LA CHOUANNERIE ET L'ETAT DE SIEGE
1795 a 1799. — (an iv a l'an vin de la république.)
Le Directoire. -Réveil de l'esprit révolutionnaire. — Mouvements Royalistes.— Meurtres et excès des deux partis. — Le comte Louis de Frotté. — Les îles Saint-Marcouf. — Le général Barbazan. — Collision entre l'autorité civile et l'autorité militaire. — Bayeux en état de siège. — L'exmaire Jéhanne.
Après avoir reconnu que la Constitution ultra-démocratique de 1793 était inexécutable, la Convention en proposa une nouvelle (*), bientôt soumise a une acceptation qui ne lui fut pas plus refusée par la France qu'à celles qui l'avaient
(') Constitution de l'an m |5 fructidor).
précédée. Le pouvoir exécutif était confié à cinq membres sous le nom de Directoire, et le pouvoir législatif a deux conseils, les Anciens et les Cinq cents. Après ce dernier enfantement, la Convention déclara, le 6 brumaire an iv (26 octobre 1795), que sa mission était terminée, mission terrible, remplie au milieu du sang , du carnage, des proscriptions , des fureurs des guerres civiles, mais aussi au milieu des incroyables prodiges des armées républicaines.
Cette Constitution nouvelle fut froidement accueillie à Baveux. Des anciennes institutions qui, avant la Révolution , faisaient la prospérité de cette ville une seule lui était restée jusqucs-la, un Tribunal. Celle-là lui était aussi enlevée. L'établissement d'un tribunal unique par département concentrait a Caen la vie judiciaire. Les avocats, les hommes de loi de Bayeux, n'eurent plus qu'a fermer leurs cabinets délaissés des clients, comme la ville le fut par les plaideurs.
Abattu par la mort récente de Stofllet et de Charette (') le parti royaliste abandonna le recours aux armes, mais ne perdit pas l'espérance du succès par d'autres moyens. Un Comité royaliste comptant des hommes considérables fut formé a Paris. Malgré que la Convention n'eût pas fait la faute généreuse de l'Assemblée nationale, et que les deux tiers de ses membres composassent le nouveau Corps législatif , ce Comité conçut la pensée de réussir par la voie môme des nouveaux Conseils institués par la Constitution. Ses agents se répandirent dans l'intérieur , ils parcoururent secrètement les départements où ils excitèrent une agitation sourde qu'entretenaient d'ailleurs l'or et les intrigues de l'Angleterre. La pacification de la Vendée n'avait pas été approuvée par tous les chefs. Quelques-uns avaient refusé de souscrire au traité de La Ma-
(') Stofflet fui fusillé à Angers en février 179G et Châfetle à Nantes en mars suivant.
bilais du 1er avril 1795 et menaçaient de reprendre les armes.
Les îles Saint-Marcouf tombées depuis la guerre au pouvoir des Anglais devinrent le centre de la correspondance entre les Royalistes de Paris et ceux de la Normandie, Jersey et la Grande-Bretagne, entre les Princes français retirés à Londres, les Emigrés et leurs nombreux partisans. Les côtes de la Manche et du Bessin devinrent l'objet d'une surveillance active. L'importance de la position des îles Saint-Marcouf avait été si bien comprise par le cabinet britannique que , malgré leur peu d'étendue , il en avait confié le commandement a un officier d'un grade élevé, le commandant Price , homme d'un esprit très-délié et très-entreprenant.
Le Directoire s'inquiétait de ces mouvements royalistes que secondait presque par toute la France le mouvement de l'opinion publique. Pour éviter de pencher de ce côté, il se rejeta du côté opposé. Les Jacobins se sentant appuyés par le Gouvernement réveillèrent l'esprit de persécution. On leur laissa une entière liberté. Les clubistes relevèrent la tête. Le chant du Réveil du peuple fut proscrit. On toléra, on encouragea la reprise des chants populaires des plus mauvais jours et même des chants nouveaux, exprimant les regrets de la chute de Robespierre, tels entr'autres que celui-ci :
Et vous, Lycurgues des français , 0 Marat, Saint-Just, Robespierre, Déjà de vos sages projets Nous sentions l'effort salutaire.
Déjà le riche et les autels Replongés dans la nuit profonde Faisaient répéter aux mortels :
Le soleil luit pour tout le monde.
C'était, comme on le voit, rétrograder de près de deux ans en arrière.
Situé vis-a-vis des îles Saint-Marcouf , le Bessin, où résidaient d'ailleurs beaucoup de familles attachées à l'ancien régime, devint le foyer de quelques agiotions. Une agence principale était organisée entre les îles et la côte. Elle était secondée par des hommes hardis et courageux qui affrontaient les dangers les uns par conviction politique, les autres par l'appât du gain, ou les espérances de l'ambition. C'était par leur intermédiaire que MM. de Frotté, de Tromelin, Préjean, de La Fruglaie, de La Roque, de Mandai, de Frédy, de La Villebrune et beaucoup d'autres passaient et repassaient de France aux îles Saint-Marcouf et en Angleterre , et venaient remplir avec plus ou moins de succès leurs missions dans l'intérêt de la cause royaliste (J). M. de Brûlart, aide-de-camp de M. de Frotté, était chargé particulièrement de la correspondance entre le parti royaliste de Normandie, et les îles St- Marcouf. Les débarquements se faisaient pendant la nuit, le plus habituellement sur le territoire de Louvières, au lieu dit la pointe de la Percée (2i. Quelquefois aussi ils avaient lieu plus loin sur le rivage deMeuvaines. Pour protéger ces allées et venues, une croisière anglaise avait été établie entre les îles et le Havre. Elle était commandée par le fameux Commodore Sydney Smith qui montait la frégate le Diamant l3).
t1) J'ai sous les yeux un mémoire présenté au gouvernement anglais le 3 juin 1808 par l'un des chefs de cette agence. Une sage réserve m'interdit d'en reproduire les détails, mais il prouve que l'or joua un grand rôle dans ces événements, et que les émigrés étaient divisés par des animosités et des jalousies qui nuisaient au succès de leurs efforts. — Les mêmes intrigues, les mêmes discordes régnèrent entre les chefs des Chouans. V. un ouvrage qui tient plus du libelle que de l'histoire intitulé : Bréviaire du Vendéen a l'usage des habitants de l'Ouest, par Billard de Veaux, ancien chef de division. — .'$ vol.
(-) Une grosse corde attachée à un pieu en fer pendait le long de la falaise et c'était le long de cette corde qu'on était obligé de grimper.
(") Il fut fait prisonnier au moment où à la faveur des ténèbres il avait failli s'emparer sur la rade même du Havre du corsa ire français le Vengeur.
Des soulèvements partiels, des rassemblements tumultueux menaçant les personnes et les propriétés s'organisaient dans les campagnes du Bessin, des rixes s'élevaient entre les bourgeois et la garnison, des assassinats furent tentés ou commis, un entr'autres par un hussard sur un citoyen. Des manifestations anti-républicaines avaient lieu chaque jour. Toutes les nuits et malgré les défenses qui l'avaient proscrit, le Réveil du peuple était chanté dans les rues par des groupes de jeunes gens , nombreux et provoquants. Les esprits étaient fatigués; le gouvernement directorial n'était ni aimé, ni estimé, ni redouté. Les impôts ne se recouvraient pas, les acquéreurs de biens nationaux étaient insultés, les émigrés rentrés commettaient des imprudences pour ne pas dire plus. On ne se cachait pas pour appeler hautement la contre-révolution. On parlait dans la ville, dans les marchés, publiquement de conspiration contre la République : toutes ces causes entretenaient dans les esprits de graves agitations. Dans les campagnes l'ordre n'était pas plus respecté , les Administrateurs qui avaient donné des gages a la Révolution étaient maltraités, on y répandait les bruits les plus alarmants que grossissaient encore l'ignorance et la crédulité des paysans. Il n'était question que de Chouans, que de Chauffeurs , débris, disait-on, des armées de la Vendée , et ces bruits tenaient aussi en alarmes toutes les populations rurales.
Deux cantons du district de Bayeux devinrent le centre de ces mouvements qui tentaient d'enlacer le pays dans ce réseau d'entreprises contre-révolutionnaires, le canton de Crépon H et celui de Caumont. Le voisinage de la mer offrait au premier des facilités de communications avec l'Angleterre; au second le voisinage des bois, la configuration du pays, semblable par ses chemins et sa culture aux pays
(') Devenu aujourd'hui celui de Ryes.
vendéens offrait les moyens de faire la guerre civile et d'échapper aux poursuites des troupes républicaines.
Dans le canton de Crépon , l'insurrection se borna d'abord à quelques conciliabules nocturnes que la clarté du jour dissipait, à quelques attaques individuelles, à des menaces, à des allées et venues, à des correspondances dont le mystère faisait l'attrait, provenant plutôt de l'importance que les agitateurs voulaient se donner que de sérieuses tentatives. C'était sur une petite échelle la parodie des premiers soulèvements de la Vendée.
Mais les choses étaient plus sérieuses dans le canton de Caumont. Des hommes énergiques et violents avaient réuni un certain nombre de jeunes gens, cultivateurs, soldats réfractaires ou déserteurs. Ils avaient arboré la cocarde blanche, et déclaraient publiquement agir dans le but du rétablissement de la Royauté. On craignait, et il n'était pas impossible que ce noyau ne s'augmentât et par l'énergie des chefs et par le discrédit de la République, et par cette haîne qu'inspiraient au peuple la misère et l'incertitude du lendemain.
