‹ Bayeux à la fin du XVIIIe siècleChapitre 4 sur 35 · LE BARON DE WIMPFEN, ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

LE BARON DE WIMPFEN, ÉCRIVAIN

Le baron de Wimpfen à St-Germain-de-la-Lieue. — Voyage en Prusse. Mémoire sur l'armée prussienne.

La paix ramena le baron de Wimpfen en France et les loisirs qu'elle lui procura lui donnèrent la facilité de se fixer en Basse-Normandie près de sa nouvelle famille. Par son mariage, il était devenu le seigneur de St-Germain-de-la-Lieue, près Bayeux, dont plus tard il devait être le maire. Ce fut dans le modeste château de cette paroisse sur le bord de la route de Caen a Cherbourg qu'il s'établit pendant l'été, et dans la ville de Bayeux pendant l'hiver.

Les fonctions de Brigadier des armées du Roi dont il venait d'être revêtu ne conféraient point un commandement fixe et permanent. Elles ne consistaient que dans des missions temporaires et laissaient annuellement un long repos. Le baron de Wimpfen en profita pour perfectionner ses connaissances en histoire , en philosophie , en législation , et il vit chaque jour croître dans le pays cette influence qui s'acquiert partout où la loyauté du caractère et la pénétration d'esprit sont des puissances.

Il usa de ses premiers loisirs pour satisfaire a une sorte de mode a laquelle tout officier général de quelque renom se soumettait alors , celle d'aller visiter la Prusse, d'étudier la discipline et les manœuvres de l'armée prussienne, de visiter et d'examiner les champs de batailles où ces manœuvres avaient assuré les victoires du Grand Frédéric. Ce prince vivait encore en 1783 . (') époque du voyage du baron de Wimpfen qui assista à Postdam à ces revues, à ces parades que venaient admirer chaque année les officiers généraux de tous les pays, et dont Frédéric aimait, dans ses derniers jours, a être encore l'instructeur et l'ordonnateur général.

Ce voyage en Prusse fut-il fait par le baron de Wimpfen avec une mission spéciale du Gouvernement ? Son voyage ne fut-il qu'une course d'agrément et d'instruction? On n'a que des conjectures; mais ce qui est certain c'est qu'à son retour il composa un Mcmûire sur V armée prussienne qu'il adressa au ministre de la guerre.

Ce mémoire très long renferme de curieux détails sur l'organisation de cette armée, qui n'ont d'intérêt que pour les gens du métier , intérêt bien diminué aujourd'hui par les changements de toutes sortes que soixante-quinze années amènent après elles.

(l) Il esl mort le 17 août 178(3.

— oo

Tout ce qui forme les innombrables détails d'une armée , depuis le mode de recrutement, et la théorie de l'exercice de toutes les armes , jusqu'aux retraites et aux Invalides y est analysé avec beaucoup de détail et une excessive clarté.

Il est terminé par la relation des principales batailles que le Roi de Prusse a livrées, et a leur examen au point de vue stratégique. Le baron de Wimpfen avait visité lui-même les champs de bataille. Il avait eu la satisfaction de porter sur le terrain des principales victoires de vastes plans, aussi détaillés que fidèles, et d'avoir pour indicateurs d'excellents officiers qui lui firent connaître toutes les manœuvres avec la plus grande exactitude.

Il y a dans ce mémoire mille preuves de cet esprit frondeur et observateur a la fois qui distinguait particulièrement le baron de Wimpfen. J'en citerai seulement les dernières lignes qui concernent des faits qui lui sont personnels :

« C'est principalement à Postdam et dans les manœuvres d'automne que l'on fait manœuvrer les corps d'armée les uns contre les autres en toute espèce de terrains. Le Roi fait quelquefois occuper des positions où il a battu ses ennemis ; il répèle les batailles qu'il a gagnées. J'ai assisté à Postdam et à Berlin à deux applications au terrain qui m'ont enchanté. Dans la première, la position de l'armée attaquée n'était marquée que par peu de troupes. Dans la seconde le général de Moëllendorf occupait une position avec 12,000 hommes, le Roi l'attaqua avec 1,500 hommes. Je ne pourrais pas rendre un compte satisfaisant de ces deux manœuvres sans en donner des plans que je ne peux pas joindre à ce mémoire.»

