LE CAMP DE VAUSSIEUX
L'Indépendance de l'Amérique.— L'ordre profond et l'ordre mince. — Le baron de Wimpfen, colonel en deuxième du régiment de la Marck. — Un camp ordonné sur les côtes de la Manche sous les ordres du maréchal de Broslie.
Pendant que l'avènement du règne de Louis XVI était signalé par des essais de réformes militaires et de réformes économiques, un événement politique d'une incalculable portée venait d'éclater dans l'autre continent, l'insurrection des colonies possédées par l'Angleterre dans l'Amérique septentrionale. La résistance a certains impôts fut le signal de la
séparation de ces colonies et de la mère-patrie. L'indépendance fut proclamée le 2 juillet 1776. Mais pour soutenir la lutte aussi imprévue que terrible où il s'engageait, le peuple américain sentit qu'il lui était nécessaire d'acquérir des alliés parmi les grandes puissances de l'Europe.
On vit alors paraître a la cour de Versailles un vieillard d'une noble figure, la tête couverte de cheveux blancs, affectant dans sa mise la plus grande simplicité, ayant une sorte d'élrangeté qui ne déplaît point en France. C'était Franklin, le négociateur de la nouvelle république. Habile et fin, prudent et ferme, d'un esprit délicat et ingénieux il séduisit l'opinion publique qu'entraîne aisément le charme de la nouveauté. Vainement Louis XVI opposait une résistance raisonnée à assurer par les armes d'une Monarchie le triomphe d'une République naissante. Poussé par la force irrésistible du torrent de l'opinion, il fut, pouT ainsi-dire, obligé de reconnaître l'indépendance de cette République, et de souscrire le 6 février 1778 un traité d'alliance entre la France et les Etats-Uunis. C'était donner le signal d'une guerre nouvelle entre la France et l'Angleterre.
Cet entraînement n'a rien qui doive nous surprendre, nous, qui un demi-siècle après, avons été les témoins de l'insurrection de la Grèce, — qui avons vu le roi légitime , Louis XVIII, faire brèche a son dogme en faveur des Hellènes révoltés, comme son frère Louis XVI en faveur des Américains , — sacrifiant ainsi la vieille alliance de la France avec les Sultans a la pitié pour une race chrétienne et plus encore à la popularité de cette cause. Jamais Lafayelte partant pour l'Amérique n'excita plus d'enthousiasme que , de nos jours, le colonel Fabvier et lord Byron ; jamais le cri d'Indépendance ne trouva plus d'écho que lorsqu'il fut poussé par le libéralisme moderne, arborant le double drapeau de la
Croix et de la Liberté (').
Après la déclaration de l'Indépendance de l'Amérique, l'attention du Gouvernement se porta toute entière sur la marine et sur l'armée. Ce fut à ce moment que le baron Félix de Wimpfen, lieutenant-colonel du régiment de la Marck depuis 1 769, fut promu au grade de colonel en second de ce même régiment, dont le colonel en premier était Pierre-Christian baron de Wimpfen, son frère aîné, qui à ce titre de colonel joignait, par une cumulation assez ordinaire alors, le grade de maréchal des camps et armées du Roi.
Avec la guerre s'éveillèrent les préoccupations des militaires compétents sur les divers systèmes de tactique et de manœuvres en usage en Europe. Deux systèmes se partageaient en France l'opinion des tacticiens. Il s'agissait de faire un choix entre ce que l'on appelait l'ordre profond et l'ordre mince. Que ces questions divisassent les hommes de guerre, rien de plus naturel; mais elles occupaient aussi la cour et la société, et l'esprit de parti ou d'affection pour les preneurs de l'un ou de l'autre s'en mêla.
Le premier était défendu par un officier de mérite, M. de Mesnil-Durand ('), soutenu avec énergie par le maréchal de Broglie, le seul général français, dit Jomini, qui se soit montré constamment habile à la guerre. Cette' opinion prétendait que l'ordre de manœuvres devait être en colonne habituellement pleine qui ne devait se déployer que pour faire feu.
(i) Aux nobles fils des Grecs faites la charité ,
Donnez leur un peu d'or pour acheter des armes, El secourez enfin dans leurs \ives alarmes Les martyrs delà Croix, et de la Liberté.
Delphine Gat.
|*J Projet d'un ordre français en tactique, 1753. 1 vol. in-40.— Mémoires sur la tactique, 1775. — Le baron de Mesnil-Durand (François-Jean de Graindorgc d'Orgevillc), était né à Lisieux, le 9 novembre 1729 et avait débuté par être page du Roi.
L'autre avait pour défenseur Guibert, auteur de Y Essai général de tactique, colonel-commandant de la légion corse, le même dont Voltaire a dit :
digne peut-être
De commander déjà dans l'art dont il est maître.
Cette opinion soutenait, conformément a l'ordonnance jusques la suivie , qu'on devait manœuvrer sur trois rangs seulement, la formation en colonnes ne devant être qu'une manœuvre exceptionnelle.
Un troisième parti s'était formé, comme il arrive presque toujours entre deux opinions extrêmes. Celui-là pensait que le système défendu par Guibert donnait toute facilité pour opérer les mouvements en tous sens et se former en colonnes, qu'il ne fallait exclure ni les colonnes serrées ni celles a intervalle , qu'on ne devait admettre rien d'absolu, et qu'en fait de tactique militaire tout dépendait des circonstances. A ce parti appartenaient la plupart des officiersgénéraux, et notamment le baron de Besenval et Dumouriez. En présence de ces systèmes qui avaient d'aussi graves défenseurs, le Gouvernement décida qu'on assemblerait un camp de 30,000 hommes dans les plaines entre Caen et Baveux pour faire l'expérience des avantages et des inconvénients des uns et des autres, en les mettant aux prises sous les yeux des juges les plus compétents.
C'était le motif patent, apparent , de cette réunion de troupes le long des côtes de la Manche, mais elle avait une cause cachée non moins sérieuse et d'un intérêt plus actuel. La reconnaissance de l'Indépendance américaine avait déjà amené des hostilités avec l'Angleterre sur les mers. La Belle Poule, frégate française de 26 canons, revenant des Antilles, avait été attaquée et avait soutenu, le 47 juin 1778, le plus glorieux combat contre une escadre anglaise; — le comte d'Es-
taing était parti pour aller porter aux Américains des hommes, des munitions, et un certain nombre de volontaires appartenant aux premières maisons du royaume; — le comte d'Orvillers était sorti de Brest pour une destination inconnue à la tête de trente-deux vaisseaux et avait livré avec avantage le brillant combat d'Ouessant (!). On voulut inquiéter l'Angleterre par un rassemblement considérable vis-à-vis de ses rivages, lui faire redouter la possibilité de la descente d'une armée sortie des mêmes ports d'où sept siècles auparavant était partie l'expédition de Guillaume- le -Conquérant , la forcer à garder sa flotte le long de ses côtes, et a laisser a la nôtre la liberté des mers.
