QUIÉTISME
Il y aurait un livre curieux à faire sur le mysticisme au XVIIe siècle, surtout pendant le règne personnel de Louis XIV. Je n'en dirai que quelques mots en passant, avant d'exposer la querelle de Bossuet et de Fénelon sur le quiétisme.
François de Sales est à la base du mouvement mystique, comme du mouvement religieux en France. Son traité de V Amour de Dieu, ses Lettres à la mère de Chantai, ses Entretiens ne furent pas moins lus dans les couvents, que son Introduction à la oie dévote dans le monde. Le saint homme laisse bien échapper, comme tous les mystiques, des suppositions hyperboliques et des expressions excessives qui peuvent égarer, lorsqu'on les prend trop littéralement ; mais
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ce qui domine dans sa spiritualité, même quand elle parait quelque peu raffinée, c'est un certain air d'enfance douce et souriante, comme ce qui domine dans sa religion pour les gens du monde, c'est une certaine bonhomie pleine de finesse et de grâce.
Il faut avouer pourtant que les naïvetés subtiles de François de Sales, qu'il appelle souvent ses enfances, peuvent facilement conduire des âmes moins bien équilibrées que la sienne à des excès que l'on a baptisés du nom de quiétisme, ou à cette théologie mystique qui fait consister « la vie, le repos et la joie de l'âme à ne considérer rien, à ne désirer rien, à ne vouloir rien, à ne faire aucun effort », en un mot à a se plonger en son rien », ou à s'anéantir. Voilà ce qu'on trouve dans tous nos mystiques à partir de François de Sales, soit qu'ils l'aient emprunté à ce saint, dont tous, à tort ou à raison, se réclament, soit qu'ils le doivent au P. Falconi, dont la lettre à une religieuse fut traduite en français en 1657.
Quant aux abominations de Molinos, sous lesquelles Hossuet prétend accabler ce qu'il appelle les nouveaux mystiques, il faut bien distinguer celles qui sont purement théologiques et qui, explicitement et formellement ou par voie de conséquence, blessent le dogme, et celles qui ruinent effrontément la morale tant humaine qu'évangélique. De ces dernières il n'y a pas trace dans ceux que combattait le grand évêque, ni dans les mystiques français, quiélistes ou non, excepté peut-être dans Desmarets de Saint-Sorlin, dont il ne dit mot et qu'il a l'air dignorer. Ce prince des sots spirituels, comme l'appelle justement Michelet, en-
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Beignail dans ses Délices de Vesprit, sans détour, avec privilège du roi et approbation de l'archevêque de Paris, que, si l'âme sait s'anéantir, quoi qu'elle fasse, elle ne pèche plus ; que Dieu fait tout, souffre tout en nous ; que, s'il y a des troubles par en bas, l'autre moitié de l'âme l'ignore : que les deux parties raréfiées finissent par se changer en Dieu et que Dieu habite alors avec les mouvements de la sensualité qui sont tous sanctifiés » ou qui deviennent des moyens de sanctification par la confusion et l'humilité qu'elles causent à l'âme fidèle. Toutefois , quelle que soit l'étrangeté de ce langage, il ne me paraît pas certain que cette lourde et indécente mystagogie ne puisse être prise dans un sens innocent. J'hésiterais donc à imputer catégoriquement à Desmarets les impuretés et les ordures de Molinos, signalées dans les numéros 41, 42, 43 et 44 de la Bulle d'Innocent XI 1).
(1) Je donne ces articles clans la traduction de Fénelon. légèrement modifiée pour la rendre plus exacte. J'ai soin de souligner les mots changés.
41. Dieu permet et veut pour nous humilier et pour nous conduire à la parfaite transformation que, dans certaines âmes parfaites qui ne sont point possédées, le démon leur fa^se violence dans leur corps et qu'il leur fasse commettre des actes charnels même clans la veille et sans que leur pensée soil offusquée, en remuant physiquement leurs mains et autres membres contre leur volonté ; et il faut dire la même chose d'autres actes en eux-mêmes criminels, qui ne sont pas péchés en cette rencontre, parce que le consentement n'y est pas.
42. Il y a des cas où des violences de celte sorte qui contraignent dans le même temps à des actes charnels de la part de deux personnes, c'est-à-dire d'un mâle et d'une femelle, et où
Mais si nos mystiques sont exempts de ces infamies, on ne saurait les absoudre la plupart de graves erreurs en théologie et de témérités non moins graves au sujet de la morale, non de celle qui touche aux commandements de Dieu, mais de celle qui est fondée sur les commandements de l'Église. Nageant en pleine spiritualité, ils oublient trop qu'il y a une histoire évangélique et ecclésiastique, une tradition des apô- Ires et des Pères, des préceptes et une discipline qui viennent de l'usage, des conciles, des papes et des
l'acte suit du côté de l'une et de l'autre. (J'ai rétabli d'un bout à L'autre la traduction mot à mot de cet article qui n'est pas assez exacte dans Fénelon).
ï.'<. Aux siècles passés, l)ieu faisait des saints par le ministère des tyrans; il en fait maintenant par le ministère des démons qui, en causant en eux les violences susdites, font qu'ils se méprisent d'autant puisqu'ils s'anéantissent et s'abandonnent totalement à Dieu.
44. Job blasphéma, et cependant il ne pécha pas par ses lèvres, parce que c'était par la violence du démon.
Les articles 45, 46, 47, 48, 4U, 50, 51, 52, 53 sont dans le même sens. Je ne citerai que le 47, le plus hardi et le plus pervers de tous.
47. Quand des violences de cette sorte arrivent, il faut laisser opérer Satan, sans y employer aucune industrie, aucun effort propre, mais demeurer dans son néant; et quand même s'en suivraient des pollutions, des actes obscènes de la main et même encore pis, il ne faut pas s'inquiéter, mais jeter au défi i rs scrupules, doutes et craintes, parce que l'âme en est plus illuminée, plus fortifiés et plus pure et acquiert la sainte liberté. Surtout il n'est pas besoin de s'en confesser. C'est très saintement fait de né s'en point accuser, parce que c'est le moyen de vaincre le démon et de s'acquérir un trésor de paix.
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docteurs; et bien souvent, à leur insu et contre leur gré, leurs imaginations mystiques vont directement ou indirectement contre la religion et le culte établis. I )r. ces spiritualités outrées et ces témérités leur étaient communes avec Molinos , mais sans venir de lui, comme je le montrerai tout à l'heure. Cet Espagnol qu'on voulait à toute force leur donner pour maître n'avait de propre que ses égarements immoraux à tous égards.
Rendons cette justice à l'auteur des États d'oraison, qu'il a nettement séparé de Molinos les quiétistes de notre pays et de son temps. « J'ai omis exprès dans les passages de Taulère et de Rusbroc (I). écrit-il, un caractère affreux des bégards, que le malheureux Molinos n'a pas voulu qui manquât au quiétisme nouveau. On voit bien que j'entends par là les infamies qu'il a héritées de la secte des bégards, comme beaucoup d'autres excès (2). Je n'en ai point voulu parler, et je prie le prudent lecteur d'en bien comprendre la raison. Je pourrais dire d'abord qu'on a horreur de traiter de telles matières, mais une raison plus essentielle m'en a détourné, et c'est qu'on peut séparer ces deux erreurs. On peut, dis-je, séparer les autres erreurs du quiétisme de ces abominables pratiques, et plusieurs, en
(1) Dans la caractéristique des nouveaux contemplatifs qu'il prétend tirer de ces deux auteurs du XIV* et du XVe siècle.
>2\ C'est une manie des historiens ecclésiastiques de chereher dans le passé des filiations imaginaires. Molinos ne s'occupait guère des bégards. C'est de sa propre imagination et de l'étude des mystiques espagnols et de François de Sales qu'il a tiré bien ou mal son système.
effet, les en séparent (1). Or, j'ai voulu attaquer le quiétisme par son endroit le plus spécieux ; je veux dire par les spiritualités outrées, plutôtpar les principes qu'il avoue et qu'il étale en plein jour, que par les endroits qu'il cache, qu'il enveloppe et dont il a honte (2) ; et j'ai conçu ce dessein, afin que ceux qui sentent un éloigneinent infini de ces abominations, ne s'imaginent pas pour cela être innocents, en suivant les autres erreurs plus fines et plus spirituelles de nos faux contemplatifs. Voilà pourquoi je n'ai pas voulu appuyer sur ces horreurs. Ce que je ne puis omettre ni dissimuler, c'est, dans le fait, qu'il est presque toujours arrivé aux sectes d'une spiritualité outrée de tomber de là dans ces misères. Les bégards, les illuminés et Molinos, dans nos jours, en sont un exemple... Or, comment on tombe de là (de l'oraison de quiétude), à l'exemple des bégards, dans ces corruptions qui font horreur, il est aisé de l'entendre. Toute fausse élévation attire des chutes honteuses. (Vous vous guindez au-dessus des nues et. par une aveugle présomption, vous voulez marcher, comme disait le Psalmiste, dans les choses merveilleuses au-dessus de vous: craignez le précipice qui se creuse sous vos pieds, car cette chute terrible est un moyen de justifier la vérité de cette sentence de saint Paul : u Vous êtes si insensés, qu'en commençant par l'esprit vous Unissez par la chair. Vos principes vous
conduisent là » Arrêtons ce magnilique torrent
d'éloquence. Nous n'en voulons retenir que ceci : c'est
(1) C'est tous ceux auxquels Bossuet avait affaire.
(2) Mais le quiétisme de qui?
que, de l'aveu de Bossuet, ni Mme Guyou, ni Fénelon ne sont Molinos. Quant à la liaison étroite et nécessaire de la corruption la plus hypocrite avec une présomptueuse transcendance, la démonstration en est encore à faire.
Mais il y a un fait que Bossuet obscurcit la plupart du temps et que ses lecteurs ignorent ou oublient : c'est que nos mystiques n'ont pas connu et même n'ont pu connaître la Guide de Molinos, tout en disant les mêmes choses que lui ou des choses très approchantes — dans les limites, bien entendu, que nous venons de marquer d'après Bossuet lui-même. Desmarets et Simon Morin, qui fut brûlé en 1663, sur les dénonciations de son confrère en spiritualité, appartiennent à la première partie du XVIIe siècle, quand Molinos était profondément inconnu et que son livre gisait encore dans les limbes des futurs contingents. Antoinette Bourignon allait finir sa longue carrière (1616-1680) cinq ans après l'apparition de la Guide, tandis que l'aveugle Malaval devançait Molinos de cinq années par la publication, en 1670, de sa Pratique facile pour élever Vâme à la contemplation. Quant à M",e Guyon et à Fénelon, ils auraient pu connaître l'ouvrage du quiétiste espagnol : Font-ils connu ? Mme Guyon a toujours protesté qu'elle n'avait jamais lu la Guide, et qu'elle n'en avait appris les conséquences extrêmes et immorales (1) que par les accusations fausses portées contre elle-même et. selon
(1) Je me hasarde beaucoup en parlant des affreuses conséquences de la Guide. Je vois que l'on accusait Molinos d'avoir
I ou les les vraisemblances, elle disait vrai ; je ne connais aucune traduction française de Molinos, qui date de cette époque; et la Lettre curieuse à un ami. dans laquelle on fait l'analyse 'le la nouvelle théologie mystique du docteur Molinos (1), esl de 1088, c'est-à-dire postérieure de plusieurs années au Moyen court, au Cantique des cantiques, aux Torrents spirituels, composés de 1684 à liiSo. Ce que j'affirme de Mme Guyon, je suis tenté de le dire de Fénelon. 11 ne parait pas, non plus que Bossue t, avoir connu la Guide directement. Toutes les propositions qu'ils en citent l'un et l'autre sont prises de la Bulle d'Innocent XI. Sans doute, quelques exemplaires de la Guide, mise en latin, avaient pu pénétrer en France, et par conséquent tomber entre les mains do Fénelon et de Bossuet. .Mais on ne se ligure pas combien l'oeuvre de Molinos. avant la grande controverse de 1697, étail indifférente en noire pays, même aux plus savants, bien que les poursuites contre cet espa-
un enseignement exotérique, celui de la Guide, et un enseignement ésotérique ou secret (Guerrier, l/me Guyon, etc., p. 133). Hossuet, de son cùté, parle des austérités de ce livre où il ne voit qu'hypocrisie. Les abominations que j'ai citées seraientelles, par hasard, fondées uniquement sur les aveux de l'accusé et sur des pièces que nous ne connaissons pas, que le saint office seul a connues et qui, dès lors, sont extrêmement suspectes ?
(1) Mentionnée par Guerrier, p. 131, note I. Cette note donne Dijon J688, et Manuscrits de la B. Xat., fonds f>\, recueil 13924, de sorte qu'il semble que cet opuscule fut écrit en 1(588, à Dijon, mais n'a jamais été publié.
gnol n'aient eu lieu que sur l'invitation impérieuse de Louis XIV. Voici tout ce que Mabillon. alors à Rome. trouve à dire de cetle affaire dans la relation de son voyage : « Les opinions sont partagées sur Molinos (qui venait d'être arrêté en 1685). Les faiseurs de conjectures supposent que ce n'est pas pour la doctrine du livre qu'il a publié qu'il a été jeté en prison, mais pour des lettres écrites à diverses personnes, ou du moins pour les interprétations perverses que ses sectateurs oui données de sa pensée. Il ue se retirera pas facilement de sa prison (1). » Voilà toute la curiosité de cet érudit et de son compagnon de voyage, le P. Germain, au sujet de .Molinos et de son procès. Qu'on juge des autres par eux. Mon. Molinos n'eut aucune influence sur le quiétisme français, et rien ne prouve que Fénelon soit allé chercher dans la Guide les erreurs qu'il a pu professer.
Voilà des détails bien secs et bien minces. Mais ils ne sembleront pas inutiles à ceux qui savent l'illusion que Bossuet produit sur l'esprit du lecteur. Il rappelle sans cesse le nom de Molinos ; il emploie souvent des formules telles que celles-ci : « Molinos. le grand au-
teur des nouveaux mystiques à son exemple, les
nouveaux auteurs — Molinos et. après lui, les faux
mystiques. -- Molinos ouvre la carrière Malaval
ne parle pas moins clairement — Molinos marche
à la tête Malaval a suivi son exemple. — (Parla
publication du Moyen court) Mme Guyon est entrée
(1) UusŒitm italicum a .1 Mabillon, et M. Germain i Lutetice Parisiorum, 16X7 .
dans le dessein de Molinos..., etc. » Ne dirait-on pas que Molinos est le père du quiétisme français comme du quiétisme italien; que Malaval a marché sur ses traces et qu'il en a copié la Guide, postérieure de cinq ans à son propre livre, que Mme Guyon s'est proposé de propager la doctrine de cet Espagnol, inconnu en France, et que Fénelon. par engouement pour cette dame, a donné imprudemment dans le molinosisme? Tout cela est de l'histoire à vol d'oiseau, sans tenir compte des faits et de la chronologie. Tout cela peut être bon, je ne dirai pas comme artifice, mais comme moyen oratoire, pour écraser un adversaire. Mais tout cela est de la dernière inexactitude et ne peut que tromper le lecteur. Ce qui est constant, c'est que les principes fondamentaux du quiétisme étaient assez répandus en France avant Molinos. C'est que son livre y était très peu connu, n'étant pas mis dans notre langue. C'est que les poursuites dirigées contre cet Espagnol et sa condamnation furent une affaire toute italienne qui eutd*abord très peu de retentissement chez nous, quoiqu'elles aient été procurées par Louis XIV que poussèrent les intéressés, les Jésuites et le P. Lachaise. C'est enfin et surtout que l'attention de Bossuet ne fut éveillée sur la question du quiétisme que lorsqu'il fut chargé d'examiner les écrits de Mme Guyon, d'abord seul et contre son gré en 1693, puis avec l'évêque de Chàlons et le supérieur de Saint-Sulpice. Deux mots encore sur ces préliminaires de la grande controverse de Bossuet et de Fénelon, deux remarques plus essentielles peut-être et plus instructives que les idées qui firent l'objet du débat :
1° Les mystiques ont une piété indiscrète et moins facile à manier qu'on ne croit. En communication directe et habituelle avec Dieu, ils supportent difficilement les intermédiaires ; et favoris du maître, il leur arrive de n'avoir qu'une docilité médiocre pour ses ministres ou serviteurs; ses inspirations sont leurs lois. Ils ont, comme ils disent, la liberté des enfants, et cette liberté va bien au-delà de celle des enfants d'adoption. C'est dans ce dernier travers que donna Simon Alorin. A force de rêver que le saint ou l'homme anéanti en Dieu se déifie, ce pauvre fou se sentit de plus en plus transformé; il s'aperçut que l'âme de Jésus était devenue la sienne. Il commença à croire qu'on avait assez pensé à la mort du Christ et à l'état de grâce où cette mort nous appelle, et que le nouveau Jésus pouvait faire un pas de plus et mettre ici-bas l'état de gloire, autrement dit le paradis. Il fut brûlé vif. Cela ne découragea pas les voyants et les sauveurs. Renouvelant le rêve de Monlan, de Joachim de Flore et de bien d'autres, Antoinette Bourignon (1) croyait avoir reçu la mission d'établir une nouvelle forme du règne de Dieu sur la terre. Après le Verbe qui avait succédé aux prophètes devait venir le Saint-Esprit, pour compléter l'œuvre du Verbe et expliquer les vérités encore cachées aux hommes. C'était elle que Dieu avait choisie pour être l'organe de cette révélation nouvelle. Elle mêla à ses persuasions exaltées des ré-
(1) Comme Poiret dans ses Économies divines, Antoinette Bourignon a plus que personne de son temps le sentiment et l'estime de la libre volonté ; et par là elle se sépare non seulement des quiétistes, mais de tous les mystiques.
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miniscences millénaires dont il est inutile de parler. Mais il ne faut pas oublier le profond esprit libéral qui l'anime, lequel va par delà la tolérance jusqu'à la charité universelle. 11 n'y a d'autre paradis que l'union avec Dieu, d'autre enfer que l'éloignement de Dieu. Il n'y a point de damnation éternelle. Ajoutez le mépris de la dévotion vulgaire et des miracles, et vous entreverrez quelque chose des idées et des sentiments qui couvaient au sein des rêveries mystiques. Beaucoup d'âmes exaltées, parties de la foi chrétienne, s'élançaient au-delà du Christianisme, et auraient pu prendre pour devise le mot de Malaval : « Si Jésus-Christ est la voie, il faut passer par lui ; mais qui passe toujours n'arrive jamais. »
Malgré ses prophéties, ses miracles, ses effusions de grâce, ses communications en silence, son état apostolique, sa maternité spirituelle, l'autorité qu'elle prétendait avoir sur ses enfants, Mme Guyon était peut-être la moins téméraire de nos quiétistes. Ses chimères étaient plutôt à côté qu'au delà de l'Évangile, et je ne sais où Bossuet a pu trouver qu'elle niait l'incarnation du Verbe (1). Mais enfin, elle aussi, elle avait sa vocation : elle se croyait appelée à établir le règne de l'oraison, ou de la passivité et de la céleste et sainte indifférence, sans s'apercevoir que son pur amour, qui implique le rejet des demandes, allait se heurter contre le fondement môme du culte, qui est la prière (2\ Voilà les nouveautés que le cardinal Carac-
(1) Voir tes scènes étranges racontées par Mm' Guyon dans sa vie, 3e partie, en. xvm, et citées ou textuellement ou sous forme d'analyse dans Guerrier.
