FÉNELON
PAR
M. DENIS
Professeur a la Faculté des Lettres de Caen
CAEN
IMPRIMERIE DE F. LE BLANC-HARDEL
Extrait des Mémoires de l'Académie impériale des Sciences, Arts et Belles- Lettres de Caen. Année 1868.
Les trente dernières années du règne de Louis XIV offrent avec les premières le contraste le plus frappant et le plus instructif. Ce ne sont d'abord que des cris d'espérance , de joie , d'enthousiasme et d'adoration. Toutes les plumes travaillent à célébrer le monarque grand dans la guerre, grand dans la paix, le plus roi des rois, comme l'appelle encore Leibniz, quand son astre commençait pourtant à baisser. Les académies, les théâtres, la chaire chrétienne , la prose et les vers ne retentissent que de sa gloire. Mais ensuite , quoique les admirations officielles n'aient jamais cessé , l'enthousiasme vrai fa s'éteignant de plus en plus , à mesure que le despotisme tombe de faute en faute, de revers en revers, jusqu'au fond du plus terrible abîme d'humiliations et de misères. On s'aperçoit que ce gouvernement si célébré , qui semblait avoir donné une vie nouvelle à la France parce qu'il en avait tendu tous les ressorts outre mesure , était un fléau mortel pour le pays, et qu'il n'est jamais bon pour les peuples de s'en remettre entièrement de leur conduite et de leur destinée à la sagesse d'un seul homme. L'histoire , il est vrai , si l'on excepte l'insurrection des Ce-
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venues, enregistre à peine quelques rares séditions de malheureux paysans , aussitôt éteintes dans le sang et les supplices ; toute plainte est étouffée ou plutôt semble expirer au fond des cœurs , et l'on dirait que la France , stupide de servitude et de misère , n'avait plus même la force de se plaindre du mal qui la consumait.
Cependant , l'opposition germait sourdement dans toutes les classes , surtout dans les plus hautes ; et ce fut au pied même du trône, dans la salle d'études des petits-fils du roi , qu'elle commença à murmurer d'autres maximes que celles qui régnaient depuis trente ans et qui accablaient le royaume. Placé en 1G89 comme précepteur des enfants de France, Fénclon, désespérant du présent dont il sentait tout le poids, songea d'abord à préparer un meilleur avenir. Toutes les leçons qu'il donnait au duc de Bourgogne ne lui parlaient que de ses devoirs futurs , que du bien public , que des droits des peuples a être humainement gouvernés, que du malheur tant des princes qui s'abandonnent à la pente fatale du pouvoir absolu, que des nations qui tombent sous la conduite de pareils maîtres. Disgracié en 1697 pour l'affaire du Quiétisme , il garda toujours son empire sur l'esprit de son élève. Il continuait à l'instruire, à le diriger du fond de son exil de Cambrai; et Louis XIV , en sentant avec étonnement un censeur secret et presque un ennemi dans son petitfils , put s'apercevoir que l'esprit de Fénelon n'était pas éloigné de la cour, et que Mentor était resté tout entier dans l'âme de Télémaque. Fénelon avait dans les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers deux intermédiaires surs pour faire arriver sa pensée au duc
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de Bourgogne , et il n'épargnait ni lettres , ni mémoires sur les affaires générales ou particulières , ni plans de réforme et de gouvernement. Autour de ce groupe principal se rangent Saint-Simon , Fleury , Boulainvilliers, écrivant, eux aussi, des mémoires ou des conseils de gouvernement pour l'héritier de la couronne , tandis que l'abbé de Saint-Pierre , aumônier de Madame, commençait dans Versailles même ses rêves de la polysynodie et de la paix perpétuelle. Tous , malgré des divergences de détail assez considérables, sont d'accord pour détruire l'œuvre politique de Louis XIV et pour donner aux sujets plus de garanties et de liberté. Une tendance semblable se retrouve dans Y Institution d'un prince du janséniste Duguet. Mais l'acte d'accusation le plus formidable du grand règne, c'est la Dîme royale de Vauban et les écrits économiques de Boisguillebert. Ainsi un prince , héritier présomptif de la couronne , un maréchal de France, un magistrat, les nobles Saint- Simon et Boulainvilliers, le moliniste Fénelon, le janséniste Duguet , le gallican Fleury, l'utopiste trèslibertin de Saint-Pierre, tous ces hommes, si différents de condition et d'esprit, s'unissent pour exprimer les plaintes de la France et ses vœux ardents de réforme. Une telle unanimité doit , ce semble , donner à réfléchir.
M. de Cambrai , disait Louis XTV , est le plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume. Était-il plus chimérique que le grand roi lui-même , lequel, avec un sérieux qui étonne , joua jusqu'au bout le rôle de Dieu parmi les mortels? Utopiste dans le détail de ses innovations , comme cola arrive presque
toujours aux mécontents et aux faiseurs de projets, Fénelon n'est que trop vrai en général dans son âpre critique de la monarchie , telle que Louis XIV l'avait entendue et pratiquée; et s'il rêve, quand il veut faire de l'Évangile la loi des États , ou quand il prétend ressusciter les institutions antiques les plus opposées aux mœurs et aux besoins modernes, il faut être ou endurci dans la royauté comme Louis XIV , ou singulièrement infatué de la grandeur menteuse d'un homme, pour le taxer de chimère, lorsqu'il rappelle si vivement la liberté , la justice et l'humanité, sans lesquelles les gouvernements ne sont que des machines d'oppression, de dégradation et de ruine. Dans tous les cas , on doit direct reconnaître qu'il fut chimérique avec tous ses contemporains de quelque valeur et de quelque indépendance. Je conçois que le Télémaque , quand il parut en 1699, ait fort déplu au roi , qui n'y vit qu'un roman, signe du mauvais cœur de M. de Cambrai, tandis que Bossuet n'y voyait qu'un livre peu sérieux et indigne d'un évèque. C'était une censure trop vive du pouvoir arbitraire de Louis XIV, un écrit conçu dans un esprit trop libre et trop différent de celui de Bossuet, pour être approuvé par l'un ou par l'autre. Pour nous, qui mettons volontiers de côté ce qu'il y a de romanesque dans ce livre, nous ne pouvons nous empêcher d'y admirer et d'y aimer la première protestation un peu éclatante contre le régime oriental , que Louis avait intronisé , que Bossuet avait érigé en idéal, que tout le monde avait chanté et qu'on encensait encore au milieu de l'accablement universel dont il était cause. Le Télé-
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maque, quelques Dialogue* des morts, les Plans de gouvernement, Y Examen de la conscience d'un roi, quels que soient les préjugés religieux et nobiliaires qui s'y rencontrent et qui s'y mêlent , étaient des œuvres généreuses, et à ce titre, elles ne cesseront d'être chères aux amis du droit et de l'humanité !
Ce qui domine dans le Télémaque et dans les autres écrits de Fénelon, ce qui reste le plus vrai et le plus vivant, c'est l'opposition ou le côté critique. On aurait tort pourtant de croire que l'auteur s'est proposé une satire préméditée du caractère de Louis XIV. Écrivant le Télémaque dans un temps « où il était le plus comblé par le roi, » dit-il dans une lettre à Letellier,« il eût été non-seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, d'y vouloir faire des portraits satiriques et insolents. Il est vrai, ajoute-t-il, que j'ai mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le gouvernement et tous les défauts qu'on peut avoir dans la puissance souveraine ; mais je n'en ai marqué aucun avec une affectation qui tende à aucun portrait ou caractère. Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j'ai voulu dire tout sans peindre personne de suite. » Chargé par Louis XIV de l'éducation de son petit-fils, Fénelon, qui ne pouvait s'empêcher de voir les défauts du roi et de son gouvernement, mais bien plus encore ceux de son gouvernement que ceux de sa personne, crut qu'il devait plus à la France et à la vérité qu'à l'aïeul de son élève. Il se proposa donc de former, s'il était possible, un bon roi, dût ce bon roi devenir, par le contraste, la plus sanglante satire de celui que tout le monde vantait comme le modèle des monarques, en
gémissant sous un joug qui ne faisait que s'appesantir avec l'âge et avec le malheur. Principes et exemples, tout devait naturellement tourner au contraste et à la censure, plus par la faute des devoirs que Fénelon croyait avoir à remplir, que par celle de sa volonté ou d'une prévention amère et maligne. Il avait à opposer sans cesse les bons princes et les mauvais; et du moment qu'il les peignait sous la figure de personnages fictifs, il était bien difficile qu'il ne touchât par quelque endroit à la réalité, afin de parler plus vivement a l'imagination du jeune prince. Il fallait frapper juste et fort ; carie caractère du duc de Bourgogne faisait craindre quelque chose de pis que son aïeul, présentant le même orgueil , la même sécheresse dédaigneuse et sensuelle , Je même mépris et la même dureté pour les hommes, avec des emportements et des violences que Louis n'avait jamais laissé éclater; et plus l'enfant royal avait d'esprit (or il en avait comme son maître à faire peur), plus ces défauts étaient redoutables, s'ils n'étaient point extirpés. Fénelon s'appliqua à les combattre sans relâche, et comme le prince, tout enfant qu'il était, montrait un esprit raisonneur et une vive imagination, le maître se servit de ces qualités précoces pour mater tout doucement sa nature violente et superbe. Qu'il l'ait trop matée peut-être, ce n'est point la question. 11 ne s'agit que des moyens employés dans cette éducation difficile. Or Fénelon ne cessa de raisonner avec son élève et de mêler à ses raisonnements les sensibles peintures des rois bons et des rois méchants, pour l'effrayer sur les excès de la toute-puissance et pour lui faire aimer les vrais de-
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voirs de la royauté. Il parvint à son but, et le duc de Bourgogne paraissait un prince accompli , un nouveau saint Louis, quand il fut si brusquement enlevé aux espérances du pays. Tant pis, s'il rejaillissait des utiles et nobles leçons que le maître avait données à son élève, quelque censure indirecte de l'orgueil, de l'ambition, de la sécheresse égoïste et de l'autorité fastueuse et sans mesure du grand Roi. Il y avait là plus de clairvoyance et d'amour du bien public, que d'ingratitude et de mauvais cœur, ou que de fausseté inquiète et maligne d'esprit. Vanban, certes, n'était pas un rêveur; il était dévoué au roi non-seulement par devoir, mais encore de cœur ; et pourtant sa Dîme royale est, sans le vouloir, une condamnation bien plus sanglante du gouvernement de Louis XIV, que les peintures les plus vives duTélémaque. Faut-il donc tout sacrifier à une idolâtrie puérile pour Louis XIV, et ne voir avec lui dans ceux qui sentaient les maux de la France et qui en cherchaient le remède , que « des insensés pour l'amour du public » , que « des criminels qui attentaient à l'autorité de ses ministres et par conséquent à la sienne ? »
Fénelon eut donc le tort , selon quelques-uns , je conrage et le mérite, selon nous, de présenter à son élève, dans le Télémaque, toutes les variétés bonnes ou mauvaises de la royauté, et de dire, sous le voile d'agréables fictions, ce qu'il croyait utile et nécessaire pour imprimer au duc de Bourgogne la crainte et la défiance d'un pouvoir sans borne et sans frein, le sentiment de ses devoirs envers les hommes , l'aversion des flatteurs , cette peste des cours , la passion de la vérité, l'horreur du faste, de la pro-
digalité , de la fausse grandeur , des violences , des injustices et de la guerre , l'amour de la paix, de la justice, de l'ordre, de la modération , de la bonne foi, et d'une vraie grandeur toute fondée sur le bien public.