Dans les bruits de la ville et de la cour, en-deçà comme au-delà du détroit, c'était au maréchal de Broglie qu'était réservé l'honneur de commander plus tard cette descente en Angleterre.
C'est ce qui explique le choix de la Basse-Normandie pour lieu de rassemblement de cette armée, sous le prétexte d'y former un camp d'expérience et d'études. Un autre camp d'observation de dix bataillons et de neuf escadrons fut établi à Paramé, près Saint-Malo et donnait aux Anglais sur les projets de la France du côté de la Bretagne les mêmes inquiétudes qu'ils devaient avoir du côté de la Normandie.
Ce camp de la Basse-Normandie connu sous le nom de Camp de Vaussieux a laissé dans les souvenirs de la contrée un brillant retentissement. Les récits des splendeurs militaires qui l'accompagnèrent ont charmé les veillées des salons, comme celles des modestes chaumières; son éclat et ses plaisirs sont longtemps restés dans la mémoire après que d'autres et de plus graves événements auraient pu les en effacer. Quelques écrits militaires s'en occupent, mais avec lé-
(') Le 27 juillet 1778.
gèreté, car les événements de ces temps ont été absorbés par les gloires et les revers de ceux qui leur succédèrent bientôt. Des recherches patientes m'ont permis de recueillir des détails a peu près ignorés aujourd'hui ('), détails qu'on ne trouve réunis dans aucun écrivain, et qui ont pour notre pays un intérêt de souvenirs et de traditions.
Emplacement du camp. — Quartier-général au château de Vaussieux Organisation de l'armée.— Noms des officiers-généraux.
Le Roi en ordonnant la formation d'un camp de 30,000 hommes entre Caen et Bayeux n'en avait point déterminé l'emplacement. Le ministre de la guerre envoya des officiers pour étudier le terrain.
A une lieue et demie de Bayeux, à partir de la route de Paris, sur la rive droite de la Seulles s'étend une vaste plaine se prolongeant presque jusqu'à la mer. La rivière y décrit de nombreuses sinuosités, et ses eaux assez rapides offrent tous les moyens de pourvoir aux nécessités d'un camp. Les champs dépouillés de leurs récoltes , et les prairies qui bordent la Seulles permettaient d'établir largement les tentes et de développer toutes les manœuvres. Des villages, des fermes parse-
(') Plusieurs de ces détails m'ont été fournis par des notes manuscrites de M. le comte de Caraman, l'un des officiers-généraux du camp, que j'ai dues à la bienveillante communication de M. le marquis Arthur de Fournès, petit-fils du marquis d'Iléricy et allié à la famille de Caraman.
mées ça et la dans la plaine, de l'ombrage et de la verdure, de nombreux et beaux châteaux, le voisinage des villes de Caen et de Bayeux, la facilité des approvisionnements, la richesse de la contrée qui pouvait fournir suffisamment a tous les besoins, enfin la proximité des rivages de la mer justifiaient le choix de l'emplacement qui fut fait avec beaucoup d'intelligence.
M. le maréchal de Broglie , dont le nom se trouvait mêlé avec gloire à toutes les batailles depuis près de cinquante ans, eut le commandement en chef de l'armée et du camp.
II choisit pour son quartier-général le château de Vaussieux, heureusement situé près de la rivière et de la plaine, qui fut mis à sa disposition avec la plus obligeante et la plus noble hospitalité par M. le marquis d'Héricy, maréchal-decamp, dont le commandement était dans la Basse-Normandie. De nombreux travaux y furent faits pour le rendre digne de l'hôte illustre qu'il allait recevoir. C'est de cette circonstance que le camp prit le nom de Camp de Vaussieux.
Les troupes et les officiers-généraux qui devaient y être employés reçurent l'ordre d'occuper leurs positions dès le 25 août 1778.
Une paix déjà longue avait désappris ou fait négliger les règles militaires. Dans les premiers préparatifs il y eut désordre et confusion. Bayeux était le point central où chacun venait chercher sa destination. Les logements des officiersgénéraux étaient mal ou incomplètement établis. Les précautions pour la troupe avaient été encore plus négligées. Les régiments arrivaient successivement sur l'emplacement du camp sans que leur place eût été marquée avec régularité. Les officiers d'état-major ne se trouvaient point a l'arrivée des troupes. Les officiers-généraux eux-mêmes n'avaient pas d'instructions générales ou n'en avaient que de
1res incomplètes. Des régiments restèrent des journées entières presque sans recevoir des tentes. Le temps se passait à s'installer, et toutes ces négligences accusaient la prévoyance et l'habileté des chefs, Cette contusion qui dans les premiers moments avait causé une sorte de mécontentement dans l'armée cessa enfin, et grâce a l'activité et aux efforts du maréchal, le camp se trouva définitivement et convenablement organisé. Les ressources pour fournir aux besoins d'un aussi grand nombre de consommateurs, dont le soin avait été négligé d'abord, devinrent enfin abondâmes, et furent organisées de manière qu'il fut pourvu largement à toutes les nécessités.
La tête du camp fut placée au point le plus rapproché de la route royale. On dressa les tentes parallèlement à la rivière, en avant des villages de Vaux-sur-Seulles, Vaussieux, Vienne et Esquay, faisant face aux villages de Martragny, Rucqueville et Brécy.
Sous les ordres du maréchal duc de Broglie étaient trois lieutenants-généraux-commandants : le premier, le marquis de Poyannes , commandait l'infanterie; le second, le comte d'Egmont, la cavalerie; le troisième, M. de Gribeauval, l'artillerie.
Les régiments étaient réunis par brigades, commandées chacune par un maréchal-de-camp, ayant sous ses ordres un brigadier. Trois brigades formaient une division, commandée par un lieutenant-général.
On lira avec quelque intérêt le nom de ces régiments, celui de ces généraux, de ces officiers appartenant aux premières familles de la Monarchie, dont quelques-uns sont devenus illustres et qui presque tous ont porté plus tard une part de gloire ou de fatalité dans nos discordes civiles.
