire avait proscrit les Emigrés , Bonaparte s'était montré favorable envers eux ; — Tandis qu'on reprochait aux Directeurs leur immoralité et une vie dissolue, Bonaparte s'honorait par une grande simplicité de mœurs et affichait des principes sévères ; — Autorisés ou tolérés par le Directoire, tous ceux qui le servaient s'enrichissaient par la corruption et la dilapidation de la fortune publique , Bonaparte avait fait régner l'ordre dans la comptabilité de son armée, la régularité dans tous les services; — Autour du Directoire se pressaient les agioteurs , les délateurs, les banqueroutiers , une nuée d'hommes ignares et cupides qui n'existaient que par la misère publique , Bonaparte arrivait groupant autour de lui l'élite des savants, des littérateurs, des artistes qui l'avaient
de Van vu, dialogue en vers burlesques. - Avis important aux personnes pieuses dans les circonstances présentes, etc.
(V) Oraison funèbre de la Princesse Palatine Anne de Gonzague.
assisté dans la conquête de l'Egypte; — Enfin les fautes du Directoire avaient perdu l'Italie et compromis les succès de nos armées, au prestige de son nom Bonaparte joignait celui de ses compagnons d'armes, comme lui chargés de lauriers, et dont le concours assurait à la France le retour de son rang et de sa splendeur.
Le 18 brumaire ouvrit la scène du xixe siècle. Ce fut le retour de la France au gouvernement monarchique, car quel que soit le nom qu'on lui ait donné le Consulat fut une Monarchie de fait. La France v trouva ces deux Grands biens que la Révolution dans toutes ses transformations n'avait pu lui procurer, un gouvernement et la paix. Les partis fatigués de tant d'orages, aspirant au repos , l'accueillirent avec joie, même avec enthousiasme, parce qu'il n'en humiliait aucun , et que son but paraissait être de les concilier tous.
Les proscrits rappelés, la loi des otages abrogée, les fêtes révolutionnaires et la décade supprimées, les Emigrés rendus a leurs familles, les prêtres a leur troupeau, les autels relevés , l'ordre rétabli dans les finances , l'apaisement des partis groupés avec docilité autour du nouveau chef de l'Etat, une sage et intelligente distribution des pouvoirs publics, la prospérité renaissante, l'industrie, le commerce et l'agriculture entrant dans la voie du progrès, la France reprenant en Europe un rang qu'elle avait perdu malgré ses victoires, tous ces biens signalèrent les débuts d'un gouvernement jeune et plein de gloire. Quand on lit les lois et les décrets (') de ces jours d'espérance et de réparation, et qu'on étudie l'histoire de cette époque, on voudrait pouvoir y arrêter et fixer le cours du temps
(') V. les décrets du 22 brumaire, — 8 frimaire, — 18 frimaire et surtout la Constitution du 22 frimaire, — 4—5 — 7 nivo^e, — 1er pluviôse de l'an vin, le Concordat du 13 fructidor an ix avec les articles organiques, les travaux préliminaires du Code civil, etc., etc.
La ville de Bayeux applaudit a ces résultats inespérés avec des transports d'autant plus sincères que la Constitution de l'an vin la faisait sortir de l'infériorité où elle était placée, et lui rendait une partie des antiques établissements, que, dans ses phases diverses, la Révolution lui avait enlevés, ceux du moins qui pouvaient le mieux réparer ses ruines. L'Evéché rétabli, un Chapitre reconstitué, le Séminaire et le Collège rouverts, un Tribunal civil avec son cortège d'AvocATs et d'AvouÉs rendu aux justiciables , une Sous-Préfecture créée , la Cathédrale purifiée de ses profanations, celles des Eglises qui n'avaient point été détruites ou vendues , restituées au culte , ces diverses institutions religieuses et civiles perdues successivement depuis 1790, et retrouvées presque tout d'un coup lui annonçaient le retour de jours plus prospères.