(2) Elle avait beau dire que le désir, la demande, la prière
cioli dénonça dans sa lettre au pape du 30 janvier 108^ (1), et qui devaient alarmer plus tard la religion de Bossuet, quand il les vit, dès 1693, dans les écrits de Mme Guvon.
d'une âme toute à Dieu, tout en Dieu, c'est son amour, elle n'en supprimait pas moins la raison d'être delà prière, laquelle est demande et action de grâce. Elle disait, non sans élévation. mais en laissant après tout cette terrible objection intacte : « Je crois que ce qui fait que l'âme ne peut plus rien désirer (et par conséquent rien demander) c'est que Dieu remplit sa capacité. On nie dira qu'on dit la même chose du ciel. Il y a cette différence que dans le ciel non seulement la capacité de l'âme est remplie, mais que de plus cette capacité est fixée et ne peut plus s'accroître. Dans cette vie, au contraire, Dieu remplit la capacité de l'âme sainte et en même temps il la dilate pour la remplir de nouveau. » Où cette ignorante avait-elle pris ce langage? Avait- elle lu Grégoire de Nysse?
(1) Il y en a parmi eux les Molinosistes', qui rejettent entièrement la prière vocale: et il est arrivé que certains, exercés de longtemps dans l'oraison de pure foi et de quiétude sous la conduite de ces nouveaux directeurs, étant depuis tombés en d'autres mains, n'ont pu se résoudre à dire le saint rosaire ni même à faire le signe de la croix, disant qu'ils ne peuvent ni ne le veulent faire, ni réciter aucune prière vocale, parce qu'ils sont morts en la présence de Dieu et que ces choses extérieures ne leur servent de rien... D'autres, encore, dans cette oraison de quiétude, quand il se présente à leur imagination des images même saintes el de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, s'efforcent de les chasser en secouant la tête, parce que, disent-ils, elles les éloignent de Dieu... Leur aveuglement est si grand que l'un d'eux s'avisa un jour de renverser de haut en bas un crucifix, parce que. dit-il, il l'empêchait de s'unir à Dieu, et lui faisait perdre sa présence lActes de la condamnation des Quiétistes à la suite des États d'nmison).
"2° Sans m'arrèter à cette considération que peutêtre toute spiritualité quintessenciée aboutit par une pente naturelle et fatale au quiétisnie, ou à l'espèce de demie émancipation dont je viens de parler, j'appelle l'attention sur l'étrange spectacle que la seconde moitié du XVIIe siècle nous présente de femmes dogmatisant, dirigeant, captivant des hommes de l'esprit le plus distingué, et sur l'état d'âme que ce phénomène suppose. C'est Antoinette Bourignon, à laquelle s'attache, comme à une envoyée du ciel, le pasteur Pierre Poiret, ex-cartésien et mystique non sans valeur. C'est Mlle Rose, béate à extases, à visions, à conduite assez extraordinaire, que son esprit intrigant fit enfin chasser de Paris, dont l'ingénieux Duguet fut, malgré tout son esprit et tout son jansénisme, le Fénelon. C'est enfin Mma Guyon dirigeant le P. Lacombe, bien plus qu'elle n'était dirigée par lui, avant de séduire l'imagination du pieux abbé qui devint précepteur des enfants de France et archevêque de Cambrai. Or, quand on voit les rôles ainsi renversés, quand l'homme se soumet à la direction spirituelle de la femme, quand le mysticisme pullule avec ses langueurs et sa morbidesse amoureuse, on peut être sûr que la société n'est pas saine et qu'elle est intérieurement travaillée de quelque grave maladie.
Lorsque la cabale des dévots et des dévotes eut poussé Mme de Maintenon dans le lit du grand roi, l'ennui, ce marasme de l'âme, commença à gagner la cour naguère si brillante de Louis XIV. Pour échapper à la réalité qui manquait d'air et qui était fermée à la liberté par le double despotisme politique et religieux,
s'appesantissant de plus en plus sur la France comme une chape de plomb, on se précipita avidement dans une mort anticipée, cette mort volontaire du mysticisme ; et comme c'était à la cour et autour du trùne que l'ennui était le plus profond, ce fut dans les hautes classes que se manifesta le plus ce spleen moral de la spiritualité. Dans le vide de cette vie factice, monotone et absorbante, que La Bruyère nous laisse deviner et que Saint-Simon nous révèle, ne sachant plus que faire de leur âme, les hommes cherchèrent, comme ils disaient, à la perdre en Dieu.
C'est dans ces circonstances que parut Mme Guyon et qu'elle commença à faire une petite Eglise, formée des personnes les plus distinguées de la ville et de la cour. « Elle avait un charme extrême, dit Michelet. Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas et dans une sorte d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils lucides ; elle montra une grande capacité d'affaires dans un moment où l'intérêt de son mari le demandait ; plus tard, elle déploya une vive éloquence , une vraie force théologique, lorsqu'elle eut à défendre sa foi : avec cela, toujours enfant. Je ne sais quoi d'enfantin, de comique, d'amoureux aussi, faisait sourire, touchait, la rendait délicieuse. La douceur d'ange était sur son visage et le cœur fondait à la regarder. Le pieux M. de Chevreuse, un des membres du petit troupeau, disait d'elle naïvement à Bossuet : N'avez-vous pas senti qu'on ne peut être assis près d'elle sans éprouver d'étranges mouvements? Délicate et souvent malade,
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elle resta infiniment pure, éthérée d'imagination. Elle aima vraiment un esprit, n'eut besoin de donner nulle figure à celui quelle cherchait; n'eut de l'amour que la souffrance, l'inspiration, le soupir; puis une étonnante paix. »
Telle fut la femme qui captiva l'esprit de l'abbé Fénelon. « 11 la vit, dit Saint-Simon. Leur esprit se plut l'un à l'autre; leur sublime s'amalgama. Je ne sais s'ils s'entendirent bien clairement dans ce système et dans la langue nouvelle qu'on vit éclore dans la suite ; mais ils se le persuadèrent et la liaison se forma entre eux. » Choisi par Beauvilliers pour être précepteur du duc de Bourgogne, dont ce duc était gouverneur, Fénelon lui lit connaître M'" Guyon, ainsi qu'à son beau-frère, M. de Chevreuse, et par eux et leurs saintes femmes à Mme de Main tenon, très intimement liée alors avec ces deux ducs. C'est ainsi que M m Guyon s'introduisit à Sain t- Cyrel s'y lit des disciples. Elle semblait avoir amené la vie, la joie dans cette maison, un rayon dans la nuit. Godet Desmarets, évèque de Chartres, qui en était le principal directeur, s'aperçut de cet esprit nouveau el de l'influence de plus en plus déclarée de Fénelon et de Mm0 Guyon sur la fondatrice de Saint-Cyr. Il fit épier la Voyante par des dames qui se firent ses intimes pour mieux la trahir, et lorsqu'il eut en main des preuves suffisantes de la nouvelle doctrine, il déclara tout à coup à M""' de Maintenon qu'il y avait à Saint-Cyr une hérésie. Mm' Guyon fut éconduite, reçut l'ordre de ne plus dogmatiser, puis de sortir de Paris. Surprise en cette ville et jetée à la Bastille elle demanda qu'on examinât sa foi et obtint pour juges Bossuet,
M. Tronson et de Noailles , lequel était évèque de Châlons et allait devenir archevêque de Paris. Il n'entre pas dans mon dessein de faire l'histoire de la vie tourmentée de Mme Guyon. Je n'en dirai que ce qui est strictement nécessaire pour expliquer la controverse des deux plus grands prélats de France. Tandis que Mme Guyon, sur sa demande, était transférée de la Bastille dans un couvent du diocèse de Meaux, sous la surveillance de Bossuet, ses trois juges se réunissaient à Issy dans des conférences où Fénelon fut admis, à la fin, quand il était déjà nommé à l'archevêché de Gamhrai ; et là ils dressèrent un formulaire de trente-quatre articles qui condamnaient le quiétisme, mais parmi lesquels Fénelon en avait fait introduire qui réservaient les droits du pur amour : de sorte que les deux futurs adversaires semblaient y trouver leur compte. Aussi, tandis que Bossuet faisait, pour expliquer la doctrine des trente-quatre articles, son ouvrage sur les Etats d'oraison, en insistant principalement contre tout ce qui paraissait aller au quiétisme. Fénelon composait son Explication des Maximes des Saints, qui donnaient un tout autre sens à la doctrine dTssy, en appuyant principalement sur le pur amour : et comme tous les deux étaient de bonne foi dans leurs explications, il était difficile qu'ils ne s'y obstinassent point, et que, d'une entente apparente, ils ne tombassent point dans une guerre à outrance. Gela était d'autant plus inévitable que Fénelon fait archevêque de Cambrai dans l'intervalle, entre les conférences dTssy et la rupture, et sacré par Bossuet lui-même , était devenu son égal en caractère et en
dignité ; c'est ce qui rendit plus sensible à Bossuet le refus de Fénelon de donner son approbation aux États d'oraison. Inde irse ; et cette colère fut portée au comble par la publication des Maximes des Saints. On serait pourtant injuste envers Bossuet, si l'on réduisail à une question de procédé la querelle qu'il fît à son jeune confrère. Il était inquiet sur la foi de Fénelon. Peut-être avait-il déjà lu le livre de Burnel publié en 1688, où Fénelon est nommé comme un des chefs du quiétisme. Il avait certainement demandé à L'abbé des Mémoires sur la tradition mystique pour s'éclairer lui-même sur des questions qui l'avaient peu occupé, et ces Mémoires l'avaient effrayé. Quoi qu'il en soit, et Bossuet l'avoue lui-môme, on rapporte qu'il alla se jeter aux pieds du roi et lui demanda pardon de n'avoir pas plus tôt dénoncé le fanatisme de son confrère.
Qu'était-ce donc que ce livre qui fil scandale, si nous en croyons Saint-Simon, et pour lequel le grave évèque de Meaux taxa de fanatisme un confrère, un ancien ami, celui qu'il avait voulu sacrer lui-même de ses mains? Le but n'en est point contestable. Fénelon. qui n'avait pas voulu donner son approbation aux États d'oraison, parce qu'il ne voulait pas, disait-il, condamner et flétrir une personne qui avait été son amie, s'est bien certainement proposé dans les Maximes de défendre la doctrine de Mrae Guyon, qu'il croyait celle des saints. Mais, avant d'analyser son livre, il faut dire en quoi consistent et la ressemblance et la différence de nos deux spirituels. Ce qui avait soulevé le clergé contre Mme Guyon partout où elle avait dog-
malisé. c'était bien moins le fond de ses idées, qui n'étaient point nouvelles, qu'une certaine indépendance qui lui faisait mépriser les directeurs et leur autorité. Elle voulait que l'âme fût libre dans son anéantissement et qu'elle ne reçût d'autre impression. d'autre direction que celle de Lieu même ou du Bien- Aimé. Or, Fénelon n'empruntait rien d'elle qu'en lui ôtantce qui était tout en elle, la charmante liberté de l'âme solitaire et tout en Dieu. Lui, il subordonnait tout au directeur et y revenait sans cesse. Toujours le prêtre , partout le prêtre entre l'âme touchée de l'amour divin et l'objet de cet amour. C'est comme dans les lettres de M"'e de Maintenon sur l'éducation : en toutes choses il faut consulter: on ne peut marcher sans lisières, sans béquilles. Mme Guyon a beau être absurde et puérile, elle a des ailes, un souffle ; même dans la peinture terrible de la mort mystique, on sent que la morte est vivante ; elle est en terre, mais à ciel découvert, tout au contraire de Molinos; chez lui, elle est scellée de la pierre funéraire, sous la pesante direction. C'est précisément ce que Fénelon rétablit. Ce côté étouffant et dangereux, qui avait éclaté par des scandales, c'est le côté cher aux prêtres, même étrangers au quiétisme. Les jésuites et le pape étaient peu inquiets du fond de la doctrine, pourvu que la confession fût souveraine et la direction absolue. Aussi, l'on ne comprend pas Bossuet et ceux qui le secondèrent, lorsqu'ils présentent le livre des Maximes des saints comme le renversement du christianisme ou plutôt du culte catholique. Certes le mysticisme pourrait être dangereux pour la religion, s'il courait en
22 OUIÉTISME : FENELON ET IlOSSUET.
toute liberté comme celui de M""' Guyon, qui ne voulait suivre que les inspirations de l'esprit. Quant à celui de sainte Thérèse, de sainte Catherine de Sienne, de Marie d'Agréda, il peut être énervant et pernicieux pour les âmes el tomber dans les hallucinations les plus étranges. Mais soumis à la vigilance jalouse du directeur, il est limité dans ses écarts et sans danger dans ses égarements pour le dogme et le culte établis. Paire côté, je veux dire eu ramenant la direction dans une doctrine qui semblait vouloir s'en passer et volerpar dessus, Fénelon trahissait certainement, sans le vouloir el à son insu, ce qu'il y avait de plus intime dans la pensée de M'"c Guyon; mais aussi il innocentail son amie et la doctrine de son amie aux yeux des théologiens. Il ('tait le premier à reconnaître le danger de livres comme le Moyen court et les Torrents, non pas pour la loi en général ni pour la société (car il est trop évident que la spiritualité réelle ou feinte ne peut être le partage que d'un petit nombre de personnes , mais pour les âmes naturellement tendres el pieuses, qui -eraient mal éclairées.
• J'ai toujours cru, dit-il dans l'Avertissement qui précède son livre, qu'il fallait parler el écrire le plus sobrement qu'on pourrait sur les voies intérieures. Quoiqu'elles ne renferment rien qui ne soit manifestement conforme à la règle immuable de la foi et des mœurs évangéliques, il me parait néanmoins que cette matière demande une espèce de secret. Le commun des lecteurs n'est pas préparé pour faire avec fruit de si fortes lectures. C'est exposer ce qu'il y a de (dus pur et de plus sublime dans la religion a la dérision
des esprits profanes, aux yeux desquels Jésus-Christ Crucifié est déjà un scandale et une folie... D'un autre côté, c'est tendre à toutes les âmes crédules et indiscrètes un piège pour les faire tomber dans l'illusion : car elles s'imaginent bientôt être dans tous les états qui sont représentés dans les livres ; par là, elles deviennent visionnaires et indociles... Voilà ce qui m'a persuadé qu'il fallait garder, autant qu'on le pourrait. le silence sur cette matière, de peur d'exciter trop la curiosité du public, qui n'a ni l'expérience, ni la lumière de grâce nécessaire pour examiner les ouvrages des saints... Mais, puisque cette curiosité est devenue universelle depuis quelque temps, je crois qu'il est aussi nécessaire de parler qu'il eût été à souhaiter de se taire. »
Peut-être n'était-il pas aussi nécessaire de parler qu'il le croit. Peut-être a-t-il été plus entrainé par son amitié pour Mme Guyon et aussi par l'ambition d'apprendre à des théologiens profonds comme Bossuet ce qu'ils avaient l'air d'ignorer ou de ne pas comprendre, qu'il n'a été obligé parundevoir indispensable à rompre le silence ? Peut-être enfin n'était-ce pas à un évêque^ c'est-à-dire au pasteur commun des âmes, de prêcher si haut une doctrine particulière qui ifesl point d'obligation pour le salut et pour les bonnes mœurs. La prudence (et par là je n'entends pas une prudence charnelle qui craint de choquer le monde ou de compromettre ses propres intérêts, mais une prudence toute pastorale, qui craint d'égarer ou de scandaliser les faibles) aurait dû. je crois, lui faire supprimer son livre. Mais du moment qu'il se déeidait à le publier, il
ne pouvait le faire avec plus de circonspection et moins d'attraits de séduction et de danger pour ses lecteurs. C'est ce que, généralement, on ne reconnaît pas assez.
L'Église, surtout dans les quatre derniers siècles, avait laissé développer à côté de la théologie universelle une théologie plus raffinée à l'usage des religieux. Sainte Thérèse, Balthazar Alvarès, le bienheureux Jean de la Croix, saint François de Sales, Mme de Chantai, pour ne citer que les Spirituels les plus célèbres, avaient débité dans leurs écrits une dévotion quintes senciée et par-delà les nues, que non seulement on avait tolérée, mais qu'on semblait encore avoir canonisée en leurs personnes. Or, rien n'est plus glissant que cette spiritualité. Elle est trop voisine de l'hallucination pour ne pas y tomber souvent, et en admettant que les coryphées de la sainteté et de Pilluminisme aienl su. par un privilège spécial de la grâce, se tenir dans les bornes de la vérité, la pente était bien dangereuse pour ceux qui voulaient les suivre. Il est constant que Molinos et bien d'autres, prenant leurs subtiles et folles imaginations pour des illuminations de l'Esprit, ont avancé bien des maximes contraires aux dogmes, contraires non seulement aux mœurs évangéliques, mais encore à toute morale. L'amour pur et la contemplation , selon eux, peuvent transporter l'âme si haut, qu'il n'y a plus besoin de médiateur entre elle et l'essence divine, qu'elle saute par dessus l'humanité de Jésus-Christ, que les mystères s'évanouissent, que la pénitence, la foi, l'espérance, deviennent inutiles, en un mot que
QUIÉTISME : FÉNELON ET BOSSl'ET. 25
grâce à ia perfection que l'âme chrétienne acquiert, elle n'a plus besoin du christianisme ou elle s"en taille un à sa fantaisie. De même pour les mœurs, l'esprit est logé si haut qu'il ne s'inquiète plus de ce que fait le corps, et il se meut dans une sphère si au-dessus des tentations, qu'il ne peut être atteint des souillures auxquelles elles pourraient entraîner l'homme animal. A force de se guinder, la spiritualité descend plus bas que la morale la plus vulgaire, et l'ange se vautre sans pudeur et en conscience dans les fanges de la bête.
Donc, s'il y a une spiritualité vraie, il y en a une fausse, et elles se touchent par tant de points qu'on ne saurait les distinguer trop nettement. C'est précisément ce que l'auteur des Maximes des Saints se propose de faire. Il prétend expliquer les expériences des saints , mettre en lumière le vrai sens de leurs expressions parfois non moins étranges qu'outrées, démontrer par là que les saints sont loin de blesser le dogme et la foi et de tomber dans l'illusion, faire voir enfin les bornes précises que les saints ont marquées, et au-delà desquelles il n'est point permis d'aller, sans tomber ou dans des opinions fantastiques ou dans des hypothèses, qui cachent sous des termes de perfection le mystère d'iniquité. Ceux qui se défient beaucoup de la spiritualité et qui sont tentés de n'y voir que les égarements et les hallucinations d'une piété surchauffée par la solitude, croiront facilement qu'un tel projet implique contradiction. C'est, à ce qu'il leur semble, essayer de ramener les ivresses du cœur et les saillies de l'imagination aux termes de la raison et de délirer avec méthode et avec mesure. .Mais il faut se mettre
à la place de Fénelon. Il est habitué à révérer François de Sales, Thérèse et autres, comme des saints: il voit qu'ils ont été canonisés ou que leur mémoire est en bonne odeur dans l'Église; que leurs écrits ont été solennellement approuvés après beaucoup de contradictions, et qu'enfin leur vie est donnée comme le modèle le plus accompli de la perfection ; il doit naturellement conclure qu'il est urgent de démêler les équivoques et de séparer le vrai du faux, et cela, d'autant plus qu'il est plus facile d'abuser de certaines expressions outrées ou peu exactes, et que l'illusion, comme il dit, suit de plus près les voies les plus parlaites. C'est donc à tort que Bossu et lui crie que : « dans un temps où les faux mystiques font tant de mal. il ne faut écrire que pour les condamner, et abandonner les vrais mystiques à Dieu : que le vrai mystique est si rare et si peu nécessaire, le faux mystique >i commun et si dangereux, qu'on ne saurait trop s'y opposer. » Car le moyen le plus simple et le plus efficace de conjurer le danger, ce serait de marquer, si c'est possible, la ligne qui sépare la vraie et la fausse spiritualité. Autrement il laudraitdire et que la spiritualité est la perfection de la vie chrétienne, et qu'on doit en parler le moins possible : ce qui ne serait pas à l'avantage et à l'honneur de cette perfection tant vantée.