L'infanterie était composée de quatre divisions. Le prince
de Beauveau, lieutenant-général, commandait la première, et avait sous ses ordres le marquis de Saint-Georges, le baron de Wimpfen , frère aîné de Félix , qui était en même temps maréchal-de-camp et colonel en premier du régiment de la Marck, et le comte de La Luzerne, maréchaux-decamp, ayant pour brigadiers le marquis de Seignelay, petit— lils du grand Colbert, et le vicomte de La Charce.
Le marquis de Traisnel commandait la seconde, ayant sous ses ordres le comte d'Haussonville, le baron de Saint- Victor et le comte de Rochambeau, déjà connu par sa belle conduite à la bataille de Klostercamp, où succomba d'Assas, et qui depuis dut une glorieuse réputation a la guerre d'Amérique, et à la part qu'il prit aux premières guerres de la Révolution. Cette division avait pour brigadiers le marquis de Mauroy, le vicomte de Béranger, et le comte de Carie.
Le baron de Besenval, si haut placé dans la bienveillance de M. le comte d'Artois, puis honoré de la confiance de la Reine, et dont le nom joue un grand rôle dans les émotions populaires de 1789, commandait la troisième. Sous ses ordres étaient le marquis de Jaucourt, qui depuis appelé à nos assemblées législatives et au Sénat, fut l'un des membres du gouvernement provisoire en 1814, et l'un des hommes de sens et d'expérience les plus appréciés par le prince de Talleyrand, le comte de Durfort , et le comte de la Tourdupin, devenu ministre de Louis XVI, et l'une des victimes de l'échafaud révolutionnaire. Cette division avait pour brigadiers le marquis d'Arcambal, le chevalier de Châtelux, et le marquis de Saint-Simon, celui-là même qui illustra son nom déjà si illustre dans la campagne d'Amérique, et qui, grand d'Espagne par sa naissance, quitta l'Assemblée Constituante pour aller offrir ses services à ce Royaume qu'il défendit plus tard courageusement contre les armes de Na-
poléon. C'était dans cette division qu'était placé le régiment de la Marck dont le baron deWimpfen était colonel en second.
La quatrième était aux ordres du comte de Vaux, ce lieutenant-général qui avait si glorieusement commandé en Corse et rétabli la fortune de nos armes. Il avait pour maréchaux-de-camp le comte de Wall, vieil officier irlandais, le duc du Châtelet et le comte de Narbonne, père de ce jeune et brillant officier qui eut l'étrange destinée d'avoir été le ministre de Louis XVI et vingt ans plus tard l'ambassadeur de Napoléon près la cour de Vienne. Le comte Dulau , M. du Plessis, et le marquis de Crenolles étaient les brigadiers de cette division.
Le corps des dragons composait la cavalerie du camp. Près du comte d'Egmont qui la commandait était placé le colonel-général des dragons de France, le duc de Coigny, dont nous aurons l'occasion de parler plus tard, mort depuis la Restauration maréchal de France et gouverneur des Invalides. C'était pour ainsi-dire sur son territoire que le camp était placé, car le duc de Coigny était grand-Bailli d'Epée du fiai liage de Caen, et l'un des seigneurs les plus riches de la Basse-Normandie.
Les lieutenants-généraux attachés spécialement h la cavalerie étaient le baron de Lnkner qui plus tard passa des honneurs de généralissime des armées françaises a l'échafaud, où la Révolution envoyait indistinctement ses victimes, et le comte de Chabot. Cinq maréchaux-de-camp appartenaient à la cavalerie, le comte de Talleyrand, le marquis de Confions, le duc de Guines , le comte de Caraman que le duc de Lauzun représente comme un excellent officier, minutieux, mais plein de connaissances et d'activité, et le duc d'Àyen. Trois brigadiers étaient attachés a ceux-ci, M. de Frimont , le comte de Coigny, frère du duc et le marquis de Créquy.
Quarante pièces de canon avaient été mises sous les ordres
de M. de Gribeauval a qui l'artillerie doit ses règlements d'organisation et la perfection de ses foudres , dont le nom est honoré encore aujourd'hui dans son arme, comme celui de Yauban dans le corps du génie. Il n'avait point d'officiergenéral près de lui. Outre les compagnies d'artillerie destinées spécialement aux pièces , les régiments d'infanterie de Saintonge et d'Aquitaine faisaient concurremment le service. Un corps spécial d'officiers d'élat-major avait été institué pour le service du camp, et pour surveiller, au point de vue de l'instruction et de l'expérience, les divers résultats des manœuvres. Ce corps était sous les ordres du comte de Guibert, l'adversaire des projets du baron de Mesnil-Durand qui lui-même et avec une juste impartialité était employé comme aide-maréchal-général-des-logis de l'armée. Dans ce corps d'élite on remarquait des noms non moins illustres que dans la partie active, portés par les fils des plus illustres familles, les Damas, le chevalier de Coigny, le vicomte de Noailles, le comte Jules de Polignac dont la femme fut la gouvernante des Enfants de France, et dont le fils fut le dernier ministre de Charles X, le chevalier Théodore de Lameth, l'un de ces trois frères couverts des bienfaits de la Reine qui se signalèrent par leur ingratitude envers elle, le comte d'Escars, le chevalier d'Aguesseau, le comte d'Esterhazy, et plusieurs autres. Vingt-huit officiers-généraux et supérieurs composaient ce corps d'état-major, qui s'augmentait encore du nombre des aides-de-eamp et des officiers d'ordonnance attachés spécialement a la personne de chacun des nombreux officiers-généraux. L'un d'eux dont le nom est désormais inséparable de celui de Mirabeau, de Barnave et de l'abbé Maury, ces rois de la tribune, Cazalès, était alors au camp de Vaussieux, simple aide-de-camp du comte de Caraman, et ne rêvant pas, sans doute, cette illustration d'éloquence que firent éclater nos luttes politiques.
Le service de la gendarmerie qu'on appelait alors le service de la prévôté, était dirigé par un Prévôt-Général, ayant sous ses ordres une douzaine de cavaliers ; un Procureur du Roi et un Greffier lui étaient adjoints.
Un colonel du génie, M. du Vignan, et quatre officiers, ainsi que deux ingénieurs géographes, complétaient la représentation des diverses armes ; enfin un régisseur-général , deux médecins, un chirurgien et un apothicaire- major étaient envoyés pour organiser et administrer l'hôpital destiné à recevoir les malades. Rien ne manquait, pas même quatre Schlagueurs pour distribuer les coups de plat de sabre de M. de Saint-Germain (*), et tout avait été préparé avec un luxe de personnel qui suffirait aujourd'hui a des armées beaucoup plus considérables.