« .... Le récit que j'ai fait de ces batailles n'a d'autre objet que de prouver la distance immense qu'il y a des premières batailles que le Roi a données aux dernières, et de faire sentir ce que peut une armée manceuvrière contre une autre qui ne l'est pas.

» Le maréchal de Puységnr qui le premier a senti l'indispensable nécessité d'organiser les troupes, de les rendre manœuvrières, qui a posé les premiers principes de tactique élémentaire dans son Art de la guerre , .... quel hommage n'eût— il pas rendu à Frédéric s'il avait vu l'organisation de ses troupes, la discipline qui y règne, l'instruction de ses officiers, ses plans de campagne, ses sublimes combinaisons, ses marches, ses retraites,

ses campements, les batailles qu'il a données et la guerre qu'il a soutenue pendant sept ans contre tant de puissances réunies contre lui.

» J'ai eu la satisfaction en examinant le cabinet du Roi de Prusse de voir sur sa table un volume ouvert de Y Art de la guerre de Puységur, et d'apprendre des adjudans qui sont attachés à sa personne que S. M. faisait un cas infini de ce livre.»

Mémoire sur les encouragements militaires. — Grade de Maréchal des camps et armées du Roi. — Société littéraire de Bayeux.

Ce fut à son retour de ce voyage, en 1783, que le baron de Wimpfen entreprit une œuvre non moins remarquable, et à laquelle, d'après quelques indications, il attachait une grande importance.

Ses grades avaient été gagnés sur les champs de bataille. Manœuvrier et tacticien par goût, c'était non a la cour, mais au milieu des soldats qu'il avait vécu. Il avait gémi sur l'injustice des faveurs prodiguées a la richesse et à l'oisiveté, et sur l'oubli ou le dédain dont le mérite et la capacité étaient souvent récompensés. Il mit la main a la plume et composa un mémoire qui n'a point été imprimé sur les Encouragements militaires, qu'il adressa au Comité supérieur de MM. les Inspecteurs généraux, à la fin de 4 783, et qui portait cette épigraphe :

« C'est le flambeau qui éclaire » Et non la main qui le porte.»

On retrouve dans les discours qu'il fit plus tard a TAssern-

blée constituante , dans les rapports qu'il rédigea, un grand nombre des idées de ce mémoire. Quelques-unes sont presque des prophéties à la veille de la Révolution, quelques autres des menaces justifiées par l'événement; toutes sont marquées au coin d'une grande hauteur de vues. C'est un document curieux qui renferme les confidences intimes d'un homme d'expérience qui non-seulement sent vivement mais qui rencontre .sans effort des expressions colorées et souvent saisissantes.

Ce mémoire est trop caractéristique des abus et de l'étal des esprits a l'époque qui précéda la Révolution pour ne pas en publier quelques parties. Quel meilleur moyen d'ailleurs de bien juger un homme politique que de l'étudier dans ses écrits , et de saisir sa pensée avant les temps où il apparaît sur la scène pour y jouer un rôle ? L'esprit humain aime ces rapprochements, quoique souvent ils lui apportent de tristes désenchantements :

« J'ai vu tant de maux causés par ce déluge de principes anti-français qui nous submergent que j'ose hasarder de mettre sous les yeux de MM. les Inspecteurs une partie des remèdes que mon amour pour le bien public m'a fait imaginer. La liberté de mes pensées exige que j'écrive cet Essai comme si je l'adressais au public quoiqu'il ne soit destiné qu'à un petit nombre des officiers généraux que S. M. a nommés pour nous donner le

Code que l'armée attend avec tant d'impatience Je ne me bornerai pas

à n'être que militaire. Je serai encore philosophe et politique. Si quelqu'un demande pourquoi de la philosophie dans un ouvrage militaire ? Qu'il laisse là le mien, et retourne à ceux où il n'y en a point. Sans philosophie rien de bon...