Ces mouvements insurrectionnels circonscrits sur certains points prirent en effet chaque jour plus de consistance et d'étendue. Sous le nom de Chouans des bandes parcoururent le pays. Elles parurent d'abord n'avoir qu'un but politique. Elles brûlèrent les registres de l'Etat civil, les actes des mairies, les matrices des impositions. On coupait les arbres de la liberté ; on s'emparait des armes des municipalités ; on distribuait des brochures anti-républicaines. Mais bientôt on maltraita, on vola, on tua, Des curés constitutionnels furent insultés et pillés. A la Ferriere-Harang, un père et une fille eurent les pieds et les mains brûlés pour les forcer de dire où était leur argent; à Bény-Bocage, a Condésur-Seulles, à Sermentot, au Reculey, a Préaux, à Pont-
Farcy, a Evrécy, à La Hallebourdière, de prétendus chasseurs du Roi, souvent masqués, s'emparaient des armes, des munitions de toutes sortes, et renversaient les pierres sacrées bénites par les curés constitutionnels. A Rubercy le Maire ayant fait résistance fut assassiné dans les bras de sa femme; a Cartigny la Municipalité fut pillée, et un bulletin portant ces mots fut attaché a la porte : « De par le Roi, nous, Chouans, dé- » fendons a tout officier municipal de faire aucunes fonctions » sous peine de la vie. Nous ne signons pas, mais nous ef- » fectuerons.» Un agent du canton de Caumont fut également assassiné ; un agent du canton de Creully écrivait à l'administration du département : « Je ne couche plus chez moi. » Je suis obligé d'aller chercher mon repos où je puis.» A Creully une patrouille fut assaillie a coups de feu devant le cimetière, a trois heures du matin, par une bande armée qui tua un des gardes nationaux (*).
A ces excès des prétendus Royalistes, il était répondu par des excès non moins répréhensibles. Sous prétexte de la recherche des émigrés, des troupes formées en colonnes mobiles, et même des hommes suspects s'introduisaient dans les maisons où à tort ou à raison ils supposaient que quelquesuns étaient venus demander un asile ; la ils exerçaient les investigations les plus tortionnaires, se faisaient servir a boire et à manger, pillaient et volaient avec impunité, frappaient et maltraitaient sans aucun prétexte. A titre de représailles ils tuèrent et fusillèrent à leur tour. On cite le nom de plusieurs personnes massacrées comme appartenant h la famille de quelques-uns des rebelles. Un prêtre de Loucelles, entr'autres, l'abbé Anjot dont le frère était, disait-on, parmi les chouans, fut surpris par une colonne mobile dans une maison
(') V. aux Archives du Calvados les proecs-verbaux, plaintes et dénonciations, etc. qui révèlent tous ces faits.
où il se tenait caché pour fuir la persécution. Son lit encore chaud avait trahi sa présence. Il voulut fuir. Poursuivi a coups de bayonnette jusqu'à Ducy-Sainte-Marguerite, il expira couvert de blessures. Le sexe même ne fut pas épargné, et dans les environs de Vire la sœur de l'un des chefs du soulèvement fut fusillée sans pitié, dans sa propre maison.
La ville de Bayeux ne fut point heureusement troublée par aucun de ces excès, encore bien que plus d'un de ses habitants y participât. La société y était surtout occupée de fêtes et de divertissements. La France entière, au lendemain de la Terreur, avait été saisie d'une fièvre de plaisirs qu'aucune époque n'a égalée. Plus on avait souffert, plus on avait craint, plus on se livra a la joie. Jamais les bals, les concerts, les redoutes, les soupers ne furent aussi nombreux à Bayeux, plus animés et plus brillants. l\ semblait qu'à une intense agitation politique eût succédé un amour désordonné des jouissances de la vie, et que pour oublier les douleurs du passé on voulût se hâter d'épuiser tous les plaisirs. Témoin et inquiet de cette frénésie qui rendait insensible aux malheurs publics, le maire Jéhanne lit couvrir les murs de la ville de cette proclamation (') :
« Citoyens de Bayeux ,
» Le pillage et le massacre désolent les campagnes. Qu'attendez-vous pour sortir enfin de votre léthargique sécurité ? Voulez-vous que vos propriétés soient ravagées? Voulez-vous que le sang coule sous vos yeux ? A Dieu ne plaise que sur la fin de nos fonctions, après avoir écarté de vous le fléau de la famine, nous soyons témoins de ces scènes d'horreur ! Nous venons de prendre toutes les mesures qui sont en notre pouvoir pour assurer la tranquillité publique. La nuit ainsi que le jour vous nous trouverez comme des sentinelles vigilantes au poste que nous assigne la loi. Mais que vous serviront notre zèle et notre dévouement si vous ne les secondez ! Nous pouvons bien sans vous mourir pour vous. Nous ne pouvoir
(') 30 frimaire an iv.
pas sans le secours tic votre activité courageuse vous préserver des dangers qui vous assiègent.
» Gardes nationales, braves défenseurs de la cité, voici le moment de remplir vos promesses. Ralliez-vous, pressez-vous autour de vos Magistrats. Ils partageront vos fatigues, ils iront au-devant de tous les périls , ils périront s'il le faut à votre tête, heureux d'acquérir à ce prix quelques droits à votre souvenir, et de confondre par ce dernier sacrifice la calomnie qui les poursuit.»
Ces désordres n'étaient point des faits isolés. Ils concordaient avec les mouvements qu'avait soulevés sur quelques autres points de la Basse-Normandie la présence et les tentatives à main armée d'un chef de Royalistes, devenu célèbre, le comte Louis de Frotté, qui aux conférences de La Mabilais, avait refusé de signer le traité de pacification, et déclaré qu'il n'y avait de sécurité que dans les armes. Autorisé par le Gouvernement a se retirer avec son état-major au château de Fiers, il s'y considérait comme en état de trêve avec la République. Il y nouait les fils d'une insurrection générale dans le Maine et la Normandie , et prenait le titre de Général en chef de l'armée Catholique et Royale de Normandie. Ce fut d'abord dans la Mayenne et dans l'Orne que se concentrèrent ses premiers mouvements, mais peu a peu il s'élaient étendus dans la Manche et dans le Calvados. Gentilhomme normand, appartenant à une famille qui possédait de vastes domaines dans l'Orne et dans le Bessin, M. de Frotté avait formé sur toute l'étendue du pays une sorte d'organisation militaire, par divisions, ayant des chefs divisionnaires et un cadre d'officiers. Plusieurs des lieutenants principaux qui formaient son état-major appartenaient à la Basse-Normandie par leur naissance ou par leurs familles. MM. de Saint-Paul de Lingeard , de Laroque Cahan, Gauthier de Carville , Le chevalier de La Rozière, de La Houssaye, Aubry de La Noë, etc., comptaient dans le Bessin des parents ou des amis. En
les appelant près de lui , en leur conférant des titres et des emplois plus honorifiques encore que sérieux il s'était proposé de donner de la considération et de l'importance à son parti, et de s'assurer des influences dans le pays. Quelques succès dans la Mayenne et du côté de Vire et de Mortain , pays coupé et boisé , avaient couronné ses premiers efforts ('), et propagé de proche en proche l'insurrection. On portait à 5 ou 6,000 les hommes épars dont il pouvait disposer. Il y a exagération dans ce chiffre calculé pour inspirer d'une part plus de craintes au gouvernement, accroître l'importance des chefs et d'autre part pour obtenir des sommes plus fortes du gouvernement anglais qui soudoyait ces tentatives (2J. Si Ton en juge par les instructions qu'il transmit a ses chefs de division, il n'était pas nécessaire d'un équipement considérable pour faire partie de cette armée qui ne fut jamais réunie, et qui n'opéra que par bandes et dans des attaques partielles. « Il faut n'avoir, écrivait-il, qu'un paquet dans un chausson, » un bon fusil à bayonnette, une paire de pistolets, un poi- » gnard, soixante cartouches , de forts souliers ferrés et de » bonnes jambes pour porter tout cela. Avant tout le plus » grand secret , de la douceur , de la fermeté , de la disci- « pline.»
Pris pour la plupart parmi les fds de familles notables dont la tourmente révolutionnaire avait brisé la carrière, ou interrompu les études, jeunes hommes ardents embarrassés d'une
(') Entr'autres au Teilleul qu'il brûla après en avoir chassé les républicains, le 15 novembre 1795, (24 frimaire an îv), et au combat de la Lande Patry.
(2) « Ce n'est pas loyal d'enfler le nombre de vos troupes pour obtenir » un subside », disait-on à un agent royaliste ; — « C'est vrai, répondit-il, » mais ce ne sont pas les Princes qui paient. L'argent est fourni par les » Anglais, ce sont eux qui ont fait noire révolution. On ne pourra jamais » trop les faire payer.» (Extrait du mémoire dont il a été parlé, P. 420).
vie sans but, et sans avenir, ses officiers étaient répartis sur tous les points de la Basse-Normandie où l'insurrection pouvait offrir des chances. On les vit plus d'une fois quitter toutà-coup sur un avertissement mystérieux, les fêtes, les amusements auxquels ils se livraient avec un entrain effréné, pour courir avec non moins d'ardeur à quelques-unes de ces déplorables expéditions qui semaient l'épouvante et l'effroi. Dans cette armée, chaque chef, chaque officier avait un nom de guerre. Le comte de Frotté s'abritait sous celui de Blondein.
Afin de surveiller et de réprimer ces agitations et ces soulèvements dans le Bessin le Gouvernement envoya a Bayeux le général Barbazan qui établit en celte ville son quartiergénéral dans les premiers jours de nivôse an iv. La ville lui affecta pour logement l'hôtel du général de Wimpfen alors non occupé. La garnison de la ville de Bayeux fut augmentée. Elle fut composée d'un bataillon de la 144e demi-brigade, d'un escadron de dragons, de quelques hussards et de plusieurs compagnies de vétérans.