On ne vit jamais peut-être une réunion plus brillante de jeunes hommes préludant aux illustrations diverses qu'ils acquirent plus tard.
Pour faciliter l'instruction des troupes, une instruction générale fut imprimée et distribuée à tous les officiers-généraux et dans tous les régiments. Ce fut d'après cette instruction que les troupes devaient se former aux manœuvres.
Noms des régiments. — Leur emplacement. — Grandes manœuvres. — Le passage de la Seulles. — Levée du camp.
Vers le 25 août 1778 les troupes commandées pour le camp commencèrent à arriver ; elles étaient toutes installées, malgré la confusion dont nous avons parlé, avant le 1er septembre.
Elles prirent leurs positions, sous la tente, dans Tordre suivant :
En avant de Vaux-sur-Seulles , les régiments d'infanterie de Champagne, la Reine , Flandre et Beauce ; a la suite, et après une solution de continuité peu considérable , devant Vaussieux et Esquay, les régiments de Bassigny, Médoc, Soissonnais, Rohan-Soubise, Nivernais, Bourgogne, Conli, Touraine, Penthièvre, Aunis, du Roi, delà Couronne et Forez; derrière ces derniers régiments, et dans une partie plus rapprochée du château d'Esquay ('), étaient campés les régiments de Royal-Bavière et de La Marck , celui-ci commandé par le baron Félix-Louis de Wimpfen.
Le parc de quarante canons d'artillerie, avec six compagnies du premier bataillon du régiment de Toul, une demicompagnie d'ouvriers de Dupuget-d'Orval avaient été établis en avant de la ferme des Mares, sur la paroisse du Manoir, et
(l) Le nom de village de France est resté depuis cette époque à l'un des hameaux de celte commune.
presque vis-à-vis le parc d'artillerie, en avant de St-Gabriel, les régiments de Saintonge et d'Aquitaine, chargés spécialement du service de l'artillerie avaient posé leurs tentes.
La cavalerie toute entière , sans aucune distinction , avait son établissement et ses écuries a peu de distance du gros de l'infanterie, vis-à-vis de Vienne et en s'appuyant sur le Manoir. Elle se composait de six régiments de dragons : du Roi, la Rochefoucault, Noailles, Monsieur, Lorraine et Royal. Le régiment de Noailles surtout était magnifique de tenue et d'instruction.
Vis-à-vis du camp de la cavalerie, devant Rucqueville et Brécy étaient placés les magasins de fourrage , de manière à être à portée des dragons sans nuire au développement des manœuvres dans la plaine.
Le corps du génie dont la présence sur le champ des manœuvres était d'une exigence moins quotidienne habitait, à une distance un peu plus éloignée, le village de Crépon, où se faisaient remarquer diverses résidences fort convenables.
Les officiers-généraux qui n'étaient point obligés de cou cher au camp reçurent leurs logements dans les châteaux voisins et dans la ville de Bayeux. Le baron de Luckner, vieux manœuvrier prussien, qui devait prendre la plus grande part aux manœuvres de la cavalerie, et dont les talents militaires faisaient l'une des illustrations du camp fut établi au château de Vaux-sur-Seulles ; le duc de Coigny qui avait logé d'abord au château de M. de Patry dont il était le parent, à Villiers-le-Sec, vint occuper le château d'Esquay, où déjà était installé M, le comte d'Haussonville; le comte de Caraman remplaça le duc de Coigny à Villiers-le-Sec. M. le prince de Beauveau était au château de Sommervieu que Mgr l'Evêquc de Bayeux avait mis beaucoup de courtoisie à lui offrir. Tous les châteaux des environs étaient occupés
par les officiers généraux que le camp de Vaussieux réunissait. Les châteaux de Martragny, de Vienne, de Coulons, de Bazenville , de Fresnay, de Magny, de Meuvaines , toutes les habitations un peu considérables de cette contrée se remplirent de cette foule d'officiers tous accueillis avec la plus bienveillante hospitalité ; a Ryes, plusieurs étaient logés chez M. André Duhomme que ses fonctions de lieutenant des maréchaux de France et conseiller du point d'honneur mettaient en rapport avec la police supérieure du camp. Beaucoup de propriétaires étaient restés ou revenus dans leurs domaines pour en (aire les honneurs.
Après que les installations des officiers furent terminées et le campement des troupes bien assis, les manœuvres commencèrent. Tantôt c'était l'infanterie qui manœuvrait seule , tantôt c'était la cavalerie, tantôt c'étaient des manœuvres d'ensemble ; chaque jour était marqué par des opérations partielles ou générales ('). Tout obéissait aux ordres du Maréchal avec soumission, mais pas toujours avec intelligence.
On reconnut au camp de Vaussieux combien il est dangereux de laisser reposer une armée, avec quelle facilité les abus s'y glissent , et combien il est fâcheux que l'expérience et l'instruction des chefs viennent manquer au zèle et a la bonne volonté du soldat. Il ne fut pas difficile de s'apercevoir que les grades des officiers-généraux n'étaient point en rapport avec l'étendue de leur capacité. 11 en devait être ainsi car les choix n'avaient point été déterminés par la considération du talent militaire. L'un des lieutenants-généraux qui avait reçu des instructions très détaillées pour une grande manœuvre fut
(') On raconte que le curé de Vienne monté sur un vieux cheval de réforme assistait à l'une de ces manœuvres. Au son de la trompette ce cheval dressa l'oreille et bientôt reprit au galop le chemin de l'escadron. Le bon curé fit bonne contenance et resta bravement, aux éclats de rire de ,1a foule, dans les rangs des dragons.
obligé d'avouer qu'il n'avait pu les comprendre, de laisser à un maréchal-de-camp le commandement de sa division , et d'aller ensevelir son ignorance dans le groupe d'officiers de la suite du maréchal. Un autre ne put faire exécuter ses commandements, et en sa présence ce fut un officier-général sous ses ordres qui fut chargé du commandement et de l'exécution.
M. de Mesnil-Durand, d'accord avec le Maréchal , avait tout préparé d'avance dans son cabinet et tout calculé sur le papier. Sur le terrain ces manœuvres souffrirent quelques difficultés (*).
Le maréchal-général-des-logis ne se montrait pas plus expérimenté que quelques-uns des officiers-généraux. Ayant reçu l'ordre de préparer une grande manœuvre , il y passa trois jours et une nuit, et soit que ce travail fût jugé inutile ou incomplet, il ne fut d'aucune utilité au maréchal de Broglie qui se trouva obligé de le préparer lui-même.