La fin que se propose Fénelon. la seule qu'il pouvait se proposer, détermine sa méthode. Que voulaitil ? Rapporter ses propres expériences ou celles de M"" Guyon avec cette effusion et aussi avec cette veine quelque peu déréglée des mystiques, et les comparer
QUIÉT1SME : PÉNELON ET BOSSUET. 27
avec celles des saints autorisés ? .Non. Il prétendait expliquer, préciser, définir le sens vrai et juste des saints, de telle sorte qu'on ne pût le confondre avec les égarements de leurs imitateurs. Il traite donc toute la matière de son ouvrage par articles, rangés, autant que faire se peut, suivant les divers degrés que les grands mystiques ont marqués dans la vie spirituelle. Chaque article est double en lui-même ou se compose de deux parties, l'une qui explique le vrai, l'autre qui exprime et flétrit le faux. Celle-là. qu'il approuve, renferme tout ce qui est autorisé par les expériences des saints et se réduit à la doctrine du pur amour, acceptée par toute l'Église. Celle-ci marque l'endroit précis où commence le danger de l'illusion. En rapportant, dans chaque article, ce qui lui paraît ou équivoque ou excessif, et partant dangereux. Fénelon le qualifie et le condamne dans toute la rigueur théologique. « Ainsi, dit-il. mes articles seront dans leur première partie un recueil de définitions exactes sur les expressions des saints, pour les réduire toutes à un sens incontestable qui ne puisse faire aucune équivoque ni alarmer les âmes les plus timorées. Ce sera une espèce de dictionnaire par définitions pour savoir la valeur précise de
chaque terme D'un autre côté, la seconde partie de
mes articles montrera toute la suite des faux principes qui peuvent former l'illusion la [dus dangereuse contre la foi et contre les mœurs sous une apparence de perfection. En chaque article, je tâcherai de inarquer où commence l'équivoque, et de censurer tout ce qui est mauvais, sans affaiblir jamais en rien tout ce que l'expérience des saints autorise »,
Qu'il ait ou non réussi, il me semble qu'il n'y avait rien de plus sensé et qu'il dût croire plus utile, dès lors qu'il n'avait aucun doute sur la solidité de la doctrine des saints.
D'ailleurs, il voyait bien les inconvénients de cette méthode, la sécheresse et la monotonie. Il n'y a rien déplus fatigant que cette division de chaque article en article vrai et en article faux, et que ces finales revenant à chaque article : « Parler ainsi, c'est parler pieusement, comme toute la tradition générale du
christianisme Parler ainsi, c'est confondre toutes
les idées de la raison humaine, c'est mettre une perfection chimérique dans une extinction absolue du
christianisme et même de l'humanité On ne peut
trouver des termes assez odieux pour qualifier une extravagance si monstrueuse » Outre que les matières étaient par elles-mêmes fort délicates et fort obscures, ce dictionnaire de définitions, les unes vraies, les autres fausses, avec des conclusions toujours les mêmes au moins dans le tour, donne au livre des Maximes des Saints un air pédantesque et repoussant, qui seul eût suffi pour pallier le venin de la doctrine, si venin il y avait. Je ne pense pas que jamais écrivain et bel esprit ait fait si bon marché du succès et de sa réputation que Fénelon dans cet ouvrage. Évidemment il l'a composé non pour le public, mais pour quelques âmes touchées des sentiments mystiques, qui auraient pu être trompées par le langage impropre et excessif de certains saints, et pour les directeurs qui avaient de telles âmes sous leur conduite. Le succès fut tel que l'auteur aurait pu le prévoir : ce fut un désappointement général.
Ceux qui connaissaient Fénelon et qui avaienl éprouvé les grâces et les séductions infinies de son esprit, comme ceux qui ne le connaissaient que de réputation, purent croire qu'il ne donnait au publie qu'un écrit fait à son image, c'est-à-dire plein de naturel, de finesse et d'onction. Aussi toutes les personnes de la cour s'empressèrent-elles de le lire avec avidité, et plus leur espoir fut trompé, plus elles exhalèrent leur mécompte et leur dégoût. Il faut entendre Saint-Simon à ce sujet : « Si on fut choqué de ne le voir le livre) appuyé d'aucune approbation, on le fut bien davantage du style confus et embarrassé, d'une précision si gênée et si décidée, de la barbarie des termes qui faisaient comme une langue étrangère, enfin de l'élévation et de la recherche des pensées, qui faisaient perdre haleine, comme dans l'air trop subtil de la moyenne région. Presque personne qui n'était pas théologien ne put l'entendre, et de ceuxdà encore après trois ou quatre lectures. Il eut donc le dégoût de ne recevoir de louanges de personne et de remerciement de fort peu. et de pur compliment : et les connaisseurs crurent y trouver, sous ce langage barbare, un pur quiétisme. délié, affiné, épuré de toute ordure, séparé 'lu grossier, mais qui sautait aux yeux, et avec cela des subtilités nouvelles et fort difficiles à se laisser entendre, et bien plus à pratiquer. Je rapporte non pas mon jugement, comme on peut croire, de ce qui me passe de si loin, mais ce que l'on dit alors partout, et on ne parlait d'autre chose jusque chez les dames; à propos de quoi on renouvela ce mot échappé à Mme de Sévigné dans la chaleur des disputes sur la grâce :
— Épaississez-moi un peu la religion, de peur qu'elle ne s'évapore à force de subtilités. — Ce livre choqua fort tout le monde : les ignorants, parce qu'ils n'y entendaient rien ; les autres, par la difficulté à le comprendre, à le suivre, à se faire (à) un langage barbare et inconnu ; les prélats opposés à l'auteur, par le ton de maître sur le vrai et le faux des Maximes, et par ce qu'ils crurent apercevoir de vicieux dans celles qu'il donnait pour vraies. »
Ce déchaînement si subit fut moins spontané qu'il n'en a l'air. « 11 lit soupçonner à bien des gens qu'il avait été préparé par les ennemis de l'auteur », dit l'abbé Legendre dans ses Mémoire^. Le P. d'Avrignv, de son côté, croit que beaucoup de gens crièrent parce qu'on les lit crier, et il sait que ceux qui n'avaient pas lu le livre crièrent encore plus fort que les autres. Certainement il y avait des gens intéressés qui chauffaient le scandale. Mais s'ils s'attaquaient à Fénelon, c'était pour atteindre plus haut. En culbutant le précepteur, ils voulaient culbuter le gouverneur, les uns pour se partager ses honneurs et ses places, les autres pour mettre tin, s'il était possible, à ce règne des dévols rangés autour de lui. Cela dura depuis le moment qu'un cuislre présenta en Sorbonne cette thèse : « Si un prince pouvait garder auprès de ses enfants un précepteur soupçonné de quiétisme (1692) », jusqu'à la fin de 1698 où l'archevêque de Noailles sauva généreusement Beauvilliers. dont les honneurs et les places étaient destinés à son neveu. Mais le déchaînement contre les Ma. rimes des Saints fut trop général pour n'être pas en grande partie spontané.
OriÉTISME : FÉNBLON ET BOSSUET. 3'1
Que si l'on sépare les gens du monde des théologiens, oo peul dire que le succès des Maximes fut un succès de désappointement, el que le livre n'en fit peut-être * [ ne plus de bruit dans le public, chacun s'étonnant d'un langage si sec, si insolite, et en apparence si barbare, parce qu'on ne comprenait pas les idées exprimées, ou plutôt parce qu'on ne les reconnaissait plus sous cette forme sévère sous laquelle les amateurs d'images et de mouvements mystiques n'étaient pas accoutumés à les voir. Les Maximes des Saints^ireni àowc, un étrange bruit, il faut le dire, peu favorable à l'auteur. Mais lorsque Bossuet parle du déchaînement général contre Fénelon, lorsqu'il écrit que le livre de M. de Cambrai continue à soulever tout le monde, docteurs et autres, la cour comme la ville, que ce soulèvement est au-delà de toute imagination et continue avec indignation et mépris, il faut bien entendre ce que cela signifie réellement. Bossuet était indigné, il méprisait un livre où il ne trouvait que sécheresse, que verbiage, qu'idées alambiquées, et qui semblait une justification de Mme Guyon : et supposant que tout le monde sentait et pensait comme lui, il prenait pour un déchaînement des esprits contre la doctrine de son confrère ce qui n'était au fond qu'un désappointement littéraire, que le chagrin de l'attente et de la curiosité trompées. Si le livre de Fénelon fit scandale, ce fut seulement dans une partie du clergé et parmi les docteurs. Les autres, je le répète, ne furent choqués que de ne pas comprendre et que d'éprouver l'ennui et le dégoût là où ils cherchaient le plaisir. Tout ce bruit pouvait tomber en un moment, comme
cela arrive toujours en France, où les nouveautés qui ont fait le plus de fracas sont le plus vite oubliées. Le plus sûr moyen d'enterrer le livre des Maximes des Saints était de n'en rien dire ou tout au plus de faire une courte protestation , afin de ne point paraître l'approuver. Car l'effet qu'il produisait, n'étant qu'un sentiment de désappointement, prouvait combien il et ait peu dangereux. Cette idée parait avoir traversé un moment l'esprit de Bossuet. « On ne croit pas que ce livre lui fasse beaucoup d'honneur, écrit-il à son neveu, n'étant élevé qu'en paroles et en phrases, comme j'ai dit. Nous n'avons sur ce point qu'à ne dire mot. On ne parlera que trop pour nous » (1). Bossuet était trop mal disposé pour goûter cette sage et charitable politique. Il supportait aigrement que, par attachemenl pour Mme Guyon, Fénelon eût refusé de donner son approbation à V/nstruction sur les États d'oraison, et que celui qui avait voulu être sacré de ses mains et qui avait sans cesse protesté de sa déférence et de sa docilité, »'ùl écrit un livre qui était contraire au sien et qui pouvait paraître un défi au vieil athlète tant de fois victorieux. Il exigea une sorte de rétractation et ne voulut pas se contenter des explications que l'archevêque de Paris et l'évèque de Chartres se montraient assez disposés à recevoir. De là une polémique ardente qui dura près de deux ans, et qui tint le public en suspens sur la question du quiétisme ou plutôt qui lui en apprit sur cette question plus que n'auraient jamais fait les Maximes des Saints. De là un véritable scan-
(1) Lettres cliii.
dale qui amusa vivement les gens du monde, charmés de voir Bossuet et Fénelon aux prises et d'assister aux beaux coups qu'ils se portaient. Quel avantage y avaitil a faire passer un archevêque pour un nouveau Molinos, lorsqu'il détestait le molinosisme dans les termes les plus formels et les plus énergiques ? Bossuet ne considéra point tout cela et fut véritablement l'auteur du bruit et du scandale ; et lorsque Fénelon l'accusait de poursuivre un confrère avec un acharnement peu charitable, lorsqu'il le rendait responsable des mauvais effets d'une polémique dont riaient les impies et les libertins, en vérité Fénelon n'avait pas tort. Bossuet a beau s"en défendre, il a beau crier de sa voix la plus retentissante qu'il n'est pas l'ennemi ni l'accusateur de M. de Cambrai, qu'il n'a point soulevé la querelle et qu'il est étrange que Fénelon veuille faire retomber tout sur lui, comme si sa cause n'était pas celle de M. de Paris, de M. de Chartres, de tout l'épiscopat français et de toutes les Universités : il est certain que s'il se fût montré moins impérieux, on aurait pu s'accommoder, et que, s'il avait gardé le silence, nul ne l'eût rompu. Nous avons une lettre de lui, antérieure à la publication des Maximes des Saints , laquelle ne laisse aucun doute sur ses dispositions peu pacifiques, et, quoi qu'il en dise, peu bienveillantes à l'égard de Fénelon, dont les procédés au sujet de son livre sur les Etats d'oraison l'avaient choqué. « Je sais, d'une manière à n'en pouvoir douter, écrit-il à l'abbé de Maulevrier, que M. de Cambrai veut écrire sur la spiritualité... Je suis assuré que cet écrit ne peut causer qu'un grand scandale : 1° parce que d'après ce qu'il m'a fait
dire sur le refus d'approuver mon livre, il ne se résoudra jamais à condamner les livres de Mmo Guvon: ce qui est introduire une nouvelle distinction du droit et du fait et faire voir que M. de Paris et moi, nous avons condamné celte dame sans entendre sa pensée. Cria est d'un si grand scandale que je ne puis, en conscience, le supporter et que Dieu m'oblige à faire voir qu'on veut soutenir des livres dont la doctrine est le renversement de la. piété; 2° je vois par les lettres et les discours de M. de Cambrai, qu'il tendra à établir comme possible la perpétuelle passiveté : ce qui mène à des illusions insupportables. Car si cet état est possible — à moins de le restreindre , comme je le fais après le B. Jean de La Croix, à la sainte Vierge ou à quelque autre âme aussi extraordinaire, telle que celle de saint Jean Baptiste, — on donnera ouverture à conduire les âmes sur ce pied-là, ce qui serait renverser la bonne conduite des âmes et un des articles que M. de Cambrai a signés, qui est le XXIXe; M0 je suis assuré qu'il laissera dans le doute ou dans l'obscurité plusieurs articles, sur lesquels il me sera facile de faire voirqu'il fallait s'expliquer indispensablement dans la conjoncture présente. El si cela est, comme il sera, qui peut me dispenser de faire voir à toute l'Église combien cette dissimulation est, dangereuse?
« Tout cela démontre qu'à moins de concerter tous ensemble ce qu'il faut dire, c'est qu'on veut tromper, c'est qu'on veut montrer que .M. de Paris et moi l'avons mal condamnée, ce que j'avouerais sans peine s'il était vrai. Mais, comme bien assurément cela n'est pas, la vouloir défendre, c'est vouloir rétablir et remettre sur
QUIÉTISME : FÉNELON ET BOSSUET. 3o
l'autel une idole brisée. Voilà la vérité à laquelle il faut quejesacrifte ma rie. Je le répète, on veut rendre la condamnation de Mrac Guyon douteuse, parla la remettre en honneur; et on ne m'évite en cette occasion, après m'avoir témoigné tant de soumission en paroles, que parce qu'on sent que Dieu, en qui je me fie, me donnera la force pour éventer la mine.
« Je me réduis à ce dilemme : Ou l'on veut écrire la même doctrine que moi ou non. Si c'est la même, l'unité de l'Église demande qu'on s'entende ; si c'en est une autre, me voilà réduit à écrire contre ou à renoncer à la vérité » (1).
Ce qui entretint cette disposition belliqueuse et ce qui la fît éclater, c'est qu'on était alors fort préoccupé des mystiques et que l'on était en train de juger en Sorbonne le livre d'une béate espagnole, Marie d'Agréda: et surtout, c'est que Bossuet fut encouragé à combattre par l'homme qu'il vénérait le plus, Rancé, fondateur de la Trappe. Rancé lui écrivit au sujet des Maximes des Saints et de son Instruction sur les états d'oraison, deux lettres que Bossuet publia ou laissa publier, et qui furent comme le signal de la trompette avant la bataille. La seconde surtout était terrible. « Il est vrai, Monseigneur, y est-il dit, que rien n'a jamais été plus important pour l'honneur de l'Église, pour le salut des fidèles et pour la gloire de Jésus-Christ que la cause que vous soutenez ; car, en vérité, si les chimères de ces fanatiques avaient lieu, il faudrait fermer le livre des divines Écritures, laisser
11) Lettre LXXXV.
l'Évangile, quelque saintes et quelque nécessaires qu'en soient les pratiques, comme si elles ne nous étaient d'aucune utilité : il faudrait, dis-je, compter pour rien la vie et la conduite de Jésus-Christ, tout adorable qu'elle est, si les opinions de ces insensés trouvaient quelque créance dans les esprits et si l'autorité n'en était entièrement exterminée. Enfin c'est une impiété consommée, cachée sous des termes extraordinaires, des expressions affectées, sous des phrases nouvelles qui n'ont été imaginées que pour imposer aux âmes et pour les séduire.
« Nous ne manquerons pas de prier Dieu, Monseigneur, qu'il touche les cœurs, qu'il éclaire les esprits et qu'il s'en rende tellement le maître qu'ils profitent des instructions que vous leur donnez : les uns, en abjurant avec sincérité l'erreur qu'ils ont embrassée ; et les autres, en la regardant comme le renversement de toute la piété chrétienne (1). »
Fénelon n'était pas nommé, mais une telle lettre, tombant dans le public au moment où l'on ne. parlait que des États d'oraison de Bossuet et que des Maxime* des Saints île Fénelon, était l'accusation la plus terrible contre ce dernier. C'était le ranger, lui archevêque et pasteur des âmes, parmi les fanatiques. C'était lui dire hautement qu'il reniait l'Évangile et renonçait à la foi chrétienne. Sans beaucoup politiquer sur cette lettre, on peut se demander si Rancé aurait osé parler avec aussi peu de ménagement dans le cas où il se fût adressé au public et non confidentiellement à un ami. Ces indiscrétions dont Bossuet a fait trop
(l) Lettre CIX.
d'usage peuvent èlre de bonne guerre dans les polémiques mondaines : elles me paraissent déplacées dans une controverse philosophique ou religieuse. Dans tous les cas, il y avait une souveraine injustice, quand même les principes de Fénelon eussent conduit logiquement à des conséquences si odieuses, à les lui attribuer brutalement, puisqu'il les désavouait, puisqu'il les détestait et les réprouvait, comme des inspirations du démon. Ces accusations outrées étaient terribles et le paraissent encore plus par le poids qu'y ajoutaient et la haute réputation de l'accusateur, et sa vie sainte et révérée de tout le inonde. Qui pouvait en apprendre, disait-on, sur la vie religieuse, à celui qui en était le plus parfait modèle depuis quarante ans, et qui avait ramené sur la terre la vie monastique dans toule sa splendeur ? Ce qu'il condamnait pouvait-il ne pas être condamnable 1 II faut bien pourtant que le réparateur de la Trappe ne fût pas infaillible, puisqu'on lui avait généralement donné tort dans sa querelle contre le bénédictin Mabillon, où il considérait les travaux de l'esprit comme des violations de la règle et comme des actes profanes. Et surtout il fallait bien qu'il pût y avoir plusieurs formes de la vie religieuse, puisqu'il n'y a rien, à beaucoup d'égards, plus opposé que Rancé et saint François de Sales. Rancé faisant consister la perfection de la vie religieuse dans les austérités de la pénitence et dans une sorte de tremblement et de gémissement continuels: saint François, dans les douceurs ineffables de la contemplation et de l'amour; l'un, dans un saint effort et dans une perpétuelle violence sur soi-même: l'autre, dans un état stable de
08 QUIÉT1SMË : FÉNÊLOH ET UOSSUET.
repos et de quiétude. Pourquoi Fénelon, qui n'avait rien de sombre dans L'imagination, dont le cœur était naturellement tendre, et qui avait consumé son existence ecclésiastique à diriger des femmes, n'aurait-il pas eu plus de penchant pour l'aimable François que pour le sévère, pour le dur, pour le terrible RaneéV La réputation très méritée de Rancé ne prouve donc rien contre Fénelon. Toute la question est de savoir s'il entendait bien les auteurs dont il expliquait les maximes, en s'eflorçant de les l'amener, comme il prétendait, à ee qui est autorisé et à la tradition universelle. Le seul homme qui suit entré charitablement dans la pensée de Fénelon, qui ait rendu justice à ses intentions, et qui aurait pu le taire revenir de ses erreurs, s'il yen avait de considérables dans son livre, ce n'est ni Rancé, ni Bossuet, ni Godet Desmarets , ni de Noailles, ni aucun de ceux qui écrivirent contre lui; c'esl .M. Tronson, directeur de Saint-Sulpice. Lui, du moins, s'il eût argumenté contre Fénelon. il n'aurait pas commencé par le heurter en lui imputant le contraire de ce qu'il s'était proposé sincèrement de faire. ci Si j'ai eu. dans l'occasion dont vous me parlez, écritil à l'évêque de Chartres, trop de ménagement pour aotre ami | Fénelon), comme on vous Tinsinue ( 1 , ce n'a été que pour n'avoir pas eu suffisamment de lumières; car. dans le fond, je vous avouerai franchement que j'ai cru. après plusieurs personnes de piété, qu'il était
i t On. c'est Hossuet qui termine une lettre à G<>det Desmarets par cette phrase : « On se pare fort de M. Tronson, et je ne sais si ce que vous appelez sagesse en lui, n'est pas un trop grand ménagement n Lettre XC.
important que le monde fût instruit de ses sentiments. Or, il me semble qu'il s'en explique assez et qu'il les éclaircit d'une manière qui peut avoir de bons effets : le premier, de redresser ceux qui abusent des livres des bons mystiques et de leurs expressions, et qui, y donnant un sens opposé à la doctrine de l'Église et contraire à la foi et aux bonnes mœurs, tombent dans de très grands égarements. L'autre est de prévenir les soupçons qu'on pourrait, former contre lui, en faisant connaître d'une manière claire et précise tout ce qu'il pense sur cette matière. Je ne sais d'ailleurs quel sort aura son ouvrage; mais toujours, quoi qu'on en dise, il doit empêcher, à mon avis, qu'on ne soupçonne l'auteur d'avoir des erreurs qu'il condamne avec tant de force. Voilà mes vues que je vous expose simplement et que je soumets de tout mon cœur à ceux qui en ont de plus étendues » (1).