Le général Barbazan, issu d'une famille honorable, avait fait la première guerre de la Vendée sous les drapeaux républicains. Jeté par la fatalité des événements dans ces guerres civiles, il y avait porté avec la sévérité du régime militaire les formes d'une éducation qui se pliait difficilement aux grossières et atroces habitudes des généraux improvisés par la Convention , tels que Rossignol et Santerre. Il cessa d'y être employé lorsqu'elle ne voulut avoir dans ce malheureux
(') Son signalement, transmis aux autorités, était ainsi conçu : Frotte dit Blondel,— 30 à 35 ans,— taille de 5 pieds 2 pouces, — cheveux et sourcils noirs, — barbe noire et épaisse, — front large,— yeux noirs et vifs, — nez moyen,— bouche grande, — menton rond, — visage rond et blême, — teint basané.— Il a dans les gestes de l'aisance et quelque chose de hardi. —Il a le son de voix dur et parle avec facilite.— Arch. du Calvados.
pays que des généraux « sans-culottes de mœurs et de piïn- » cipes. A commencer par moi, écrivait-il, ceux qui ont con- » serve les formes de l'ancien régime ne peuvent plus rester » dans cette armée (').» Il avait été ensuite envoyé aux frontières, et rappelé dans l'intérieur, on lui avait confié le commandement de Bayeux, que les circonstances entouraient de quelques difficultés.
Dès son arrivée le général Barbazan prit des mesures d'autant plus sévères que son rappel de l'armée de la Vendée lui faisait sentir le besoin de donner des gages. Il ordonna aussitôt le désarmement immédiat de toutes les communes sans distinction. Il prescrivit des visites domiciliaires partout pour vérifier s'il n'existait point de dépôts d'armes cachés, et prononça l'arrestation immédiate de quiconque en serait détenteur. Il chargea les soldats sous ses ordres de faire ces perquisitions militaires. Mais à Bayeux un obstacle l'arrêta. Le maire Jéhanne, armé de la Constitution nouvelle qui proclamait l'inviolabilité du domicile des Citoyens, s'opposa avec fermeté à l'introduction d'aucun soldat dans la maison d'un citoyen sans l'assistance d'un officier municipal chargé de veiller aux garanties que la loi nouvelle offrait à la sûreté individuelle et a la protection du domicile H. Le Général habitué aux allures impérieuses du commandement militaire, et que les exemples qu'il venait d'avoir sous les yeux avaient peu disposé sans doute a ce respect du foyer domestique, s'irrita de cette résistance légale devant laquelle il était obligé, malgré lui, de s'arrêter. Le soir du même jour, au milieu de la Société populaire que la présence d'un Général révolutionnaire avait enhardie à rouvrir ses portes, il se plaignit amèrement des entraves qu'éprouvait son pouvoir, et des obstacles qu'il ren-
(l) Garante. - Histoire de la Convention. (■) Arrêté du 22 nivôse an iv.
contrait dans les mesures qu'il prenait pour sauver la République. Le Maire, averti, s'était rendu à la séance. 11 prit la parole, commença son allocution en ces termes : « Général , » vous tenez dans vos mains la hache dictatoriale , et je n'ai » dans les miennes que la balance de la Justice , » puis il justifia sa conduite, invoqua la loi, fit appel aux impressions restées dans tous les souvenirs de ces visites arbitraires dont la ville avait eu tant à gémir sous le régime de la xMontagne, et fut couvert d'applaudissements. En descendant de la tribune , il entendit un mot blessant. Il alla droit au Général qu'il apostropha ainsi : « Général, une impertinence vient de » siffler a mes oreilles. Si j'étais sûr qu'elle fût sortie de votre » bouche, je vous la renverrais avec une balle de pistolet.» Ce fut la le signal d'une collision entre l'autorité militaire et l'autorité civile qui bientôt produisit des conflits.
Le général Barbazan partageant cette opinion admise facilement par les militaires que dans les jours difficiles la légalité tue, voulant éviter tout contrôle, toute opposition, crut devoir faire appel à des mesures extra -légales. 11 sollicita et obtint du Gouvernement un arrêté qui mettait la commune de Baveux en état de siège, et faisait passer tous les pouvoirs à l'autorité militaire. Le 24 pluviôse an iv, entouré de ses aides-de-camp, et des officiers de son état-major, précédé et suivi de la garde nationale, de toutes les troupes de la garnison, de la gendarmerie et de l'artillerie, il proclama l'état de siège. A la lecture de l'arrêté du Directoire exécutif ordonnant cette mesure , il joignit celle d'une proclamation qu'il adressait aux Citoyens annonçant que l'état de siège devait « rassurer les bons citoyens, faire trembler les malveillants , » démasquer les lâches ennemis de la République qui après » avoir quitté le territoire sont rentrés clandestinement dans m le sein de leur patrie pour y secouer le b andon de la dis-
» corde et y porter le meurtre et le brigandage.»
Il se saisit à l'instant de tous les pouvoirs, de l'administration de la Commune, et même des affaires relatives aux subsistances qu'il traita, surtout dans ses rapports avec les cultivateurs auxquels incombait l'approvisionnement, avec l'énergie et la rigueur de la discipline militaire, envoyant des garnisaires chez les uns, faisant activer par ses hussards les charrois et les transports, et surveiller les halles environnantes. Le désarmement des communes voisines et de tous les citoyens fut alors exécuté, et les armes déposées au quartier-général sous une stricte surveillance.
Une Commission militaire fut a l'instant formée par le général Barbazan pour juger les émigrés rentrés qui seraient arrêtés, ainsi que toutes personnes qui seraient saisies les armes à la main. Il forma plusieurs compagnies franches ou colonnes mobiles de contre-chouannerie [l) qui devaient seconder dans leurs perquisitions militaires les troupes de la garnison [*).
A peine l'état de siège fut-il proclamé que le général Barbazan qui ne pouvait pardonner la résistance légale que le maire Jéhanne lui avait opposée notifia a l'Administration municipale sa destitution. Il l'avait sollicitée du Directoire en même temps que l'état de siège. Elle fut prononcée par un décret a la date du 18 pluviôse an iv qu'il avait gardé secret depuis quelques jours, et qui, écho des plaintes du Général, était motivé sur ce que « l'esprit contre-révolutionnaire qui » se montrait dans la commune de Bayeux provenait 1° de » la protection dont les membres de l'Administration munici- » pale semblent favoriser les manœuvres criminelles des en-
(*) Arrêté du général Barbazan du 14 nivôse an iv. — Procès-verbal d'organisation de ces compagnies à Bayeux. (Collection de M. de Toustain).
(2) Elles furent casernées dans le bâtiment servant aujourd'hui au Collège.
» nemis de la République, en y souffrant une foule de jeunes » gens de la première réquisition, lesquels réunis aux chouans » dont cette commune abonde, sont devenus la terreur des » amis de la République;
2° De la négligence coupable qu'ils ont manifestée « en ne » prenant aucune mesure pour prévenir et arrêter les désor- » dres en tout genre dans cette commune, et qui mettent dans » le plus grand danger la vie des citoyens.»
Barbazan avait devant lui une Administration municipale qui avait le sentiment de ses devoirs et de sa dignité, et qui ne voulut point subir une insulte sans une protestation éclatante. Malgré l'état de siège, malgré les pouvoirs dictatoriaux de l'autorité militaire, au risque de sa liberté et peut-être de sa vie , Jéhanne fit aussitôt voter par l'Administration cette adresse au Directoire , aussi énergique au fonds que remarquable dans la forme, qu'il fit imprimer et distribuer :
Aux Membres du Directoire exécutif.
« Citoyens ,
» Nous attendions avec impatience le moment où nous allions rentrer dans l'obscurité de la vie privée, quittes envers la loi dont nous avons maintenu l'empire, quittes envers nos concitoyens auxquels nous avons prodigué nos soins et notre temps, heureux par l'espérance devoir renaître la prospérité publique, trop récompensés de nos faibles services par les témoignages réitérés delà bienveillance et de l'estime de la commune entière.
» ... On nous dit que sous la foi d'une délation ténébreuse, sans nous entendre, sans nous demander ni justification, ni éclaircissements, sans songer même au mode de notre organisation, vous nous avez frappés d'une destitution non moins inutile que flétrissante, nous qui n'exerçons que des fonctions provisoires, nous qui sollicitons depuis quatre mois à grands cris un remplacement constitutionnel.
» On nous a dit que le moiif d'une destitution si étrange était la protection donnée par nous aux manœuvres criminelles des ennemis de la République, aux désordres de tous genres qui désolent la ville de Dayeux, aux
projets atroces de ses habitants qui brûlent de s'abreuver du sang des patriotes...
» Citoyens, où sont donc ces principes de sagesse et d'équité suprême qui distinguent les gouvernements républicains?
» Où sont même les premières notions de la morale universelle ? i Où sont les égards dûs à des citoyens qui se flattent d'avoir bien mérité de leur pays, et qui sont revêtus de l'auguste caractère de magistrats du peuple ?
» Nous vous demandons comme une justice étroite le rapport de votre arrêté, ou comme une éclatante faveur l'information la plus rigoureuse et la plus solennelle.
» L'histoire raconte que des soldats républicains osèrent jurer non pas de vaincre ou de mourir, mais de vaincre, et qu'ils tinrent leur serment.
» Et nous aussi nous jurons non pas de nous défendre, mais d'accabler en face de la loi nos odieux et stupides calomniateurs.
» Nous prouverons que dans le cours de notre administration nulle trame ne s'est ourdie contre la liberté, nul désordre scandaleux ne fut commis, et que tous les petits désordres particuliers ont été sévèrement réprimés.
» Nous prouverons avec trop de facilité pour qu'il nous soit permis de nous en faire un mérite, que le peuple de Bayeux, peuple travesti en une horde d'assassins et de brigands ne respire que paix, honneur, fraternité,* que parmi les orages révolutionnaires, au sein même de la plus cruelle disette, il s'est signalé par une patience à toute épreuve, par un inviolable attachement aux lois, par une respectueuse déférence pour les Autorités.