Il résultait de cette inexpérience et de ces tâtonnements
que, sans qu'il y eût relâchement de la discipline, les ordres
étaient mal exécutés, et que les officiers substituaient leur
volonté a celle des chefs. C'est ainsi qu'à une manœuvre
concertée et combinée entre ceux-ci, le général Luckner qui
devait être enfoncé par l'infanterie, ne fit rien de ce qui avait
été convenu et ordonné, surprit au contraire l'infanterie , la
resserra dans une position où elle ne pouvait plus agir et fut
forcément le victorieux du jour lorsqu'il devait être le vaincu.
Le général Luckner se fit surtout remarquer comme un très
habile manœuvrier, et tout ce qui se faisait par ses ordres
avait un incontestable succès. C'était lui qui dans toutes les
occasions, commandait contre le Maréchal l'armée opposée a
(*) M. de Mesnil-Durand n'était pas seulement un tacticien, c'était aussi un ingénieur de mérite. 11 s'est occupé des travaux du port de Cherbourg, et avait composé un mémoire pour l'établissement d'un pont au Grand Vey.
celui-ci , et se montrait digne de cette glorieuse rivalité. Il était Allemand , élève du grand Frédéric, et avait fait avec éclat sous ses yeux la guerre de Sept Ans comme commandant l'avant-garde. Le duc de Choiseul avait voulu attirer dans les rangs de l'armée française un général de cette grande école pour enseigner l'art moderne de la iguerre aux généraux français. Le maréchal de Broglie soutenait admirablement sa vieille réputation, et le comte de Vaux, le comte de Caraman et le baron de Besenval furent signalés comme les hommes du métier les plus habiles. La brigade composée des régiments de Médoc et de Bassigny commandée par le général de Rochambeau montra une célérité, une intelligence et un ensemble au-delà desquels on reconnaissait qu'il était inutile de chercher a atteindre. Adversaire de l'opinion du maréchal de Broglie, ce général manœuvra avec une habileté qui prouva, si l'on en croit le comte de Guibert, que l'ordonnance que Ton voulait détruire était un instrument facile, susceptible de toutes les manœuvres, et qui n'attendait pour de plus grands succès que d'être employée par le génie du Maréchal.
Lorsque l'armée fut ainsi bien préparée par une vingtaine de jours d'exercices et de manœuvres de toutes espèces , le maréchal de Broglie ordonna une grande opération militaire pour le 21 septembre, sur une échelle de terrain étendue et compliquée.
Il s'agissait du passage de la Seulles, qui était supposée défendue par l'ennemi. Les hauteurs de Bazenville et de Vil— liers-le-Sec étaient occupées par l'armée de défensive, dont un corps d'infanterie était jeté dans le château de CreuIIy. L'armée attaquante exécutait son mouvement sur quatre colonnes rapprochées suivant le système de M. de Mesnil-Durand et qui embrassaient depuis leur droite jusqu'à leur gau-
che a peu près une lieue, c'est-à-dire les points de Crcully, de Saint-Gabriel, de la ferme des Mares et de Vienne. Les colonnes de gauche tournèrent le flanc droit de l'armée opposée, et dépostèrent le comte d'Egmont et le baron de Luckner des hauteurs qu'ils occupaient. L'armée de ceux-ci battit en retraite par Sainte-Croix et Banville, passa la rivière sur un pont construit et jeté par les troupes du génie, prit position la droite appuyée au château de Courseulles, et la gauche sur la rivière vers Reviers. Dans celte position elle arrêta les efforts de l'armée attaquante. Ces manœuvres furent très-belles et très-applaudies par les militaires. La retraite surtout fut très louée pour l'ordre dans lequel elle se fit : l'artillerie tirait encore à Sainte-Croix-sur-Mer lorsque la tête de la division du comte d'Egmont arrivait aux hauteurs de Courseulles.
Les derniers jours du camp se passèrent dans des discussions sérieuses entre tous les officiers-généraux sur le mérite de l'un et de l'autre système, chacun invoquant à l'appui de son opinion ce qui s'était passé dans cette belle opération où tous avaient fait leur devoir. On continua les manœuvres de détail destinées à affermir les troupes dans leur instruction.
Vers le 28 septembre , les pluies d'automne et la durée assez prolongée du camp rendirent nécessaires les mesures à prendre pour sa levée. Les officiers généraux s'occupèrent des derniers préparatifs de départ. Le Maréchal autorisa le congé des sémestriers, officiers et soldats. Plusieurs maréchaux-de-camp et colonels s'éloignèrent, et les régiments prirent le chemin de leurs garnisons respectives, successivement pour éviter les encombrements, et avec beaucoup plus d'ordre et de régularité qu'à leur arrivée. Dans les premiers jours d'octobre le camp fut totalement évacué.
Plaisirs et fêtes du camp. — Animation de Bayeux et des environs.— Résultat des expériences.— Le baron de Wimpfen mestre de camp et colonel du régiment de Bouillon.
Ce mois de septembre 1778 fut un véritable mois de fêtes, de plaisirs et de bénéfices pour la ville de Bayeux. Sa proximité du camp en avait fait le magasin et le dépôt de tous les approvisionnements. Les officiers-généraux et supérieurs non établis dans les châteaux voisins avaient leurs logements dans la ville. C'étaient presque tous hommes distingués parla naissance, par l'éducation, par les manières. On a longtemps conservé leurs noms dans les familles dont ils partagèrent l'habitation et qui répondirent par la bienveillance de leur accueil à la courtoisie de leurs nouveaux hôtes (*). Pendant la durée du camp les soldats venaient chaque jour à Bayeux sous mille prétextes, et les uns et les autres y faisaient des dépenses considérables. Tous les objets de consommation que 30 à 40,000 hommes peuvent absorber étaient portés de la ville au camp, et en alimentaient le commerce. Les habitants de la presqu'île du Cotentin et ceux du pays accouraient en
(') Une lettre du 25 août 1790 au directoire du district de Bayeux fait connaître qu'à cette époque (12 ans après), aucun des habitants qui avaient fourni les logements aux officiers du camp de Vaussieux n'avait été payé. Un sieur Dubois avait marqué ces logements à la craie, et le prix n'ayant été réglé ni de gré à gré li de rigueur, pas un seul citoyen ne fut remboursé.
foule pour jouir de ce spectacle militaire, et séjournant dans la ville de Bayeux, joignaient leur mouvement à l'animation de la contrée.