Il avait déjà commencé cette œuvre dans ses Dialogues des morts. Nous y voyons le roi bouillant et impétueux dans Acbille ; le roi violent dans Romulus opposé à Numa ; le roi fastueux dans Xerxès opposé à Léonidas ; le roi conquérant , affamé de sang et de gloire, dans Alexandre ; le roi enivré et fou de sa puissance dans Caligula et Néron ; le roi mou et sans caractère dans Richard II ; le roi cruel , artificieux , inquiet , tout personnel, dans Louis XI ; le roi pompeux et boursoufflé dans François Ier ; le roi faible, rusé et bigot, dans Henri III ; le bon et le grand roi dans Louis XII et Henri IV. Par ces dialogues imaginaires, aboutissant tous à une même moralité et tout semés de lumineuses maximes politiques qui ne respirent que l'humanité et la justice , Fénelon faisait pénétrer peu à peu, jusqu'au fond de l'âme de son élève , les principes et les sentiments les plus propres à lui inspirer les vertus royales et à l'écarter des fautes et des vices qui semblent être le triste privilège du trône. Il rassembla , il étendit , il idéalisa dans le Télémaque tout ce qu'il avait jeté ça et là dans les dialogues. C'est toujours le même but : il veut faire sentir à son élève le bonheur et la gloire des rois vraiment grands , parce qu'ils sont bons; la misère, l'infirmité et l'infamie des princes qui, ne s'attachant qu'à leur propre grandeur, sont vraiment petits et bas, parce qu'ils manquent d'en-
trailles et de cette vaste bonté qui s'étend sur tout un peuple. Sésostris et Bocchoris , Pygmalion et Baléazar , Aristodème et Adraste donnent tour à tour des leçons vivantes à Télémaque , c'est-à-dire au duc de Bourgogne. Ainsi l'Egypte , tranquille , soumise et heureuse sous le gouvernement ferme et paternel de Sésostris, est poussée par la misère à la révolte sous son fils Bocchoris, qui , né avec de grandes qualités , mais emporté par la jeunesse , s'abandonne aux flatteurs et à ses passions. Ainsi Tyr , morne, désolée , abandonnée du commerce des étrangers sous le sceptre ombrageux et avare de Pygmalion , se ranime tout à coup par l'administration de Baléazar qui, dans sa conduite, ne suit que les lois et que les conseils des gens de bien. Les supplices des mauvais rois dans le Tarlare et le bonheur des bons rois dans les Champs-Elysées donnent à Télémaque les mêmes leçons. Une furie vengeresse présente aux rois qui ont abusé de leur puissance un miroir qui leur montre toute la difformité de leurs vices : « Là ils voyaient et ne pouvaient s'empêcher de voir leur vanité grossière et avide des plus ridicules louanges, leur dureté pour les hommes dont ils auraient dû faire la félicité , leur insensibilité pour la vertu, leur crainte d'entendre la vérité, leur inclination pour les hommes lâches et flatteurs, leur inapplication , leur mollesse , leur indolence , leur défiance déplacée , leur faste et leur excessive magnificence fondée sur la ruine des peuples , leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire par le sang de leurs concitoyens, enfin leur cruauté qui cherchait chaque jour de nouvelles délices parmi les
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larmes et le désespoir de tant de malheureux, » Écoutez ces reproches qu'un père et un fils s'adressent mutuellement : « Ne vous avais- je pas recommandé souvent , pendant ma vieillesse et avant ma mort, de réparer les maux que j'avais faits par ma négligence? « Le fils répondait : » 0 malheureux père , c'est vous qui m'avez perdu ; c'est votre exemple qui m'a accoutumé au faste, à l'orgueil, à la volupté,
à la dureté pour les hommes J'ai cru que le reste
des hommes était à l'égard des rois ce que les chevaux et les autres bêtes de charge sont à l'égard des hommes , c'est-à-dire des animaux dont on ne fait cas qu'autant qu'ils rendent de services et qu'ils donnent de commodités. »
Cette critique de la royauté ou plutôt des rois vient se résumer dans le caractère d'Idoménée, caractère si vrai et composé de traits si précis, que le modèle a évidemment posé devant les yeux du peintre. Tout le monde crut y reconnaître Louis XIV lui-même ; et Fénelon sentait si bien les traits nombreux de ressemblance entre le roi fictif et le roi réel , qu'il semble avoir voulu prévenir les jugements téméraires et le mépris qui pouvaient s'élever dans le creur du duc de Bourgogne contre son aïeul. « Télémaque ne put s'empêcher de témoigner à Mentor quelque surprise et même quelque mépris pour la conduite d'Idoménée. Mentor l'en reprit d'un ton sévère : Êtes-vous étonné, lui dit-il, que les hommes les plus estimables soient encore hommes et montrent encore quelques restes des faiblesses de l'humanité, parmi les pièges innombrables et les embarras inséparables de la royauté ? Idoménée, il est vrai, a été
nourri dans des idées de faste et de hauteur ; mais quel philosophe pourrait se défendre de la flatterie, s'il avait été en sa place ? » Tout en peignant sans ménagement Idoménée-Louis XIV , Fénelon semhle avoir pour lui une certaine compassion indulgente qu'il montre , du reste , en toute circonstance pour les rois, plus faibles que méchants , plus aveuglés par leur place même et par leur entourage que mus de mauvaises intentions. Il lui reconnaît donc toute sorte de grandes qualités : « II est naturellement sincère, droit, équitable; libéral, bienfaisant; sa valeur est parfaite ; il déteste la fraude quand il la connaît et qu'il suit véritablement la pente de son cœur. Tousses talents extérieurs sont grands et proportionnés à sa place. » Mais , en même temps , Fénelon le représente comme gâté par son éducation, par sa haute fortune, par la tlatterie, soutenant parla hauteur les torts qu'il a pu avoir, tombant dans les fautes les plus graves par inapplication et par trop d'abandon à ses ministres , confondant l'obstination avec la force, le faste avec la grandeur, et, par une magnificence mal entendue, ne s'occupant que du supertlu dans une ville naissante qui n'a point le nécessaire. «. II me semblait , fait-il dire à ce roi , que toute la grandeur des princes consistait à se faire craindre et que le reste des hommes était fait pour eux » : — Fausse et terrible maxime sur laquelle Mentor revient souvent. Car Mentor ou Fénelon savait qu'elle n'était que trop conforme au naturel fier et impétueux de son élève. Grâce aux sentiments de hauteur ou de fierté qu'avait développés une première éducation mauvaise , Télémaque ou
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le duc de Bourgogne « se regardait comme étant d'une autre nature que le reste des hommes ; les autres ne lui semblaient mis sur la terre par les Dieux que pour lui plaire, pour le servir, pour prévenir tous ses désirs , et pour rapporter tout à lui comme à une Divinité. Le bonheur de le servir était, selon lui , une assez haute récompense pour ceux qui le servaient. Il ne fallait rien trouver d'impossible quand il s'agissait de le contenter , et les moindres retardements irritaient son naturel ardent. »
Tous les défauts et toutes les fausses maximes des rois qui , avec de belles et grandes qualités , n'ont aucune idée de la fin véritable et des devoirs de la royauté, sont mis à nu avec une analyse impitoyable dans la peinture d'Idoménée et de son gouvernement. Mais il y a certains points sur lesquels Fénelon insiste plus particulièrement et qui reviennent sans cesse dans le Télémaque comme dans ses autres écrits : 1° l'inhumanité et la fausse politique qui portent à appauvrir le peuple ; 2° l'amour des conquêtes et de la vaine gloire ; 3° la crainte des gens de bien et l'abandon à ceux qui flattent et qui servent les passions du maitre ; 4° la jalousie du pouvoir et le danger d'une autorité sans bornes.
Louis XIV croyait naïvement être le propriétaire de tous les biens de ses sujets ; maitre dans sa pensée d'en user et abuser à son gré, il lui semblait qu'il leur faisait don et octroi de tout ce qu'il ne leur prenait pas, et que par conséquent les artisans , les marchands et les laboureurs, au lieu de se plaindre , devaient se tenir pour très-honorés, quand il leur demandait une partie des fruits de leur travail pour les
besoins de sa gloire et de l'État. « Quelle horrible inhumanité, s'écrie Fénelon , que de leur arracher, pour des desseins pleins de faste et d'ambition , les doux fruits de la terre qu'ils ne tiennent que de la libérale nature et de la sueur de leurs fronts ! » Il fallait de l'argent au roi et les traitants se chargeaient de le trouver. Mais par quels procédés? Fénelon l'indique, et trop brièvement , selon nous, en accusant à tort les rois qui ne se donnaient pas la peine de descendre dans ce détail et qui ne voyaient qu'une chose, le vide ou l'abondance de leur trésor. « Les princes avides et sans prévoyance , dit-il , ne songent qu'à charger d'impôts ceux de leurs sujets qui sont les plus vigilants et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens ( tandis qu'ils) chargent moins ceux que la paresse rend plus misérables. » Avec quelle éloquence ne s'élève-t-il pas contre des maximes qui passaient pour de la profonde politique, parce qu'elles permettaient tout aux princes auxquels elles conseillaient de tenir les peuples abattus et dans la misère, afin d'assurer leur sujétion et leur obéissance ? « Si vous mettez les peuples dans l'abondance , disaient les flatteurs , ils ne travailleront plus; ils deviendront fiers, indociles, et seront toujours prêts à se révolter ; il n'y a que la faiblesse et la misère qui les rendent souples
et qui les empêchent de résister à l'autorité En
voulant soulager les peuples, vous rabaissez la puissance royale, et par là vous faites au peuple un tort irréparable ; car il a besoin qu'on le tienne bas pour son propre repos. » Ce sophisme qu'on lit déjà avec regret dans le Testament politique de Richelieu, con-
venait sans doute à l'esprit dur, altier, étroit el sans scrupules de Louvois; je ne sais s'il se fit jamais entendre dans les conseils de Louis XIV ; mais on pourrait croire, à n'examiner que les faits, qu'il présida à la plupart des décisions, où le fatal génie de Louvois prévalut presque toujours sur la modération et le bon sens patriotique de Colhert. Quoi qu'il en soit , il reparut encore après Louis XIV dans les écrits économiques et politiques que Boulainvilliers élucubra et publia sous la Régence ; et je n'assurerais pas qu'il ne vécût encore dans beaucoup d'esprits qui se croient de profonds politiques, parce qu'ils sont des sots malhonnêtes. « Eh quoi ! s'écrie Fénelon, ne saurait-on soumettre un peuple sans le faire mourir de faim ! Quelle inhumanité ! quelle politique brutale!... Ce qui cause les révoltes, c'est l'ambition et l'inquiétude des grands d'un État ; c'est la multitude des grands et des petits qui vivent dans la mollesse, dans le luxe et dans l'oisiveté; c'est la trop grande abondance d'hommes adonnés à la guerre, qui ont négligé toutes les occupations utiles qu'il faut prendre dans les temps de paix; c'est le désespoir des peuples maltraités ; c'est la dureté , la hauteur des rois et leur mollesse, qui les rend incapables de veiller sur tous les membres de l'État pour prévoir les troubles. Voilà ce qui cause les révoltes , et non pas Je pain qu'on laisse manger en paix au laboureur, après qu'il l'a gagné à la sueur de son visage ! »