» Nous prouverons que toute mesure violente, toute persécution, tout fanatisme ne seraient propres qu'à l'indisposer, et que les principes d'une administration paternelle invariablement suivis par nous sont les seuls qui lui conviennent.
» Voilà notre engagement, Citoyens; c'est à vous maintenant de nous mettre à portée de le remplir. Nous ferons notre devoir en vengeant nos Concitoyens des inculpations ignominieuses dont on a voulu les flétrir.
» Vous ferez le votre, Vous, par une juste application de cette sentence énergique et sublime que tout accusé a droit de réclamer :
Si régnas jubé, sijudicas cognosce.
N'es-tu que Roi ? commande. Es-tu juge ? examine.
» Salut et respect. »
La nouvelle Administration hésita a accepter ses fondions,
mais elle n'osa désobéir en présence de l'état de siège ; elle craignit « que la ville ne fût livrée à une Commission civile » étrangère , que la cité sans fonctionnaires et sans appui » comme un vaisseau abandonné sans pilote e! sans gouverm nail n'allât se briser contre recueil de l'anarchie », et con- » vaincue que le Général, ami du peuple et de ses droits, » n'oubliera point qu'elle est appelée par la Constitution à » servir de rempart entre le despotisme des armes et la li- » berté civile » ('), elle se détermina a accepter le pouvoir municipal qu'à son tour elle remplit avec prudence et fermeté. Cette Administration nouvelle formée conformément à la Constitution de l'an m était collective, et ne formait qu'une fraction de la Municipalité du canton. Les fonctions de Maire étaient supprimées.
M. Jéhanne fut donc le dernier maire de BayeuxH.
La supériorité de son intelligence, la hardiesse et la fécondité de son langage , non moins que ses relations avec les grandes figures de la Révolution, en avaient fait l'un des hommes les plus remarquables de la contrée. La génération actuelle n'a conservé de lui que le souvenir de ses infirmités , de ces étranges hallucinations qui l'avaient rendu bizarre , excentrique , insensé. C'est a ceux qui ont pu surprendre encore quelques-uns de ses éclairs, qui ont entendu sa parole vibrante et poétique discuter les plus hautes questions littéraires ou dramatiser les scènes de la Révolution dont ses amis étaient les acteurs, dont il avait été le trop impressionnable témoin, a rendre à cette physionomie son caractère sérieux et vrai.
Né a Baveux en 1756, Thomas-Charles- Alexandre Jéhanne
(') Proclamation du lô ventôse an iv.
(2, Ces fonctions ne lurent rétablies que par l'art. 7 de l'arrêté des Consuls du 7 pluviôse an ix.
était le neveu d'un chanoine, l'abbé Maistrel, qui lui fit obtenir par la protection de l'Evoque de Bayeux une bourse au collège Louis-le-Grand. Ce fut là que le boursier de l'Evêque de Bayeux connut le boursier de l'Evêque d'Arras, Robespierre. De 1772 à 1776 ils suivirent les mêmes cours d'études dans lesquels Jéhanne eut l'honneur de remporter deux fois les quatiie premiers prix au concours de l'Université. Plus tard ils se retrouvèrent encore ensemble dans les cours de la Faculté de droit. Il avait de bonne heure reconnu dans Robespierre une haine profonde contre tout ce qui s'élevait au-dessus de lui„ un caractère envieux, sombre et taciturne; aussi disait-il plus tard en parlant de lui : « J'ai vu l'idole » de trop près pour l'adorer. Ce n'est qu'un despote déguisé. m II s'est fait peuple pour devenir plus que RoiC). »
Jéhanne plaida devant le Parlement de Paris quelques affaires dans lesquelles il fit remarquer l'aisance et la souplesse de sa parole , mais le barreau avait pour lui moins d'attraits que la littérature, l'histoire et le théâtre. Ces goûts l'avaient mis en relation avec La Harpe, Marmontel, l'abbé Delille, Ducis, Le Kain, Gerbier, Target et l'abbé Geoffroy. Lancé dans cette société qui tenait le sceptre du monde littéraire, il se livra surtout à l'étude de l'histoire et particulièrement à celle des orateurs antiques dont il traduisait les ouvrages avec une surprenante facilité.
Au barreau de Paris, il se lia intimement avec Duport du Tertre, son contemporain et son confrère. Tous deux séduits à l'aurore de la Révolution parles premières espérances qu'elle avait fait naître , ils partagèrent l'enthousiasme qu'elle ins-
(') Jéhanne aimait à caractériser les faits et les hommes par un trait vif et accentué. L'un de ses amis et des miens, M. Verrier, ancien Procureur du Roi à Bayeux, qui avait vécu dans son intimité et qui m'avait mis en relation avec lui avait pris note des mots les plus saillants échappés à sa conversation. On en retrouvera quelques-uns ici.
pira, mais non ses écarts et ses crimes. « J'aimais la liberté, » disait-il ; mais je comprenais aussi l'abyme qui sépare ces » deux mots : liberté et révolution.» Il redoutait les théories m des penseurs dont la prétendue profondeur allait jusqu'à la » rêverie. » Siéyès entr'autres n'était, à ses yeux, « ni un » homme de résolution, ni un homme d'action. Il pliait sous » l'événement et inclinait toujours pour le parti le plus heu- » reux. »
Jéhanne conserva avec Duport du Tertre, nommé ministre de la justice le 20 novembre 1790, les relations les plus affectueuses que resserra encore l'entrée au ministère de l'intérieur de son compatriote Cahier de Gerville. Il fut souvent associé aux confidences des deux ministres, à leurs mécomptes, a leurs tristes préoccupations. Son caractère indépendant répugnait aux entraves des fonctions publiques. Il céda cependant vers la fin de l'Assemblée constituante aux sollicitations de Duport du Tertre, et consentit h accepter les fonctions de Commissaire du Roi près le tribunal criminel de Paris, qu'il exerça en même temps que Robespierre y vint remplir celles d'accusateur public. Réunis par les fonctions, ils étaient divisés par les principes. Dans une affaire où il s'agissait d'un vol peu important, Jéhanne avait conclu l'application de la peine contre le préveuu : « Tu as fait condamner, » lui dit Robespierre, ce malheureux pour quelques miséra- » blés plombs de gouttières, tandis que les scélérats qui dé- » pouillent les nations jouissent de l'impunité.» Jéhanne s'éloigna aussi d'un autre de ses condisciples de Louis-le-Grand, de Camille Desmoulins dont les talents et les mœurs lui avaient inspiré plus de sympathie, a la suite d'une conversation qu'il avait eue avec celui-ci dans les premiers jours de l'Assemblée législative. « Nos projets réussiront, lui avait dit » Camille , jamais coalition ne fut plus forte dans le Sénat
» romain, mais il nous faudra faire tomber un million de tê- » tes.» Ce sanguinaire aveu brisa toute liaison entr'eux. Dès le 20 juin 1791, après les outrages reçus par Louis XVI, il avait dit à Duport du Tertre : « Ils n'ont pas encore tué le » Roi, mais ils viennent de tuer la Royauté. » .
Lorsqu'atteignant l'extrême limite de la licence Marat eut, dans son journal Y Ami du peuple, provoqué en avril 1 792 la destruction de l'Assemblée législative par le fer et le feu, et demandé qu'on séparât les membres sains et qu'on brûlât ensuite le corps entier, cette Assemblée s'émut. Elle demanda au ministre de ne pas laisser cette provocation impunie. Le ministre, Duranton, transmit au Commissaire du Gouvernement le numéro du 30 avril 1792. Jéhanne ne recula point devant la mission d'attaquer l'audacieux folliculaire , et répondit au ministre la lettre suivante :
« Monsieur le Ministre, j'ai reçu la lettre par laquelle vous m'ordonnez de dénoncer le libelle de Y Ami du peuple.
» Je vous rends grâce au nom de la loi et de la liberté de la juste sévérité que vous déployez contre ces vils instruments des factions qui nous déchirent. Soyez persuadé que tous les fonctionnaires publics s'empresseront de seconder votre zèle.
Jéhanne.
» 3 mai 1792.»
Cette lettre lue à la tribune de l'Assemblée fut couverte d'applaudissements. Marat fut poursuivi, décrété d'accusation. On sait comment ce misérable que Jéhanne appelait « une )) grande erreur de la nature , en qui tout était fou, ignoble » et atroce, » échappa aux poursuites. Plus tard témoin des funérailles solennelles que, dans un jour de délire, Paris lui faisait, « le Panthéon, s'écriait Jéhanne, repoussera l'offrande » et l'égout de Montfaucon reprendra ses droits.»
Le renvoi de Duport du Tertre par les intrigues de Brissot
fit quitter a Jéhanne le poste qu'il occupait. Il ne put pardonner aux Girondins la part qu'ils avaient pris à la chute d'un ministère franchement constitutionnel, et ce dans le but de poursuivre « un fantôme de République au milieu du bouil- » lonnement de toutes les passions fougueuses et des vocifé- » rations homicides qui étouffaient la voix des lois. Cette » pléiade brillante, dont quelques-uns étaient d'une grande » puissance de paroles, disait-il, n'était composée que d'illu- » minés qui se croyaient de la vieille Rome et au milieu du » peuple romain. Ces hommes superbes qui surent si bien » mourir eurent assez peu de courage pour voter une mort » qu'ils ne voulaient pas.»
La mort sur l'échafaud de Duport du Tertre , son ami le plus intime, de cet homme que tous les mémoires contemporains présentent comme doué des plus rares qualités de l'esprit et du cœur, fit sur l'imagination de Jéhanne une irapression profonde. C'est à cette occasion qu'il répétait souvent : « Les révolutions tuent les hommes , la postérité les » juge.» Cette douleur émut profondément cette organisation fébrile, naturellement exaltée, et le disposa a ce mal sans remède qui s'aggrava successivement.