Celte fin du xvme siècle est le terme que j'ai proposé à ce travail entrepris dans le double but de conserver des souvenirs qui s'effaçaient en s'éloignant et d'inspirer la crainte des révolutions par le spectacle des malheurs et des déceptions qui les suivent. Quoique trop étendu peut-être si l'on ne considère que la ville dans laquelle ont vécu les hommes dont je parle et où se sont passées les choses que je raconte , il serait incomplet cependant si je ne consacrais pas encore quelques lignes au général de Wimpfen qui y occupe tant de pages, et aux dernières années de sa vie qui se prolongea au-delà du xvuie sièele,
Rendu, comme on l'a vu, a la liberté et a la vie civile par les événements du 9 thermidor (*), le général de Wimpfen , fixé à Bayeux, se tint éloigné de toute participation à la vie politique. La dignité et l'indépendance de la retraite convenaient d'ailleurs à un passé qui n'avait pas été sans gloire. Se consacrant aux soins de sa famille, aux distractions d'une vie qu'embellissait aussi son goût éclairé pour les lettres et les arts (2), seul abri inaccessible aux mécomptes de la destinée , entouré d'amis nombreux qu'il avait su conquérir et conserver, il avait laissé s'écouler le flot des événements sur lequel il avait été trop heureux de surnager.
Général de division des armées de la République, sa situation militaire n'avait été modifiée par aucun acte de l'autorité; mais conservant le titre, n'exerçant aucune fonction, et laissé dans l'oubli il ne touchait aucun traitement. Aussitôt après que le Premier Consul Bonaparte eut pris le pouvoir, le Général voulut régulariser sa position, et demanda sa retraite. Le ministre de la guerre, Berthicr, auquel il s'était adressé lui répondit en ces termes :
« 30 pluviôse an vm.
» Général,
» Je partage la confiance que vous inspire l'esprit d'un » Gouvernement juste et réparateur. Nous sommes déjà bien » loin de ces temps où un refus que vous dicta la justice et » l'humanité vous condamna a un honorable oubli. Votre de- » mande ne pouvait reparaître dans des circonstances plus » propres a la faire accueillir favorablement.»
Après la réception de cette lettre il se rendit a Paris pour
(2) Le général de Wimpfen était musicien. Il avait même composé des morceaux de musique pour violon, qu'il a publiés sous le pseudonyme qu'il affectionnait de Xéfolius.
y l'aire liquider sa pension et celle de ses deux aides-decamp La Vidière et Saint-Front. La il retrouva plusieurs de ses anciens collègues de l'Assemblée constituante avec lesquels il fut heureux de renouer des relations nouvelles, ou de raviver celles qu'il n'avait pas interrompues , et notamment MM. de Crillon et Emery.
Il fut admis à une audience publique du Premier Consul. Il se plaisait a raconter qu'après sa présentation il était resté dans le salon de réception portant sur le chef de l'Etat ce coup-d'œil observateur qui était le cachet de sa physionomie. Le Premier Consul fut frappé de ce regard et s'approchant du général de Wimpfen lui adressa cette question : Quel motif avez-vous, Monsieur, pour me fixer ainsi? — Général, je cherche à vous lire, lui répondit M. de Wimpfen.
La liquidation de sa pension ne fit aucune difficulté. Toutes ses années de service lui furent intégralement comptées depuis 1760 jusqu'au 7 germinal an vin (29 mars 1800), en y comprenant la durée de temps écoulée depuis que les événements qui suivirent l'insurrection du Calvados lui avaient fait quitter le commandement de l'armée des côtes de la Manche. On lui rejeta seulement trois campagnes qu'il avait faites avant d'avoir atteint Vâge de seize ans, parce que d'après les règlements ce n'était que de cet âge que pouvaient courir les droits a la pension.
Le général de Wimpfen était alors âgé de cinquante-six ans; son âge et sa santé lui eussent permis de reprendre du service militaire , mais il n'en manifesta pas le désir, ou peutêtre ne trouva-t-il pas un empressement tel qu'il croyait avoir droit de le rencontrer. On lui fit des offres pour entrer dans l'administration civile; la préfecture du déparlement du Léman, Genève, lui fut proposée pendant son séjour a Paris; il ne se trouva pas assez riche pour remplir cette fonction dans
une ville aussi importante , et dans un pays nouvellement réuni à la France. Plus tard il fut fait chevalier de la Légion-d'Honneur et nommé aux fonctions d'inspecteur-général des Haras qu'il remplit jusqu'à la fin de sa vie.