Ces revues, ces manœuvres, ces combats, préludes de ceux qu'eux ou leurs enfants devaient avoir bientôt a soutenir pendant une longue guerre de vingt-cinq ans, excitaient au dernier point l'enthousiasme et la curiosité des habitants. Les équipages abondaient au camp : les femmes y arrivaient comme pour une fête, dans la plus belle toilette, l'embellissaient par leur présence et provoquaient par la part qu'elles prenaient à tous ces exercices l'émulation et le désir de briller a leurs yeux. Les promenades militaires avaient la ville ou ses environs pour but. Presque chaque jour un de ces nombreux régiments , musique en tête, plusieurs de ces escadrons traversaient la ville en faisant admirer leur tenue, l'éclat des uniformes , la beauté des chevaux et retournaient au camp après une halte de quelques heures où tout le monde trouvait son avantage et son profit.
Plusieurs des femmes de la Cour étaient venues rejoindre ceux qui leur appartenaient par les liens du sang, de l'amour ou de l'amitié. Si pendant le jour le camp de Vaussieux était un camp d'exercices et de manœuvres, c'était le soir un camp de plaisance. Les dîners, les bals, les concerts, les soupers se succédaient comme par enchantement.
M. le duc de Broglie exerçait à Vaussieux une hospitalité princière ; il était établi comme un souverain. Les tentes royales étaient déployées dans le parc, le drapeau de commandement flottait sur le château. Le commandement du camp de Vaussieux donnait au Maréchal celui de toutes les troupes qui formaient les garnisons de la presqu'île du Cotentin. Les officiers-généraux, le duc d'Harcourt, le maréchal d'Harcourt son fils, le général Dumouriez, tous ceux qui commandaient dans la province venaient ou lui rendre leurs devoirs
ou prendre ses ordres. Chaque jour il réunissait à sa table un nombre considérable d'officiers, et de nombreux bals où aucunes recherches du goût et du bon ton ne manquaient vinrent souvent animer et terminer la soirée. Les dames qui avaient quitté la Cour pour le camp, l'élite des sociétés de Caen et de Bayeux s'y rendaient en foule , et trouvaient chez le Maréchal un accueil aussi galant qu'empressé. Au château de Sommervieu Madame la princesse de Beauveau avait rejoint le Prince son mari, lieutenant-général de la première division d'infanterie. Son salon était devenu le lieu de réunion de tout ce que le camp et la ville de Bayeux renfermaient de plus distingué ; comme chez le Maréchal les bals et les dîners y avaient lieu fréquemment.
Madame la comtesse d'Haussonville, l'une des femmes de la cour les plus distinguées par son amabilité et son goût poulies arts, donnait des réunions charmantes sous une tonnelle de coudriers, près d'un ruisseau d'eau courante, aux accords de la musiqne, fêtes champêtres qui contrastaient avec celles de Paris et de Versailles, et que la nouveauté rendait plus piquantes pour ces seigneurs blasés.
Ces réunions étaient souvent charmées par la voix délicieuse de la comtesse de Matignon , de cette famille si puissante en Normandie sous le règne des Valois; elle attirait notamment autour d'elle tout ce qui aimait la musique et les arts.
L'orchestre de ces bals , de ces concerts était fourni par les régiments du camp , dotés d'excellentes musiques militaires parmi lesquelles se faisait remarquer celle du régiment de La Marck.
Ce n'était pas seulement le camp qui était le centre de ces fêtes et de ces plaisirs. La noblesse de Bayeux, nombreuse , riche, distinguée ouvrait avec éclat ses salons a ces officiers qui portaient les plus beaux noms de la monarchie. Mgr de
Cheylus, évoque de Bayeux, prélat remarquable par la distinction des manières et la politesse des formes, aimant la représentation, le luxe et le gros jeu (l), s'était empressé de se rendre dans sa ville épiscopale pour en faire les honneurs à cette élite de la noblesse française. Les nombreux châteaux des environs devenaient des lieux de réunion et de plaisance où chacun s'empressait d'accueillir avec courtoisie ces hôtes passagers et brillants. Le marquis de La Rivière , colonel du régiment du Roi, se fit surtout remarquer par le faste des fêtes qu'il donnait a son château de Magnyavec une magnificence qui était dans ses goûts et en rapport avec sa fortune. Malheureusement cette rivalité de luxe par laquelle chacun cherchait à surpasser son voisin entraîna la noblesse du pays h de grandes dépenses qui laissèrent dans beaucoup de familles des traces que le temps et l'économie ne parvinrent pas toujours a effacer.
On peut se demander h quoi servit le camp de Vaussieux qui coûta fort cher et pour lequel le duc de Broglie reçut plus de 200,000 livres (2).
Au point de vue politique, il fut d'une utilité incontestable, car il retint sur les côtes de la Manche une partie de la flotte anglaise, et une partie des soldats dans leurs garnisons. Les Anglais épiaient le camp avec beaucoup de sollicitude ; leurs frégates rôdèrent souvent le long de nos côtes, et il n'était pas rare que les officiers allant se promener sur le rivage
(') Cet amour du jeu n'était point inspiré par celui du lucre, .mais par le besoin d'émotions ou le ton de l'époque. M. le chevalier de Valois, commandant la garde nationale de Bayeux pendant la Restauration, m'a raconté souvent que cadet de famille, simple officier d'infanterie, il était admis, pendant ses congés, tous les jours, au jeu ruineux du Prélat , mais qu'à la veille de rejoindre son corps, l'Evêque lui envoyait, à titre de souvenir d'amitié, un cadeau dont la valeur était toujours bien des fois supérieure aux sommes qu'il avait perdues.
(2) Mémoires de Dumouriez. T. I. p. 338.
n'aperçussent quelque vaisseau en observation. Le camp de Vaussieux, en leur inspirant des inquiétudes , les empêcha d'envoyer de fortes escadres dans les mers de l'Inde.
Au point de vue stratégique, il est certain qu'il n'avança point la solution de la question qu'il avait eu pour but apparent de faire décider ; mais il eut l'avantage de faire reconnaître de nombreuses imperfections dans nos usages militaires, et d'y apporter des réformes et des améliorations.
Le baron de Besenval qui avait été employé au camp comme lieutenant-général, signala a son retour au maréchal de Ségur, ministre de la guerre, plusieurs perfectionnements et modifications dues aux expériences faites au camp de Vaussieux, et témoignait sa surprise d'avoir vu les troupes qui le composaient parfaitement dressées en un mois de temps à la difficile et diffuse tactique de M. de Mesnil-Durand par des officiers instructeurs dont la plupart, dit-il, loin d'être instruits ne distinguaient pas leur droite de leur gauche H, tant il est vrai que le génie de la guerre est inné chez les Français !