De retour à Rayeux, il vécut dans une profonde retraite dont on eut peine à le faire sortir pour accepter la Mairie. On vient de voir comment il remplit ses fonctions, et comment il sut les quitter. Cette solitude absolue à laquelle il se condamnait affecta son cerveau, et bientôt il fut en proie a des hallucinations, à des idées bizarres qui l'obsédèrent et l'aigrirent.
Nommé en l'an iv professeur de belles-lettres à l'Ecole centrale du Calvados, en même temps que l'abbé Rouisset, il ne put se soumettre a l'assujétissement que comportent les habitudes du professorat. Ce fut une perte pour l'enseignement, car nul ne possédait mieux la connaissance des grands
modèles de la littérature ancienne et moderne, nul ne fut doué d'une mémoire plus sûre s'alliant à une plus belle imagination. Depuis même qu'il était tombé en proie a ces obsessions excentriques, lorsqu'on pouvait fixer son attention sur un objet sérieux , son esprit s'illuminait quelquefois de brillants éclairs , son imagination et sa mémoire reparaissaient fraîches et vives comme aux jours de sa jeunesse. On raconte qu'à la table du général de Wimpfen qui témoignait a Jéhanne beaucoup d'intérêt la conversation vint à tomber, un jour où beaucoup de convives étaient réunis, sur la condamnation de Louis XVI. Jéhanne ne partageait point l'admiration générale qu'inspirait la plaidoierie de Desèze. Il en blâmait le plan, le système d'argumentation, et exprimait le regret que le courageux défenseur se fût montré plus avocat qu'homme politique « Si j'avais été honoré de la con- » fiance de Louis XVI voici comment j'eusse entendu le dé- » fendre » dit-il, et s'abandonnant a ses inspirations, élevant la voix, s'animant du geste, il improvisa dans un magnifique langage une allocution véhémente et touchante qu'il finit par ces mots : « Qui donc oserait faire un crime à Louis du » malheur d'avoir été Roi, lui qui depuis longtemps n'aspi- » rail qu'a descendre? » L'auditoire attendri resta longtemps sous l'impression de l'admiration et de l'enthousiasme.
Plus tard , c'était dans l'été de 1826, après que Talma fut venu donner quelques représentations à Caen , a un dîner a Vaux-sur-Seulles au château de M. Duhamel de Vailly, son ami, qui joignait à l'amour des lettres le goût de l'agriculture, et qui s'était fait le Mécène et le bienfaiteur de Jéhanne, chacun parlait de l'admirable talent du grand tragédien, et des applaudissements frénétiques qu'il avait recueillis dans la scène du récit de la conspiration du rôle de Cinna et dans la scène des Imprécations du rôle â'Oreste. « C'est beau, c'est
» très-beau, dit-il, mais ce n'est pas tout— a— fait ainsi que » Monsieur Le Kain avait compris ces deux rôles» ; puis les récitant de mémoire, rappelant ses souvenirs, il joignit aux inflexions de la voix une admirable pantomime. Reprenant ensuite ces deux scènes sans en oublier un seul vers, il fit l'analyse des pensées qui avaient dû animer Corneille et Racine avec un goût, un tact et une finesse d'aperçus qui auraient honoré la chaire la plus élevée ('). Ce fut la, dit-on, l'une des dernières lueurs de cet esprit pour ainsi-dire éteint depuis trente ans et qui avait eu le malheur de survivre a luimême (2).
Tel avait été ce maire de Bayeux qui déposait l'écharpe municipale avec une fermeté égale à celle dont il avait fait preuve en la portant.
Conséquences de l'Etat de siège.— La bande des frères David. — La Commission militaire. — Condamnation et exécution à mort de dix-huit insurgés.— Fin de l'Etat de siège.
La rigueur des mesures prises par le général Barbazan n'intimida point une bande considérable d'insurgés qui s'étaient soulevés dans le canton de Caumont et dans les envi-
(') Une circonstance rendait remarquable cet entretien auquel j'assistais. Ducis, le peintre, neveu du poète, et Mme Ducis, sœur de Talma, amis de M. Duhamel de Vailly, étaient tous deux présents à cette leçon d'éloquence et de déclamation.
(2) Il est mort à l'âge de 76 ans, le 6 juin 1830.
rons de la forêt de Cerisy. Leur nombre n'a jamais été connu avec certitude. Comme les premiers Vendéens ils ne formaient point un corps militaire ; ils se réunissaient pour une expédition, puis après y avoir pris part, ils se disséminaient et retournaient à leurs travaux. Ils avaient à leur tête un homme qui ne manquait ni d'intelligence, ni d'audace, Colin. C'était un ancien élève en médecine, né à Saint-Germain-d'Ectot et qui avait pratiqué pendant quelque temps a Bayeux. Son âge (il avait 40 ans), son intelligence, son expérience du monde lui donnaient de l'influence ; mais il la partageait avec Michel David, plus audacieux et plus entreprenant. Du reste ni Colin, ni David n'étaient les chefs véritables. Ils prenaient leurs inspirations ailleurs et de chefs inconnus. David, âgé de 35 ans, fort et vigoureux, actif et plein de ressources, était surnommé La Terreur; ses deux frères, l'un, Charles, a peine âgé de 19 ans, surnommé Waldek, l'autre, Jean, surnommé Y Intrépide, ne le quittaient pas et exécutaient ses ordres avec bravoure et dévouement. Tous trois étaient nés a Cerisy-la-Forêt et étaient fils d'un maréchal nommé Henri David. Il paraît que lorsque ces hommes élevèrent leur drapeau, ils croyaient ne se lever que pour relier leurs opérations avec celles des Royalistes du Maine, et seconder les mouvements de la Vendée qui menaçait de renaître. La défaite de Charette, et sa mort ne leur permirent pas de réaliser ce dessein. Au lieu de déposer les armes et de se retirer dans leurs foyers, soit entraînement de parti pris, soit espoir dans des promesses qui ne furent pas tenues, ils restèrent a la tête de cette bande qui s'était ralliée autour d'eux. Malheureusement c'étaient ou de jeunes soldats réfractaires a la loi de la réquisition, ou des déserteurs que la loi punissait avec sévérité, qui n'avaient rien a attendre de leur soumission. Il n'est pas douteux que cette position n'ait influé sur la résolution des chefs. Chefs et sol-
dais n'avaient point de solde, point de subsistances, les denrées étaient hors de prix. Dans ce dénument absolu, entre la mort qui les attendait s'il se rendaient, et la faim, la plus dangereuse conseillère , ce fut au pillage et aux exactions qu'ils demandèrent leurs moyens d'exister. Balleroy, Planquery, La Bazoque H, Litteau (2), furent le théâtre de leurs premières incursions nocturnes. L'épouvante de ces communes se répandit au loin. Abandonnant le cercle restreint de leurs premières tentatives, ils vinrent jusqu'aux portes de Baveux, mais sans doute l'état de siège qui venait d'être proclamé quelques jours auparavant les intimida, et les força à se retirer sur Nonant. Un meunier de cette commune leur ayant refusé des secours, il fut cruellement maltraité ; son argent et trois chevaux lui furent enlevés. Poursuivis par les colonnes mobiles de Barbazan, ils arrivèrent à Vaubadon, et s'emparèrent d'un cabaret où ils se logèrent pendant deux nuits et un jour. La troupe accourut pour les arrêter. C'était le lundi de Pâques. Retranchés dans cette maison, les chouans se défendirent avec vigueur. Une fusillade s'engagea par les fenêtres contre le détachement delà 144e demi-brigade envoyé contr'eux. Un soldat fut tué et deux furent blessés. Découragé par cette résistance le détachement se replia, et David et les siens se jetèrent à travers les bois et gagnèrent le Tronquay.
Arrivés dans cette commune, et trouvant la porte de l'église ouverte, ils y pénétrèrent, probablement dans l'intention de s'y cacher. Là ils trouvèrent revêtu, dit-on, de ses habits sacerdotaux, un prêtre qui venait de dire la messe. C'était un prêtre constitutionnel, l'abbé Hébert , ancien curé d'Acque-
('} Dans cette commune, une croix d'or et un gobelet d'argent furent volés chez un cultivateur. Il s'adressa directement à Michel David qui les lui (it rendre.
(2) Un meurtre fut commis par eux à Litteau dès le 14 janvier 1790.
ville près de Falaise, ilétri de Pépithète de prêtre jureur. Il était accusé par l'opinion publique, a tort ou à raison, d'avoir dénoncé naguères un émigré rentré clandestinement qui sur sa dénonciation avait été mis à mort. Ce malheureux prêtre est entraîné dans le cimetière et fusillé sans miséricorde ni pitié. Cet acte d'un brigandage infâme est à peine connu que les communes voisines se soulèvent d'indignation, font sonner le tocsin et se mettent à la poursuite des chouans. Michel David et sa troupe se dirigent par des chemins détournés, après une fusillade sans morts ni blessés a Littry. Epuisés de fatigue ils s'enfoncent dans la forêt. De là, ils gagnent avec peine la commune de Lamberville, et y trouvent enfin un asile dans la maison d'un fermier, nommé Le Haguais.