Je laisse de côté les critiques qui remplissent tous les écrits de Fénelon sur l'amour désastreux de la guerre, des conquêtes et de la vaine gloire. J'arrive à ce qu'il dit du trait le plus saillant et le plus essen-
tieldn gouvernement de Louis XIV, je veux dire cette autorité sacrosainle que s'attribuait la royauté de droit divin. Un pareil pouvoir, qui se plante tout d'abord au plus baut des nues , bien au-dessus des cboses humaines et des lois, est naturellement impatient de toute opposition : c'est violer sa majesté surhumaine que d'avoir raison contre lui. Les remontrances paraissent un outrage et sont interdites ; les simples avis qui ne sont pas des tlatteries irritent comme des empiétements sur la puissance souveraine ; les murmures des populations réduites au désespoir sont des révoltes et presque des sacrilèges qu'il faut réprimer par les derniers supplices; tous les droits des sujets se réduisent à obéir, à se taire respectueusement ou à flatter. Cette jalousie , cette susceptibilité, et, si je puis le dire, cette délicatesse chatouilleuse du pouvoir n'a point échappé aux critiques de Fénelon ; mais il traite en général ce sujet en homme de cour qui voit plutôt les petitesses et les travers d'une autorité infatuée d'elle-même, que les désastreuses conséquences qui en résultent pour les sujets. Il est vrai qu'il peint et déplore vivement l'impossibilité de tout conseil sincère et généreux : « Ne voyez-vous pas, dit-il, que les princes gâtés par la llatterie trouvent sec et austère tout ce qui est libre et ingénu ? Ils vont même jusqu'à s'imaginer qu'on n'est point zélé pour leur service et qu'on n'aime point leur autorité, des qu'on n'a point l'âme servile et qu'on n'est pas prêt à les flatter dans l'usage le plus injuste de leur puissance. Toute parole libre et généreuse leur parait hautaine, critique et séditieuse. Ils deviennent si délicats , que tout ce qui
n'est point flatteur les blesse et les irrite. » Il est vrai qu'il reproche sans cesse au pouvoir absolu soit son aversion et son dégoût pour la vérité , soit sa haine des gens de bien et sa préférence des adulateurs bas etserviles, soit son abandon à des ministres complaisants ou même à de vils domestiques qui couvrent leurs vexations et leurs excès de l'autorité du maître. Mais cette critique ne va pas au fond des choses et ne laisse même pas soupçonner jusqu'à quel point cette jalousie de l'autorité avait pénétré dans tous les agents du gouvernement , même les plus subalternes. Pour s'en faire une idée, il faudrait avoir présente à l'esprit l'histoire quotidienne des gouverneurs , des intendants et de leurs commis. Un seul exemple suffira pour me faire comprendre ; je l'emprunte à la correspondance deMraede Sévigné. Jeter des pierres dans les fenêtres de M. de Chaulnes, appeler fort impoliment, je l'avoue, gros cochon M. le gouverneur, c'était un attentat inexpiable contre la majesté souveraine du roi ; et les emprisonnements, les supplices, les pendaisons ne finissaient plus. Et pourtant M. de Chaulnes, cet ami de Mn,e de Sévigné, n'était pas celui des gouverneurs qui eut l'éducation la moins polie et les moins belles manières; il ne devait pas avoir la hauteur rogue et féroce de la plupart des intendants, choisis presque tous parmi les gens de robe , c'est-à-dire dans la classe la moins traitable et la plus à cheval sur l'autorité. Fénelon qui a relevé si sévèrement tant d'autres excès, n'indique ceux-là que superficiellement, en gros et en termes trop généraux et trop vagues pour les flétrir comme ils le méritent. Mais il
met autant de finesse et de pénétration implacable que Saint-Simon à développer les défauts que cache ce pouvoir si jaloux de lui-même. Au lieu de l'autorité véritable, c'est l'humeur, c'est l'insensibilité pour les peines et les misères des hommes , pourvu qu'elles ne soient point présentes à vos regards, c'est la faiblesse à résister aux sollicitations et aux importunités, et à voir de près des visages tristes et mécontents, c'est l'habitude plus que le goût et l'estime pour les personnes, c'est l'ennui de voir de nouvelles figures, c'est un orgueil farouche et inaccessible à la plupart des sujets , c'est un abandon singulier aux flatteurs et aux domestiques qu'on voit habituellement , c'est la défiance, le mépris et l'ignorance des hommes , qui s'asseoient sur le trône avec les rois absolus. « Ils sont jaloux de ne point paraître
« gouvernés et ils le sont toujours Craignant
« toujours d'être trompés, ils le sont toujours iné- « vitablement et méritent de l'être. Car dès qu'on « ne parle qu'à un petit nombre de gens , on s'en- « gage à recevoir toutes leurs passions et tous leurs « préjugés. »
Que nous voilà loin de la politique théocratique de Bossuet ! Bossuet adore presque les rois comme des dieux terrestres ; Fénelon , en honorant leur ministère divin , ne voit en eux que des personnes faibles et passionnées comme le reste des hommes qui lui paraissent bien malheureux de n'être gouvernés que par leurs semblables si imparfaits. Bossuet suppose dans les princes des inspirations d'en haut, des secours célestes , des qualités plus qu'humaines ; Fénelon ne sait que trop qu'ils sont sujets
non-seulement aux défauts communs de l'humanité, mais encore à des défauts particuliers qui naissent de leur position. Bossuet ne parle que de ce qu'on leur doit , Fénelon que de ce qu'ils doivent à leurs sujets. Où l'un montre une confiance poussée jusqu'à l'idolâtrie, l'autre montre une défiance qui touche à l'opposition et à l'hostilité. Selon le premier, plus le pouvoir est absolu, plus il est conforme à ses sublimes fonctions et en quelque sorte dans sa vérité ei dans son essence; selon le second, plus il est absolu, plus il est corrupteur pour celui qui l'exerce, désastreux pour ceux qui le subissent , contraire à la nature humaine qui abuse toujours lorsqu'elle sent que rien ne la limite , et par conséquent destructif de lui-même, parce que rien de violent ne saurait durer. Le prestige du despotisme qui avait ébloui et comme fasciné Bossuet, commençait à baisser quand Fénelon se mit à écrire , et était complètement tombé quand il fit ses derniers écrits. C'est là et non dans le tour de leur esprit ou de leur caractère , qu'il faut chercher la raison des différences qui séparent leurs idées politiques. Tous deux précepteurs de princes et n'écrivant leurs pensées sur le gouvernement que pour l'instruction de leurs élèves , l'un forme le continuateur d'une politique qui était alors dans tout l'éclat des prospérités les plus inouïes que la France eût encore vues; l'autre aspire à former le réparateur des fautes et des misères où cette politique toute personnelle et sans frein avait plongé le pays. Aussi n'est-il pas étonnant que l'un censure et rabaisse ce que l'autre ne sait que glorifier et exalter jusqu'aux nues. L'écrit le plus vif et le plus âpre de Fénelon es
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V Examen sur les devoirs de la royauté, qu'il fit pour In direction de la conscience du duc de Bourgogne , lorsque la disgrâce eut séparé le niaitre et le disciple. 11 semble moins fait pour la confession du jeune prince que pour celle de son aïeul. Vie privée, cour, choix des ministres, justice, finances, domaine et relations du domaine avec les sujets , guerre et politique extérieure, tout est prévu, on plutôt l'auteur ne semble que se ressouvenir des excès du gouvernement de Louis XIV pour mettre en garde son petit-fils. C'est là, bien plus que dans le Télémaque , qu'il parait un censeur sévère jusqu'à la dureté et à l'amertume : malheureusement, cette sévérité n'était que trop justifiée. Il est fort difficile d'analyser ce questionnaire politique, dressé pour le jeune prince par son directeur, afin que sans cesse il s'examinât sur celte règle de conscience ; les idées et les faits s'y pressent non pas au hasard, mais sans trop de suite logique et sans déduction bien apparente. 11 faut pourtant marquer le caractère qu'il présente, l'esprit qui y domine , les abus les plus criants qui étaient passés en usage et que Fénelon signale rapidement. Fénelon dans le Télémaque suit encore la méthode universellement en usage au XVIIe siècle parmi les écrivains qui se sont occupés des choses politiques. Il trace un double idéal, l'idéal du bon roi orné de toutes les vertus , l'idéal du mauvais roi chargé de tous les vices, et le Télémaque n'est guère d'un bout à l'autre que l'opposition de ces deux idées typiques. En somme, il parle plus du roi ou paternel ou absolu et partant tyrannique, que des ressorts essentiels du gouvernement. S'il emprunte à la réalité présente de
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nombreux traits jDOur peindre le moral des rois, s'il peut se vanter par la bouche de Mentor d'avoir montré à son élève <• par des expériences sensibles les vraies et les fausses maximes par lesquelles on peut régner », tout n'en demeure pas moins dans une telle généralité, que les abus dont il pnrle, comme les qualités et les bienfaits qu'il attacbe à son gouvernement parfait, n'appartiennent en propre à aucun gouvernement particulier. Dans l'Examen , l'idéal , comme la fiction, disparait. Il n'y a que des faits nets, précis, actuels; même les maximes ou les principes, qui sont l'âme de ces questions toutes pratiques adressées par le confesseur politique à son royal, maisbumble disciple, sont sous-entendus pour ne laisser paraître que des faits palpables et grossiers qui devaient frapper tous les yeux, même les moins attentifs. Il n'est plus question ici des vices du gouvernement en général, mais des défauts du gouvernement de la France , tel que le long règne de Louis XIV l'avait fait, tel qu'il était sorti d'une tradition de despotisme déjà vieille et de la nouvelle institution des intendants. Chaque trait porte coup , et la confession du petit-fils est un véritable acte d'accusation non plus de la personne, mais du gouvernement de l'aïeul. Au lieu de la gracieuse simplicité des dialogues et de l'élégance un peu molle et un peu traînante du Télémaque, il règne dans l'Examen une netteté incisive , une précision âpre et mordante et je ne sais quelle sécheresse impérieuse que la critique littéraire a trop peu remarquée dans le doux Fénelon. On peut voir là , si l'on veut, l'autorité du confesseur; mais j'y reconnais ce désenchantement
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complet et poussé jusqu'à l'injustice , cet esprit de critique , de dénigrement et d'hostilité, qui dicta les violents Mémoires de saint-Simon. Les désastres et les humiliations de la guerre de la succession d'Espagne semblaient avoir jugé le grand règne et le régime politique du grand roi. Le langage de Fénelon, dans l'Examen, porte certainement l'empreinte des événements qui avaient mis le royaume à deux doigts de sa perte; peut-être laisse-t-il aussi deviner quelque chose de l'amer ressentiment de la disgrâce.
L'Examen n'en est pas moins un document historique du plus grand prix , qui est complété et confirmé par le Détail de Boisguillebert et par la Dime royale de Vauban, mais qui a son tour confirme et sur beaucoup de points complète ces deux ouvrages.