» Posons en fait une vérité prise dans la nature de notre gouvernement. La naissance et la faveur sont les seuls titres auxquels on accorde le commandement des régiments et qui de là mènent à être employé comme officier général. Or la naissance est une affaire de hasard, et chacun sait comment on arrive à la faveur. Où commence donc réellement une armée française? Aux lieutenants-colonels. Ménageons donc une classe qui ne pouvant intriguer n'en est que plus disposée à mériter

» Si vous examinez la constitution civile de l'Allemagne vous trouvez des militaires partout cl en tout. L'homme qui fournil des chevaux à votre voi-

ture aura commandé un escadron. Le conseiller aura rang de lieutenantcolonel; la clef de chambellan donne celui de général-major. Tout le monde y a des grades, et ce n'est que le grade qui s'assied à la table du souverain de cette nation si jalouse cependant des prérogatives de la naissance et dont la plupart des chapitres de la noblesse fournissent des princes et des Electeurs. Voilà pourquoi le militaire y jouit d'une considération qui le dédommage de tout, que l'esprit de subordination répandu dans toutes les branches y est d'une telle activité qu'il ne saurait s'affaiblir, et que l'Allemand retrouve dans la profession des armes les principes de son éducation, en même temps qu'il y voit une destinée conforme à ses préjugés et à ses goûts.

» Cet esprit de subordination s'étend jusque sur les femmes si insubordonnées partout ailleurs. Elles y sont respectueuses envers leurs maris , dont elles partagent la considération dans toutes les nuances. Madame la Lieulenante ne doute pas un instant qu'elle ne doive rendre à Madame la Capitaine ce que son époux rend au mari de l'autre. Il n'y a , je crois, rien là qui ressemble à ce qu'on voit en France.

» Cependant le cœur humain est partout le même; partout il est mu et déterminé par la crainte et par l'espérance , enfants de la douleur et du plaisir, sentiments qui sont à l'homme ce que les éléments sont à la nature, ils composent tout son être. Mais ce cœur est modifié à l'infini par le climat, par le gouvernement, par l'éducation. Que faut-il faire craindre à l'homme? Que lui faut-il faire espérer? Voilà le sujet le plus important et le plus délicat a traiter.»

s .... Ajoutez la crainte à l'espérance vous aurez les deux Reines du monde : l'une retient, l'autre pousse, et des heureux calculs de cette réunion naissent l'activité, l'ordre et la prospérité.... Aujourd'hui (1783) tout le monde lit, tout le monde raisonne, chacun estime et pèse ce qu'il risque, ce qu'il donne, ce qu'il espère, et ce qu'il reçoit. Le secret de ces hommes qui se jouaient deleurs semblables, ce secret aucun ne l'ignore plus. Il est devenu le principe de la conduite de tous au point que si ceux qui les gouvernent n'y prennent garde les trônes s'écrouleront dans l'isolement général.... »

« .... Les officiers de fortune devraient toujours avoir leurs appointements en entier pour retraite. Beaucoup de sergents refusent d'être faits officiers dans la crainte très fondée de se trouver à la fin de leurs jours réduits à l'alternative de s'avilir ou de mourir de faim. — J'ai vu à Melz, en 1765, un officier de fortune que la misère avait forcé de reprendre son métier de cordonnier. J'en ai connu un autre cabaretier dans le Palatinat. Tous les deux mettaient la croix de Saint-Louis quand ils allaient à l'é-

glise. Qu'avaicnl-ils gagné de monter en dignité? De s'avilir aux yeux du vulgaire en rentrant dans leur primitif état.... »