Or, quelque modestie qu'il y ait dans les premières et les dernières paroles de cette citation, Tronson était, du consentement général de ses contemporains, un excellent théologien. Je crois donc fermement que si l'on eût abordé la question avec les sentiments de paix, de conciliation et de justice de cet homme excellent, on aurait pu, par la douceur et en silence, arriver à un accommodement loyal, tandis que les exigences impérieuses et les violences de Bcssuet ne firent qu'irriter Fénelon et l'enfoncer davantage dans ses opinions. Elles ont rendu inévitable ce duel théologique qui nous a valu tant d'écrits remarquables par leur éloquence, mais qui fut un scandale plus funeste que ne
(1) Lettre XC1I1.
l'a cru Bossuet à la foi qu'il prétendait sauver. Il écrit quelque part que M. de Cambrai s'est noyé dnns une goutte d'eau : il se trompe : ce n'est pas Fénelon, lequel sortit de sa défaite plus triomphant que le vainqueur, ce sont les restes de religion subsistant encore à la fin du XVIIe siècle qui furent noyés dans cette goutte d'eau, qu'on appelle la querelle du Quiétisme. J'espère que la suite de cette exposition rendra cette assertion évidente.
Selon Fénelon, qui prétend ne faire que suivre en cela la doctrine des bons mystiques ou des saints. toutes les voies intérieures aboutissent au pur amour : et la contemplation n'esl que l'exercice simple de cet amour, réduit à un seul motif, celui de la gloire de Dieu. Or, le fond de l'œuvre de la contemplation des parfaits consiste dans la passivité, dans l'absence de tout désir réfléchi et explicite, de tout mouvement volontaire, de tout acte délibéré, autrement dit dans une sainte indifférence. Nous verrons plus tard si c'est bien la doctrine des saints, mais à coup sûr, c'est bien celle de Mme Guyon dans son Moyen court et dans son Explication du Cantique des Cantiques, qui avaient été condamnés à Rome ; c'est bien celle de .Malaval et de Molinos, dont les livres avaient été flétris par le même tribunal. C'est de plus la théorie de l'absorption en Dieu avec sa conséquence immédiate, le quiétisme.
A considérer le système simplement au point de vue humain, il semble qu'il proposait pour idéal de la perfection la plus impossible et la plus pernicieuse des chimères. Michelet, si sympathique à Mrae Guyon. a jugé sévèrement sa spiritualité à outrance en l'oppo-
sant au scepticisme qui recommençait à poindre. « Les libertins, écrit-il, sont de jour en jour plus nombreux; tout à l'heure les philosophes supprimaient le christianisme; les quiétistes le rendaient inutile. Gomment? En l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, l'absorption en Dieu! Ce qui est dur à dire et pourtant vrai, c'est que, dans la décadence et la prostration morale du temps, M"le Guvon, avec sa pureté angélique, était plus dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que ceux-ci, dans leur corruption, faisant appel à la raison, poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée ; elle, innocente et par une sorte d'enfance, elle enfonçait les âmes dans l'impuissance radicale, dans la mort définitive. Elle allait à l'aveugle, voyant sans voir. Chose bizarre ! Elle avait très bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre les religieuses, et elle ne voyait pas que sa spiritualité amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de cet abus. » Mais ne parlons que de ce qui concernait la société réelle, sans nous arrêter à ces petites cabales de soidisant élus qui se forment dans son sein et qui vivent sur elle, inutiles elles-mêmes et improductives. Fénelon en concentrant, comme son amie, toutes les facultés de l'âme en une espèce de point unique et indivisible, en énervait toutes les forces vives et en détruisait l'activité sans laquelle l'homme n'est rien. Qu'on appelle, tant qu'on le voudra, cette activité inquiétude, vain empressement . il n'en est pas moins vrai que toute la perfection de l'homme est dans la vertu, et la vertu, dans l'effort réglé, constant, énergique de l'activité,
42 oniÉTisME : fénelon et bossuet.
sanctifiée par l'idée toujours présente de Dieu, mais sans se borner à l'amour extatique et à l'inerte contemplation du bien absolu On a beau mépriser, en termes brillants et éloquents, la réflexion, le raisonnement, tous les actes discursifs de l'intelligence, la réflexion, quoiqu'elle ne soit qu'une perfection relative, reste la force de lame et la condition de tout développement en des êtres tels que l'homme, qui vivent dans le temps et non dans l'éternité, dans le mouvement et non dans l'immuable. Dieu seul est, selon l'expression d'Aristote, la pensée de la pensée, ou l'acte absolu, immanent, invariable de l'intelligence. Mais la contemplation indistincte, confuse, toute renfermée en soi, n'est qu'un engourdissement et une léthargie pour la raison humaine, qu'un sommeil traversé par des rêves et des fantômes. Voyons à l'œuvre cette prétendue perfection. Fénelon avait élevé le duc de Bourgogne et dirigeait une petite église de grands seigneurs dont lesdeux principaux étaient les ducs de Beauvilliers et de Ghevreuse, ministres de Louis XIV. Quels furent les fruits de cette éducation et de cette direction? Il faut reconnaître que le maître avait inspirée l'élève unamourprofonddubien public : mais sans parler de scrupules vains et bas qui, loin de convenir à l'héritier du trône, auraient semblé puérils dans un particulier honnête, n'avait-il pas, à force de mater cette nature superbe et emportée, éteint en lui les énergies que Dieu nous donne pour agir ? J'ai honte de le dire, on vit dans la campagne de Flandre de 1108 un prince français qui n'était pas brave, qui perdait ses heures en oraisons, qui, plus saint que prince, se laissa traiter de lâche par Ven-
QUIÉTI8ME : FÉNELON ET IÎOSSIET. 43
dôme et qui devint la dérision des soldats, de la France ei de l'ennemi (1). Fénelon essaie par ses lettres de lui redonner du cœur et le ressort viril : il était un peu tard : en faisant un saint, il avait oublié de faire un homme. De même Beauvilliers et Chevreuse. Ces gendres de Golbert sont des saints comme leurs femmes, comme leurs tilles, mais que font-ils comme conseillers et ministres du roi, lorsqu'ils jouissent de la plus grande inlluence, au milieu des désastres et des misères les plus inouïes que jamais peuple ait eu à subir? Ils remplissent ponctuellementethonnêtementleur charge; ils veulent le bien, mais dans leur sainte indifférence, ou ils ne le connaissent point, ou ils n'ont pas la force de le conseiller hardiment et de le poursuivre : et lorsqu'il faudrait un suprême effort, ils ne pensent qu'à la résignation : ils veulent que le roi et la France s'humilient sous la main de Dieu, comme si la morale des hommes d'État et des peuples était la même que celle des religieux. Je ne crains pas de le dire, si jamais la doctrine morale du mysticisme devenait le sentiment général d'une nation, ce qui heureusement est presque impossible, ce serait une nation à enterrer, une nation momie comme les Indiens.
La métaphysique qui porte une pareille morale doit paraître à priori fort douteuse. Fénelon, je crois, perd souvent pied dans ces subtilités vaporeuses où il se complaît, et je craindrais de m'y abîmer avec lui, si je voulais y insister. Il faut pourtant que j'en dise quelque chose. L'objet de l'amour pur est le bien absolu, la
{\) Effet de la cabale de Vendôme, selon Saint-Simon.
perfection infinie, en tant qu'elle est aimée uniquement en elle-même et pour elle-même. Fénelon ne donne pas cela comme strictement nécessaire au salut. On peut être justifié et aimer Dieu avec une crainte ou une espérance intéressée, c'est-à-dire avec quelque retour à notre malheur ou à notre bonheur propre, pourvu que ces espérances et ces craintes soient subordonnées à la vue de la perfection de Dieu. Ce n'est pas là le summum ou la cime idéale de l'amour. Pour être pur et parfait, l'amour doit s'attacher exclusivement à Dieu en tant que Dieu. La crainte n'est plus alors qu'une délicatesse de l'amour, qu'une révérence filiale pleine de paix ; l'espérance, que l'attente de notre béatitude, parce qu'on sait que Dieu la veut et qu'il veut que nous la voulions nous-mêmes pour sa propre gloire. De là ce que Fénelon appelle sainte indifférence, laquelle ne consiste pas à ne rien désirer, mais à vouloir pour Dieu et non pour nous tout ce qu'il veut et à ne point vouloir ce qu'il ne veut, pas. Elle implique le renoncement ou l'abandon total de soi-même, la désappropriation absolue au point de ne vouloir même pas les vertus comme perfections de son âme ou comme vertus, mais uniquement comme dons gratuits de Dieu et de son bon plaisir. L'empressement pour la vertu, l'impatience de nos propres défauts marquent encore une imperfection dans l'amour. Plus d'inquiétude de nulle espèce, plus d'effort, plus d'industrie propre, plus d'excitation : il faut être souple sous la main de Dieu comme l'argile sous la main du potier, qui lui donne la forme qu'il veut. L'àme se transforme ainsi et s'unit à Dieu sans milieu ni intermédiaire : 1° en ce
qu'elle aime Dieu pour lui seul ; 2° en ce qu'elle le contemple sans image sensible ni opération discursive; 3' 'il ce qu'elle accomplit ses préceptes et ses conseils sans empressement et sans un certain arrangement de formules, pour s'en rendre à soi-même un témoignage intéressé.
Il y a dans tout cela d'étranges illusions. S'il est vrai que Dieu soit seul aimable par soi et que son amour éclipse tous les autres amours, il est vrai aussi que posséder Dieu par la contemplation et par l'amour est une immense joie, et qu'il est impossible de n'avoir pas le sentiment de cette joie et de ne point l'aimer. Que le sentiment et le désir de notre propre béatitude doive se subordonner au sentiment et à l'amour de la perfection suprême qui en est le principe et qui n'est point nous, je ne crois pas qu'un théologien le conteste. Mais l'amour de Dieu, comme parfait et comme béatifiant, n'est qu'un seul et même amour, dont les deux termes sont inséparables ou ne peuvent se séparer que par abstraction et non en réalité. Quant à la sainte indifférence . à l'abandon total , à l'absolue désappropriation, à la passivité ou à la ligature de toutes nos puissances, je crains que ce ae soient des hallucinations d'âmes absorbées et comme abêties dans une seule pensée : vraie catalepsie mentale analogue à celle que les fakirs éprouvent à force de regarder le bout de leur nez.
Cette prétendue perfection du christianisme n'en pourrait-elle pas devenir logiquement la destruction? On raconte que, lorsque la théorie de l'amour pur se produisit en Grèce pour la première fois, on vit à
i-ti i„>Ul K II S. ME : FÉNELON ET BOSSDET.
Constantinople une femme fanatisée parcourir les rues, un seau et une torche à la main, criant qu'elle venait éteindre l'enfer et brûler le paradis, afin que l'on ne servit plus Dieu par crainte et par esp'-rance. c'est-àdire par intérêt, mais qu'on l'aimât pour lui seul et par lui. Cette folie, quoi qu'en dise Fénelon, est l'image de son pur amour. Je n'insiste pas sur ses suppositions impossibles, par exemple, d'un juste que Dieu damnerait et qui ne l'en aimerait pas moins, ou de saints indifférents aux félicités et aux misères éternelles, et cela en vertu même de l'amour de Dieu. Ce sont là des exagérations de pensée et de langage poussées parfois jusqu'aux dernières limites de l'absurdité : car il sciait aussi facile à un homme de se dépouiller radicalement du désir de son propre bien que de se dépouiller de la nature humaine. Ces pieuses hyperboles, toutefois, paraîtraient aussi anodines que subtiles et raffinées, si la description et L'analyse que Fénelon fait de la contemplation et de l'amour pur, ne leur donnait un sens dangereux. Mais en subtilisant, en sublimant, en vaporisant les idées chrétiennes, on les réduit en fumée, toute religion positive impliquant la crainte et l'espérance. Conçoit-on, d'ailleurs, ce que notre mystique peut vouloir dire, lorsqu'il parle d'un état où l'âme contemple Jésus-Christ et ses mystères sans raisonnement et sans image? Et pour nous, qui avons des corps et ne pensons que par la raison, penser sans image (1) et
(1) Cette prétention est d'autant plus singulière dans les mystiques, comme le remarque plusieurs fois Bossuet dans ses États d'oraison, qu'ils sont les plus Imaginatifs des hommes et que tout leur discours n'est qu'images.
QCJIÉTISME : FÉNELON ET BOSSTJET. 47
sans réflexion, c'est-à-dire sans acte discursif, à Jésus- Christ et à Jésus-Christ crucifié, n'est-ce pas ne penser à rien du tout ?
Bossuet n'a pas de peine à renverser toute cette creuse métaphysique, et marque admirablement la source des illusions de son confrère : « Je le dis avec douleur, Dieu le sait ! écrit-il, vous avez voulu raffiner sur la piété. Vous n'avez trouvé digne de vous que Dieu beau en soi ; la bonté par laquelle il descend à nous, et nous fait remonter à lui, vous a paru un objet peu convenable aux parfaits » (1). Il signale avec autant de vérité que d'éloquence les conséquences de l'opinion de Fénelon, je pourrais dire de tous les mystiques. La contemplation et l'amour pur de nos spirituels est, quoiqu'ils fassent, l'Ivwciç ou l'unification, l'à-Atocç ou la simplification des Alexandrins. Or dans la vue de l'être en soi ou de l'être abstrait, tous les principes de différence disparaissent et s'évanouissent : et l'on ne s'en forme plus qu'une idée vide, que les derniers Alexandrins, à l'exemple de certains gnostiques, appelaient avec justesse Abîme et Silence. Comment cela peut-il s'accommoder avec les mystères de la foi chrétienne? Bossuet a donc raison de s'écrier : « Osez-vous nier que, pour exercer le pur amour dont vous vous vantez , il ne faille aimer comme si l'on était sans rédemption, sans Sauveur, sans Christ, et protester hautement que, quand tout cela ne serait pas et qu'on oublierait encore la Providence, la bonté et la miséricorde de Dieu, on ne l'aimerait ni plus ni moins » (2). Non, la religion ne
\\j Réponse à quatre lettres.
(2; Réponse à quatre lettres.
saurait consister en questions de métaphysique, raffinées même au-delà de toute métaphysique, ni dans une piété alambiquée, ni dans la recherche d'un heau en soi. Non, il n'est pas plus possible à la charité de n'avoir pas le désir de jouir de Dieu, qu*à la nature de ne vouloir pas être heureuse continuellement, en tout acte et sans interruption. Le seul tort de Bossuet dans son argumentation sur les dangers de ces subtiles questions pour la foi. c'est de paraître attribuer à Fénelon des conséquences que la logique peut-être lui impose, mais qu'il n'a jamais professées el qui lui font horreur. Cette injustice mise à part, sa réfutation me paraît accablante non contre la foi de Fénelon, qui admettait, et en toute sincérité, les mystères chrétiens tout autant que Bossuet. mais pour les principes mystiques qui venaient s'y superposer.
Mais au moins, si sa doctrine est insoutenable au point de vue de toute religion positive, comme à celui de l'intérêt social, l'auteur des Maximes des Saints at-il raison théologiquement, je veux dire selon la tradition? Fénelon l'affirme avec force protestations: « Ma doctrine, écrit-il, ne doit pas être ma doctrine, mais celle de Jésus-Christ qui enseigne les pasteurs. » C'est précisément ce que Bossuet lui conteste, en soutenant qu'elle n'est que nouveauté et qu'elle ne s'appuie ni sur la tradition des Écritures, ni sur celle des Pères, ni sur celle des docteurs scolastiques, ni enfin sur celle des bons mystiques ou spirituels.
Fénelon a eu beau chercher, il n'a trouvé aucun texte des Écritures qui le favorisât et qui fut nettement conforme à ses vues. Car il n'y a rien de moins mvs-
tique, dans le sens de l'auteur des Maximes, que l'Ancien-Testamenlet même que l'Évangile en général, qui, en prêchant l'amour de Dieu, ne séparent jamais la piété de la récompense, ni l'infidélité de la peine. Fénelon n'est guère plus heureux avec les Pères. A peine y a-t-il découvert quelques textes dont il pût se prévaloir ; rien de suivi, rien de clair et de précis. Ce n'est pas un mot jeté en passant par Clément d'Alexandrie, par Evagrius , par Cassien, par Jean Chrysostome, par Grégoire de Nazianze ou par Grégoire de Nysse, qui puisse s'appeler la tradition des Pères et établir que la tradition mystique est la tradition chrétienne. La manière même dont s'explique Fénelon ne montre pas à ce sujet une grande assurance. Aussi Bossuet qui a fait le Schola in tuto et le Mystici in tuto (l'École, les mystiques hors de cause), ne s'est nullement cru obligé d'écrire un Patres in tuto. tant lenon-quiétisme des Pères lui paraissait hors de doute. .Mais s'il était victorieux presque sans combat sur les Pères et sur les Écritures, il était vivement pressé par son adversaire dans ses apologies tant sur la tradition de l'École que sur celle des saints. Sachant que Bossuet, augustinien et thomiste, n'admettait pas la doctrine de la charité de Duns Scot, laquelle avait triomphé dans l'École depuis Suarez . Fénelon s'efforçait de montrer que ce grand partisan de la tradition, qui la faisait sonner si haut dans tous ses écrits de controverse, se séparait des docteurs sur ce point capital, tandis que son mysticisme à lui était parfaitement conforme aux principes de Duns Scot, de Suarez et des nouveaux scolastiques. Le coup était
adroitement porté. Si l'auteur des Maximes réussissait à mettre l'École pour lui et contre Bossuet, il mettait par là même de son côté toutes les Universités du monde catholique. Mais l'avantage qu'il espérait tirer de cette argumentation n'était pas aussi considérable qu'il le croyait. Outre que les Universités étaient partagées, les unes tenant pour Duns Scot, d'autres pour saint Thomas, et que la même division existait au sein de chaque faculté de théologie, l'opinion de Duns Scot n'était toujours qu'une opinion, quoiqu'elle fût devenue dominante, nulle autorité supérieure n'étant intervenue pour l'imposer et le nom de nouveaux scolastiques n'étant pas une note favorable aux yeux des théologiens rigides. Toutefois , précisément parce qu'elle n'était pas autorisée, sans être pourtant ni approuvée ni condamnée, c'est-à-dire puisqu'elle restait un objet de controverse, Fénelon y gagnait cet avantage que Bossuet n'avait pas le droit de l'accabler au nom de la tradition scolastique. Le Schola in tutu pouvait paraître sans objet. C'est là un avantage d'autant plus considérable pour Fénelon qu'entre ses trois adversaires il y en avait un, l'archevêque de Paris, qui ne s'expliquait pas très catégoriquement sur la charité absolument désintéressée ou sur le pur amour, et un autre, l'évêque de Chartres, qui était décidément pour lui sur ce point.