La cour était une des pièces essentielles de la machine monarchique , montée ou perfectionnée par Louis XIV. Il s'en était servi pour mettre la noblesse dans la dépendance. Quiconque ne montrait pas assidûment son visage à Versailles, fùt-il un Montmorency , restait dans le néant ; quiconque sollicitait sans cesse les regards ou quelque parole du maître , fùt-il le plus mince des gentilshommes, fùt-il la nullité même, comme Lafeuillade ou Villeroi, était aussitôt comblé de faveurs et pouvait aspirer aux emplois les plus relevés. Mais le but avait été dépassé. On n'avait pas seulement réduit la noblesse à une juste dépendance ; on l'avait asservie, avilie , et si je puis le dire domestiquée. A ce titre seul , la cour devait être odieuse à Fénelon, noble des pieds jusqu'à la tête et tout pétri jusqu'au fond du cœur de préjugés nobiliaires. Mais la cour ne choquait pas moins son
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sens moral que son esprit aristocratique. Il voulait donc en réformer et en réduire le personnel, afin de diminuer autant que possible ce foyer de corruption. Les dames d'honneur formaient une sorte de harem où la passion toujours excitée du maitre jetait le mouchoir à son gré. Fénelon proposait d'en réduire le nombre à ce qui était strictement nécessaire pour la dignité de la reine et des princesses , et de les choisir d'un certain âge comme d'une vertu éprouvée. Les nobles encombraient Versailles où , bientôt ruinés, ils devenaient forcément des créatures du roi et se consumaient à faire le métier de courtisan. Le nouveau roi, s'il voulait en croire son Mentor, devait écarter peu à peu cette cohue intrigante et besogneuse. Il devait donner l'exemple de la simplicité dans ses habits, dans ses équipages et dans tout le reste , afin d'arrêter , s'il était possible, la contagion du luxe. Quant aux valets intérieurs qui firent de si belles fortunes et eurent une influence occulte si considérable sous le dernier règne , Fénelon prescrit de ne point les accoutumer à une dépense au-dessus de leur condition. Ce sont la de bien grandes pauvretés, je l'avoue ; je sais gré pourtant à Fénelon d'être descendu jusque-là. On ne dira jamais assez le mal que la cour fit à la monarchie et surtout à la France qu'elle dévorait.
Passant de la cour à l'administration, Fénelon exige qu'on ne mette dans le ministère et dans les emplois que les plus dignes, et non ceux qui se font fort d'augmenter l'autorité ou les revenus du roi. Mais il est bien difficile de choisir les plus dignes ; on consultera l'opinion. Seulement, l'auteur de l'Examen
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oublie de nous dire où était l'opinion , comment on pouvait la connaître du temps de Louis XIV, et comment on l'eût connue sous son successeur. Mais il a raison de poser les questions suivantes : « N'avezvous point donné ou laissé prendre à vos ministres des profits excessifs que leurs services n'avaient point mérités... et qui étaient disproportionnés aux forces présentes de l'État ? N:avez-vous point entassé trop d'emplois sur la tête d'un seul homme , soit pour contenter son ambition, soit pour vous épargner la peine d'avoir beaucoup de gens à qui vous soyez obligé de parler ? On ne veut point , ajoute Fénelon avec un grand sens , avoir à compter avec tant de gens. Pour en voir moins et pour n'être pas observé de près par tant de personnes, on fait faire par un seul bomme ce que quatre auraient grand'peine à bien faire. Le public en souffre ; les expéditions languissent ; les surprises et les injustices sont plus fréquentes et plus irrémédiables. L'homme est accablé et serait bien fâché de ne l'être pas ; il n'a le temps ni de penser , ni d'approfondir, ni de faire des plans, ni d'étudier les hommes dont il se sert ; il est toujours entraîné au jour la journée par un travail de détails à expédier. » Ce n'est pas tout de bien choisir les ministres et de les tenir dans le devoir; il faut que la vigilance royale s'étende jusque sur les commis. On pourra se faire quelque idée de ce que devait être l'ancienne administration, si l'on se donne la peine de pénétrer quelque peu le sens de ces questions. « Avez-vous donné à tous les commis des bureaux de vos ministres et aux autres personnes qui remplissent des emplois subalternes des appointe-
ments raisonnables pour pouvoir subsister honnêtement et sans rien prendre des expéditions ? En même temps avez-vous réprimé le luxe et l'ambition de ces gens-là ? Si vous ne l'avez pas fait , vous êtes coupable de toutes leurs exactions... Vous êtes-vous informé de leur administration? Avez-vous donné à entendre que vous étiez prêt à écouter les plaintes contre eux et à en faire bonne justice ? »
Vauban regrettait que Boisguillebert n'eût point traité la matière des charges et offices, comme il avait traité celle de la taille. Fénelon qui avait pu lire la Dîme royale, où ce regret est exprimé, ne traite pas davantage cette matière à fond ; mais il indique vivement l'inconvénient de ces expédients financiers. « N'avezvous point multiplié les charges et otlices pour tirer de nouvelles sommes de leur création ? Ce sont des impôts déguisés et pires que de simples impôts , parce que les charges sont perpétuelles , parce que ceux qui achètent les oilices veulent retrouver au plus tôt leur argent avec usure, parce que cette multiplication ruine la bonne police de l'État, entin parce •qu'on réduit ainsi tous les arts et toutes les fonctions à des monopoles qui gâtent et abâtardissent tout. ■> Ces créations d'otiices, aux yeux de Fénelon, étaient surtout funestes dans l'ordre judiciaire : elles rendaient la justice de plus en plus vénale et sa réforme de plus en plus impraticable. Je ne parcourrai pas toutes les questions qu'il pose au sujet de la justice. Lorsqu'il exige du roi qu'il s'instruise des lois, usages et coutumes du royaume, qu'il juge les peuples et veille sur tous les autres juges, qu'il redresse les magistrats qui ignorent les lois , il nous parait obéir à
ce qu'il avait de chimérique dans l'esprit et demander l'impossible. Ce n'est point la surveillance d'un homme qui peut forcer les juges à la justice, surtout dans un grand royaume , c'est la publicité et le contrôle jaloux et incessant de l'opinion publique, c'està-dire, ce qui n'existait pas au XVIIe siècle , ce que Fénelon ne demande pas. Mais il s'inquiétait et avec raison de certains abus qui paraissaient très-naturels et dont se préoccupent trop peu les histoires. Je me sens peu porté à sourire comme certains lettrés et à taxer Fénelon de minutie chagrine et taquine, lorsque je lui entends dire à l'héritier du trône : a Avez-vous eu soin de faire délivrer chaque galérien d'abord après le temps réglé par la justice pour sa punition? L'état de ces hommes est affreux ; rien n'est plus inhumain que de le prolonger au-delà du terme. Ne dites point qu'on manquerait d'hommes pour la chiourme , si on observait cette justice ; la justice est préférable à la chiourme. » On ne trouve point une telle question superflue, lorsqu'on a lu certaines pièces de la correspondance de Colbert, où il demande aux intendants des galériens pour sa marine à rames , et la réponse des intendants qui ont tout l'air de promettre qu'ils lui en fourniront quand même. Il est d'ailleurs dans les principes les plus élémentaires de la justice pénale, que chacun ne fasse que la peine à laquelle il est condamné, et rien n'était moins rare que de manquer à ces principes.
Mais les deux points sur lesquels Fénelon insiste le plus et multiplie impitoyablement ses questions , sont les finances et la guerre, sous lesquelles ployait en effet le peuple. Selon lui, on ne doit prendre sur
les peuples que ce qu'exigent les vrais besoins de l'État , au lieu de mettre sans cesse de nouvelles charges sur les sujets pour soutenir des dépenses superflues et fastueuses : luxe des tables , des meubles , des équipages, embellissement des jardins et des palais royaux , grâces excessives prodiguées à des favoris. Puis venant à quelque chose de plus particulier , Fénelon pose à son élève ces deux questions , qui rappellent les désordres les plus criants de notre régime financier: « N'avez-vous point accordé aux traitants pour hausser leur ferme , des édits ou déclarations ou arrêts avec des termes ambigus pour étendre vos droits aux dépens du commerce et même pour tendre des pièges aux marchands et pour confisquer leurs marchandises , ou tout au moins pour les fatiguer, les gêner dans leurs travaux, afin qu'ils se rachètent par quelque somme? — N'avez-vous pas été trop facile pour des courtisans qui, sous prétexte d'épargner vos finances dans les récompenses qu'ils vous demandaient, vous ont proposé ce qu'on appelle des affaires ? Ces affaires sont toujours des impôts déguisés ( Fénelon ne dit pas assez ; il aurait dû écrire : des vols déguisés ) qui accablent le public. Renvoyez vos courtisans passer quelques années dans leurs terres pour y raccommoder leurs affaires dérangées par la dissipation. Par là vous leur ferez plus de bien (sans qu'il en coûte rien au public) que si vous leur prodiguiez tous les trésors de l'État. » Puis indiquant une source d'abus, qui a échappé à Boisguillebert et à Vauban , Fénelon poursuit au sujet du Domaine le cours de ses interrogations fort insolentes et malsonnantes aux oreilles
de Louis XIV , s'il les eût entendues , lui qui se considérait comme l'unique propriétaire de tous les biens meubles et immeubles du royaume dont il daignait laisser l'usufruit aux sujets , comme à des fermiers ou à des tenanciers : « N'avez-vous jamais toléré ou voulu ignorer que vos ministres aient pris le bien des particuliers pour votre usage sans le payer sa juste valeur?.... C'est ainsi que des ministres prennent les maisons des particuliers pour les enfermer dans les parcs du roi ou dans leurs fortifications. C'est ainsi qu'on dépossède les propriétaires de leurs seigneuries, ou fiefs, ou héritages, pour les mettre dans des parcs. C'est ainsi qu'on établit des capitaineries de chasse , où les capitaines accrédités auprès du prince ôtent la chasse aux seigneurs dans leurs propres terres, jusqu'à la porte de leurs
châteaux, et font mille vexations au pays Dans
les conventions que vous faites avec des particuliers, êtes-vous juste, comme si vous étiez égal à celui avec qui vous traitez ? N'aime-l-il pas mieux souvent perdre pour se racheter et se délivrer de vexations, que de soutenir son droit ? Ne lui donnez-vous pas des dédommagements illusoires qui peuvent le ruiner sous votre successeur ? »
Fénelon a précédé l'abbé de Saint-Pierre dans son horreur pour la guerre et dans son amour pour la paix perpétuelle. L'Examen n'est pas moins explicite et moins vif que le Télémaque , à ce sujet. Mais au lieu de se borner à des thèses générales , il entre dans des détails que le Télémaque ne pouvait admettre. On a beaucoup vanté Louis XIV et singulièrement surfait le brutal Louvois pour l'ordre qu'ils