Entré vif et ardent dans le mouvement des idées de 1789, le baron de Wimpfen en était sorti triste et désabusé, mais tolérant. Il aimait a ouvrir son salon aux hommes honorables du pays sans distinction de classes et de partis. Les opinions s'y coudoyaient sans s'y heurter. Causeur aimable et spirituel, appartenant à ce monde du xvme siècle si distingué par le goût et l'éclat qui caractérisaient l'ancien esprit français, plein d'urbanité et d'à-propos, parlant également bien de philosophie, de politique, d'histoire et de littérature, il était l'un des derniers types de cet esprit de conversation qui n'existe plus que dans la tradition, depuis que nous avons substitué le sans façon et le laisser-aller du cercle au bon ton et aux habitudes du salon.
Sans être hostile à la personne de l'Empereur, il fut l'un des premiers a s'effrayer des dangers que ses projets supposés pouvaient faire courir à la France. Lors du mariage de l'Empereur avec Marie-Louise, Napoléon, disait-il, va s'enivrer à son tonneau, il est à craindre que Vivresse ne l'égaré. Il jugeait avec un triste pressentiment l'invasion en Russie. Un jour qu'il suivait , couché .^ur une carte , la marche triomphante des armées françaises à travers la Pologne et la Lithuanie : L' Empereur va chercher les Russes jusques chez eux, disait-il à quelques amis réunis près de lui, soyez certains qu'il nous les ramènera.
Le temps que M. de Wimpfen n'employait point a ses fonctions d'inspecteur-général des haras, il le consacrait a celles de maire de la commune de Saint-Germain-de-la-Lieue qu'il se plaisait à administrer, malgré son peu d'étendue , et où
ses bienfaits ne laissaient jamais de souffrances sans soulagement.
On s'est étonné, non sans raison, qu'il n'ait pas rédigé des Mémoires sur les graves événements auxquels il avait pris part. Mais il est certain , malgré l'assertion contraire de quelques biographes, que le Général n'en écrivit ou n'en laissa aucuns, ou du moins que sa famille n'en a point eu la révélation H.
Après une longue maladie , il succomba à Bayeux le 23 février 1814, à l'âge de 69 ans. Malgré les postes brillants qu'il avait occupés dans le monde politique et dans l'armée sa mort n'eut point alors de retentissement. Le bruit s'en perdit dans le tumulte des funérailles de l'Empire et des acclamations qui accompagnèrent la Restauration.
La mémoire du général de Wimpfen a— t— elle eu à se plaindre ou a se louer de ce silence? Si sa mort fût arrivée quelques mois plus tard la paix de sa tombe n'eût=>elle pas été troublée par les passions politiques que réveilla la Presse, impatiente d'un long joug?...
En-dehors de ses services militaires trois faits politiques principaux avaient signalé sa carrière :
Député de la noblesse aux Etats-généraux, il s'était séparé de la majorité de son Ordre;
Gentilhomme, il avait combattu les Emigrés; Général en chef d'une armée de la République , il avait commandé l'insurrection contre la Convention , et avait été vaincu.
Sous le coup de ces événements alors récents, il eût eu à subir peut-être quelques récriminations ; aujourd'hui qu'à
(*) On ne connaît de lui sur la Révolution que la notice très courte sur l'insurrection contre la Convention insérée dans V Histoire de la Révolulion, par Toulous'con.
travers tant de révolutions successives chacun a palpité de tant d'émotions, et vécu sous tant de dominations diverses , Monarchies et Républiques de toutes formes, instruit par le spectacle de ces diverses transformations, on se prend à juger les choses et les hommes avec plus de tolérance et de mansuétude.
Des Emigrés de Coblentz, des Républicains de la Montagne et de la Gironde sans doute peu survivent ; s'il en existe encore ils touchent à ce soir de la vie où l'on arrive désabusé des préventions et des passions politiques.
D'ailleurs devant la pierre funèbre sous laquelle repose le général de Wimpfen dans le cimetière de Saint-Germain-dela-Lieue H ont déûlé depuis quarante années les deuils et les triomphes de sept ou huit gouvernements successifs, et ces deuils et ces triomphes furent souvent conduits par les mômes hérauts ! Qui pourrait donc sur ce sol mobile remué par tant de révolutions, dans ce pays où tout passe, où tout s'use si vite , qui pourrait peser sa mémoire au poids d'un rigorisme de constance politique dont il existe peu d'exemples aujourd'hui ?..,.
fin.
(') Sur le bord de la route impérial»' de Paris à Cherbourg, à 2 kilomètres de Bayeux.