Mais là n'était pas le fort de la dispute sur la tradition. Toute la question était et devait être, si Fénelon avait bien ou mal expliqué la tradition des bons mystiques ou des saints. S'il l'avait mal expliquée, tout était dit ; les mystiques étaient hors de cause ; s'il
QUIÉTISME : PÉNELON ET BOSSUET. t'y]
l'avait bien expliquée, condamner le livre des Maximes, ainsi que le demandait Bossuet, comme absolument insoutenable, et sans entendre les explications de l'auteur, ce n'était pas seulement condamner Fénelon, c'était condamner toute la tradition mystique avec lui. De là l'embarras évident et inévitable de Bossuet. Parmi les réguliers, il n'y en avait pas un qui eût souffert la moindre atteinte à la doctrine vénérée de sainte Thérèse, du bienheureux Jean de La Croix, ou de tout autre dont la sainteté et la vie merveilleuse avaient illustré leur ordre. C'est pour éluder cette difficulté périlleuse que Bossuet composa son traité Mystici in tuto (les mystiques hors de cause), où il prétend démontrer que c'est lui qui est le partisan et le défenseur des vrais mystiques ou spirituels, tandis que Fénelon leur fait un double outrage, d'abord en les attaquant ouvertement, ensuite en s'efforcant de les tirer à lui bon gré mal gré Quel que soit mon respect pour Bossuet, je ne puis prendre au sérieux ses deux thèses, avec quelque artifice qu'elles soient soutenues. Bossuet a beau s'en défendre, il est au fond aussi peu favorable aux mystiques qu'il est peu familier avec leurs livres, tandis que Fénelon ne les entend que trop bien. Toutes les fois qu'on voudra réduire en principes la pratique des spirituels et leurs effusions amoureuses, on trouvera au fond la passiveté, et l'auteur des Maximes des Saints a raison de dire que la passiveté est la perfection, du moins la perfection des mystiques, et qu'il va beaucoup moins loin sur ce point que sainte Thérèse, que Jean de la Croix, qu'Alvarès, comme il le démontre dans son écrit : Principales propositions jus-
tifièes par des expressions plus fortes des saints auteurs. Cela est incontestable, et Bossuet n'y répond que par des chicanes et des pointillés indignes de lui (1). Oui, Fénelon réduit l'exercice du pur amour à des termes plus simples et, dans leur exagération, plus près de la vérité et de la foi commune que saint François de Sales lui-même.
D'où vient donc dans l'écrivain du Mystici in tuto, tant de ménagement, de tolérance et de vénération affectée ou réelle pour les autres spirituels et tant d'acharnement contre l'auteur des Maximes des Suints? Dira-t-on que, dans la pensée de «Bossuet, la charité dans ces personnages avait en quelque sorte consumé l'erreur, et que la foi et la simplicité de ces saintes âmes, fermement et sincèrement attachées à l'autorité de l'Église, les avaient retenues sur la pente des illusions superbes et des funestes singularités? Ce serait une mauvaise défaite. Car les ouvrages dont Fénelon avait extrait la substance de son livre avaient été approuvés, étaien t en possession du respect des fidèles, et ils étaient
(1) Par exemple: « D'abord il est réfuté par le titre même de son livre : Principales propositions justifiées par des expressions plus fortes des saints auteurs. Je demande pourquoi plus fortes? Que ne sont-elles précises? (les Passages éclaircis , ch. il). Autre exemple : ...Il conclut que ses propositions, loin d'être aussi fortes que les passages auxquels il les compare, en sont des explications pour les tempérer... Mais qui a donne la liberté à M. L'archevêque de Cambrai de diminuer la force des expressions des saints? (ch. ni) >. — Est-ce sérieux, malgré la gravité du langage? Ne pourrait-on pas faire la même objection à Bossuet de ses livres VIII, IX, X de l'Instruction sur les états d'oraison?
recommandés sinon à la piété de tous, du moins au zèle des religieux , comme contenant une doctrine transcendante et plus sublime que celle du commun. Que si. au contraire, ils étaient pleins d'illusions ou de causes d'erreurs, il fallait les poursuivre et les noter comme ils méritaient. En prenant cette position franche et loyale, on était obligé de refuser toute autorité doctrinale à ces livres: on séparait l'auteur de ses écrits pour respecter la sainteté de l'un et pour condamner les subtilités et les exagérations des autres; on restait dans le vrai et dans la charité ; mais on soulevait contre soi tous les ordres religieux, et Fénelon avait indubitablement cause gagnée. Pour ne point attirer sur soi la tempête des réguliers, pour ne point s'aliéner leurs esprits et pour gagner autant que possible leurs faveurs et leurs suffrages, il fallait les flatter dans leur chatouilleuse spiritualité, et renoncer ainsi à toute controverse sincère pour une comédie toute oratoire. Aussi tantôt nous voyons Bossuet appliquer toute espèce d'artifices, donner toute espèce de contorsions aux paroles des saints, pour les ramener à un sens exact, conforme tout ensemble au bon sens et à la théologie; tantôt, par une volte-face qui étonne. nous apparaître plus mystique et plus quiétiste que Fénelon. Il accuse son confrère de fanatisme ; et tandis que Fénelon repousse les visions, les extases, les inspirations miraculeuses, non comme douteuses ou fausses, mais comme n'appartenant pas à la perfection intérieure ou à la pure spiritualité, c'est lui Bossuet qui maintient, de par saint Thomas, que rien n'est plus ordinaire aux spirituels que ces états surnaturels.
Ce serait toutefois faire injure à Bossuet de ne voir dans ces contradictions réelles ou apparentes qu'un artifice de composition ou un calcul oratoire. Dès sa première rencontre avec lui, Mme Guyon, chez laquelle M. de Chevreuse lavait amené, fait cette remarque, qui explique en partie le mystère : « Ce prélat nous dit des choses si fortes sur les voies intérieures, que j'en fus surprise » (1). Ainsi, sans jamais s'être occupé des voies intérieures qu'en passant ou dans quelques discours de vèture ou dans quelque panégyrique , Bossuet en parlait avec une force qui étonnait une femme très versée dans ce genre de spéculations, et cela grâce au don ou à la faculté des orateurs de génie signalée parCicéron, de traiter de toutes choses pourvu qu'ils en aient quelque ouverture, d'une manière plus plausible et plus éloquente que ceux mêmes qui les ont étudiées. C'est ce qu'on ne doit jamais oublier, quand on lit ses États d'oraison et beaucoup de passages de sa controverse sur le quiétisme. On peut y relever des contradictions et même des excès d'idées qui ne sont pas habituels à un écrivain si foncièrement orateur : sa sincérité n'en est pas moins entière. Mais
(1) Autobiographie, IIIe partie, p. 42. Même remarque 17 ou 18 mois plus tard : « Il fit au milieu de la messe (le jour de la Visitation) un sermon étonnant sur l'intérieur II assura des choses beaucoup plus fortes que celles que j'avais avancées. Il dit qu'il nétait pas maître de lui au milieu de ces redoutables mystères ; qu'il était obligé de dire la vérité et de ne la point dissimuler ; qu'il fallait que cet aveu de la vérité fût nécessaire, puisque Dieu le lui faisait faire comme malgré lui. » {Autobiographie. III' partie, ch. xix.)
cela ne suffit pas pour nous faire comprendre ce qui nous étonne dans les Etats d'oraison et dans le traité des Mystiques hors de cause. Il faut pour s'en rendre compte se reporter à son point de départ et à son point d'arrivée. Novice dans la théologie mystique, pour ne pas dire étranger à ces « transcendances » outrées et subtiles, quand le duc de Chevreuse le pressa d'examinerlesouvrages de MmeGuyon,il fut toutd'abord surpris, même effrayé de cette spiritualité qu'il appelait nouvelle, parce qu'elle l'était en effet pour lui. Il se sentit surtout révolté par les suppositions impossibles. « On est glacé, écrit-il encore cinq ans plus tard, quand on lit les vœux de tant de pieux auteurs pour l'enfer, et les passages terribles où, à quelque prix que ce soit, ils veulent être damnés » (1). Mais lorsqu'il fut averti par Fénelon que ces souhaits étranges dataient au moins de ('dément d'Alexandrie ; que celui de saint Paul : Que je sois anathème pour le salut de mes frères i^de Juda), était admis, expliqué, admiré par Chrysostome et son école, et que celui de Moyse : '( Ou efface-moi du livre de vie ou pardonne à ce peuple », était entendu dans le même sens et non moins exalté par d'autres interprètes; lorsqu'on lui eut montré ou qu'il se fut rappelé que ces suppositions impossibles étaient triviales dans l'école et que les spirituels les plus approuvés, François de Sales et Thérèse, en étaient pleins, il revint bravement sur ses pas et s'efforça d'admettre et d'expliquer dans les bons mystiques ce qu'il était tout prêt à fou-
(1) Les Passages éclair cis, ch. i.
droyer. Il est même allé si loin dans cette voie, qu'il écrit : « Il ne faut pas s'étonner de les trouver si souvent [ces suppositions] dans le saint évêque de Genève. Il en est venu à la pratique, et il parait, par plusieurs endroits de ses lettres, qu'il porta longtemps une impression de réprobation, qui a donné lieu à ces désirs d'aimer Dieu pour sa bonté propre, quand par impossible il ne resterait à celui qui l'aime aucune espérance de le posséder. Ce mystère, qui ne paraît que confusément dans ses lettres, nous est développé dans sa vie, où dans les frayeurs de l'enfer dont il était saisi, une noire mélancolie et des convulsions qui lui faisaient perdre le sommeil et le manger, le poussèrent si près de la mort, qu'on ne voyait pas de remède à son mal ; et on voit qu'il fallut enfin, dans les dernières presses (ruu si rude tourment, en venir à cette terrible résolution: que, piusqu'enl'aulre vie il devait être privé pour jamais de voir et d'aimer un Dieu si digne d'être aimé, il voulait au moins pendant qu'il vivait sur la terre, faire tout son possible pour l'aimer de toutes ses forces et de toute l'étendue de ses alfeetions. On voit qu'il portait dans son cœur comme une réponse de mort assurée et, ce qui était impossible, qu'après avoir aimé toute sa vie, il supposait qu'il n'aimerait plus dans l'éternité. Mais encore que la supposition en fût impossible, elle donna lieu à un acte où le saint trouva sa délivrance, puisque, comme le dit l'auteur de sa vie, le démon, vaincu par un acte d'amour si désintéressé, lui céda la victoire et lui quitta la place » (1).
(1) Maurepas, Vie de Sales.
.Malgré la phrase restrictive qui suit immédiatement : « Il ne faut pas dire pour cela qu'il eût perdu l'espérance ou le désir », on ne voit pas ce que Fénelon a pu dire de plus dans l'article X des Maximes des Saints sur les dernières épreuves, et comment Bossuet peut revenir sans cesse sur cet article comme le comble de l'impiété. Mais laissons cela. Comment Bossuet, si prévenu contre l'abus des suppositions impossibles, a-t-il pu revenir si complètement (il le croyait du moins) de ses premières préventions? Par ce qui fait l'àme de tous ses écrits et pour ainsi dire la raison de son intelligence, je veux dire l'attachement inviolable à la tradition. Dès qu'il crut voir là une tradition qui remontait non seulement aux quatre ou cinq derniers siècles, mais encore à Jean Chrysostome et à Cément d'Alexandrie, non seulement aux Pères, mais à saint Paul et même à Moyse, il adopte résolument ce point qui répugnait à son esprit (1).
De même pour l'oraison passive et pour l'état passif ou la passiveté (2), à laquelle il n'avait peut-être jamais pensé dans sa carrière déjà longue de prédicateur et de controversiste. La tradition, il est vrai, n'en était
(1) Plusieurs savants hommes, qui voient ces suppositions impossibles si fréquentes parmi les saints du dernier âge, sont portés à les mépriser ou à les blâmer comme de pieuses extravagances, en tout cas comme de faibles dévotions où les modernes ont dégénéré de la gravité des premiers siècles. Mais la vérité ne me permet pas de consentir à leur discours. Dès l'origine du christianisme, nous trouvons saint Clément d'Alexandrie. ., etc. [Sur les États d'oraison, ch. ix).
(2; Bossuet et Fénelon écrivent toujours ainsi ce mot.
pas bien longue ; mais l'autorité de saint François et de sainte Thérèse, dont non seulement la vie sainte, mais la doctrine, était approuvée par l'Église, lui tient lieu de tradition. Je ne recherche pas si Bossuet, qui n'avait ni l'expérience ni la science invétérée de l'oraison passive et de la passiveté, n'en donne pas une fausse idée en la rapprochant d'états miraculeux comme le don des langues et la prophétie, si par suite de cette comparaison il n'outre pas l'inaction de l'âme dans ces impressions divines qui font tout en nous sans nous ; s'il ne confond pas l'oraison avec l'état passif, comme il s'obstine à confondre la résignation des mystiques avec leur indifférence, s'il entend bien la suspension ou la ligature des puissances (sens, imagination, mémoire, discours, ou plutôt opérations discursives, etc.). Qu'il me suffise de conclure des considérations précédentes que Bossuet n'avait peut-être pas la préparation suffisante pour porter une sentence froide, impartiale, décisive, sur les mystiques et leurs ouvrages. Ce serait certes une impertinence de dire qu'il ne les comprenait pas. Un tel génie, après dix-huit mois et plus d'étude, était à même de tout comprendre, mais ce n'est pas à plus de soixante ans qu'on refait ses idées et son tour d'esprit. Bossuet n'avait pas été nourri dans les imaginations mystiques; il n'en avait pas été pénétré: elles ne s'étaient pas en quelque sorte incorporées à sa substance intellectuelle; elles ne tenaient que superficiellement à son esprit et à son cœur. Aussi les voyons-nous perpétuellement contredites et, à son insu, faussées par ses vieilles habitudes de théologien exact ou par ses souvenirs scolastiques.
Nous avons vu qu'il cite sans explication, sans correctif, la « résolution terrible» que prit François de Sales dans la noire maladie où il se croyait damné. Il put apprendre par Fénelon la résolution non moins tragique de frère Laurent, qui, non moins obsédé durant quatre ans de la pensée de son indignité et de la peur de l'enfer, que François de Sales, s'écria résolument : « arrive que pourra», et qui depuis, dans tout le cours de sa vie religieuse, » s'est gouverné par amour . sans aucun autre intérêt, sans se soucier s'il serait damné ou s'il serait sauvé. » Mais cela n'empêche pas Bossuet de soutenir que les suppositions impossibles sont toujours conditionnelles, et que les résolutions qui parfois les suivent, sont non de vraies volontés, mais des velléités.
Bossuet repousse, et avec raison, la séparation de la partie supérieure et de la partie inférieure de l'âme, dont abusaient les mystiques mauvais ou bons dans l'explication des dernières épreuves, de sorte qu'à leurs yeux , la vertu et une espérance inébranlable sont dans l'une, et le vice dans l'autre avec un désespoir invincible. Mais est-il si loin de dire la même chose dans son explication de la tentation de Job et de l'es-
(1) C'est une malice de Fénelon d'opposer à M. de Noailles ce livre de la vie du fr. Laurent, « fait par l'ordre de l'archevêque de Paris, sous ses yeux, dans sa maison, par son grandvicaire », avec éloge et approbation. De même il oppose à Fossuet le catéchisme spirituel du P. Surin, approuvé par lui. dans lequel les suppositions impossibles étaient traitées théoriquement: elles étaient mises en pratique dans la Vie de fr. Laurent.
pèce de procès qu'il fait à Dieu? «Voilà, écrit-il, comme les actes les plus sublimes se conservent, je ne dirai pas dans les privations, mais dans une espèce de soulèvement contre Dieu. Bien plus (mystère admirable de la grâce), dans ces âmes poussées à bout par ces exercices, les actes de l'amour se cachent sous des reproches amers ; nous ferons voir en son temps (1) que tout ce qui paraît blasphème dans Job, au fond n'est autre chose qu'un amour outré pour le mépris apparent d'un amant qui semble nous délaisser. Cet amant n'est autre chose que Dieu même, de qui on croyait pouvoir tout attendre et dont on croit à la fin ne recevoir que dédain et qu'indignation. Voici donc comme parle cet amant (Job), outré et poussé à bout. « J'en suis, dit-il, au cordeau et au désespoir; pardonnez-moi. car je ne suis rien »: et un peu après : « J'ai péché... Pourquoi m'avez-vous fait contraire à vous? que n'ôtez-vous mon péché ? Que n'effacez-vous mon iniquité ? En apparence, il s'en prend à Dieu : mais nlàiii dans le fond que Dieu seul consume le péché, loin de pouvoir en être l'auteur, il lui demande pardon, et l'amertume de ses reproches est un effet du regret qu'il porte en son sein de se voir, comme il le pensait, séparé de lui. Ce sentiment, qui fait enfermer un acte d'amour sous un dépit apparent, parait encore et peut-être mieux dans cette parole : « Puisqu'il a commencé, qu'il m'écrase, qu'il laisse aller sa main. et qu'il me retranche, alin que j'aie la consolation que,
(1) Dans la suite des États d'oraison qui n'a jamais été écrite.
m'accablant de douleur , il me fasse mourir sans Qu'épargner, de peur que (par faiblesse ou par impatience) il ne m'arrive de contredire à la parole et à la volonté du saint... On voit donc comme les plaintes qu'il pousse si amèrement ont pour objet la connaissance de sa faiblesse et la crainte de succomber à la tentation d'impatience. Un acte d'un si parfait amour commence... par un transport où d'abord on ne remarquait qu'une espèce de dépit, et il en prend la teinture pour aboutir à la fin à mettre son secours en Dieu... Ne disons donc pas que les actes cessent dans les exercices divins, disons qu'ils se cachent, et souvent sous leur contraire, qu'ils s'y enveloppent, qu'ils s'y épurent, qu'ils s'y fortifient et qu'ils en sortent de temps en temps avec une nouvelle vigueur. Nous avons expliqué sur ce sujet la doctrine de saint François de Sales, qui enseigne que les actes de piété, chassés et comme repoussés de tout le sensible, se retirent dans la haute pointe de l'esprit, d'où se gouverne tout l'intérieur » (1).
Que l'on compare, en tenant compte des mots que j'ai soulignés, ce passage avec l'article X des Maximes des Saints et l'on sera étonné de la ressemblance, quant au fond des idées, sous l'extrême diversité de la forme. Et cependant, l'on peut dire que si cet article n'existait pas, il n'y aurait plus de controverse, tant les trois évêques, principalement celui de Meaux, reviennent incessamment sur la persuasion invincible, sur l'acquiescement simple, sur le sacrifice absolu.
(1) États d'oraison, 1. X.