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avaient introduit dans les armées. Fénelon peut nous aider à voir clair dans cette matière et à ne point nous laisser tromper par des historiens beaucoup trop complaisants pour la royauté et ses ministres. Je sais qu'il écrivait dans un temps où toutes les forces de la France étaient désorganisées et qu'il serait injuste de juger Louvois sur tous les désordres que l'Examen signale. Mais avant les désordres de la dernière guerre de Louis XIV, et dans le meilleur moment de son règne, je crois et j'ai la certitude que les questions suivantes n'auraient pas été déplacées et hors de saison « N'avez- vous point toléré des enrôlements qui ne fussent véritablement libres ? Laisser prendre des hommes sans choix et malgré eux , faire languir et souvent périr toute une famille abandonnée de son chef, arracher le laboureur de sa charrue , le tenir dix ans , quinze ans , dans le service, où il périt souvent de misère dans des hôpitaux dépourvus des secours nécessaires , lui casser la tête ou lui couper le nez s'il déserle , c'est ce que rien ne peut excuser ni devant Dieu ni devant les hommes. » Je ne nie pas que Louvois ne soit l'auteur principal de la discipline de nos troupes. Mais on aurait pu souvent lui dire , à lui et à son maître : « Donnez-vous à vos troupes la paie nécessaire pour vivre sans piller ? •>■> Le désordre s'est aggravé avec les revers, et ce n'est qu'à la dernière moitié du règne de Louis XIV que peut s'appliquer celte dure critique : » Quelle discipline et quel ordre y a-t-il à espérer dans des troupes où les officiers ne peuvent vivre qu'en pillant les sujets du roi, qu'en violant à toute heure ses ordonnances , où les soldats mour-
raient de faim , s'ils ne méritaient pas tous les jours d'être pendus ! »
Ce n'est point tout de tenir l'armée dans une exacte discipline , de suivre dans les enrôlements les lois, la justice et l'humanité ; le principal est de ne point abuser de sa force, soit pour entreprendre la guerre à tout propos et pour les motifs les plus légers ou les plus injustes , soit pour imposer à l'étranger des traités désavantageux et insupportables, soit pour éluder et violer les conventions par des interprétations hypocrites qui permettent de s'emparer du pays des autres. Un roi ne doit faire la guerre que dans les cas extrêmes et pour le salut de l'État. Celui qui ne la fait que pour les intérêts de son ambition, de sa vanité et de sa gloire, n'est qu'un voleur et un assassin en grand. Les hostilités commencées , il faut encore respecter les droits de la guerre , comme capitulations , cartels , etc. , qui sont un reste de justice et d'humanité au milieu de l'inhumanité la plus énorme et la plus violente. Se rappelant les horreurs commandées par Louvois et par le roi dans le Palatinat, Fénelon ajoute : « .N'avez- vous point fait des maux inutiles à vos ennemis? N'avezvous point inventé et introduit à pure perte et par passion ou par hauteur de nouveaux genres d'hostilités ? N'avez-vous point autorisé des ravages, des incendies , des sacrilèges , des massacres qui n'ont décidé de rien , sans lesquels vous pouviez défendre votre cause, et malgré lesquels ( Fénelon aurait pu dire : et à cause desquels ) vos ennemis ont également continué leurs efforts contre vous ? »
Je ne trouve rien dans Y Examen qui touche à l'une
des plaies les plus profondes de la France. Par suite de la révocation de l'édit de Nantes , il y avait plus d'un million de Français qui n'avaient plus d'état civil, et qui non-seulement étaient étrangers dans leur propre patrie , mais qui n'y jouissaient plus pour les successions, pour les contrats civils, ni pour la liberté personnelle, de ces garanties que des étrangers trouvent, en général, dans les pays civilisés. Ils n'avaient plus de mariages légitimes, et leurs enfants étaient tenus pour des bâtards. Fénelon et son élève, s'ils fussent arrivés au pouvoir, auraient-ils laissé subsister cet état de choses ? Il faut l'avouer , rien ne prouve qu'ils aient jamais pensé à le changer. On vante beaucoup la tolérance de Fénelon , et l'on cite souvent ces paroles: « Sur toutes choses, ne forcez jamais vos sujets à changer de religion. Nulle puissance humaine ne peut jamais forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La torce ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la religion, au lien de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience ce que Dieu souffre et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. » Ces paroles, tirées delà Vie de Fénelon par Ramsai, sont bien du style de Fénelon , et l'on ne peut guère douter qu'elles ne soient de lui à peu près textuellement ; car elles répondent à d'autres toutes pareilles qu'on lit dans le discours du sacre de l'archevêque de Cologne. Mais clans ce sermon, comme dans les conversations entre Fénelon et le fils de Jacques II, recueillies
par Ramsai, remarquons que Fénelon s'adresse à des princes étrangers et dont le pays regorgeait de protestants. Quant aux réformés de France , quant aux victimes de la persécution et des lois de Louis XIV, il n'en est rien dit dans aucun des écrits de Fénelon , adressés au duc de Bourgogne pour la conduite de son futur gouvernement; et lorsqu'on voit Fénelon caresser sans cesse Letellier et les chefs du parti jésuitique et ultramontain , en même temps que pousser obstinément à l'extermination du jansénisme , on est en droit de croire que ses conseils au prétendant et à l'archevêque-prince de Cologne étaient des conseils purement politiques, qu'ils n'étaient point faits d'ailleurs pour le gouvernement de la France, et qu'on s'est généralement trompé en faisant de l'archevêque de Cambrai un apôtre de la tolérance.
Quoi qu'il en soit , la critique qui ressort tant de Y Examen que du Télérnaque et des Dialogues , est la plus vive et la plus complète de toutes celles qui ont été faites de Louis XIV et de son gouvernement. Manquant parfois de profondeur, elle est à beaucoup d'égards inférieure à celle qu'on pourrait extraire de Vauban , de Boisguillebert et de Saint-Simon ; mais elle embrasse plus d'objets et présente un plus vaste ensemble. Elle atteint et la personne du roi et son gouvernement, elle touche à la morale, a la politique, à l'économie, à tout ce qui peut intéresser le bien de l'homme et de l'État. C'est que Fénelon prétendait , s'il arrivait jamais au pouvoir avec son élève , substituer une autre forme de gouvernement à celle que les derniers règnes avaient peu à peu établie. Ce qui existait choquait ses senti-
ments de justice et d'humanité , ainsi que ses préjugés de gentilhomme et d'adorateur de l'antiquité. Il voulait donc, sinon le renverser , au moins le changer profondément.
Il ne faudrait pas toutefois le faire plus révolutionnaire qu'il n'était réellement, et comme les philosophes du XVIIIe siècle qui l'ont trop tiré à ' : , le transformer en une manière de philanthrope et de démocrate. Si on lui eût demandé ce qu'il pensait. du droit divin des rois , il aurait probablement répondu comme Bossuet. Si on l'eût interrogé sur l'autorité absolue de la royauté , il eût fait sans doute, comme l'auteur de la Politique sacrée, la vaine distinction du pouvoir arbitraire et du pouvoir absolu, aucun pouvoir légitime ne devant jamais être arbitraire , tandis que tout pouvoir est de son essence absolu. A part les protestants opprimés et persécutés, telle est la pensée politique de tout le XVIIe siècle. Le pouvoir des rois est divin , le pouvoir des rois est absolu : cela ne fait aucune difficulté. L'Essai sur le gouvernement civil où le jacobite Ramsai prétend avoir donné la pensée de Fénelon n'est pas moins catégorique sur ce point que la Politique tirée de V Ecriture sainte. Or, quoique Ramsai, qui a toujours en vue l'usurpation du prince d'Orange et les droits du prétendant, ait peut-être plus appuyé que Fénelon sur le droit divin ou la légitimité inviolable des souverains , je crois pourtant qu'il ne lui a rien prêté et qu'il exprime bien ses véritables opinions. Mais d'un autre côté si l'on fait attention à l'extrême défiance de Fénelon contre l'autorité royale et aux précautions qu'il prend contre elle , aux bornes qu'il veut lui
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donner , il est plus voisin par cet endroit de Jurieu que de Bossuet. Il aurait eu horreur , je l'avoue , des principes républicains de Jurieu , et pourtant il n'est pas moins vif contre le despotisme que l'auteur des Soupirs de la France esclave. Il menace même les royautés arbitraires de révolutions , suite et châtiment inévitables de toute tyrannie ou de toute autorité qui ne sait point se borner. Car une révolution peut seule ramener violemment dans son cours naturel cette puissance débordée ; et les rois ne doivent pas ignorer qu'ils peuvent tomber et périr dans ce retour violent au droit et à la loi primordiale des sociétés qui fait les rois pour les peuples et non pas les peuples pour les rois. Mais ces révolutions, juste châtiment des mauvais princes, sont-elles légitimes? Les peuples ont- ils le droit de se sauver eux-mêmes? Nullement : les révolutions ne sont pas l'exercice terrible d'un droit, elles ne sont que les conséquences nécessaires des excès de l'autorité , et Dieu les déchaîne dans sa colère pour punir le monarque qui abuse de sa puissance, mais sans autoriser ceux qui les font. Aux yeux de Fénelon , comme à ceux de Bossuet, les rois ne sont justiciables que de Dieu ; seulement , Bossuet , en les menaçant de la vengeance divine, semble la remettre à l'autre vie ; Fénelon a déjà assez perdu le respect des rois pour les menacer d'une vengeance temporelle et plus présente. Mais il s'arrête la ; jamais il ne va jusqu'au bout de ses idées, et sa politique est loin d'avoir la liaison et la consistance de celle de Bossuet ou de celle de Jurieu ; elle flotte de l'une à l'autre ; et si vous mettez à part cet esprit d'humanité , de tendresse , de charité pour
le peuple et pour les petits , qui anime tous ses écrits politiques, elle peut se résumer dans celte contradiction : Un pouvoir absolu , mais borné. On sent qu'elle est chez lui plutôt une affaire de sentiment qu'une théorie fondée sur des principes fortement liés ; et ce que je dis de Fénelon peut r' pliquer à Saint-Simon, à Duguet, à Fleury, à tous ceux qui , en France , écrivirent alors sur le gouvernement. Tous sont ennemis du despotisme dont ils ont senti, dont ils voient sous leurs yeux les déplorables effets ; tous cependant posent en principe le despotisme, mais en prétendant le borner, le modérer, lui ôter ses emportements et sa férocité.
Gequi me reste à exposer des doctrines et des utopies politiques de Fénelon n'est guère que le développement de cette contradiction. Seulement, comme je l'ai déjà indiqué, ce qui domine chez lui, c'est la défiance du pouvoir. Le pouvoir sans bornes lui parait une frénésie qui ruine la propre autorité des rois. De plus , il considère le despotisme ou la tyrannie comme un attentat sur les droits de la fraternité humaine. C'est renverser la grande et sage loi de la nature qui nous commande de nous aimer et de nous traiter comme des frères, loi dont les souverains ne doivent être que les conservateurs en établissant , en maintenant la paix et la concorde entre les hommes. Le despotisme de la multitude ne lui semble pas moins mauvais que celui d'un seul : o Un peuple gâté par une liberté excessive est le plus insupportable des tyrans ; ainsi l'anarchie n'est le comble des maux qu'a cause qu'elle est le plus extrême despotisme : la populace soulevée contre les lois est le plus insolent des mai-
très. » Mais on peut, en conservant la subordination des rangs, concilier la liberté du peuple avec l'obéissance due au souverain, et rendre les hommes tout ensemble bons citoyens et fidèles sujets, soumis sans être esclaves, et libres sans être effrénés. Mais comment ?