Ce fermier céda-t-il en leur donnant un refuge a la peur qu'ils inspiraient, ou bien était-il l'un des leurs, ou dans le secret de leurs desseins ?... Ce qu'il y a de certain c'est que la mère de ce fermier , effrayée de ces hommes et des dangers que pouvait courir son fils, fit avertir le Commissaire du Gouvernement à Caumont. Celui-ci accourut avec des troupes plus considérables que celles que les chouans avaient déjà rencontrées. La maison fut cernée, toutes les issues fermées, et il ne restait à Michel David et h sa troupe qu'à trouver dans un combat désespéré une mort certaine. Le commandant redoutant pour les siens l'effet de ce désespoir consentit, peut-être légèrement, à une capitulation, et promit que les chouans seraient traités comme prisonniers de guerre. Sous cette condition ils se rendirent. Ils étaient au nombre de vingt-un. Jean David, Y Intrépide, l'un des frères de Michel la Terreur, parvint à se sauver sous l'habit d'un valet de ferme et en montant un cheval qu'il feignit conduire à l'abreuvoir. Cette arrestation eut lieu le matin du 10 germinal an iv. Ce jourlà les Autorités constituées célébraient dans la Cathédrale, qui
servait encore aux solennités décadaires, la fête de la Jeunesse. Sur les quatre heures le général Barbazan accourt à la cérémonie , et annonce au peuple assemblé Yarrestation du fameux La Terreur, chef de chouans et de vingt brigands qui l'accompagnaient. Cette nouvelle est accueillie aux chants de la Marseillaise^ et de Ça ira, les aristocrates à la lanterne, répétés dans une promenade civique qui suivit l'annonce de la nouvelle.
Après avoir traversé des populations exaspérées contr'eux, La Terreur et sa troupe arrivèrent le lendemain 11 germinal, et percèrent un flot immense de curieux qui les attendait depuis la route de Saint-Lo jusqu'à la prison. Le 12 la Commission militaire s'assembla dans l'ancienne salle du Bailliage, rue de la Juridiction, pour juger les prisonniers. Ils invoquèrent vainement la capitulation qu'ils avaient faite à Lamberville. On ne méconnut pas la promesse qu'ils avaient reçue du chef du détachement, mais on leur répondit : « Vous n'ê- » tes point des soldats, vous n'êtes que des brigands et des » assassins et on vous traitera comme tels.» Peut-être eussent-ils pu trouver plus d'indulgence s'ils n'eussent pas été couverts du sang de l'abbé Hébert. Tous sans exception furent condamnés à la peine de mort.
Le jour même de la condamnation , a quatre heures de l'après-midi, Colin , qui fut considéré comme le chef de ce mouvement, fut fusillé sur la place Saint-Patrice, contre un mur vis-à-vis de la prison.
Le lendemain, 13 germinal, Michel David et son frère Charles furent fusillés sur la même place et au même lieu. Au moment suprême le courage de Michel faiblit ; Charles , dit Waldek, montra au contraire en présence de la mort une intrépidité extrême. Son jeune âge (il était à peine âgé de 19 ans), une sorte de fascination exercée sur l'imagination par la
beauté de ses traits et son courage inspirèrent une immense pitié a la population entière.
L'exécution des dix-sept autres avait été suspendue par le général Barbazan. Par quel motif? — On a supposé qu'il avait écrit au Directoire pour obtenir leur grâce ou une commutation de peine. On espérait que la justice serait désarmée par la condamnation des chefs sur la tête desquels devait peser la responsabilité de la mort de l'abbé Hébert, et que ceux qui n'avaient point ordonné le meurtre ne subiraient point la peine du meurtrier. Le 24 germinal donna un démenti à ces espérances. Sur les cinq heures et demie du soir on vit défiler dans les rues de Bayeux le long cortège de quinze condamnés conduits au dernier supplice. La trace du sang eût été trop difficile a effacer sur la place Saint-Patrice; on les mena sur le boulevard, au pied de la tour Louise, dernier débris de l'ancien château féodal , et une immense détonnation annonça dans tous les quartiers que du même coup quinze hommes venaient de périr. C'étaient tous jeunes gens; le plus âgé avait à peine 27 ans; il y en avait de 20 et 21 ans; le plus jeune venait d'atteindre 18 ans... Le canton de Crépon fournissait le plus grand nombre de têtes a celte sanglante hécatombe ; l'un était Suisse , un autre Alsacien, les autres appartenaient à la Manche ou à d'autres parties du département.
Le nombre des suppliciés diminua l'horreur de leurs crimes : si les vainqueurs les appelèrent des brigands, les partis vaincus les appelèrent des martyrs ; et même dans les rangs de leurs ennemis, les plus loyaux blâmèrent la foi violée par la non-exécution de la capitulation.
Dans les registres funèbres de Bayeux, Colin , Michel et Charles David ont chacun un acte a part ; c'eût été trop long d'en rédiger un pour chacun des quinze autres ; ils furent
confondus dans un seul acte comme ils avaient été confondus au cimetière de l'Ouest dans, une fosse commune, et ce n'est pas un des moins lamentables monuments de nos discordes intestines que cette longue page de l'Etat civil constatant en bloc la mort incontinent dans la rue des Boulevards de quinze jeunes hommes portés dans le cimetière de V Ouest l1).
Deux des prisonniers de Lamberville avaient été blessés. L'un d'eux n'avait pu h cause de ses blessures être transféré à Bayeux, il fut laissé à Caumont, et après sa guérison, conduit à Caen où il fut guillotiné. L'autre ne put être envoyé au supplice et fut porté a l'hôpital; mais il en fut enlevé par l'entreprise hardie de quelques amis et échappa à la mort. Dans la nuit du i*r prairial, une troupe de gens armés qui s'était introduite dans la cour de l'hospice pénétra dans la salle où reposait le condamné, au moment où on relevait le factionnaire placé près de son lit, éteignit les lumières, désarma la sentinelle , mit le pistolet sur la gorge de la gardienne, et enleva le condamné tout nu, sans qu'on pût le poursuivre ni le retrouver. Il était iils d'un meunier d'Amblye. Ce coup de main (2J était d'autant plus hardi que lorsqu'il fut exécuté Bayeux était encore en état de siège (5). L'Administration du canton de Crépon voulant faire acte de zèle demanda que la maison où résidait la famille du prisonnier sauvé fût abattue et que sur ses ruines fût élevé un poteau infamant (*).
La femme Le Haguais qui avait dénoncé la troupe de Mi-
(') V. les actes de l'Etat civil de l'an iv. Mois de germinal. — Ce fut la première tombe ouverte dans le champ de la mort dépendant de l'ancien enclos des Bénédictines. Elle est à l'angle nord-ouest de ce cimetière.
(2) Procès-verbal du 1er prairial an iv.
(3) Une semblable audace sauva quelques années après, à la dernière reprise de la chouannerie, la vie. d'Hinguant de St-Maur, chef vendéen » lieutenant du comte de Frotté, qui après avoir menacé Evrcux avait clé arrête et déposé comme malade à l'hôpital de Bayeux.
t4) Archives du Calvados.
chel David ne survécut que quelques jours à cette dénonciation. A quelque temps de la elle fut trouvée assassinée. On supposa que Jean David qui s'était échappé lors de la capture de Lamberville avait vécu pour la vengeance de ses frères, qu'ayant juré la mort de cette femme , il était venu à Lamberville et l'avait tuée. Faute de preuves il échappa a la sévérité des poursuites.
La Commission militaire instituée par le général Barbazan continua de siéger à Bayeux après ce terrible épisode de la chouannerie. Elle prononça plusieurs condamnations capitales mais dont les causes n'étaient point politiques. Cependant plusieurs émigrés ou officiers vendéens arrêtés dans ce pays furent traduits devant elle, mais leur sang ne fut pas répandu. Le procès fait a l'un d'eux eut un grand retentissement. M. le marquis de Bellefont qui portait un nom illustré dans la province, qui appartenait à la famille de ce jeune seigneur par qui fut si vaillamment défendu le château de Valognes (') contre Matignon , et de ce maréchal célèbre par ses campagnes de Hollande et de Catalogne H, échappé à la mort dans les combats de la Vendée, était venu demander à sa famille retirée a Bayeux un mystérieux asile pour y soigner d'horribles blessures reçues les armes à la main. Découvert et traduit devant la Commission militaire, sa vie fut sauvée par un éloquent élan oratoire de son défenseur (3J.
Les mesures prises par le général Barbazan , les divers échecs du comte de Frotté, et le bruit des victoires du général Bonaparte à la tête de l'armée d'Italie, parurent devoir faire cesser les causes qui avaient amené l'état de siège. La levée de cet état exceptionnel fut prononcée dans toutes les
(') Les Barons de Creully. P. 233.
(2) En 1673 et 1684.
(3) M. Coueflin, mort juge-suppléant au tribunal de Bayeux.
communes de l'Ouest par un arrêté du Directoire du 12 thermidor an iv. Le 1er fructidor suivant, la levée de l'état de siège de la ville de Bayeux fut proclamée par le général Barbazan et son étal-major avec la même solennité qu'il avait déployée pour le constituer cent-cinquante-six jours auparavant.
Les choses reprirent donc leur état normal. Le général Barbazan quitta la ville de Bayeux peu de jours après, y laissant une réputation de sévérité que justifiaient les circonstances et la nature de son pouvoir dictatorial, mais sans qu'on l'accusât d'avoir méconnu les droits de la justice et de l'humanité. Il rentra dans les rangs de l'armée active, et on le retrouve en 1811 commandant la place de Calais.
Il ne faut pas croire cependant que le tombeau de ces dixhuit condamnés ait été celui de la chouannerie dans le Bessin. Elle continua encore de se montrer sur certains points, se manifestant seulement par des attaques isolées à main armée.