Dirons-nous que Bossuet ne s'entendait pas lui-même? A Dieu ne plaise ! Mais il était tiraillé secrètement par deux tendances divergentes, son ancienne science théologique et sa science mystique nouvellement acquise. Son bon sens se rattachait fortement à la première ; son imagination favorisait la seconde. Quant il venait de lire saint François de Sales ou la vie de Mme de Chantai, ou qu'il en rapportait quelque proposition extraordinaire, fondée sur leurs expériences , il s'écriait : « Je m'arrête ici un moment pour conjurer les gens du monde de ne point traiter ces états de visions et de rêveries. Doutent-ils que Dieu, qui est admirable dans toutes ses œuvres et singulièrement admirable dans ses saints, n'ait des moyens particuliers, inconnus au monde, de se communiquer à des amis, de les tenir sous sa main et de leur faire sentir sa douce souveraineté? Qu'ils craignent donc, en précipitant leur jugement, d'encourir le reproche que fait l'apôtre saint Jude à ceux qui blasphèment ce qu'ils ignorent » (1). Mais son bon sens reprenait le dessus et la patience lui échappait : esprit exagératif, idées alambiquées et par dessus les nues, contorsions au bon sens, pieux excès et arnoureuses extravagances, ineptiœ amant iu m , imo amentium, telles étaient les qualifications qu'il ne pouvait retenir contre les mystiques et leurs imaginations ; la plus douce de toutes était celles d'inutilités. Pour bien saisir l'impression première, sincère et persistante de Bossuet sur les mystiques, il n'y a qu'à lire les trois ou quatre premières pages du livre l de ses Etats d'oraison.
ri) Etats d'oraison, 1. VIII.
C'est là le côté faible de l'argumentation de Bossuet dans les Mastiques hors de cause. Il n'ose pas rejeter la tradition mystique dont il est, quoi qu'il fasse, médiocrement convaincu; il n'ose pas dire, ni même peut-être penser, que ces merveilles, dont certaines gens font grand bruit, ne sont que des extravagances nées des ennuis de la solitude, et que le quiétisme est une maladie mentale, fruit de l'oisiveté et des rêves des couvents. Cette fausse position à l'égard de la tradition mystique lui impose bien des contradictions, assez étranges dans un dialecticien si loyal d'ordinaire et si exact. Mais la controverse du quiétisme ne fut pas perdue pour le public, qui apprit par les deux plus grands évêques et les deux plus grands écrivains de la France en ce temps-là, le fonds d'extravagances et de délires qui fermentaient dans la vie claustrale, surtout parmi les femmes.
Bossuet semble avoir pressenti quelles armes une telle dispute donnait aux incrédules, et, chose bizarre! il annonce en même temps qu'il va fournir une plus ample matière à leurs dérisions. « Après cela, Monseigneur, écrit-il à Fénelon, je n'ai plus rien à vous dire... Pour des lettres, composez-en tant qu'il vous plaira ; divertissez la ville et la cour ; faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Provinciales ; je ne veux plus avoir part au spectacle que vous semblez vouloir donner au public » (1). Sans doute il y avait vraiment un spectacle pour le public; maison n'avait encore rien vu qui rappelât
1,1) Réponse à quatre lettres.
dans cette controverse l'immortel pamphlet de Pascal. Au mois d'août 1607. jusqu'au 10 juin 1698. la controverse, malgré l'ardeur et la véhémence des adversaires, s'était tenue dans les bornes d'une dispute doctrinale, mais à partir de la Relation sur le quiétisme jusqu'au bref du pape Innocent XII, qui trancha la querelle, les discussions de fait et les accusations et récriminations personnelles vinrent se mêler à un combat si animé.
C'est Bossuet qui, de lui-même et sans avoir besoin, comme on le prétend, d'être poussé par les conseils violents de son neveu, commença cette polémique scandaleuse, car je ne compte pas la lettre de M. de Paris en réponse au.r quatre de l'archevêque de Cambrai; elle voudrait être méchante sans ,y parvenir. La Relation sur le Quiétisme parut le 26 juin 1698 ; elle n'est que le développement d'un petit écrit du 4 novembre 1697, intitulé De Quietismo in Galliis refutato, l'ait sur la demande de l'abbé Bossuet (1). qui désirait
1 1 L'abbé Bossuet n'a d'autre tort, si c'en est un, que d'avoir très nettement entrevu et tracé le plan que remplit l'auteur de la Relation. Voici ce plan : a Si l'on pouvait faire un petit détail de la liaison de M. de Cambrai avec Mm- Guyon et de ce qui s'est passé dans cette affaire entre M. de Cambrai, M. de Cbàlons. vous. Madame de Maintenon et VLme Guyon, à l'occasion des trente-quatre articles, il faudrait y rapporter ce qui s'en est suivi : le refus qu'a fait M. de Cambrai d'approuver votre livre, l'invincible opposition qu'il a témoignée pour conférer avec vous, le scandale que son livre a donm:- et donne tous les jours, avec la manière d'agir et d'écrire de ce prélat. Une relation de tous ces faits, avec quelques réflexions, ferait bien voir l'intention de l'auteur » L'abbé Bossuet ajoute ces paroles remar-
un précis de l'affaire, afin de pouvoir éclairer les examinateurs sur la suite et le sens des faits. Cet opuscule qui fut tenu secret et qui fit peut-être plus de tort à Fénelon que la Relation elle-même, parce qu'il agissait sur l'esprit des juges et des personnages les plus influents de la cour romaine, sans que l'accusé s'en doutât et pût se défendre, contenait déjà en partie les folies de Mme Guyon les plus ridicules et les plus bizarres : gonflements de grâce, femme de l'Apocalypse, pierre angulaire, etc. Il n'y manquait guère que l'état apostolique, la petite Église et les deux lits. Ce n'était toutefois qu'un écrit qui devait rester et qui resta secret. La langue cependant démangeait à Bossuet. Il avait déjà dévoilé très complètement à Mme de Maintenon cette partie insensée de l'autobiographie de Mme Guyon, comme on peut s'en assurer par une lettre de Fénelon, datée du 6 mars 1696 (1). De plus (car Bossuet n'était
quables : « Ce qui porta un coup à Molinos et fit apercevoir le venin de son livre qui jusque-là passait pour bon, fut sa conduite qu'on découvrit et son intention dans tout ce qu'il faisait. Bien d'habiles gens prétendent qu'on aurait peine à trouver dans la Guide des propositions qu'on pût condamner indépendamment de ses autres écrits, de ses explications et de sa confession ».
(1) C'est-à-dire plus de 20 mois avant que l'abbé Bossuet eût le précis des affaires du quiétisme en France. On voit dans cette lettre : 1° une allusion aux révélations et prophéties de cette visionnaire; 2° à la pierre angulaire; 3° à la petite Église ; 4° à ce grand et à ce petit lit, l'un destiné à la dame, l'autre à la Vierge ; 5° aux choses avantageuses qu'elle disait d'elle, c'est-à-dire à son apostolat, à sa maternité spirituelle, etc. Fénelon s'étonne que Dossuet ait redit comme des impiétés
66 QUIÉTISME : FÉNELON F.T liOSSUET.
pas la discrétion même), quoique le manuscrit de l'autobiographie ne lui eût été remis que sous le sceau du plus inviolable secret (1), il en laissait transpirer bien des choses dans ses conversations avec ses familiers. qui se hâtaient de les transmettre à d'autres. Mais enfin le De quietismo in Galliis refntato n'était pas public, ni ces bavardages authentiquement divulgués. Qu'est-ce donc qui fit rompre le silence à Bossuet? Il nous l'apprend lui-même, pour peu qu'on veuille l'entendre. Estce par hasard qu'il veut donner satisfaction sur les procédés à M. deCambraiquiPenpresse? Mais ce motif, sauf le respect qu'on doit à l'évêque de M eaux, n'est qu'une dérision. Qu'est-ce donc'.' Écoutons et comprenons; après avoir rappelé la première impression si fâcheuse du livre des Maximes des Saints : « Les affaires, ajoute Bossuet, parurent ensuite se brouiller un peu: c'est la conduite ordinaire de Dieu contre les erreurs. Il arrive ù leur naissance, au premier abord, une éclatante déclaration de foi. C'est comme le premier coup de l'ancienne tradition qui repousse la nouveauté qu'on veut établir; l'on voit suivre après comme un second temps que j'appelle de tentation : les cabales, les factions se remuent ; les passions, les intérêts partagent le monde ; de grands corps, de grandes puissances
à Mme de Maintenon les choses que Mme Guyon lui avait confiées sous le sceau de la confession, et de donner un songe p >ur une doctrine de cette mystique.
(1) Fénelon, Mm« Guyon, ne veulent pas dire autre chose. Sous le sceau de la confession, signifie un secret inviolable comme celui de la confession. Le sens strict du mot serait une insiiine calomnie.
s'émeuvent : l'éloquence éblouit les simples ; la dialectique leur tend des lacets: une métaphysique ou trée jette les esprits en des chemins inconnus; plusieurs ne savent plus ce qu'ils croient, et tenant tout dans l'indifférence, sans entendre, sans discerner, ils prennent parti par humeur. Voilà ces temps que j'appelle de tentation, si l'on veut, d'obscurcissement. On doit attendre le dernier temps où la vérité triomphe et prend manifestement le dessus. » Traduction libre , mais exacte : nous croyions la victoire facile, et après tant de dits et de contredits, rien n'est fait; on est même moins avancé qu'au commencement.
Seul contre trois, Fénelon tient tête à tous, fait face à tout. Il répond bien ou mal, mais toujours par des raisons plausibles à la Déclaration, et au Sommaire de la doctrine dressés par Bossuet, aux cinq écrit* du même et à sa préface, gros livre dirigé contre l'Instruction pastorale de Fénelon, enfin à V Instruction pastorale et à la lettre de M. de Noailles ; il commençait à répondre à Y Instruction pastorale de M. de Chartres, lorsque la Relation sur le Quiétisme vint faire diversion. Mais ce dernier adversaire aura son tour, ainsi que les derniers écrits de Bossuet, les Mystiques hors de cause, VÉcole hors de cause et le Quiétisme ressuscité. Bossuet se moque ou s'indigne des airs plaintifs de Fénelon; mais c'est tellement peu le caractère de ses écrits sur le quiétisme, que l'on pourrait plutôt lui reprocher de se montrer trop ergoteur et trop scolastique. Ses trois adversaires se plaignent de son éloquence éblouissante; ses lecteurs pourraient se plaindre avec plus de raison qu'elle a trop de sécheresse.
68 QOIÉTISME : FÉNELON ET UOSSUET.
Quant à ses redites, je crois que les deux champions ne se doivent rien l'un à l'autre à cet égard : on pourrait plus justement blâmer en Fénelon un esprit trop inventif et trop fertile en raisons solides ou spécieuses. Littérairement (car nous ne pouvons guère apprécier ce duel théologique qu'à ce point de vue), Bossuet conserve pour nous l'avantage ; son grand style ferme, compact, impérieux, au besoin magnifique et sublime, nous fait une impression plus puissante que la phrase agile, preste, souple, mais grêle et un peu maigre de son jeune rival. Mais les contemporains ne mettaient pas un grand intervalle entre ces deux génies si différents ; ils étaient aussi frappés des qualités de l'un que de celles de l'autre. Peut-être même avaient-ils trop longtemps admiré l'éloquence de Bossuet pour que celle de Fénelon ne fût point pour eux une séduisante nouveauté. Le fait est que l'impression du public, si peu favorable lors de la publication des Maximes des Saints, s'effaça bientôt, et que le rare talent de l'auteur, la sympathie qui s'attache aux plus faibles et aux opprimés, venant en aide, lui ramena l'opinion publique, en dépit du génie de Bossuet, trop ouvertement appuyé par la partialité de Mme de Maintenon et du roi. Fénelon avait d'ailleurs un avantage incontestable sur Bossuet, celui du maintien, qui a tant de poids sur des esprits bien élevés et polis. Jamais chez lui de ces emportements, de ces vivacités, de ces rudesses, de ces éclats, de ces brutalités de parole qui ne sont pas rares dans son terrible adversaire. Un art singulier des bienséances sans affectation, une simplicité élégante, une douceur pleine d'une inflexible fermeté,
une grâce naturelle qui n'était pas sans force et sans aiguillon, donnaient à son éloquence je ne sais quoi de pénétrant qui éludait et déconcertait l'impétuosité de Bossuet. On éprouve encore l'impression que ressentaient les contemporains en lisant des pages comme celle-ci :
« Je ne puis finir sans vous représenter la vivacité de votre style en parlant de ma Réponse à votre Sommaire. Voici vos paroles sur votre confrère qui vous a toujours aimé et respecté singulièrement : — Ses amis répandent partout que c'est un livre victorieux et qu'il y remporte sur moi de grands avantages : Nous verrons. — Non, Monseigneur, je ne veux rien voir que votre triomphe et ma confusion, si Dieu en doit être glorifié. A Dieu ne plaise que je recherche jamais aucune victoire contre personne et encore moins contre vous : je vous cède tout pour la science, pour le génie, pour tout ce qui mérite l'estime. Je ne voudrais qu'être vaincu par vous, en cas que je me trompe, parce que votre victoire serait mon instruction. Je ne voudrais que finir le scandale, en vous montrant la pureté de ma foi, si je ne me trompe pas. Il n'est donc pas question de dire : Nous verrons. Pour moi, je ne veux voir que la vérité et la paix ; la vérité, qui doit éclairer les pasteurs, et la paix, qui doit les réunir. Vous vous écriez : — Un chrétien, un évêque, un homme a-t-il tant de peine à s'humilier? — Le lecteur jugera de la véhémence de cette figure. Quoi ! Monseigneur, vous trouvez mauvais qu'un évêque ne veuille point avouer contre sa conscience qu'il a enseigné l'impiété, après avoir démontré par son livre qu'il ne pouvait
avoir enseigné ces blasphèmes, tant détestés dans son livre même, sans extravaguer d'un bout à l'autre ? Ne vaudrait-il pas mieux que vous reconnussiez enfin que votre zèle a été un peu précipité en attaquant ce livre? Souffrez que je vous dise à mon tour : Un chrétien, un évêque, un homme a-t-il tant de peine à avouer un zèle précipité, que l'histoire de l'Église nous montre en plusieurs grands saints et même dans des pères de l'Église ?
« Vous dites: la nouvelle spiritualité accable l'Église de lettres éblouissantes, d'instructions pastorales, de réponses pleines d'erreurs. De quel droit vous appelezvous vous-même l'Église? Elle n'a point parlé jusqu'ici, el i 'est vous qui voulez parler avant elle. »
L'opinion, d'abord si unanime contre Fénelon, étail maintenant partagée. La condamnation que Bossuel avait représentée à Louis XIV, comme prompte et certaine, était douteuse. Rien n'avançait ni spéculativemenl . ni pratiquement. Spéculativement, après la Déclarât in, i des l rois prélats et le Sommaire de la doctrine de Bossuet, après les réponses de Fénelon à ces deux factums, la discussion se traînait dans d'éternelles redites : Fénelon maintenant que son pur amour n'étail que la charité de l'École, Bossuet s'efforeant avec beaucoup d'art, mais péniblement, de prouver que son adversaire en imposait à l'École et que sa propre théorie de la béatitude complétait celle de la charité, à laquelle il savait bien que Al. de Chartres n'aurait pas souffert qu'on portât atteinte. Le débat était encore plus vif et plus embrouillé sur les faux et les vrais mystiques, et n'étail pas moins monotone. Sainte Thérèse, saint
François de Sales, Jean de La Croix, Alvarès, et je ne sais combien d'autres, venaient successivement, dans les deux adversaires, dire leur mot, et ce mot ne tranchait rien. Pratiquement, on envoyait courriers sur courriers pour hâter la sentence du pape, et cette sentence ne venait pas. 11 y avait près de dix mois qu'on bataillait en France, qu'on inondait l'Église d'écrits, que l'on consultait à Rome, et l'affaire ne paraissait pas près de finir. Le roi, à qui l'on avait lait espérer une prompte solution, s'impatientait; Mme de Maintenon, qui s'était beaucoup trop ingérée' dans cette affaire en se flattant de jouer le rôle d'une Mère de l'Église, commençait à être inquiète: M. de Chartres, qui avait ce qu'il voulait en taisant éloigner Fénelon , non seulement de Saint-Cyr. mais encore de la cour, se montrait fort tiède, et c'est à grand'peine que Bossuet lui arracha son Instruction, dont il fui même assez peu content; M. de ^oailles mollissait, souvent: il allait bien, mais il ne marchait que poussé; Bossuet seul était infatigable et implacable. Il sentit qu'il fallait frapper un coup retentissanl. Mais il fallait préparer la chose auparavant.
On se proposa donc un double objet, persuader à la cour de Rome qu'il n'y avait plus de ménagement à attendre du roi pour Fénelon en le frappant dan- ses collaborateurs et dans sa qualité de précepteur des princes, en second lieu le flétrir par Mme Guyon, et celleci par le P. Lacombe. On peut ne s'arrêter pour le but que nous nous proposons qu'à la seconde partie de ce projet. On fit, au commencement de 16U8, une descente dans la prison du malheureux barnabite, détenu sans
t"2 OUIÉTISME : FEXELON ET BOSSUET.
jugement depuis 1687, et l'on se saisit de ses papiers ; l'enquête fut sans résultat. Mais voilà que tout à coup le P. Lacombe fit à l'évêque de Tarbes une déclaration où il s'accusait d'actes d'impureté dans sa direction. Vraie ou controuvée, cette pièce fut immédiatement envoyée à Rome. « On verra bientôt quelque chose de nouveau, écrit Bossuet à son neveu : c'est un mémoire du P. Lacombe, oii il avoue ses illusions impures. On justifiera la liaison de Mme Guyon avec ce Père, qui était son directeur, et celle de l'archevêque de Cambrai avec le même P. Lacombe (1). * Mais cette pièce, au dire même de Bossuet, était fort embrouillée et d'ailleurs ne parlait pas de Mme Guyon. Il fallait un témoignage quand même contre elle. On transféra Lacombe du château de Lourdes à Vincennes, et là il écrivit ou on lui lit écrire, si on n'écrivit pas à sa place, une lettre dont voici le commencement :
« Au seul Dieu honneur et gloire.
C'est devant Dieu, madame, que je reconnais sincèrement qu'il va eu de l'illusion, de l'erreur et du péché dans certaines choses qui sont arrivées avec trop de liberté entre nous. » Quand on lut cette lettre à Mme Guyon. sans la lui mettre sous les yeux, elle dit tranquillement qu'il fallait que le pauvre homme fût devenu (ou. Au reçu de cette pièce, qui venait confirmer et préciser la déclaration à l'évêque de Tarbes, l'abbé Bossuet écrivit : « Ces deux pièces feront plus
(1) C'eût été difficile, le P. Lacombe ayant disparu de la société des hommes en 1687 et Fénelon n'ayant connu Mm« Guyon qu'en 1689, comme Bossuet le. savait bien.
grjiÉTisME : fénelon et bossuet. 73
d'impression que vingt démonstrations théologiques ». .Maison n'avait pas encore l'aveu de MmeGuyon. On la tirade la maison de Yaugirard où on l'avait cantonnée, pour la jeter à la Bastille comme une criminelle, et ce l'ut désormais le lieutenant de police qui l'interrogea avec deux filles qui l'avaient servie et le P. Lacombe. Mais elle était d'une imperturbabilité désespérante : on ne put rien tirer d'elle ni de ses deux filles : on fît dire au P. Lacombe tout ce qu'on voulut, par exemple qu'il (( avait couché quinze nuits avec elle ». Seulement le malheureux était fou, comme l'avait dit Mme Guyon, et fou à la lettre On n'en répandit par moins à Rome qu'elle avait fait des aveux.
Tout était prêt, la Relation pouvait paraître.
L'effet fut d'abord irrésistible, prodigieux. « Le livre de M. de Meaux fait grand fracas : les faits y sont à la portée de tout le monde: le livre est court, vif. bien fait : on se le prête, on se l'arrache, on le dévore. » Les amis de Fénelon furent consternés à Rome comme en France. Ils sentaient le parti que la malice bumaine pouvait tirer contre le pieux archevêque qui leur était cher, des prétendues révélations de Bossuet.