Fénelon répète sans cesse que ce n'est point l'homme qui doit régner , mais la loi; que le roi ne doit jamais faire sentir à ses sujets qu'il est leur maître ; mais qu'eux et lui , ils doivent céder à la raison et à la justice ; que s'il prend la royauté pour lui seul, il la gâte et se perd lui-même, et qu'il ne peut légitimement l'exercer que pour le maintien des lois et le bien des peuples. Mais que sont ces lois dont Fénelon parle sans cesse ? D'où viennent-elles ? Préexistent-elles à l'autorité du prince qui lient d'elles tout son pouvoir? Ou bien l'autorité du prince préexiste-t-elle aux lois, qui ne seraient que des émanations du pouvoir établi ? Et alors d'où vient cette autorité? Delà force, de Dieu ou du peuple? Fénelon ne s'est point posé ces questions, et il parle un peu à l'aventure, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Ainsi je lis dans le Têlémaque : « Après les Dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit être plus sacré aux hommes que les lois destinées à les rendre bons, sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples, doivent toujours se laisser gouverner par les lois. C'est la loi et non pas l'homme qui doit régner. » On pourrait croire que les rois ne tiennent leur pouvoir que des lois et qu'ils en relèvent, quoiqu'il y ait bien de l'incertitude dans cette phrase : « Ceux qui ont
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dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples, doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les lois. » Cela veut-il dire simplement qu'ils doivent les premiers se soumettre aux ordonnances qu'ils ont faites, ou bien que ces lois sont antérieures à leur puissance dont elles sont le fondement et la règle ? Rien n'est moins net, ni moins décisif. Je pencherais vers le dernier sens en lisant ce passage des Dialogues des morts: « Celui qui gouverne doit être le plus obéissant à la loi. Sa personne détachée de la loi n'est rien ; et elle n'est consacrée qu'autant qu'il est luimême, sans intérêt et sans passion , la loi vivante donnée pour le bien des hommes. » Les mots si expressifs « sa personne détachée de la loi n'est rien, etc., » semblent indiquer qu'il y a des lois fondamentales d'après lesquelles les souverains sont souverains sans être rien par eux-mêmes. Mais que sont et d'où viennent ces lois fondamentales? Qui les a faites? Si c'est le prince, ne peut-il donc pas les changer? S'il n'a pas le droit de les changer, c'est donc que la souveraineté réside primitivement ailleurs qu'en lui ? Réside-t-elle dans le corps de la nation ? Oui , mais , à ce qu'il semble , seulement dans les républiques. Car c'est par la bouche de Socrate, c'est des républiques anciennes que Fénelon a dit : « Il faut qu'un peuple ait des lois écrites, toujours constantes et consacrées par toute la nation , qu'elles soient au-dessus de tout, que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles, qu'ils puissent tout pour le bien selon les lois , qu'ils ne puissent rien contre les lois pour autoriser le mal. » Je vois ici très-nettement que l'autorité de toutes les
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magistratures vient des lois et que les lois viennent elles-mêmes de la nation qui les a faites et consacrées. Mais en est-il de même des monarchies ? On pourrait le croire. Car, opposant les peuples qui abusent de la liberté et ceux qui se montrent dociles et soumis jusqu'à la servitude, Fénelon ajoute, dans le Dialogue que je viens de citer : «Les uns, comme les Athéniens, renversent les lois de peur de donner trop d'autorité aux magistrats par qui les lois devraient régner ; et les autres, comme les Perses, par un respect superstitieux des lois, se mettent dans un tel esclavage sous ceux qui devraient faire régner les lois, que ceux-ci régnent eux-mêmes et qu'il n'y a plus de loi réelle que leur volonté absolue. Ainsi les uns et les autres s'éloignent du but qui est une liberté modérée par la seule autorité des lois , dont ceux qui régnent ne devraient être que les simples défenseurs. » Si le but de la politique est une liberté modérée par la seule autorité des lois, et si les souverains comme les magistrats des républiques ne sont que les défenseurs des lois, il est évident que les lois sont antérieures et supérieures aux souverains euxmêmes, que la souveraineté véritable ne réside qu'en elles , et partant que dans la nation qui les a faites et consacrées. Mais n'oublions pas que c'est Socrate qui parle et qu'il le fait naturellement en grec et en républicain. Fénelon est beaucoup moins décisif , beaucoup moins ferme sur ce principe. Il semble toujours dire le oui et le non. Écoutons-le : « L'amour du peuple, le bien public, l'intérêt général de la société est la loi immuable et universelle des souverains. Cette loi est antérieure à tout contrat ; elle est fondée
sur la nature même; elle est la source et la règle sure de toutes les autres lois. Celui qui gouverne doit être le premier et le plus obéissant à cette loi primitive. Il peut tout sur les peuples, mais cette loi doit tout pouvoir sur lui ; le père commun de la grande famille ne lui a confié ses enfants que pour les rendre heureux. Il veut qu'un seul homme serve par sa sagesse à la félicité de tant d'hommes, et non que tant d'hommes servent par leur misère à flatter l'orgueil d'un seul. Ce n'est point pour lui-même que Dieu l'a fait roi ; il ne l'est que pour être l'homme des peuples. » En retranchant ce qui n'est que pur sentiment ou que souvenir théologique dans ce discours , j'y vois deux doctrines très-différentes: ou bien le roi est roi de droit divin , ou bien il l'est par contrat , et dans les deux cas il doit observer et garderie premier, dans sa conduite, la grande loi que la nature même impose à tout gouvernement, à la république comme à la monarchie , je veux dire l'obligation immuable et universelle de procurer le bien général de la société. Mais il y a de graves différences , selon qu'on se place dans l'une ou dans l'autre hypothèse. Si c'est Dieu qui, je ne sais comment, fait les rois, leur pouvoir est absolument indépendant, du moins du côté des hommes : que le roi viole ou non la loi primitive , il n'en est comptable qu'à Dieu. Mais si les souverains , comme les magistrats des républiques , ne le sont que par une loi positive ou par un contrat, il y a donc dans la société même une souveraineté antérieure à leur pouvoir et qui les a faits ce qu'ils sont ; et si la société les a faits ce qu'ils sont pour gouverner et donner des lois
conformément à la loi primitive du bien public ou de l'intérêt général , ou de la raison et de la justice , il est évident que , lorsqu'ils viennent à manquer à leur fonction , et non-seulement à y manquer , mais à faire tout le contraire de ce que réclame le bien public, la société qui les a faits peut les défaire et les abattre. Mais Fénelon n'avoue point , ne veut point avouer cette conséquence, et nous voyons par VFssai de Ramsai qu'il n'était pas moins opposé à la souveraineté du peuple que Bossuet lui-même.
Donc , sans nier les aspirations généreuses et libérales qui mettent une si grande différence entre l'auteur du Télémaque et celui de la Politique sacrée, on ne peut s'empêcher de dire que tous les discours de Fénelon sur les principes mêmes de la politique ne forment qu'un tissu de contradictions, et qu'il ne s'y rencontre pas une seule ligne qui ne soit renversée par une autre. Voyez Télémaque interrogeant un vieillard Cretois et la réponse de ce vieillard : « Je lui demandai en quoi consiste l'autorité du roi. Il me répondit : Il peut tout sur le peuple, mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il veut faire le mal. » Comment les lois peuvent-elles tout sur le roi qui peut tout sur le peuple ? Les lois sont-elles donc autre chose que des abstractions ? Sont -elles confiées comme un dépôt à la garde et à la vigilance ou d'une assemblée ou du peuple? Qu'est-ce qui lie les mains au prince quand il veut taire le mal , tandis qu'il a une pleine puissance pour faire le bien? Y a-t-il quelque chose de réel et d'effectif au-dessus du roi et qui le domine assez souverainement pour l'ar-
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rêter? Il le faut, à moins que la phrase * il a les mains liées quand il veut faire le mal, » ne soit une simple phrase sans conséquence. Fénelon ne s'explique point; aussi peut-on appliquer à ce discours comme aux précédents ce mot de Cicémn : Hœc suni optantis , non docentis ; ce sont là des vœux , ce n'est pas une doctrine.
Fénelon n'en avait pas moins un plan de gouvernement très-arrêté , au moins dans ses lignes principales. Pensant que la monarchie française s'était écartée des vrais principes , il entendait revenir « aux lois fondamentales et aux coutumes constantes qui avaient eu force de loi pour le gouvernement général de la nation, et rendre au royaume sa vraie forme. » Il croyait moins détruire que réparer et rétablir; mais sa réforme était constamment toute une révolution qui renversait de fond en comble le régime monarchique tel qu'il était sorti des derniers règnes. « Vous savez , disait-il déjà dans l'Examen , que le roi ne pouvait rien sur les peuples par sa seule autorité. C'était le Parlement, c'est-à-dire l'assemblée de la nation qui lui accordait les fonds nécessaires pour les besoins extraordinaires de l'État. Hors ce cas, il vivait de son domaine. Qu'est-ce qui a changé cet ordre, sinon l'autorité absolue que les rois ont prise ? De nos jours, on voyait encore les Parlements , qui sont des compagnies infiniment inférieures aux (anciens) Parlements ou États de la nation , faire des remontrances pour n'enregistrer pas les édits bursaux. » Ces lignes de l'Examen indiquent vaguement je point capital des projets de gouvernement que Fénelon arrêta à Chaulnes avec le duc de Chevreuse,
et qu'il fît parvenir au duc de Bourgogne, devenu dauphin en 17H. Il voulait rétablir les États-généraux, à quoi il faut ajouter les États particuliers ou de province et les Conseils. Par les États-généraux, il mettait une borne à l'étendue excessive du pouvoir royal ; par les États provinciaux, il faisait disparaître les abus des financiers ou partisans; par les Conseils, il limitait l'autorité des ministres et de leurs bureaux, s'il ne la supprimait pas.
Mais quelle était la composition des États-généraux ? Seraient-ils réunis périodiquement ou selon la volonté et le bon plaisir du roi ? Quelle devait être leur part d'autorité ? Voici ce que nous lisons dans les Tables de Chaulnes : « Composition des Étatsgénéraux : de l'évèque de chaque diocèse, d'un seigneur d'ancienne et haute noblesse élu par les nobles , d'un homme considérable du tiers-état élu par le tiers-état ; élection libre , nulle recommandation du roi qui tournerait en ordre ; nul député perpétuel , mais capable d'être continué. » Les États devaient être convoqués non pas annuellement, mais tous les trois ans , au lieu qu'à partir de la troisième race de nos rois, ils n'étaient convoqués que lorsque cela plaisait au roi , c'est-à-dire dans les besoins extrêmes d'argent. Le temps de leur session n'était point limité ; les États pouvaient continuer leurs délibérations aussi longtemps qu'ils le jugeraient nécessaire. S'ils ne formaient pas, à proprement parler, une assemblée législative , mais un corps de remontrants qui présentaient au souverain leurs observations sans que le souverain y fût assujéti , les objets auxquels s'étendait leur examen étaient d'une telle
importance , que le contrôle du gouvernement tout entier leur était attribué. Non-seulement « les fonds à lever par rapport aux charges extraordinaires » étaient soumis à leurs délibérations, mais encore toutes les réformes des abus , toutes .~s matières de justice, de police, de finances, d'agriculture, de commerce , même de guerre , d'alliances et de négociations de paix. Par une telle institution , il est clair que Fénelon voulait assurer à la nation une intervention sérieuse dans toutes ses affaires et poser une limite, donner un contre-poids à la volonté unique du monarque , tout en conservant à celui-ci la décision suprême , c'est-à-dire la vraie souveraineté. Mais enfin, ces États étaient moins un pouvoir législatif qu'une chambre consultative , sans autorité réelle , sans décision véritable , si ce n'est , je pense, quand il s'agissait de subsides extraordinaires qui , levés sur la nation , devaient être accordés par la nation. Les Conseils devaient compléter cette institution. Au lieu de décider seul avec ses ministres , le roi consulterait un certain nombre de Conseils, établis en permanence à côté de lui , puis il déciderait ce qu'il jugeait à propos. Il n'était nullement enchaîné par l'opinion des Conseils. Mais il entendrait plusieurs voix, il pèserait les avis, il s'éclairerait des lumières de ces conseillers désintéressés, tandis que, travaillant seul avec un ministre , il était exposé à ne voir et à ne faire que ce que voudrait ce ministre. Par là cessait le règne des secrétaires d'État et des maîtres des requêtes , ces instruments du despotisme de Louis XIV. Les États particuliers n'avaient pas moins d'importance ; peut-être même en avaient-
ils une plus réelle que les Conseils et que les États-généraux, parce qu'ils étaient en effet plus libres clans leur sphère plus limitée d'action. C'étaient eux qui étaient chargés de répartir l'impôt , de nommer des commissaires pour le lever, de s'administrer eux-mêmes ou pour leurs propres affaires ; et par là disparaissaient intendants, fermiers-généraux, maltôtiers, trésoriers de France, élus, en un mot, toute la centralisation. Ainsi était démembré et dissous le système d'administration, qui concentrait avec tant d'énergie toutes les ressources et toutes les forces du royaume entre les mains de la royauté, et qui était une si puissante machine de servitude. Quoiqu'il y ait au fond de ces plans de gouvernement la même contradiction fondamentale que dans les idées générales de Fénelon sur l'autorité , puisqu'il veut à la fois et que la royauté soit absolue, les États n'étant que consultatifs, et que son action soit limitée, il n'est pas moins vrai que c'était toute une révolution, et que si ce régime eût été appliqué par un homme parfaitement honnête, ami de la justice comme des peuples, tel qu'était le nouveau dauphin, il aurait pu servir de transition à un régime plus large et plus libéral, au vrai régime représentatif dont nous n'avons ici que l'ombre. Je ne sais pourquoi Fénelon trouvait ce dernier système impossible, si nous en croyons Ramsai. Car tout son plan de gouvernement n'est que le régime représentatif inconséquent et ayant peur de lui-même. Fatalement il eût conduit au système parlementaire, ou bien le pays fût retombé comme de son propre poids dans le despotisme qu'on avait tant à cœur d'éviter.