t ... Les Athéniens ont longtemps vaincu par le mélange de différentes armes, imaginées et combinées par Iphicrate. Le maréchal de Saxe est de même grand partisan des compagnies d'élite, les unes couvertes de fer, les autres armées de lances. Il assure qu'une colonne ainsi couverte augmente en courage, tandis que celui de l'ennemi ainsi attaqué diminue en proportion, et le maréchal de Saxe était moderne et connaissait, je crois, tout l'usage des armes à feu. Comment César gagna-t-il la bataille de Pharsale? En recommandant aux siens de frapper au visage les soldats de Pompée ; et pourquoi dans l'avant-dernière guerre la cavalerie ennemie fut-elle si souvent battue par nos dragons ? Parce qu'un homme observateur leur conseilla de* pointer.... Thèbes et la Macédoine furent invincibles tant que l'une eut son bataillon sacré et l'autre sa phalange — »

t .... Que prouvent et le bâton de maréchal et le cordon bleu? Une Robe et une Couronne triomphales prouveraient d'une manière bien plus incontestable et le talent et les services rendus à la pairie. Représentez-vous le général triomphateur entouré des officiers généraux qui auraient eu lopins de part à ses victoires et portant la couronne triomphale. Voyez-le suivi des régiments décorés faisant ainsi son entrée publique, et calculez s'il est possible l'effet que produirait un pared spectacle sur l'àme ardente de la jeunesse française; et quand le lendemain de ses victoires le héros se verrait exposé à l'intrigue, qui voudrait le repousser dans la foule en mettant ses talents en problème? la Robe et la Couronne triomphales parleraient avec tant d'éloquence qu'à couvert de cet égide les traits de l'envie rejailliraient sur ceux qui les auraient lancés.... Dans toutes les institutions consultez toujours l'esprit national, c'est lui qui doit gouverner, récompenser, punir et créer les causes des effets qu'on désire obtenir.»

« .... Voyez ces magasins ambulants de connaissances incohérentes et indigérées et ces désolateurs des troupes. Ou ils n'ont jamais fait la guerre, ou ils ne l'ont fait qu'au quartier-général et fort à leur aise. Demandez le cas qu'il en faut faire à des officiers généraux nés dans les camps, élevés dans les batailles, et que la fortune a fait passer par tous les grades, tels que le maréchal de Vaux, M. de Viomesnil... »

« .... Vous flattez-vous qu'à l'aide de vos manœuvres de théâtre vous ferez passer votre réputation aux siècles les plus reculés?.... Pourvu qu'il y ait des camps où vous puissiez déployer votre ardeur tacticienne, afin d'être compris dans la prochaine promotion, c'est tout ce qu'il vous faut. Que les officiers et les soldats se ruinent, qu'ils se fatiguent sans utilité, et

qu'ils se désespèrent ; qu'importe tout cela ? Vous retournez à vos affaires et à vos plaisirs, et vous ne tardez pas à recevoir la récompense de vos généreux travaux.»

Ce mémoire dont on excusera la longue citation en faveur du tableau qu'il présente de l'ancien régime au point de vue de l'armée, finit ainsi :

« Je termine un travail qui n'aura été qu'un plaisir pour moi, s'il peut opérer quelque bien dans la société. C'est à vous, à vous que la fortune, le mérite ou la faveur ont placés dans la carrière du gouvernement à reconnaître l'esprit patriotique et français qui le dicta. — Pour vous dont il pourrait blesser l'orgueil et les prétentions , haïssez d'une haine digne de vous l'homme de bien qui vous dit la vérité ; mais apprenez au moins quelle est la seule voie qui puisse vous conduire au but, je ne dis pas où vous tendez, mais où vous devez tendre pour votre gloire et votre bonheur.»