Voyons brièvement ce qu'est ce livre terrible. Il repose tout entier sur trois indiscrétions qu'un ecclésiastique peut se croire peut-être permises , mais qui répugnent aux habitudes des hommes d'honneur : 1° faits singuliers tirés d'un livre qui avait été confié à Bossuet par Mme Guyon et ses amis sous le sceau du secret: 2° publication de lettres confidentielles et intimes de Fénelon à l'évêque de Meaux: 3° celle d'un mémoire destiné ;i M"'r' de Maintenon seule et qu'il
lui arracha par la peur de la perte de son salut : c'est du moins le secrétaire de Bossuet qui nous le dit I.
De ces trois indiscrétions, qui remplissent toute la seconde section du livre, la première était absolument inutile, à moins de vouloir réduire la controverse a une dispute d'avocats qui l'ont arme de tout. Bossuet a beau crier de toute la force île sa voix : « On verra plus clair que le jour ce qu'on ne voit déjà que trop, Oue c'est, après tout, M Guyon qui fait tout le fond 'le cette affaire, el que «-'est la seule envie de la soutenir qui a séparé ce prélat d'avec ses confrères i Qu'importe pour la vérité ou la fausseté des Maximes des Saints que .M""' Guyon ait été remplie d'une plénitude de grâces jusqu'à en crever, si on ne la délaçait; qu'elle ail entendu une voix qui lui disait qu'elle était la femme mystérieuse de l'Apocalypse; qu'elle ait vu deux lits dans un songe, et Jésus-Christ qui lui disait que l'un était pour elle, son épouse, el l'autre pour sa mère, el autres balivernes? Est-ce que par hasard la doctrine de Fénelon repose sur ces visions et ces phénomènes saugrenus, et que les Maximes des Saints sont la même chose que le Moyen court, les Torrents et l'interprétation du Cantique îles Cantiques? Les triumvirs ont toujours soutenu cette seconde proposa-
it) Ce mémoire avait été communiqué par l'auteur à l'archevêque de Paris, a M. Tronson, et a l'évèque de Chartres. Celui-ci en parla à Bossuet qui lui répartit : « Vous êtes obligé i n conscience de tout communiquer; vous serez damné, si vous ne le faites. > le Dieu, t II, p. 31.
QUIÉT1SHE : FENELON ET B088UBT. /.>
tion sans jamais la prouver, et Bossuet n'a jamais avancé la première qu'une fois en passant (1).
Oui , mais ces détails étrangers étaient propres à déconsidérer et flétrir Mm« Guyon et par suite l'ami spirituel de cette folle impie. On pouvait craindre seulement qu'en ridiculisant un des premiers évêques de France, il ne retombât quelque chose de ce mépris et de cette dérision sur l'épiscopat même, et non seulement sur l'épiscopat. mais encore sur la vie religieuse. Bossuet ne faisait pas attention que les détails qu'il ramasse si curieusement sur ces surabondances et ces débordements de grâce, sur ces communications en silence, quelque extravagants qu'ils paraissent et qu'ils sont en effet, ne prouvent ni le charlatanisme ni la folie de Mme Guyon, qu'ils indiquent seulement qu'elle était malade d'hystérie ou de quelque autre affection pathologique, qui se mêlait étrangement à ses rêves mystiques, comme cela arrive fréquemment chez les spirituels. Il vante et glorifie sainte Thérèse comme sainte entre tous les saints et saintes du mysticisme. Eh bien ! ne lit-on pas dans sa Vie écrite par ellemême ce fait extraordinaire ? Elle vit lui apparaître un ange — c'était un séraphin qui « avait en main un dard qui était d'or, dont la pointe était fort lar^c el qui me paraissait, dit-elle, avoir a l'extrémité un peu de feu: il me sembla qu'il l'enfonça plusieurs fois dans mon cœur et que toutes les fois qu'il l'en retirait, il m'arrachait les entrailles et me laissait toute brûlante
(1) Encore s'agit-il de l'oraison de MmB Guyon. .Mais il prétend ailleurs que c'est celle de Fénelon.
d'un si grand amour de Dieu, que la violence de ce feu me faisait jeter des cris mêlés d'une si extrême joie, que je ne pouvais- désirer d'être délivrée d'une douleur si délicieuse. » Demandez aux médecins d'aujourd'hui la raison de cette merveille. Bossuet donne à Louis Du Pont les titres de Summus theologus et devir spiritnalis(i); et voici ce qu'on peut voir dans Alemani, dans sa Bibliothèque de la Société : « Il était souvent rempli des rayons d'une divine illustration, et cela avec tant de rapidité qu'il paraissait en péril de perdre la vie par la véhémence de son feu. Pendant qu'il priait et demandait à Dieu des forces et de la lumière pour procurer efficacement par la conduite de Dieu le salut des hommes, la lumière divine se répandait en lui avec une telle abondance, qu'il était forcé dose lever de sa prière, hors de lui-même, et de se promener pour dissiper la force de cette lumière; et il criait avec des soupirs et des gémissements : Seigneur, pas davantage, pas davantage ! Seigneur, c'est assez et c'est trop de lumière. Et il lui semblait que toute la chambre était en feu et son âme se trouvait si remplie d'ardeur et de grâce, qu'il en serait mort, si Dieu n'avait modéré l'impétuosité de cette grâce » (2). Les Vies des mystiques sont pleines de phénomènes de ce genre qui ne le cèdent en rien pour l'étrangeté aux accidents physiologico-psychiques que Mme Guyon raconte dans son autobiographie. Ridiculiser ceux-ci, n'était-ce pas appeler sur ceux-là l'attention et l'œil malin de la cri-
(1) Vie, ch. XXIX.
(•2i Bibliothèque de la Société, p. 13.
ODIÉTISME : FENELON ET BOSSUET. I /
tique et des libertins? Mais Bossuet était trop animé pour faire cette réflexion.
Remarquons pourtant que s'il livre à la dérision publique les hallucinations de M"1C Guyon, il n'ose attaquer ses mœurs ou il ne le fait qu'indirectement. Mais s'il a la pudeur de ne point dire en France, où l'on savait le succès des enquêtes les plus illégales et les plus odieuses, « qu'elle a commis le crime », il le donne suffisamment à entendre par ses prétentions et ses réticences, dans lesquelles il entremêle perfidement Fénclon, mais sans le nommer. Je cite et sans commentaire : « le P. Lacombe était celui qui lui avait été donné d'une manière particulière et miraculeuse ; s'il était devenu son père spirituel, elle avait premièrement été sa mère. C'était le seul à qui elle communiquait la grâce quoique de loin avec la tendresse qu'elle représente dans la Vie, jusqu'à se sentir obligée, pour la laisser évaporer, de lui dire quelquefois : 0 mon fils, vous êtes mon fils bien-aimé dans lequel je me suis plu uniquement. Dieu lui avait pourtant donné, dans sa prison et comme le fruit de ses travaux, un autre homme encore plus intime que le P. Lacombe, et quelque grande que fût cette union avec ce Père, celle qu'elle devait avoir avec le dernier était encore toute autre chose. Sur cela, je ne veux rien deviner, et je rapporte ici seulement cet endroit de sa Vie, pour montrer que le faux mystère continue et que nous ne sommes pas à la fin des illusions que nous promet cette femme.
Cependant, ce Père Lacombe est l'auteur de l'Analyse condamnée à Rome et par plusieurs évêques. Les circonstances de sa liaison avec cette femme ont été
78 QTTIÉTISME : FÉNEI.ON ET UOSSUET.
connues du défunt évêque de Genève de sainte mémoire, Jean d'Aranlhon, et l'histoire en est devenue publique dans la Vie de ce saint évêque, que le docte et pieux général des Chartreux a mise au jour. Le temps est venu où Dieu veut que cette union soit entièrement découverte; je n'en dirai pas d'avantage... »(1). Autrement dit : je ne sais rien ; mais je désire que vous croyiez sur i\lmo Guyon et par contre-coup sur Fénelon tout ce qu'il y a de plus désavantageux et de plus affreux. Car ce Monlan a trouvé sa Priscille, comme il le «lit. injurieusement,et, pour être plus clair, cet Abélard a trouvé son Héloïse, comme le dit le Père Larue avec l'approbation de Bossuet.
.Mais l'insinuation la plus perfide, la plus venimeuse à cette époque, est une prétention (Bossuet abuse de cette ligure pour donner a entendre ce qu'il n'ose pas dire franchement) du n° 1 de la IXe section de sa Relit lion. Je dois d'abord expliquer ce qui en fait le venin. Molinos méprisait singulièrement l'autorité des supérieurs ecclésiastiques et accordait au directeur un pouvoir absolu : il va jusqu'à dire (2) qu'il vaut mieux obéir à son directeur qu'à Dieu même et qu'on ne peut jamais se tromper en suivant le conseil de son directeur. Voilà ce qui rendait si dangereuses pour les mœurs certaines propositions en ellesmêmes fort anodines et qu'on trouve dans tous les mystiques, les bons comme les mauvais. On comprendra maintenant l'insinuation de Bossuet. « Nous y
(1) Relation, sect. v, n° 18 et 19.
(2) Guide, II, ch. ix.
avons tu (dans la Déclaration) ces tentations d'uo genre particulier auxquelles il faut succomber..., nous y avons tu ces docilités des âmes ingénues sur les choses humiliantes indéfiniment, qu'on pourrait leur commander; ce dénùment non seulement de ton le consolation, mais encore de toute liberté (1), ce détachement de tout, et même de la rote qui leur apprend ce détachement, cette disposition sans limites à toutes les pratiques qu'on voudra leur imposer, cet oubli universel de leurs expériences, de leurs lectures, et des personnes qu'elles ont consultées autrefois avec confiance (2) : enfin, nous y avions tu les possessions, les obsessions et autres choses extraordinaires que l'auteur nous avait données comme appartenant aux voies intérieures (3). On sait à quoi les faux spirituels les font servir aussi bien que les autres choses qu'on vient d'entendre. M. de Cambrai l'insinue lui-même (4); et nous sommes peu consolés de lui entendre dire que la voie de pur amour et de pure foi qu'il enseigne, est celle où l'on en verra moins que dans les autres, comme s'il y allait du plus ou du moins et qu'il n'eût pas fallu s'expliquer plus clairement contre ces abominations. »
(1) Ce qu'il y a de curieux, c'est que Fénelon reproche la même chose à Bossuet, et tous les deux avec autant d'injustice, mais Fénelon avec plus d'apparence.
(2) Tous les mots soulignés par Bossuet même sont tirés du ch. vrai vm. Les paroles, ce dénùment de toute liberté, sont une traduction inexacte de celles de Fénelon. a II faut qu'elles (les âmes) ne soient attacliées à aucune consolation, ni à aucune liberté. »
(3) Ces mots sont une addition de Bossuet. (4; Où?
Cette dernière phrase, et surtout le dernier mot, prouve bien que Bossuet attribue en fait ou en principe à Fénelon les grossièretés et les ordures de Molinos. Il n'oublie que deux choses, c'est que, quelque autorité qu'il laisse aux directeurs, Fénelon la subordonne à celle des pasteurs et des supérieurs, et surtout qu'aucune autorité ne saurait prévaloir contre la volonté signifiée de Dieu ou la Loi écrite. Quant aux possessions, obsessions et autres choses extraordinaires dont Molinos abusait en effet, Fénelon n'en dit en passant qu'un mot, c'est qu'il est inutile d'en parler, « étant étrangères à la voie de la pure foi. la seule dont il parle et qui n'admet rien de contraire à la nature ». S'il ne les rejette pas absolument, c'est que l'Écriture et l'Église les ont reconnues. Bossuet veut-il les effacer? Je le veux bien. Mais il ne l'oserait pas ; et Fénelon a raison d'affirmer très souvent que personne n'est plus ennemi que lui-même de toute voie extraordinaire. Si Bossuet avait lu l'écrit de son confrère avec moins de prévention inquisitoriale. il aurait vu qu'il a fait précisément ce qu'il lui demande, dans les articles faux vm et xiv.
Le reste des charges de Bossuet contre Fénelon, tout entier fondé sur des lettres confidentielles de ce dernier à l'évêque de Meaux avant sa nomination à Cambrai, et sur un mémoire non moins confidentiel, où il explique à Mme de Maintenon ses raisons de ne point donner son approbation aux États d'oraison, n'a plus aujourd'hui, sauf le talent qu'y déploie l'auteur, qu'un médiocre intérêt. Qu'importe que l'abbé Fénelon ait paru soumis et humble jusqu'à l'excès, et que l'archevêque de Cambrai, une fois consacré,
ait repris son indépendance ? Que Fénelon ait désiré être sacré par Bossuet ou que Bossuet ait tenu à le consacrer? Que Fénelon ait refusé de s'associer à l'animosité d'un évoque et de Mme de Maintenon contre une malheureuse femme, en approuvant un livre où cette femme était représentée comme chef du parti de -Molinos et comme prêchant d'une manière suivie et systématique la doctrine d'un espagnol qui n'était guère connu en France que de nom? (I). Que nous importe entin que les Maximes des Saints aient devancé les Etats d'oraison à la grande fureur de Bossuet, que ce livre ait paru sans approbation d'évêques et de docteurs, et que Fénelon ait refusé de comparaître dans des conférences devant MM. de Paris, de Meaux et de Chartres, qui n'avaient aucune juridiction sur lui? Tout cela, fort important peut-être pour les contemporains, est nul pour la postérité. .Mais toute l'argumentation de Bossuet suppose que Fénelon n'est que le lieutenant de Mme Guyon, que tous ses écrits, depuis les mémoires qu'il adressait à la conférence d'Issy, jusqu'à ses défenses des Maximes des Saints, n'étaient que des apologies déguisées de ceux de cette dame : ce qui impliquait le fait qu'il était son disciple en matière de mysticisme. Or, le mot de Saint-Simon : « Ils se rencontrèrent; leur sublime s'amalgama», semble indiquer que ce sublime était dans l'esprit de l'un et de
(1) Je n'ai pu trouver trace d'une traduction française de la Guide avant le tapage que firent les trois petits livres ( Torrents Moyen court et Cantique des cantiques) , de Mme Guyon. Bossue lui-même ne paraît connaître la Guide que de nom et par la Bulle d'Innocent XI.
l'autre avant leur rencontre ; et cette induction es! confirmée par un mot de Bossue! dans ses Remarques sur la Réponse: « Les étrangers mêmes savaient que M. l'abbé de Fénelon n'était pas ennemi du quiétisme. » Or. ces étrangers se réduisent à Burnet qui écrivail en 1(587 ou 1688, dans son Voyage en Suisse et en Italie : « Les quiétistes avaient en horreur les superstitions romaines, et ils voulaient les ensevelir dans l'oubli en ne les enseignant et en ne les pratiquait! point, aussi bien que M. l'abbé de Fénelon »(1). Bossuel Faisait donc Fénelon quiétiste quelque six ou sept mois avant qu'il eût jamais vu Mmo Guyon. Seulement, il est si peu exact dans la chronologie de sa Iielation, plaçant les faits non à leur date, mais à l'endroit où ils peuvent faire le plus d'effet, que mon induction, si légitime en apparence, pourrait bien ne l'être pas. Mais que répondre à ce témoignage que j'emprunte au cardinal BeaussetVA St-Sulpice« Fénelon étudiait les mystiques qui peuvent égarer, tandis que Godet Desmarais étudiait l'Écriture qui n'égare ja-
(1) M1"1 de Vlaintenon. Correspondcuicc générale, p. 112, lettre du 21) août 1696, à L'archevêque de Paris. Fénelon n'a donc pas tort de dire que Hossuet abusait en toute occasion de ce passage pour le noircir. L'exemplaire de Burnet, à l'endroit marqué, que Mme de Maintenon envoyait à l'archevêque, lui avait été remis selon toute vraisemblance par Bossuet, qui y faisait dès lors le même contresens sur ce passage que dans ses Remarques. Pourquoi ne citait-il pas l'autre passage où Fénelon est nommé avec Le Camus, avec Fleury. avec lui-même entre autres ecclésiastiques français qui voulaient réformer le culte? (Réponse aux Reniai ques. p. 36).
mais. » On comprend alors que Fénelon fût si bien préparé en 1694, lors des conférences d'Issy. Quelque occupé qu'il fût de ses devoirs de précepteur, faisant pour les princes, ses élèves, fables, dialogues, écrits de toute espèce en attendant le Têlêmaque, il apportait à Bossuet mémoires sur mémoires, où il expliquait surtout Clément d'Alexandrie et Cassien, où il recueillait dans les Pères tout ce qui lui semblait favoriser le pur amour, où il recueillait enlin toute la doctrine des voies intérieures dans les mystiques qui avaient écrit depuis 400 ans. mais surtout dans saint François de Sales et dans sainte Thérèse, ainsi que dans leurs fils spirituels. Bossuet, qui veut tout incriminer, s'écrie au sujet de ces recueils : « Ce n'est pas lui qui était accusé, c'est Mm0 Guyon et ses livres Pourquoi se mêlait-il si avant dans cette affaire? Qui l'y avait appelé ? C'est luimême qui m'y avait appelé, reprend Fénelon. Le lecteur ne doit pas être surpris que j'aie donné des mémoires à M. de Meaux sur les voies intérieures, puisque ce prélat me les demanda. Il doit se souvenir que, quand on le fit entrer dans cet examen, il n'avait jamais lu ni saint François de Sales, ni le bienheureux Jean de la Croix, ni ces autres livres mystiques, tels que Rusbrock, Harphius, Taulère, etc. , dont il dit que, ne pouvant rien conclure de précis de leurs exagérations... on a mieux aimé les abandonner, et qu'ils demeurent inconnus dans des coins de bibliothèques. » Fénelon ne taisait ses recueils que par obéissance, comme le prouve une de ses lettres. Je laisse là les intentions que personne ne connaît; je ne retiens que ce fait, que les mémoires étaient si copieux, qu'ils ont fourni la ma-
tière, selon deNoailles, des Maximes des Saints et de toute la partie doctrinale de la controverse à laquelle ce livre a donné lieu. Cette érudition mystique ne lui vient pas certainement de Mmc Guyon : elle vient des notes qu'il avait prises et qu'il ne cessait de prendre depuis longtemps.
Que s'il était établi non par des vraisemblances et des raisonnements, comme j'ai été obligé d'en user, mais par des faits précis et des dates certaines, que le mysticisme est bien antérieur, dans les études et l'esprit de Fénelon, à ses relations spirituelles avec l'auteur du Moyen court, tout l'échafaudage, si savamment construit par l'imagination échauffée et par la passion de Bossuet, serait renversé de fond en comble. .Mais le doute suffit pour qu'il soit fortement ébranlé. Car on sent que pour peu que l'identification de la cause de Mme Guyon et de Fénelon soit incertaine et contestable, plus l'argumentation de Bossuet est serrée, plus elle est fausse, étant ruineuse dans son principe même.
L'effet de la Relation n'en fut pas moins terrible ; elle s'adressait à la curiosité et à l'esprit de malignité, deux passions avec lesquelles on ne manque jamais son coup, quand on les satisfait. Tous les amis de la victime étaient consternés. Gomme la réponse n'arrivait pas. pane que Fénelon était résolu de se taire pour ne pas compromettre MM. de Beauvilliers et de Chèvre use I . « il tomba dans le dernier mépris, écrit
(1) Ils venaient d'échapper à la disgrâce par la générosité de l'archevêque de Pans; unîtes leurs places étaient déjà destinées, la plupart à la famille de Xoailles. Consulté par Louis XIV,
l'abbé Bourdelot. Tant qu'il n'a été question que du dogme, il partageait les esprits, mais l'histoire et les faits l'ont accablé » (1). A Rome, la consternation de ses partisans et l'insolence de ses adversaires ne furent pas moins grandes. « (Ses partisans) devraient mourir de honte, dit l'abbé Bossuet; M. de Cambrai n'a plus, selon les gens désintéressés et de bon sens, d'autre parti à prendre que de baiser les verges et de se soumettre. » Pour comble de disgrâce, les imprimeurs de Fénelon avaient été découverts à Lyon, à Rouen, et injonction faite de ne laisser rien imprimer pour lui et de lui, et de saisir tous les imprimés. Mais dès que cet ordre eût été levé par le roi, qui sentit l'iniquité d'octroyer toute liberté aux accusateurs et de l'ôter à l'accusé, Fénelon, persuadé par l'abbé de Chanterac qu'il était encore plus dangereux pour ses amis de laisser la médisance courir et se changer en sales calomnies dans l'esprit des foules, fit parvenir à Rome et à Paris une réponse victorieuse. Elle ne fit peut-être pas un effet aussi bruyant que la Relation, mais elle en fit un aussi général et plus profond.