Fénelon avait porté ses vues sur toutes les branches du gouvernement et de l'administration , sur toutes les parties de la société. Justice, finances, industrie, commerce, l'Église et l'État, guerres et relations internationales, partout il voulait introduire la réforme. C'est ici que le vrai est tellement mêlé de faux et de romanesque qu'on peut se demander , dans le cas où il eût été premier ministre avec son élève roi , s'il n'aurait pas fait plus de mal que de bien avec tout son esprit et toute sa vertu. Là est la chimère , mais non point dans son aversion et son amère critique du gouvernement tout personnel et despotique de Louis XIV, ni dans ses aspirations générales qui vont toutes à la liberté et à la justice. Ses censures montrent presque toujours un esprit net et positif qui n'est point rare dans les rêveurs, tant qu'ils ne font que blâmer ce qui est; ses aspirations générales sont les seules qu'une âme droite et qu'une raison libre puisse avouer; ses principes sur la loi, l'autorité et le pouvoir sont plutôt d'un esprit agile , mais inconséquent, que d'un esprit chimérique. La contradiction y abonde , mais non le rêve. Ajoutons que la seule chimère qui se trouve au fond de ses plans de gouvernement, c'est l'espérance imperturbable que de tels plans pussent remédier au mal qu'il déplorait et produire le bien auquel aspirait son âme généreuse. Ils pèchent plus d'ailleurs par la timidité et par les préjugés historiques que par un excès d'audace et d'imagination. Mais si Fénelon voit admirablement le mal qu'il fallait détruire à tout prix, et le but qu'il fallait atteindre, toute sa sagacité l'abandonne dans le détail, lorsqu'il s'agit des voies et moyens pour arriver
à la fin désirée et entrevue. Son imagination le trompe : il se fait un faux idéal , l'aimable simplicité du monde naissant ; et quand même cette simplicité, sur laquelle il y aurait beaucoup à redire , serait un idéal vrai , un bien dont nous sommes déchus et qu'il faudrait regretter, il y aurait eu encore de la chimère à prétendre y ramener une société aussi complexe et aussi raffinée que celle de la fin du XVIIe siècle.
« Peu de lois , peu de juges » : voilà un des aphorismes favoris de Fénelon. On le trouve déjà dans les Dialogues des Morts ; il reparaît dans les Plans de gouvernement. Fénelon veut-il dire simplement qu'il y avait trop de lois et de coutumes différentes ou contradictoires, de procédures et de juridictions diverses? C'était là, en effet, une de ses pensées; il demandait l'abréviation de la procédure, la correction et la réduction des coutumes , la rédaction d'un bon code qui rendit la justice uniforme .dans tout le royaume. Cela était possible, était désirable , ainsi que la suppression des épices , cette honte de l'ancienne justice française, et l'abolition de la vénalité des charges qui rendait les épices nécessaires. C'était une vue d'avenir, parfaitement conforme à l'État et aux tendances unitaires de la France ; et l'ennemi de la centralisation, s'il eût pu mettre ce dessein à exécution, eût, malgré lui et sans s'en apercevoir, achevé l'œuvre ébauchée de Richelieu , de Colbert et de Louis XIV. Mais j'ai peur que ces petits mots : « peu de lois , peu de juges » n'aient encore un autre sens dans cet esprit amoureux de la simplicité. Je lis dans un dialogue entre Solon et Justinien : « Pour la mul-
titude de vos lois que vous vantez tant , c'est ce qui me fait croire que vous n'en avez pas eu de bonnes ou que vous n'avez pas su les conserver clans leur simplicité. Pour bien gouverna un peuple, il faut peu de juges et peu de lois. Il y a peu d'hommes capables d'être juges ; la multitude des juges corrompt tout. La multitude des lois n'est pas moins pernicieuse : on ne les entend plus , on ne les garde plus. Dès qu'il y en a tant , on s'accoutume à les révérer en apparence et à les violer sous de beaux prétextes... On s'en joue par la subtilité des sophistes qui les expliquent comme chacun le veut pour son argent : de là naît la chicane, qui est un monstre né
pour dévorer le genre humain Les lois ne me
paraissent bonnes que clans les pays où l'on ne plaide point , et où des lois simples et courtes ont évité toutes les questions. Je ne voudrais ni dispositions par testament , ni adoptions , ni exhérédations , ni emprunts, ni ventes, ni échanges. Je ne voudrais qu'une étendue très-bornée de terre dans chaque famille, que ce bien fût inaliénable et que le magistrat le partageât également aux enfants, selon la loi, à la mort du père. Quand les familles se multiplieraient trop à proportion de l'étendue des terres, j'enverrais une partie du peuple faire une colonie clans quelque ile déserte. Moyennant cette règle courte et simple , je me passerais de tout votre fatras de lois , et je ne songerais qu'à régler les mœurs, qu'à élever la jeunesse à la sobriété , au travail , à la patience, au mépris de la mollesse , au courage contre les douleurs et la mort. Cela vaudrait mieux que de subtiliser sur les contrats ou les tutelles. » J'ai cité tout
au long ce morceau des Dialogue?, parce qu'il montre d'une manière éclatante comment on peut déraisonner avec apparence et avec esprit. Fénelon croit ne suivre que la raison ; il voyage à plein vol , sur les traces de l'auteur de la République, dans la région des nues et de l'utopie.
Quoiqu'on ait souvent cité cette pensée de Platon « que la multiplicité des lois est la pire maladie pour un État ■>, je ne suis rien moins que convaincu de la vérité de cette assertion. Qu'on jette les yeux sur les organismes naturels : plus ils sont imparfaits, plus ils sont pauvres et simples. Au contraire , plus vous vous élevez dans l'échelle des êtres animés , plus leur organisation devient riche et compliquée. Il en est de même, je crois, des sociétés. Dans leur enfance , elles ont peu de lois ; pourquoi ? Est-ce parce qu'elles sont plus sages et plus parfaites ? C'est le contraire, ce me semble, qu'il faudrait dire. Comme la vie sociale est très-peu développée , les rapports sont aussi fort peu nombreux ; et , par suite , tout se réduit à un petit nombre de lois et de coutumes grossières. Dans une tribu de pasteurs nomades, là où il n'y a point de propriété foncière , là où toute la famille est dans le pèrf\ maître absolu de sa femme et de ses enfants comme de ses esclaves, le code est merveilleusement simple, Qu'on ne tue point, qu'on ne batte point, qu'on ne prenne point les instruments ou le bétail qui appartient au voisin , qu'on ne suborne point sa femme , qu'on ne viole point sa fille, et tout est dit , tout est réglé. Mais il n'y a là que l'embryon d'une société. Or , c'est quelque chose d'analogue à cette société rudimentaire que rêve
Fénelon avec ses propriétés bornées et inaliénables , avec son État si parfait qu'on pourrait, à tout prendre, s'y passer de lois et de juges , n'y ayant ni testaments , ni emprunts , ni ventes , ni échanges , mais qui ne peut multiplier sans que tout soit aussitôt dérangé , de manière qu'il faut avoir recours à des expatriations ou plutôt à des exils forcés sous le beau nom de colonies. Voilà ce qu'on appelle une règle courte et simple , qui dispense du fatras infini des lois !
Même chimère, mais pleine de contradictions, sur l'agriculture , l'industrie et le commerce. Fénelon veut que l'on favorise l'agriculture , parce qu'elle fournit seule les richesses véritables ou les biens naturels, propres à la satisfaction des besoins nécessaires. Rien de mieux. Mais fera-t-il comme Mentor à Salente ? Prendra-t-il les artisans des villes , ceux qui n'exercent , selon lui , que des arts superflus ou de luxe, pour les répandre, bon gré mal gré, dans les campagnes ? C'est là ce que semble dire le duc de Bourgogne, fidèle disciple du maître , et c'est là que nous touchons du doigt , que nous voyons pleinement combien ce régime libéral eût été volontiers contraire à la liberté. « Certaines gens , dit le jeune prince, prétendent que le luxe est utile dans les États. Il faut savoir ce que l'on entend par luxe. Si l'on veut dire qu'il est utile que ceux qui possèdent des espèces les fassent circuler , au lieu de les garder dans leurs coffres, cela est vrai. Mais si l'on entend qu'il est à propos que les grands fassent des dépenses qui excèdent de moitié leurs revenus , que le peuple imite les grands et que toutes les conditions s'obè-
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rent, c'est un principe faux et ruineux pour un État. » Peut-être , mais comment arrêter ce mal? Le prince se proposait « de ne point souffrir que les grandes villes se remplissent d'une multitude d'hommes désœuvrés et sans état , qui , après s'y être consumés avec leur fortune par un libertinage scandaleux , sont réduits à désirer le désordre général de l'État , comme une ressource dans le désordre particulier de leurs affaires. » Quoi donc ! Au lieu de l'inquisition religieuse, telle qu'elle tloiïssait en Espagne, aurait-on vu une inquisition civile et politique , comme à Sparte ? « Je ne voudrais pas , ajoute l'élève de Mentor , que l'on s'appliquât , comme font certaines nations, à perfectionner des objets frivoles et de pur luxe , qui sont proscrits dans le pays, pour les faire passer aux autres peuples. Les artisans seraient employés bien plus utilement à la culture des terres, au défrichement des landes. » On se plaignait , et avec raison , que le gouvernement de Louis XIV se fût mêlé de trop de choses et que Colbert, par ses règlements minutieux et tracassiers , eût gêné le commerce. Et voici maintenant que , sous prétexte de réforme, on veut mettre la main jusque dans le choix des métiers, approuvant les uns, proscrivant les autres, et que l'on se charge d'enseigner aux particuliers quels moyens ils auront à employer pour se procurer leur subsistance.