Dès les premiers jours de l'an v on la vit reparaître. A Creully la maison du notaire, le sieur Gardin, fut nuitamment assaillie par des inconnus, et l'un de ceux qui s'y trouvaient nommé Brousse , déjà attaqué l'année précédente a la tête d'une colonne de volontaires, fut atteint d'une balle qui lui traversa le corps ('). Deux agents du Gouvernement qualifiés d'espions furent surpris dans une maison réputée royaliste où ils s'étaient introduits sous le prétexte mensonger de demander un asile ; aussitôt reconnus, ils furent assassinés, puis enterrés pendant la nuit dans une carrière au milieu du bois du Houx , commune d'Amblye. A peu de jours de là , le nommé Foix-Foury, commissaire du canton de Crépon , se rendant dans la soirée du 30 ventôse an v à Asnelles, lieu de sa résidence , fut tué d'un coup de pistolet tiré à bout
(') 2'i nivôse an v. — Archives du Calvados.
portant au milieu du dos (.*). Les assassins se dispersèrent, échappèrent aux poursuites a l'aide de la nuit, et sans doute pour faire supposer que le crime n'avait point une cause politique enlevèrent la montre et les boucles de souliers de la victime (2). Ces divers événements donnèrent au canton de Crépon une réputation tellement effrayante que l'autorité le signalait en germinal an v comme un pays infâme (5).
Ces manifestations qui n'avaient point un caractère d'ensemble, qui paraissaient être l'œuvre de vengeances particulières semblaient plutôt la fln des désordres que leur renouvellement. C'étaient ces coups rares et lointains du tonnerre qui suivent un violent orage.
Coup-d'Etat du 18 fructidor an v.— La queue de Robespierre.— Reprise d'armes du comte de Frotté.— Attaque de Vire.— Concours de la Garde nationale de Bayeux.— Combat de Lafosse.— Fin de la chouannerie dans le Calvados.
Les élections venaient de renouveler les deux Conseils. Un mouvement réactionnaire favorable aux idées religieuses et monarchiques se manifesta dans beaucoup de départements ,
(') On a dit que ce coup de feu fut tiré par un jeune homme de 17 à 18 ans qui faisait partie du groupe, et que s'étant engagé pour échapper aux poursuites il avait honorablement servi dans les guerres de l'Empire où il fut tué, étant capitaine et chevalier de la Légion-d'honneur.
(2) Ventôse an v, — Arch. du Calvados.
(SJ Archives du Calvados.
soit dans les Assemblées primaires, soit dans les Corps électoraux qui en furent le produit. Des proclamations de Louis XVIII circulaient. Les Royalistes ne déguisaient pas plus leurs projets que leurs espérances
Averti par ces manifestations, et par les instructions saisies sur La Villeurnoy, Duverne de Presle et l'abbé Brottier arrêtés et poursuivis comme conspirateurs, effrayé de l'attitude contre-révolutionnaire d'une partie des membres des Conseils, le Directoire exécuta le coup d'Etat du 18 fructidor an v.
Après ce coup d'Etat qui fut accompagné de la déportation de deux des Directeurs, de cinquante-trois députés (') et de beaucoup de journalistes suspects de royalisme, ainsi que de l'annulation des élections de quarante -neuf départements dont le Calvados faisait partie, le parti de la révolution, repoussé par l'opinion depuis deux ans, reprit le dessus , les radiations de la liste fatale furent annulées , les lois contre les émigrés remises en vigueur , ceux-ci et les prêtres déportés, rentrés, forcés de quitter le territoire dans les quinze jours sous peine de mort, la liberté de la presse suspendue et les mesures les plus rigoureuses exercées de nouveau avec une violence tyrannique.
La queue de Robespierre, pour employer une expression alors usitée, c' est-a-dire ses admirateurs et ses complices reparurent sur la scène , et comme pour justifier le vieil adage latin, in caudâ venenum, ils tentèrent par tous les movens de ramener la France aux jours qu'ils regrettaient.
Jusqu'à ce moment, le comte de Frotté était resté au châ-
(*) L'un de ces députés était Delarue, beau-frère de M. Hyde de Neuville. Ce dernier associé à loules les mesures royalistes de l'an v vint à Bayeux se dérober aux poursuites dirigées contre lui. Il y passa quelques semaines, attendant l'occasion de gagner l'Angleterre, où il fut conduit en sûreté par l'abbé Guérin qui avait déjà transporté l'abbé Edgewortb.
teau de Fiers, et sa présence dans la Basse-Normandie n'avait probablement point été étrangère aux derniers événements dont nous venons de parler; mais quelques mois après le 18 fructidor, des colonnes mobiles eurent ordre de se saisir de lui et des chefs qui formaient son état-major. Averti que plusieurs colonnes mobiles parties de divers points devaient au point du jour cerner le château, M. de Frotté tint conseil , donna l'ordre de départ et se procura les moyens de retourner en Angleterre , non toutefois sans avoir recommandé a ses chefs de division et a ses officiers de conserver leurs cadres, et de garder secrètement leurs armes en bon état. Lorsque les colonnes arrivèrent, le château était évacué. Chose étrange ! pendant son séjour au château de Fiers, ni lui ni les siens n'avaient déposé la cocarde blanche; il affectait toutes les allures du commandement et traitait d'égal à égal avec les représentants du peuple ('). Cet état était trop anormal pour avoir pu se prolonger.
Le traité de Campo-Formio signé le 17 octobre 1797 (vendémiaire an vi), quelques jours après le coup d'Etat du 18 fructidor, par lequel la France républicaine faisait la paix la plus glorieuse et qui semblait être l'aurore d'un nouvel avenir, ne désarma point la réaction révolutionnaire que le coup d'Etat avait inspirée. Dans le discours du Président de l'Administration municipale du canton de Bayeux à l'occasion de cette paix on remarque ces paroles acerbes et provocantes :
« L'iniquité du Royalisme s'était mentie a elle-même. » Elle comptait rétablir et orner ce trône par les massacres et » les dévastations. Non, les Républicains ne peuvent se réu- » nir avec leurs bourreaux ; non , brigands et assassins cou- » verts du sang et des dépouilles des patriotes, non, mons- » très, ce n'est pas avec vous que nous célébrons la paix. Le
(') Histoire de Fiers. Par M. le comte de La Ferrière.
» jour de la réconciliation des peuples est au contraire une » déclaration de guerre contre vous f1).»
Les perquisitions et les visites domiciliaires se multiplièrent; les Commissions militaires se montrèrent violentes envers les émigrés rentrés. Le soupçon et la défiance contre leurs familles s'augmentaient au lieu de s'affaiblir. On exigea des fonctionnaires le serment de haine a la Royauté (2), serment qui devait être prêté à toutes les fêtes publiques. On renouvela la défense d'ouvrir les boutiques les jours de décadi. L'obligation de porter la cocarde tricolore d'une manière apparente fut renouvelée comme aux plus mauvais jours de la Terreur (3). Des chants exprimèrent les plus sanguinaires espérances. L'un d'eux, composé à Bayeux, et chanté aux fêtes décadaires, Y Alléluia ou la résurrection des patriotes était caractéristique de cette situation. La persécution se réveilla contre les prêtres, les capitaux se resserraient, un agiotage effrayant pesait sur toutes les fortunes, une corruption universelle déshonorait les administrations, les listes des émigrés ressuscitèrent, la Vendée se réveillait et la chouannerie éteinte menaçait de sortir de ses cendres.
Dès le mois d'Avril 1797 une proclamation de Louis XVIII
(lJ Discours prononcé le 20 nivôse an vi. A cette fête de la Paix, les fonctionnaires assistèrent à la Proclamation tous montés à cheval, portant en leurs mains la palme triomphale et pacifique. Un poète bayeusain composa des couplets patriotiques parmi lesquels on distingue celui-ci :
Amis, buvons à la patrie ,
Buvons à l'empire des lois,
Buvons au vainqueur d'Italie,
Buvons à la haine des Bois.
A vous vainqueurs couchés clans les champs de la gloire Nous tous devons .tribut de victoire et de paix,
Pour vous le temple de mémoire
Est le cœur de tons les Français.
(2) Arrête du 28 ventôse an vi.
(3) Anï-ié du 11 vendémiaire an vi.
répandue secrètement annonçait que bientôt de nouvelles tentatives seraient faites « pour ramener le peuple a la Sainte » religion de ses pères, et au gouvernement paternel qui fit » si longtemps la gloire et le bonheur de la France.» Tout annonçait en effet qu'excités par tant de violences et par l'espoir que ces actes arbitraires excéderaient enfin les populations, les Royalistes reprendraient les armes. M. de Tromelin prisonnier au Temple et qui était parvenu a s'en échapper avait reparu sur la côte du Bessin au mois de janvier 1798 et répandu des instructions qui tenaient les esprits en éveil. Sir Sydney Smith avait été conduit au Temple. Son projet d'évasion annoncé a l'avance sur la côte avait remis sur pied tous les agents royalistes qui se tenaient le jour a la mer, et la nuit sur le rivage prêts a le transporter aux îles Saint-Marcouf où l'attendait le commandant Price prévenu de son dessein. Ces précautions furent inutiles parce que ce fut par Honfleur qu'il se sauva après le succès d'une ruse habilement concertée, mais elles servirent à renouer la correspondance des côtes du Bessin avec ces îles suspendue depuis le 18 fructidor. Les Anglais firent de nouveau pénétrer en France par cette voie de l'or, des armes et de la poudre qui n'eurent pas toujours la destination projetée.
Vers le mois de septembre 1798 M. de Frotté et son chef d'état-major, M. de Mandat, débarquèrent en secret sur la côte du Bessin, a Meu\ aines, où les attendaient quelques-uns de leurs officiers. La ils se séparèrent. M. de Mandat se rendit à Caen, où quelques jours après son arrivée, il fut arrêté dans une retraite qui lui avait été ménagée, et dont le secret avait été trahi. Traduit aussitôt devant une Commission militaire , il fut condamné et exécuté le 24 septembre. M. de Frotté resta caché dans les environs du lieu de son débarquement, séjourna successivement dans diverses maisons, par-
courut ensuite le pays et s'assura de la persévérance et du concours des chefs qu'il avait laissés. De retour ensuite au château de Fiers il y rétablit avec plus ou moins de mystère son quartier-général. Bientôt il lit circuler une proclamation nouvelle du roi Louis XVIII conçue à-peu-près dans les mêmes termes que la précédente, et annonçant les mêmes intentions il).