Dans un Avertissement qu'on peut considérer comme un exorde, il dit tranquillement, sans fracas , sans grandes paroles, de la voix la plus simple et la plus unie : « Avant d'éclaircir à fond l'histoire de M™18 Guyon,
Monseigneur de Noailles parla fortement, et les deux beauxfrères furent sauvés. Je ne sais pourquoi l'éditeur de Mme de Maintenon met ce fait en doute. Il ne se trouve, dit-il, que dans Saint-Simon. C'est une erreur. On peut le lire dans d'Aguesseau, Discours sur lu vie de son père. (1) Lettre à l'évèque de Chàlons, 7 juillet 1698.
dont on m'accuse sans fondement de ne pas condamner les livres, je ne demande su lecteur qu'un momenl de patience pour lui faire remarquer quel étail l'état de notre dispute, quand M. de M eaux a passé, de la doctrine aux faits. J'ai prouvé à ce prélat dans ma Réponse à la Déclaration el dans mes dernières Lettres qu'il avait altéré mes derniers passages pour m'imputer des sentiments impies, et il n'a véritié aucun de ces passages suivant ses citations. J'ai montré des paralogismes manifestes qu'il a employés pour me mettre des blasphèmes dans la bouche, et il n'y répond rien. Je l'ai pressé, mais inutilement, de répondre sur des questions essentielles sur la religion et décisives pour mon système. Il s'agit de Bavoir si Dieu, avant ses promesses gratuites, a été libre nu de nous donner la
béatitude surnaturelle. Cette béatitude est-elle une vraie grâce ou une délie sous le nom de grâce? Si Dieu ne l'eût point donnée, n'aurait-il pas été aimable pour sa créature?... In don gratuit et accordé par subrogation peut-il être la raison d'aimer sans laquelle Dieu ne serait pas aimable? .. La réponse de ce prélat est (pie j'éblouis le lecteur pai une métaphysique outréet Qui le jette <htns des j*"i/s inconnus.... Ce prélat veut que je lui réponde sur les moindres circonstances de la vie de M"" Guyon, comme un criminel sur la sellette répondrait à son juge. Mais quand je le presse de répondre sur des dogmes fondamentaux de la religion, il se plaint de mes questions et refuse de s'expliquer ....
L'embarras de M. de Meaux était encore redoublé par les réponses <\i-< deux prélats unis avec lui. 11
rejette l'amour naturel, délibéré, innocent et distingué
des vertus surnaturelles sans être vicieux. Mais. M. l'archevêque de Paris reconnaît que cet amour, sans être élevé à Tordre surnaturel, peut-être quelquefois innocent. - M. de M eaux veut que l'amour indépendant du motif de la béatitude soit la source du quiétisme. Il dit que c'est en cela qu'est mon erreur, que c'est le point décisif, le point qui renferme la décision du tout, et que c'est par cette doctrine que je me perds. Mais M. l'évèque de Chartres, qui vient à son secours contre moi. se tourne en ce point pour moi contre lui et déclare que cette doctrine est celle qu'il a soutenue dans ses thèses.
Dans cet embarras, l'histoire de Mm<= Guyon parait à M. de Meaux un spectacle propre à faire oublier tout à coup tant de mécomptes dans la doctrine. »
C'est de ce style aisé, familier, d'une netteté extrême, incisif sans chercher la moindre pointe, agile plutôt que rapide et entraînant, que Fénelon reprend un à un tous les griefs de la Relation et démonte pièce à pièce cette formidable machine de guerre sous laquelle on prétendait l'écraser. Je n'essaierai pas d'analyser une discussion si fine: je signalerai seulement le passage où Fénelon oppose les écrits de Bossuel à ses actes. En effet, sa ('(induite avec M"10 Guyon et avec Fénelon est absolument incompréhensible , s'il avait dès l'abord sur leur doctrine l'opinion qu'il étale dans toute cette controverse (1).
<1 i Voici ce que Hossuet écrit à Mrae Guyon. dans une lettre du 4 mars 1694, avant les conférences d'Issy et après un long
QUIETISME : FÉNELOX ET 150SSUET.
Bossuet répondit d'une main évidemment fatiguée à l'œuvre de son adversaire, et dans ses Remarques sur la Réponse de M. de Cambrai, il se montra plus injurieux que jamais, malgré la recommandation que lui avait faite son neveu d'être modéré. La riposte ne se lit pas attendre, et la Réponse aux Remarques parut à Rome et à Paris presqu'en même temps que l'attaque. Rossuet avance que ses Remarques eurent un effet prodigieux: mais on en peut douter, tandis que le succès de la Réponse fut incontestable; et un contemporain ne craint pas de dire que si l'on avait consulté le public après les deux derniers ouvrages de Fénelon,
examen qu'il avait t'ait de ses livres publiés et de ses manuscrits Je ne sais pourquoi Fénelon n'use pas de cette lettre, lorsqu'il soutient, et avec raison, qu'il n'avait pas toujours pensé de lui, ni de Mme Guyon , ce qu'il en dit dans sa Relation, a Et si on me demande en quel rang je mets ceux qui douteraient de mon sentiment ou qui en auraient de contraires, je répondrai que je demeure non seulement en union, mais en union particulière avec eux, conformément à ce que dit saint Paul : Demeurons dans les choses auxquelles nous sommes parvenus ensemble, et s'il y a quelque vérité à laquelle vous ne soyez pas encore parvenus, Dieu vous la révélera un jour. C'est, .Madame, ce que je vous dis. Vous avez pris certaines idées de l'oraison ; vous croiriez être propriétaire et intéressée en faisant de certains actes, quoique commandés de Dieu; vous croyez y suppléer par d'autres choses plus intimement commandées, soit faiblesse, soit habitude, ou ignorance, ou aheurtement d'esprit; je n'en demeure pas moins uni avec vous, espérant que Dieu vous révélera ce qui reste... » Lettre conservée dans la Relation de Phelippeaux, très hostile à Fénelon et au quiétisme en général. Il tenait sans doute cette lpttre de Ledieu, secrétaire de Rossuet.
M. de Meaux ne serait pas sorti du combat les palmes à la main (1). La rage des adversaires de Fénelonendit bien plus long que toutes les louanges. « C'est une bête féroce, s'écrie l'abbé Bossue t, qu'il faul poursuivre pour l'honneur de l'épiscopat et de la vérité, jusqu'à ce qu'elle soit terrassée et réduite à ne plus pouvoir l'aire de mal. » Bossuet lui-même, malgré ses airs superbes de triomphateur, ne se possédait plus et sa colère s'exhale en barbarismes. « Vous ne sauriez trop répéter à leurs Éminences et au Pape que si l'on mollit le moins du monde, on aura au lieu d'un homme soumis, un ostenta/eur, un triomphateur, un insultateur » (2). La guerre reprit sur le terrain dogmatique, et l'on ne sait pas combien elle eût duré de redites en redites, si la sentence du pape n'était entin intervenue, sur les injonctions menaçantes du grand roi.
Qui était vainqueur dans cette longue controverse de deux années? En apparence Bossuet, puisque l'autorité suprême lui donnait raison ; en réalité, l'incrédulité et le libertinage.
Ce n'est pas impunément qu'on en appelle à l'opinion publique. Aucun des traits qui flattent la malignité ne lui échappe. Par exemple, je connais peu de satires plus piquantes des fadeurs ou des exagérations du style ecclésiastique que certains passages de Bossuet et de Fénelon. « Que sert de dire, écrit Bossuet : Oui je brûlerais mon amie de mes propres mains, je me brûlerais moi-même? Ceux qui brûlent tout de cette
il L'abbé Legendre. Mémoires, p. 2i0.
(2) CCCLXXVI Lettre du 1« décembre 1698.
90 QUlÉTISME : FÉNELON ET BOSSUET.
sorte, le font pour ne rien brûler. Ce sont de ces zèles outrés où l'on va au-delà du but pour passer par dessus le point essentiel. Ne brûlez point de votre propre main MmeGuyon... Ne vous brûlez pas vous-même: sauvez les personnes, condamnez l'erreur. » (I) Fénelon ne relève pas avec moins de vivacité et de piquant les paroles doucereuses et en apparence charitables de Bossuet, « ce cher ami. cet ami 'le toute la uie. Je suis, lui dit-il. ce cher auteur que vous portez dans vos entrailles pour me précipiter avec Molinos dans l'abîme du quiétisme. Vous me pleurez partout et vous me déchirez eu me pleurant. Une peut-on penser de ces larmes, qui ne servent qu'à donner plus d'autorité à vos accusations? » (2)
Ce qui choque le plus dans cette controverse, ce qui est le plus propre à faire perdre à des évêques le respect dû à leur caractère, ce sont ces odieuses questions de faits où les contradictions paraissent des mensonges. Je sais bien que beaucoup de ces mensonges ne sont qu'apparents et que les deux contradicteurs disent de bonne foice qu'ils voient, parce qu'ils le croient voir, chacun portant naturellement sou attention sur les circonstances en rapport avec ses pensées, ses préjugés, sa pas sion. Mais allez donc demander ce discernement au gros du public. Quand Fénelon affirme que c'est Bossuet qui se proposa pour le sacrer, tandis que Bossuet affirme non moins catégoriquement que Fénelon le lui demanda, il n'y a la qu'une contrariété facile à lever.
l lj Relation IV. n« 19.
(2) Lettre à M. de Meaux.
Gomme ils désiraient l'un et l'autre la chose, il est probable qu'ils en parlèrent plus d'une fois et qu'ils ne se souvenaient pas lequel en avait parlé le premier: mais il y a affirmation absolue de l'un, dénégation non moins absolue de l'autre, sur la scène qui se passa entre eux deux jours avant le sacre, et malheureusement les contradictions de ce genre sont trop fréquentes dans nos deux prélats. D'Aguesseau a raison : « Si la controverse théologique était déjà scandaleuse par des vivacités et des amertumes qui la faisaient dégénérer en dispute, la scène devint plus scandaleuse et plus triste pour les gens de bien, quand ils s'entreprirent sur les faits et qu'on les vit se donner les démentis les plus formels. » Voilà donc ceux qui se vantent d'être les dépositaires de la vérité, paraissant ne point dire la vérité.
Il y a un autre endroit par lequel la scène devait paraître plus triste encore pour ceux qui étaient attachés à la religion et qui réfléchissaient. Certes, les faits concernant .M"" Guyon « divertissaient », comme le dit Mme de Maintenon; mais c'était d'un divertissement assez profane. Comment les oreilles n'ont-elles pas tinté d'avance à Bossuet. en prévoyant l'usage que les libertins ou même simplement les gens légers allaient faire de sa Relation'.' L'indiscrétion une fois commise, il dut en apercevoir les inconvénients et froncer tristement le sourcil. si ces vers grossiers et peu révérencieux pour les choses saintes lui tombèrent sous les yeux :
Un prélat certain jour, exhortant la Guyon, S'informait si des sens chaque tentation
Du pur amour divin ne l'avait pas tirée. La dévote lui répondit, Que comme un autre Saint-Esprit Lacombe l'avait obombrée.
La pièce suivante l'aurait peut-être fait sourire, parce qu'il y eût reconnu les médisances de son livre :
Ce modèle parfait, ce Paraclet nouveau.
Donne du pur amour un spectacle assez beau. Quand tout à coup sentant un gonflement de grâce Elle crève en sa peau si l'on ne la délace. La grâce du dedans, passant jusqu'au dehors, Du bassin de l'esprit regorge dans le corps. Elle en déchirerait jusqu'à son corps de jupe, Si dans le même instant quelque dévote dupe Ne faisait prendre l'air à cet amour sacré ; Mais, du lacet enfin se voyant délivré, Il se répand au cœur de toute l'assistance, Et chacun le reçoit dans un profond silence.
.Mais en y réfléchissant, lorsque l'ardeur et la fumée du combat furent dissipées, je ne doute pas qu'il n'ait reconnu le danger de cette ironie et de cette légèreté, apportées dans une querelle religieuse. Ce n'était rien encore ; les versificateurs et les vaudevillistes précédemment cités, se tenaient aux abords et dans les dehors du temple. En voici qui sautent par dessus toutes barrières, pénètrent dans le Saint des Saints, et profanent sans vergogne le Pater par une parodie plaisante et goguenarde, qui eût fait horreur au grand évêque :
QUIÉTISME : FÉNEL0N ET BOSSDET.
Advenial
regnuin
tua m
Panem nostrum
quolidianum
da nobis
hodie
Et ne nos
inducas in
tentation em.
Votre royaume a des appas Pour des âmes intéressées, f.es nôtres d'un motif si bas Se sont enfin débarrassées.
S'il vient, il nous fera plaisir.
Mais Dieu nous garde du désir.
Seigneur, notre pain quotidien Ne peut-être que votre grâce.
Donnez-le moi, je le veux bien.
Ne le donnez pas, je m'en passe.
Que je l'aie ou ne l'aie pas :
Je suis content dans les deux cas.
Seigneur, si votre volonté,
.Me met à ces grandes épreuves,
Qui désespèrent le tenté,
Mon cœur .pour vous donner des preuves
De mon humble soumission,
Consent à la tentation.
Si vous pardonnez mon péché, Comme je pardonne à mon frère, Tant mieux, je n'en suis pas fâché.
Mais si, pour moi plein de colère, Vous me réprouvez à jamais, Vous le voulez, je m'y soumets.
Voilà pour les quiétistes : voici pour les Mcldistes
Le péché ne m'est point fatal Sans la peine qui m'en arrive :
Si du bonheur il ne me prive, C'est un bien et non pas un mal :
Car le plaisir qu'il peut donner Est l'unique raison d'aimer.
94 QTTIÉT1SME : 1 ÊNEI.ON ET BOSSUET.
Certes, Bossuet eût senti tout son être frémir d'horpeur, s'il avait lu ces gaudrioles impies: mais quel droit eût-il eu de se plaindre? C'était lui, le sublime prédicateur, le savant docteur, le grave et puissant controversiste, l'évêque des évêques de France par le génie, presque un père de l'Église, qui. en cette circonstance et sans nécessité, quoi qu'il en dise, avait le premier introduit dans la discussion l'esprit de malice et de dérision.
Poussé par l'emportement du combat et par la passion d'accabler enfin un ennemi insaisissable et qui échappait toujours à ses plus puissantes étreintes, harcelé d'un autre côté par son neveu qui lui criait sans cesse : Des faite! !><"< faite ! qui ne cessait de lui répéter que les laits seuls pouvaient terminer les hésitations de Rome, et qu'il fallait, s'il était possible, écraser Pénelon sou> l'infamie, connue on avait écrasé Molinos. Bossuet, que son irritation croissante aveuglait, ouvrit la porte aux personnalités et à la malignité du inonde, les railleurs s'y précipitèrent à l'envi,
Lès contemporain-. Bossuet en tête, ne parlent que du suci es prodigieux de la Relation; et les prôneurs à outrance du grand écrivain vantent encore ce succès prodigieux. Mais ni les contemporains ai les modernes ne s'aperçoivent pas que ce fut un triomphe tout littéraire et tout mondain, et que plus il fut prodigieux, plus peut-être fut grand le contre-succès moral. Je ne perdrai pas mon temps à démontrer que Bossuet a été trompé, lorsqu'il affirme que M. de Cambrai est tombé dans un tel décri que tout le monde, ses amis, même les plus chers, l'abandonnent. La fidélité à toute
épreuve du petit troupeau et le retour si prompt du public pour le grand évoque ridiculisé, montrent suffisamment la vanité de cette assertion. Mais je dis que. vivant dans la grande prison de Versailles ou dans un cercle très restreint, ceux qui nous font ces récits triomphants du prodigieux succès de la Relation, ne savent point ce qui se disait ou dans les soupers de Vendôme et du duc d'Orléans, ou dans le salon de Ninon de Lenclos, ou dans la société de Fontenelle, ou dans les cafés de Paris. Ils nous crient que c'est un soulèvement général contre Fénelon. à la cour et à la ville, comme s'ils connaissaient la ville. Je crois bien qu'à la cour, comme l'écrit Bossuet, on y frémissait plus qu'ailleurs contre M. de Cambrai. C'était même une manière de faire sa cour au maître, qui dès le commencement s'était prononcé et qui même disait bautement que tout dans cet ouvrage était à sa connaissance et était vrai (1). .Mais nos petites pièces de vers en disent plus que tous les beaux récits sur les sentiments et l'état d'esprit de la ville. On riait de M. de Cambrai, soit, mais on riait aussi de la religion, et l'on parodiait le Pater.
Ceux qui pourraient croire que j'exagère des faits ingnifiants ou que j'attache trop d'importance à des vétilles, connaissent assez mal l'esprit public, surtout à Paris, dans les dernières années du XVIIe siècle. Le scepticisme érudit et railleur de Bayle, et l'incrédulité
(1) Témoignage, selon Bossuet, le plus authentique et le plus sûr. Quoi? Sur les folies de Mme Guyon? Sur les conférences d'tssy, etc. Ce témoignage, si authentique et si irréfutable, n'a rien de sérieux.
légère de Fontenelle y avaient fait des progrès que Bossuet ni Louis XIV ne soupçonnaient, et que ces disputes religieuses, mêlées de scandale et de ridicule, ne pouvaient que précipiter. On vêtait très attentif à tout ce qui venait de nos réfugiés, et je vois, par les lettres de Bossuet à son neveu . qu'il y parle souvent avec mépris et avec colère de ce qu'il appelle les lardons de Hollande. Or, non seulement les journalistes et les polygraphes français de ce pays avaient pris parti pour Fénelon contre Bossuet, mais ce qui est plus grave, ils signalaient avec une malice fort intelligente toutes les contradictions et toutes les petites misères de cette longue controverse, et principalement tout ce qui pouvait en rejaillir contre l'Église catholique. Il m'a passé entre les mains un livre anonyme (1) assez mal écrit, fort injurieux contre Bossuet, mais aussi fort habile à relever la fausse position du grand controversiste, admettant dans ses États d'oraison le quiétisme ou le mysticisme (c'est tout un), qu'il combat avec tant de violence dans la personne de Fénelon; mais surtout ce livre signale les rapports intimes de cette doctrine quintessenciée et dangereuse dans ses conséquences avec la profession monastique en particulier et avec le catholicisme en général. C'est un traité historique du mysticisme où l'on prouve que le bref du pape, rendu contre Fénelon. condamne dans les Maximes des Saints et François de Sales, et sainte Thérèse, etMmede Chantai, et Jean de la Croix, et Àlvarès, et tous les auteurs de dévotion les plus autorisés. Or, à supposer que les liber
(1) C'est sans doute la Théologie mystique de Jurieu.
tins de Paris n'eussent point su tirer ces conséquences, ils les auraient apprises sans effort d'esprit dans les feuilles et les autres écrits venus de Hollande, qui étaient lus avec d'autant plus d'avidité, qu'on se les procurait plus difficilement. Voilà, selon moi, « toute la bénédiction que Dieu avait donnée », pour me servir des paroles mêmes de Bossuet, à sa « Relation sur le quiétisme » et à ses écrits sur le même sujet.
Caen. — Irap. Henri Delesqcks, ruo Froide, 2 et 4.
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