Cependant le commerce sera libre , nous dit-on. Libre de quoi ? « Liberté de commerce à l'intérieur et avec l'étranger, règle constante et uniforme pour ne vexer ni chicaner jamais les étrangers, pour leur faciliter l'achat à un prix modéré », telle est la for-
mule des Plans d° gouvernement. Fénelon serait-il donc le prédécesseur des libres échangistes ? Il veut dire seulement deux choses : 1° qu'il fallait supprimer les barrières intérieures qui empêchaient la France de commercer avec elle-même , et dont on ne comprend point que Colbert eût supporté l'existence : 2° qu'il fallait ôter tous les tarifs et toutes les gênes sur les marchandises, non pas sur toutes , mais sur celles dont l'entrée en France serait permise. C'était une singulière liberté , qui équivalait presque à la prohibition absolue, comme on peut en juger par ce morceau sur le commerce de Salente. Vous croiriez d'abord que la liberté du commerce était absolue dans cette ville. Mentor dit à Idoménée : « Surtout, n'entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner, et qu'il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peine... Le commerce est comme certaines sources : si vous voulez en détourner le cours , vous le fuites tarir. Il n'y a que le profit et la commodité qui attirent les étrangers chez vous ; si vous leur rendez le commerce moins commode et moins utile , ils se retirent insensiblement et ne reviennent plus, parce que d'autres peuples , profitant de votre imprudence , les attirent chez eux et les accoutument à se passer de vous. » La liberté du commerce était donc entière à Salente, si l'on en croit l'auteur. Malheureusement, il ajoute presque aussitôt que Mentor défendit toutes les marchandises des pays étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse, et comme le réformateur a supprimé tous les artisans qui lui parais-
saient inutiles, comme il a fait arracher la plus grande partie des vignes , on ne voit pas sur quoi porteront les échanges. Ainsi , le oui et le non , la liberté et la prohibition se suivent à chaque pas dans ces utopies économiques de Fénelon : c'est de la poésie et de l'idylle et non de la science économique. L'élève de Fénelon exprime à peu près les mêmes idées, en en retranchant, non les contradictions, mais la grâce poétique. Lui aussi, il vante la liberté du commerce, tout en la supprimant. » La France , dit-il, doit produire habituellement , si elle est bien cultivée , plus qu'elle ne peut consommer ; il faut favoriser l'exportation du superflu chez l'étranger Le luxe qui
introduit les productions et marchandises étrangères est nécessairement onéreux. Le moyen d'enrichir l'Etat (voyez quelle chimérique espérance) , c'est de fournir beaucoup à l'étranger et d'en tirer très-peu ; c'est de fournir de l'industrie et de tirer de lui de
la substance 11 ne saurait y avoir d'imposition
plus juste et mieux appliquée que celle qui tombe sur les denrées et marchandises étrangères qui sont purement de luxe, parce que cette charge est portée par le luxe et tourne au soulagement du pauvre. » Mais ce qu'il y a de plus merveilleux dans cette économie de fantaisie , c'est ce qui suit : « (Mentor) voulait qu'on punît sévèrement toutes les banqueroutes, parce que celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité. En même temps il fit des règles pour faire en sorte qu'il fût aisé de ne faire jamais banqueroute. Il établit des magistrats à qui les marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profits , de leur dépense et
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de leurs entreprises. Il ne leur était jamais permis de risquer le bien d'autrui, et ils ne pouvaient même risquer que la moitié du leur. » Ainsi point de prêt ( car l'emprunteur exposerait le bien d'autrui ); point de crédit par conséquent ; on n'a même pas la liberté de mettre tout son bien dans le commerce ! Et c'est ainsi que les richesses auraient abondé en France, ainsi qu'elles abondaient à Salente, comme des ilôts qui viennent l'un sur l'autre et qui se pressent ! N'est-ce point là favoriser et arrêter, permettre et défendre l'industrie et le commerce? Je passe les singulières idées de Fénelon sur l'argent qui ne lui parait nécessaire que pour soutenir des guerres inévitables et pour payer les produits de l'étranger : comme si l'argent qui lui semble si funeste n'était pas le fondement d'une certaine proportion et par suite d'une certaine justice entre ceux qui font des échanges , qu'ils soient indigènes ou étrangers. Mais ce qui achève l'économie politique de Fénelon, ce sont les lois somptuaires.
Il était l'ennemi juré du luxe , comme du despotisme. ((Gomme la trop grande autorité, dit-il, empoisonne les rois, le luxe empoisonne toute une nation. On dit que le luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches : comme si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement , en multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par les rafiinements de la volupté. Toute une nation s'accoutume à regarder comme nécessités de la vie les choses les plus superflues ; ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu'on invente, et l'on ne peut plus se passer des choses que 1 on ne connaissait
pas trente ans auparavant. Ce luxe s'appelle bon goût , perfection des arts et politesse. Ce vice répand sa contagion depuis le roi jusqu'aux derniers de la lie du peuple , et par une émulation de dépenses, toute une nation se ruine ; toutes les conditions se confondent. » Fénelon voulait donc « des lois somptuaires , comme chez les Romains » , sans considérer si ce qui était possible à Rome , renfermée dans l'enceinte de ses murailles , l'était également pour un vaste pays comme la France , si même ces lois somptuaires à Rome n'avaient pas vexé inutilement les particuliers, sans jamais rien arrêter. Outre sa passion contre tout ce qui lui paraissait à la fois superflu et corrupteur , Fénelon en avait une autre marquée par cette phrase : « Toutes les conditions se confondent. » Noble , il avait une prévention et un faible extrême pour la noblesse. « Lois somptuaires pour chaque condition , disent les Tables de Chaulnes. On ruine les nobles pour enrichir les marchands par le luxe ; on corrompt par le luxe les mœurs de toute la nation ; ce luxe est plus pernicieux que le profit des modes n'est utile. » Donc, on réglera d'abord les conditions par la naissance , en mettant au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Donc, on aura quelque chose d'analogue à cette plaisante imagination de Salente : les hommes du premier rang étaient vêtus de blanc, avec une frange d'or au bas; ceux du deuxième, de bleu, avec frange d'argent ; ceux de la troisième classe , de vert, sans frange; la quatrième, de jaune aurore; la cinquième, de rouge paie ou de rose ; la sixième, de gris de lin ; la septième , de blanc et jaune : et la
huitième (celle des esclaves), de gris-brun; et tout cela invariable ! Quelle vanité nobiliaire et quelle manie de réglementer ! Voilà un gouvernement occupé à régler les habits, les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons , et jusqu'à la cuisine des particuliers pour les conditions différentes. Et ce ne sont pas de simples idées poétiques , mais des principes arrêtés de gouvernement et d'administration. Car , nous avons vu que sous le règne du duc de Bourgogne et de son maître , il devait y avoir pour chaque condition des lois somptuaires.
Les Tables du Chaulnes ajoutent, au sujet de la noblesse, que « l'état des honneurs et des preuves certaines de chaque famille sera constaté ; qu'il sera défendu aux deux sexes de se mésallier ; qu'on établira des majorats ; qu'il y aura une éducation spéciale pour les enfants nobles ; qu'on ne fera ducs que des hommes de haute naissance ; qu'à mérite égal, on donnera la préférence aux nobles pour les emplois militaires et même pour les places de président et de conseiller ; qu'il y aura des juges d'épée, etc. » Quel bouleversement dans la société déjà siégalitaire du XVIIe siècle ! Quelle injure à la bourgeoisie , et surtout à la haute bourgeoisie parlementaire , qui , depuis Henri IV , était la partie la plus solide et la plus vraiment illustre de la nation ! A force de tout régler , le nouveau régime eût tout inquiété , tout brouillé.
Laissons ces puérilités , vraiment affligeantes dans un si noble esprit. La politique extérieure de Fénelon, dont le duc de Bourgogne partageait pleinement les idées, était toute de modération, de bonne foi , de
justice et de paix. Elle était fondée sur les plus hautes considérations. Nous lisons déjà dans les Dialogues : « De même qu'un chef de famille ne doit jamais s'entêter pour la grandeur de sa maison jusqu'à troubler la paix publique de tout le peuple , dont lui et sa famille ne sont qu'un membre ; de même , c'est une conduite insensée, brutale et pernicieuse que le chef d'une nation mette sa gloire à augmenter la puissance de son peuple , en troublant le repos et la tranquillité des peuples voisins. Un peuple n'est pas moins un membre du genre humain, qui est la société générale, qu'une famille n'est un membre d'une société particulière. Chacun doit infiniment plus au genre humain, qui est la grande patrie, qu'à la patrie particulière dans laquelle il est né ; il est donc infiniment plus pernicieux de blesser la justice de peuple
à peuple que de la blesser de famille à famille
La guerre est un mal qui déshonore le genre humain Toutes les guerres sont civiles; car, c'est
toujours l'homme contre l'homme , qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles... » Le Télémaque répète les mêmes maximes : « Tout le genre humain n'est qu'une famille dispersée sur la face de toute la terre. Tous les peuples sont frères et doivent s'aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang ! » h1 Examen tient exactement le même langage , et je pourrais citer telle page du duc de Bourgogne où l'on verrait combien ces idées de justice , de modération et d'humanité avaient pénétré dans l'âme du jeune prince.
POLITIQUE DE FENELON.
Que d'aspirations généreuses ; mais aussi , à côté de quelques vues saines et vraiment libérales , que de chimères dans toute cette politique spéculative de Fénelon ! Et surtout , que de chimères dangereuses dans tout ce qui touche à la politique ou à la réforme immédiate de la France ! Et la plus dangereuse de toutes , celle qui est supposée par toutes les autres et que j'ai à peine indiquée jusqu'ici, c'est cette prétention que le prince ou le gouvernement est chargé de la moralité de la nation. Car , où commence , où finit la moralité d'un peuple ? Et si l'on ne peut la définir, quelle entreprise dangereuse autant qu'impossible de vouloir faire régner cette moralité autrement que par l'exemple ! Et combien une telle entreprise n'était-elle pas à redouter encore davantage d'un prince qui y aurait cru sa conscience engagée, et qui, né violent et extrême (la nature peut se diriger, mais elle ne se corrige guère) , aurait porté dans cette tentative son caractère ardent et passionné ! Il avait la fièvre du bien ; n'en eùt-il pas eu la frénésie, si des obstacles fussent venus l'irriter? On ne peut que répéter ici avec Saint-Simon : « On pense avec angoisse que le ministère ne sera plus séparable de la théologie , que tout deviendra point de conscience et de religion , et l'on jette tristement les yeux sur les derniers princes de la maison d'Autriche qui ont porté la couronne d'Espagne ! » Peut-être a-t-il mieux valu , je ne dis pas seulement pour la France, qui était menacée de ce que Michelet appelle si justement le règne des saints , mais encore pour Fénelon et pour le duc de Bourgogne, que ce dernier n'ait pas été roi. Leur honneur éternel sera d'avoir eu de la bonne
volonté et d'avoir profondément aimé la France et le bien public. La pratique n'est point venue contrister et flétrir la gloire de leurs généreux et chimériques desseins.
Caen , typ. F. Le Blanc-Hardel.