Le maréchal de Broglie se retira assez mécontent de n'avoir pu faire triompher le système qu'il avait adopté, et de n'avoir pu convertir a son opinion les officiers-généraux du camp.
Les opérations suivies dans ce camp considérable sous les yeux du premier homme de guerre du temps, favorable personnellement au système de M. de Mesnil-Durand, mirent la main de Guibert à la plume ('), et ranimèrent pour quelques jours cette polémique de tactique qui bientôt se perdit dans le bruit des événements.
(') Lettre du 6 novembre 1786.— Mémoires du baron de Besenval. — T. II, p. 186.
(') Défense du système de guerre moderne, ou réfutation complète du système du baron de Mesnil-Durand. 2 vol.— A la fin du deuxième volume est un plan du camp de Vaussieux.
Beaucoup de gentilshommes du pays peu riches retirèrent de celte réunion d'officiers-généraux l'avantage de faire des connaissances utiles , et de se créer des protecteurs près des hommes influents. C'est ainsi qu'un certain nombre durent a ces circonstances des emplois pour eux ou pour leurs enfants. L'un d'eux entr'autres , le chevalier de Patry, chez lequel avaient logé successivement M. le duc de Goigny et le comte de Caraman, eut ses trois fils admis par leur concours dans la marine et dans l'armée.
Ces fêtes splendides retentissantes de musique et animées par les danses, les visites au camp, les promenades militaires à la ville firent éclore plus d'un mariage. L'établissement dans la contrée de plusieurs familles distinguées remonte a cette époque. D'une taille élevée , d'une physionomie spirituelle, d'une tournure militaire , mais portant un peu le cachet de la roideur allemande, le jeune colonel du régiment de La Marck devait plaire. Un homme qui fut son camarade à l'armée, son collègue à l'Assemblée nationale , son chef d'étatmajor dans le commandement en chef de l'armée des côtes de la Manche , le comte Joseph de Puisaye que nous verrons plus tard peser si lourdement sur sa destinée, a tracé de lui le portrait suivant : « Le général de Wimpfen est un » des êtres les plus aimables que j'aie connu ; a toutes les » qualités faites pour distinguer un homme parmi ses sem- » blables et à l'élever dans la société , il joint une connais- » sance pratique et approfondie de son métier , un esprit fin » et pénétrant , une valeur froide. Ses manières inspirent la » confiance, et sa conduite la justifie H. »
Les tentes du camp étaient à peine repliées qu'il épousa le 24 octobre 4 778, Mademoiselle Marie-Aimée-Charlotte de Bailleul, d'une famille honorable de Bayeux, maîtresse par le décès de ses père et mère d'une fortune considérable.
(«) Mémoires du comte Joseph de Puisaye.— Londres. 1803.
Un témoignage de la faveur royale lui fut donné a cette occasion. Le roi Louis XVI fit don à Madame la baronne de Wimpfen d'une pension de 4,000 livres pour en jouir a titre de douaire pour le cas où elle survivrait a son mari (l).
Une nouvelle faveur l'attendait encore peu de temps après. Le 15 avril 1780 il fut nommé mestre-de-camp et colonelcommandant du régiment d'infanterie étrangère de Bouillon, en remplacement du baron de Flaschlauden, nommé maréchal-de-camp.
Ce régiment appartenait a l'infanterie légère dont était colonel-général le prince de Condé, entouré de l'estime et de l'amour de l'armée. Le baron de Wimpfen ne pouvait prendre le commandement de son régiment qu'après avoir obtenu l'assentiment de ce prince qu'il devait, triste fatalité des révolutions ! combattre et repousser douze ans après sous les murs de Thionville. Cet assentiment lui fut accordé et il prit place sans relard à la tête du régiment de Bouillon dont nous le verrons bientôt illustrer le nom, comme il avait illustré celui du régiment de La Marck.
Suitesdu camp de Vaussieux.— La guerre en Amérique.— Reddition d'Yorktown. — Expédition de Mabon et de Minorque.— Expédition de Gibraltar. — Grade de Brigadier des armées du Roi. — La comtesse du Rarry à Bayeux.
La reconnaissance par Louis XVI de l'indépendance américaine avait amené la guerre avec l'Angleterre, et des com-
(*) Le brevet porte le date du 1er octobre 1779.
bats sanglants livrés aux Anglais en Amérique et aux Indes avaient honoré nos escadres. La conquête de la Grenade par l'amiral d'Estaing fut l'un des plus beaux faits d'armes de cette guerre maritime; mais ces succès sur mer n'étaient pas suffisants pour faire triompher la cause de l'Amérique. L'armée de Washington réduite a l'impuissance avait besoin de renforts.
Le maréchal de Ségur, le malencontreux auteur de cetédit qui déclarait inhabile a devenir officier tout Français qui ne serait pas noble de quatre générations ('), véritable contresens dans un temps où déjà la liberté, l'égalité et les droits de l'homme commençaient a occuper toutes les têtes, tinta honneur de signaler ses débuts au ministère en imprimant une activité extraordinaire aux opérations militaires. Un corps considérable sous les ordres du lieutenant-général comte de Rochambeau, ce général qui avait si brillamment manœuvré au camp de Vaussieux, partit de Brest en mai 1780 pour aller seconder les efforts de Washington que des revers successifs et des tentatives de guerre civile avaient abattu.
Le baron Félix de Wimpfen fit partie de cette expédition, à la tête du régiment de Bouillon, dont il venait de prendre le commandement. Lorsque Washington se fut résolu a attaquer lord Cornwallis qui commandait les forces britanniques dans la Virginie, il fit filer son armée avec celle de Rochambeau vers la baie de Chesapeack. Le comte de Grasse avec la flotte française le rejoignit dans celte baie et y débarqua 3,000 hommes de renforts qu'il amenait a Rochambeau. Ce fut alors que Cornwallis pressé par des forces supérieures se renferma dans York-Town. Il y fut aussitôt suivi par le corps d'armée dugé-
(') Edit du 22 mai 1781. Il renversait les traditions de Louis XIV qui par l'art. 229 de l'ordonnance de 1638 autorisait le soldat à monter de degré en degré jusqu'à l'oflice de capitaine, et plus avant s'il s'en rend digne.
néral de Rochambeau qui l'assiégea par terre pendant que l'amiral de Grasse le bloquait par mer. Cornwallis fut obligé de se rendre prisonnier de guerre avec 8,000 hommes, cent canons et vingt-deux drapeaux. Washington et les milices américaines n'avaient pris à ce siège qu'une part secondaire et tout l'honneur en resta incontesté aux troupes françaises. Ce fut une belle page de l'histoire militaire de cette époque.