Ce fut aussi du château de Fiers qu'il adressa , dans les premiers jours de 1799, une proclamation (2), en son nom personnel, aux habitants de la Basse-Normandie par laquelle il faisait connaître les pouvoirs nouveaux et étendus qu'il avait reçus du Roi, et appelait aux armes les Royalistes. Cette proclamation distribuée en secret fut aussi placardée dans plusieurs communes. Elle commençait par ces mots: r- Marie- » Pierre-Louis, comte de Frotté, maréchal-des-camps et ar- » mées du Roi, chargé par lettres-patentes de Sa Majesté du » commandement en chef de la province de Normandie jus- » qu'à la Seine » et se résumait dans celte phrase finale qui en explique le sens et le but : « Gloire a Dieu ; respect à » ses ministres; soumission et confiance dans le souverain » légitime ; appui et franche amitié a tous les bons Français ; » protection et oubli du passé vis-à-vis de tous ceux revenus » de bonne foi de leurs erreurs ; guerre à outrance à tous » ceux qui voudraient prolonger les malheurs de la France ! »
Cet appel ne fut pas suivi immédiatement d'une prise d'armes; mais de ce moment on vit reparaître l'agitation sur plusieurs points du Bessin. Des arbres de la Liberté furent sciés et abattus pendant la nuit. C'était là presque toujours le signal de l'apparition de la chouannerie. Le commandant de place de Bayeux, l'adjudant de La Borde, fut manqué d'un coup de pistolet tiré sur lui à bout portant, au moment où, à
(') Archives du Calvados. (■) Idem.
la nuit tombée, il traversait la place au Bois pour faire l'inspection des postes de sûreté. Les diligences furent arrêtées sur divers points des départements de la Manche et du Calvados. Des intelligences pratiquées dans Bayeux avaient appris que le deuxième dimanche de la foire de Caen , la diligence recevrait des valeurs considérables adressées au Trésor par le receveur, M. Varin. Seize chouans s'embusquèrent le long de la grande route, à Sainte-Croix-Grandlonne. La route n'était pas alors découverte comme elle l'est aujourd'hui. De grandes haies, de doubles fossés permettaient aisément de s'y dérober aux regards. En plein midi, à un signal donné , la diligence est entourée, les seize chouans couchent en joue le conducteur qui s'arrête et livre son trésor. Il était de 44,000 francs , dont 42,000 francs en argent et 2,000 en billon. Les sacs sont jetés dans une charrette pleine de paille qui avait porté les fusils, et a travers champs, sous la conduite du chef de l'expédition, le trésor arriva sans accident dans les environs du château de Fiers où il était impatiemment attendu par M. de Frotté, et où il fut remis à son chef d'étatmajor, le baron de Commarque. Le billon seul avait disparu, il avait été jeté par le conducteur dans un fossé , où sans doute lui seul le retrouva. Cette agression en plein midi, à main armée, sur une route fréquentée et pendant la foire jeta l'alarme dans la ville de Bayeux et dans toute la contrée.
Comme dans la précédente chouannerie l'or de l'Angleterre soudoyait ces entreprises. Vers ce temps le cadavre d'un jeune homme élégant et d'une figure distinguée fut trouvé dans la rivière à quelques kilomètres de St-Sauveur-le-Vicomte, ensanglanté et ayant une lourde pierre au cou. On suivit la trace du sang qui conduisit à une ferme voisine habitée par une famille nombreuse de cultivateurs signalée pour donner un asile aux émigrés. L'information judiciaire apprit que cet
inconnu dont nul, avant comme pendant la Restauration, n'a pu révéler le nom, le rang, la position sociale était débarqué vers Portbail ou Carteret porteur d'une très-lourde sacoche qui devait contenir de l'or , et que de grandes précautions avaient été prises pour l'introduire avec son trésor dans cette maison. On a toujours pensé que cette victime restée inconnue était un agent de la chouannerie, que cet or resté caché avait été fourni par l'Angleterre pour servir a la guerre civile, et qu'elle ne fut égorgée que pour s'emparer des valeurs que'lle portait (').
M. de Frotté ne reprit pas immédiatement les armes. Il s'occupa seulement de modifier son organisation militaire et de tout préparer pour étendre ses mouvements en Normandie. Ce fut pendant ce temps que parut le 12 juillet 1799 la loi des otages, seconde édition de la loi des suspects. Par cette loi les ci-devant nobles, les parents d'émigrés, les pères et mères de ceux qui n'étaient pas nobles mais qui étaient réputés faire partie des rassemblements furent déclarés responsables de tous les brigandages qui seraient commis. Les Administrateurs furent autorisés a choisir parmi eux des otages et à les faire renfermer. La tête des émigrés et des prêtres déportés, rentrés en France, fut mise à prix et tarifée de 300 à 2,400 francs suivant certaines catégories (2).
Ce fut après la publication de ces odieuses mesures que M. de Frotté, dont la mère et plusieurs parents avaient été emprisonnés comme otages, recommença la lutte. Dans le mois d'août il reparut a la tête de quelques bandes dans la Mayenne , et au mois de septembre, après avoir attaqué et
(') Cinq accusés furent traduits devant le tribunal criminel de la Manche, Le père et deux fils furent condamnés à mort et exécutés. Une fille et le plus jeune des fils furent acquittés.
(2) Art. 2, 3 et 27 de la loi du 12 juillet 1799 (24 messidor an vu).
brûlé Coutcrne et avoir fait capituler la garnison, il s'avança vers le Calvados, annonçant le projet d'attaquer Vire. Cette ville où peu de troupes étaient réunies fit appel pour la défendre à celle de Bayeux qui n'avait elle-même qu'une garnison très-faible. Les grenadiers et les chasseurs de la Garde nationale, joints a un petit nombre de soldats de la garnison s'empressèrent de partir aussitôt et le 5 brumaire an vin (26 octobre 1799) le comte de Frotté en personne se présenta devant Vire a la tête d'une troupe assez nombreuse pour forcer l'entrée de la ville. L'attaque fut vive et dura quelques heures, mais elle fut repoussée après une résistance vigoureuse qui coûta a M. de Frotté neuf hommes tués et un assez grand nombre de blessés ('). Un des grenadiers du détachement de Bayeux périt d'un coup de feu. Il se nommait Gervais Costel, menuisier. « Votre Garde nationale, écrivait l'Administration départementale à l'Administration de Bayeux » a supérieurement fait son devoir. Vos grenadiers, vos chas- » seurs se sont conduits comme des soldats aguerris et nous » ne négligerons aucun moyen de leur témoigner notre satisu faction... Nous sommes instruits que le dessein des Roya- » listes est de tenter un coup autant qu'ils le pourront sur » les grandes communes... Veillez donc... Surveillez les pa- » rents d'émigrés, surtout les religieuses et les dévotes. Caen » ne s'est garanti de trouble ces jours derniers qu'à force de » surveillance. Si les chouans ont échoué d'un côté, ils re- » noueront de l'autre...))
Cette lettre répandit l'alarme dans la ville. L'Administration s'établit en permanence à la Municipalité, le jour et la
(*) Parmi ces derniers était un des officiers, M. des Rotours de Chaulieu qui eut le bras fracassé par une balle. Il a été depuis successivement auditeur au Conseil-d'Etat sous l'Empire, sous-Préfet de Cherbourg, préfet des départements du Finistère et de la Loire , où il laissa les plus honorables souvenirs.
nuit. Les citoyens furent requis d'éclairer leurs maisons au premier coup de canon, ou au premier son de la cloche, des cartouches furent distribuées, les diverses issues de la ville furent fermées autant qu'il était possible, des coupures furent pratiquées a l'entrée de la route de Tilly conduisant a Vire, une redoute élevée ou commencée sur la place du Marché au Bois, et garnie d'artillerie, une banquette construite sur les boulevards, des fusils remis à la garde nationale ('), bref toutes les mesures de précaution furent prises, mais elles devinrent heureusement inutiles ; aucune tentative ne fut faite sur Bayeux.
Après son échec devant Vire, M. de Frotté poursuivi par un ennemi supérieur en nombre, au lieu de prendre la direction de Bayeux, comme on l'avait supposé, s'avança jusqu'au-delà de la route de Cou tances a Saint-Lo avec sa colonne, l'une des plus fortes qu'il ait commandées et qui s'élevait à 800 hommes. Acculé dans un lieu nommé Lafosse il y livra un combat à outrance contre les troupes républicaines ou les succès et les revers se balancèrent d'abord ; mais les cartouches manquèrent aux insurgés, il furent culbutés après avoir fait supporter des pertes aux républicains. Us laissèrent sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de blessés. Le vicomte d'Oïlliamson , major-général de M. de Frotté était au nombre de ces derniers (2J. Le comte de Frotté abandonna les départements du Calvados et de la Manche, et se retira vers Alençon (3i.
(') Arrêtés des 7, 9, 11, 15, 18, 22 brumaire an vm.
(!) Retiré pendant sa convalescence dans une ferme, il y fut saisi et égorge sur le lieu même à coups de bayonnettes. — Billard de Veaux. T. 111.
(3j M. de Frotté fut traduit le 18 février 1800 à Verneuil devant une Commission militaire, condamné à mort et exécuté immédiatement à l'âge de quarante -cinq ans.
Ce fut là le dernier épisode dans notre contrée de ces temps de guerre civile qu'on ne doit point oublier afin d'en prévenir le retour, — temps néfastes, qui, indépendamment des calamités publiques et privées , pervertissent le sens moral d'un peuple, où la passion politique sert de prétexte ou d'excuse à tous les crimes, où, suivant la langue des partis, et même de bonne foi, on appelle vertu et bravoure le meurtre et la cruauté , où enfin la générosité naturelle aux âmes jeunes et ardentes est exploitée trop souvent au profit de fourbes et d'ambitieux !