Peu de temps s'écoula avant que le baron de Wimpfen ne reçût un nouveau témoignage de la bienveillance du Roi. Il fut fait en 1784 Marécbal-de-camp. Cette promotion eut lieu presqu'au moment où son frère Pierre-Cbristian également marécbal-de-camp descendit dans la tombe.

Ce poste brillant continua a laisser au baron de Wimpfen des loisirs que , dans ce temps de paix, il mettait a profit pour l'étude et pour ses devoirs de chef de famille. Il entremêlait ses travaux sur l'art militaire d'études philosophiques et littéraires. Ce fut sous son influence et sa direction que se forma à Bayeux une Société académique (') dont il fit plus tard H régulariser l'organisation.

Autour de cette Société vinrent se grouper les capacités et les illustrations de cette époque, l'abbé Sicard, Vicq d'Azyr, de Jussieu, de Buffon, Pons (de Verdun), et quelques autres littérateurs plus ou moins célèbres. Il aimait à prendre part à ses travaux, et son zèle fut couronné par la Présidence qui lui en fut conférée. Il avait obtenu que M. le cardinal de

(') Mémoires de la Société de Bayeux.. T. I. p. 217. I2) Lettres-patentes du 23 décembre 1789.

Loménie de Brienne voulût bien en accepter la présidence honorifique (*).

Manuel de XEFOL1US.

Au milieu de ces loisirs le général de Wimpfen conçut la pensée d'un manuel philosophique « pouvant être propre à tous les cultes qu'il respecte, à tous les âges qu'il instruit, a tous les états qu'il console». Celte œuvre empreinte de l'esprit de l'époque et réputée imprimée au Grand Orient , parut en 1 788 sous le nom de Manuel de Xêfolius, anagrame de Louis- Félix, prénoms du général. — Elle contient 332 pages et fut tirée seulement à cent exemplaires; elle ne fut distribuée qu'à ses amis. Sans doute des pensées sages, justes et morales se trouvent dans ce livre, mais elles portent le cachet de celte métaphysique vague et nuageuse qui est le propre de la philosophie allemande.

Ces pensées détachées, à la manière de La Bruyère et de Vauvenargues, ne forment point un ensemble dont on puisse donner l'analyse. Elles n'offrent ni suite ni liaison , et ne sont, comme l'auteur le dit lui-même, qu'un recueil de pen-

(*) C'était la seconde tentative de la création d'une Académie à Bayeux. Guy de Chamillard, intendant de la généralité de Cacn avait établi son séjour à Bayeux vers 1667 pendant plusieurs années de son administration qui dura neuf ans. Il y forma une Académie dont il fut le chef, mais dont on ne connaît pas les travaux.— Manuscrits d'Hcrmant.—BibL de Cacn.

sées philosophiques el religieuses, de préceptes, de sentiments tels que les circonstances et les événements les lui fournissent. Elles surabondent de ces mots d'égalité, de sensibilité, de fraternité adoptés dans le style maconique, et que Jean-Jacques Rousseau et Diderot avaient mis à la mode. Ce n'en est pas moins une chose remarquable qu'un militaire tout entier jusques-la aux choses et aux faits de la guerre, ait pu réunir toutes ces idées morales, métaphysiques et philosophiques avec quelque bonheur, et surtout avec autant de facilité de style. — Les citations d'un livre sont le moyen le plus impartial de faire connaître l'auteur. J'obéis à cette vérité en publiant quelques fragments du Manuel de Xéfolius que je prends presqu'au hasard :