Après avoir contribué au succès de cette opération, grande comme expédition militaire, plus grande encore par les résultats dont elle fut suivie, le colonel de Wimpfen, avec le régiment de Bouillon, quitta l'Amérique, et sous les ordres du duc de Crillon, digne arrière petit-lils du brave Grillon, il fit l'expédition de I\lahon et de Minorque d'accord avec des troupes fournies par le roi d'Espagne. Les Espagnols avaient été longtemps les maîtres dans l'art de la guerre, et malgré le déclin de leur puissance, ils conservaient encore une grande renommée militaire. Ces deux places ne tinrent pas longtemps contre les efforts de l'armée franco-espagnole commandée vaillamment par le duc de Crillon. Le général Murray, commandant des forces britanniques , se rendit prisonnier de guerre avec sa garnison, comme lord Cornwallis à York-Town.Ce corpsd'armée, dont faisait partie le colonel de Wimpfen, ne comptait que 4,000 français; les Espagnols étaient au nombre de 10,000; mais la France était l'âme de cette guerre, et c'était à elle que l'opinion en reportait la gloire. Le régiment de Bouillon se distingua dans cette expédition, comme il s'était signalé devant York-Town.
Les Anglais pendant la guerre d'Amérique étaient les maîtres de Gibraltar, et avaient vivement repoussé les efforts de l'armée et de la marine espagnoles qui avaient fini par convertir le blocus en un siège qui traînait en longueur sans de grands succès. Le duc de Crillon avec son armée victorieuse
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de Mahon et de Minorque se rendit devant Gibraltar. Son arrivée donna de l'activité à l'attaque , et bientôt les assiégeants campés au camp de Saint-Roch se trouvèrent au nombre de plus de 20,000 hommes, parmi lesquels était le régiment de Bouillon.
Les moyens formidables que la France et l'Espagne rassemblaient pour réduire ce rocher inexpugnable fixèrent l'attention de l'Europe. Le duc de Grillon et ses troupes étaient arrivés au camp de Saint-Roch, lorsque le comte d'Artois et le duc de Bourbon, fils du prince de Condé, y furent envoyés par Louis XVI pour partager les périls et l'honneur de cette entreprise.
Le feu vif et soutenu de l'ennemi tentait vainement de détruire les travaux considérables que les Espagnols d'un côté et les Français de l'autre avaient élevés devant leurs lignes pour battre la place en brèche. Les cent quatre-vingt-treize bouches a feu que Grillon avait fait monter battaient tout à la fois les ouvrages des Anglais sur la montagne, les fortifications basses de la place , et la porte de terre ; mais ce roc fortifié par la nature et par l'art offrait une impénétrable résistance qui fatiguait les plus habiles officiers. Le colonel du génie d'Arçon, mort sénateur et membre de l'Institut, construisit des batteries flottantes, sorte de forts massifs, blindés en fer, destinés a aller d'une rive a l'autre combattre l'ennemi. La partie de ces batteries servie par les Espagnols fut attaquée, le 13 septembre 4782, par les Anglais qui, lançant une immense quantité de boulets rouges sur le même point, parvinrent à faire éclater un incendie qu'aucun effort ne put éteindre. Enflés par cet avantage ils voulurent attaquer et brûler à leur tour les batteries flottantes élevées par l'armée française. Ils trouvèrent le colonel de Wimpfen et le brave régiment de Bouillon qui étaient au poste le plus périlleux de
la défense de ces lignes. Pendant quinze heures l'attaque fut dirigée avec acharnement, et repoussée avec le plus téméraire courage. Les Anglais furent vaincus sur ce point et ne purent entamer ni les lignes ni les batteries flottantes des Français.
La destruction des batteries Espagnoles jeta dans l'armée un découragement qui fit manquer l'entreprise du siège. Pendant ce temps l'Angleterre déployait toutes ses ressources pour ravitailler la forteresse. L'amiral Howe y parvint après avoir forcé trois fois la ligne du blocus. Il fallut se résoudre a abandonner le projet de réduire Gibraltar, soit par la force soit par la famine, et tenter de porter à l'Angleterre par d'autres moyens des coups plus décisifs.
La vaillante défense du colonel de Wirnpfen avait eu pour témoins les Princes français. .A la nouvelle qui en fut transmise par eux a la Cour, le Roi le nomma Brigadier de ses armées et lui envoya le brevet d'une pension de 3,000 livres comme récompense de son courage et de ses succès.
Aussitôt après l'infructueuse tentative de Gibraltar , la France et l'Espagne résolurent de réunir toutes leurs forces maritimes, et l'amiral d'Estaing fut appelé au commandement général des flottes des deux nations. Cette manifestation effraya le gouvernement anglais et lui fit prêter l'oreille aux négociations de la paix dont naguère encore il avait rejeté les conditions comme incompatibles avec la constitution britannique. Les préliminaires en furent arrêtés dès la fin de l'année 1782, et la paix définitivement signée en même temps que la reconnaissance de l'Indépendance américaine le 3 septembre 1783.
Par cet événement une nouvelle nation fut placée au rang des grandes puissances, l'arrogance britannique fut abaissée, la liberté des mers rendue au commerce, mais en même temps
les trônes furent menacés par la reconnaissance politique et officielle de cette République.
Le camp de Vaussieux avait mis à la mode les spectacles militaires. Le régiment de Condé tenait, en 1782, garnison à Baveux. Il était commandé par le comte du Barry, beaufrère de la courtisane dont les amours flétrirent la vieillesse de Louis XV. Solitaire et délaissée dans son château de Luciennes, cherchant des distractions, elle vint a Bayeux rendre visite à son beau-frère. Son séjour fut accompagné de fêtes. Une petite guerre fut organisée, sur les hauteurs de Huppain et de Commes ('), et attira une foule considérable. Parmi les autres plaisirs qui lui furent offerts, on remarqua un bal magnifique donné par les officiers du régiment de Condé , à l'hôtel de Faudoas (2) dont la galerie extérieure qui donne sur les jardins fut convertie en une élégante salle de danse. Huit ans s'étaient déjà écoulés depuis la mort de Louis XV. Mme du Barry avait alors quarante-huit ans, et sa vie nouvelle n'appelait l'attention que par la protection dont elle entourait les arts. Tout ce que le pays renfermait de plus distingué se rendit sans scrupule a cette fête qui (ut signalée parmi les plus brillantes du temps.
(!) En 1780 une école de canon avait été établie à Commes par ordre du ministre de la guerre.
(s) Hôtel de Donvouloir, rue Si-Nicolas.