« J'ai vu la jeunesse brûlante de désirs. J'ai vu l'âge mur dévoré d'ambition. J'ai vu la vieillesse infirme, se berçant encore de chimériques projets, rendre le dernier soupir l'œil attaché sur un hochet dont elle attendait le bonheur. J'ai étudié les grands de la terre, ils crèvent de possessions, de chagrins, de désirs, d'ambition et d'ennui ; ce sont des bydropiques qui meurent de soif.... J'ai entendu Alexandre s'écrier : Qu'il m'en coûte, ô Athéniens, pour être loué de vous. J'ai vu celui qui versa d'ambitieuses larmes au pied de la statue de ce fléau du monde s'étonner de ne pas trouver le suprême bonheur dans la suprême gloire. N'est-ce que cela, dit César, en s'asseyant sur le trône de l'univers, et il courait encore après le frivole ornement d'une couronne quand la mort vint le frapper.... J'ai entendu Charles-Quint, Victor-Amédée, la reine Christine, et tant d'autres confesser l'impuissance des grandeurs humaines et je me suis dit : Qui es-tu, toi qui tourmentes ton existence... Je me suis aperçu que tous ceux avec qui je vivais s'étourdissaient et gémissaient : j'ai compris qu'ils attendaient le bonheur d'un événement futur, mais que, quoiqu'il advint, le bonheur n'arrivait jamais, parce qu'aucun ne songeait à étudier la nature de son être et la nature du bien que nous sommes nécessités de chercher, ils s'électrisaient réciproquement d'impostures et d'erreurs.... Et après avoir vécu et dans les palais des Rois, et dans la chaumière du pauvre, je m'en suis revenu bien persuadé que le bonheur ne fuit et n'habite exclusivement aucunes régions.... que l'homme dévoyé devait ou nier ou blasphémer la Providence, consolatrice de l'homme simple qui l'adore, et que du trône à la

cabane on devait nécessairement entendre dire qu'il n'est point de bonheur pour nous sur la terre.»

« .... Faut-il être grand métaphysicien pour concevoir qu'un berger couvert d'un habit grossier, fait aux intempéries de l'air, vivant de lait et de pain d'orge, aimant, doux, juste, bienveillant parle cœur et attaché à une. religion qui lui promet une éternelle félicité, est plus fortuné qu'un ambitieux sur la terre, et qu'entre tous les ambitieux c'est le plus dépravé qui est le plus agité et le plus malheureux ? »

« ....Celui qui tend des pièges à ses rivaux, qui met toute sa sagacité à perdre l'homme qu'il se flatte de remplacer, qui, si ses souhaits étaient exaucés j commettrait dix meurtres par jour, celui-là on l'appelle un ambitieux, c'est un homme de la meilleure compagnie ; mais le malheureux qui vole un écu on l'appelle un voleur, un monstre. L'un a des titres, des cordons, grimace la dignité et roule carosse, l'autre va à pied, n'a que des haillons, et n'offre que l'image de la misère. »

« .... A. quoi tend l'éducation qu'on donne à la jeunesse du grand monde? Uniquement à s'y avancer, s

« .... Nous ne nous plaignons de la brièveté de la vie que parce que nous craignons les infirmités, la vieillesse, la mort ; et de la longueur du temps que parce que nous voyons les mois, les années qui nous séparent de ce moment qui doit amener notre félicité....»

« Comment te trouves-tu, Damon, de la décoration que tu obtins il y a un an? Combien tu la désirais! Que de fureurs, que de menées, que de projets de vengeance contre ceux que tu soupçonnais te l'avoir fait manquer la précédente année ? Cependant de quoi t'a-t-elle guéri ! Tes jours en sont-ils plus sereins? Ton sommeil en est-il plus calme et plus profond? En as-tu meilleur appétit? Digères-tu mieux? N'as-tu plus d'emportements? Ne désires-tu plus rien avec la même fureur? Quelles sont maintenant tes émotions? Penses-y, et tu sauras ce que tu dois à ton cordon, parce que ce sont les émotions qui constituent et le sentiment du bonheur et celui du malheur »

Certes cet officier de trempe vigoureuse qui. soutenait le feu de l'ennemi avec tant de décision, et qui écrivait avec tant de verve, était un homme d'esprit écrivain et penseur a la fois. Nous aurons à le peindre bientôt et comme homme politique et comme général d'armée.

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