‹ Bayle et JurieuChapitre 16 sur 22 · VUES · texte numérisé non relu

VUES

D'autres peuvent avoir la prétention de nous apprendre à vivre, parce que la vie leur parait être quelque chose pour elle-même et par elle-même; la morale de Pascal se réduit à nous apprendre à mourir. Comme tout désir qui nous attache aux créatures n'est qu'une conséquence de la corruption originelle, il s'ensuit que le bien consiste pour nous, non dans le développement de notre nature et de la vie, mais, autant que possible, dans le retranchement de la vie et dans l'extirpation de tout ce que la nature a mis en nous. De là une existence d'austérités, d'humiliations, de mortifications, et, pour tout dire en un mot, d'anéantissement, qui nous prépare à la charité ou à l'amour unique et exclusif de Dieu, la jalousie de ce

souverain être nous défendant tout attachement à ce qui n'est point lui.

Je ne m'arrêterai pas à cette doctrine de mort dont j'ai assez et trop parlé au sujet de St-Cyran. Ce que je me propose surtout de développer, c'est la doctrine politique que Pascal y rattache tout en laissant échapper par beaucoup d'endroits une fierté et un esprit d'indépendance, qui parait assez mal d'accord avec l'humilité janséniste. Mais je dois auparavant relever dans certains passages de Pascal ce qu'il y avait d'intolérant, d'exclusif, d'insociable, d'inhumain dans la secte que Pascal avait embrassée. Passons sur la lettre fanatique et farouche qu'il écrivit, au nom de trois docteurs de Port-Royal, sur le mariage projeté de sa nièce Jacqueline, sœur de .Marguerite Périer , la miraculée : c'est un fait trop particulier. En général , Pascal plaint les incrédules ou plutôt se fait violence pour les plaindre : tant leur extravagance lui parait monstrueuse. Mais il n'est, comme le remarque E. Havet, que dur et sec pour les infidèles hérétiques, musulmans, juifs et païens, s'il en reste). Il met les Turcs et leurs corréligionnaires au ban de l'humanité. « C'est une plaisante chose à considérer, écrit-il, qu'il y a des gens dans le monde, qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en font à eux-mêmes, par exemple, les soldats <lc Mahomet, les voleurs, les hérétiques » (1). Les musulmans et les hérétiques sur la même ligne que les

(1) Pensées, art. vi, 49. Voyez encore même livre: « Ne voyons-nous pas vivre et mourir les bêtes comme les hommes

voleurs ! Pascal jansènise ici et gâte une remarque de Platon. Telle est, selon l'auteur de la République^ la nécessité de la justice que ceux mêmes qui se mettent hors la loi, comme les brigands, sont encore obligés d'observer entre eux l'équité : sans quoi leur société ne saurait subsister. Cela, loin de lui sembler extraordinaire et plaisant, lui paraît au contraire nécessaire et tout naturel : et surtout il ne mêle pas à cette observation si juste d'odieux préjugés confessionnels et populaires. C'est encore à des préjugés de cette sorte que Pascal obéit lorsqu'il écrit à plusieurs reprises, avec une sorte de plaisir cruel : « C'est une chose étonnante et digne d'une étrange attention que de voir le peuple juif subsister durant tant d'années et de les voir toujours misérables, étant nécessaire pour la preuve de Jésus-Christ et qu'ils subsistent pour le prouver et qu'ils soient misérables, puisqu'ils l'ont crucifié; et quoiqu'il soit contraire d'être misérable et de subsisler, il subsiste néanmoins toujours malgré sa misère » (1).

Cette intolérance, cette inhumanité, Pascal les reportait jusque dans le passé. Le livre de Lamothe Le

et les Turcs comme les chrétiens d ; et dans les Provinciales : « Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte? Sont-ce des chrétiens? Sont-ce des Turcs"! Sont-ce des hommes? Sont-ce des démons ? « I,et. 14.

I XIX, 4. — Il faut espérer que nos anti-sémites n'effaceront pas de nos institutions et de nos codes la loi qui fait le plus d'honneur à la France de 89, celle qui a réintégré les Juifs dans la grande famille humaine, en dépit des subtiles argumentations théologiques de Pascal.

Vayer sur les vertus des païens avait amené une réponse d'Arnauld, et sans aller aussi loin que certains fous furieux de nos jours, qui, au nom de la religion, prétendaient exterminer de nos écoles les classiques de la Grèce et de Rome, les jansénistes soutenaient mordicus que les païens, fussent-ils des Aristide et des Socrate, des Caton et des Marc-Aurèle, n'avaient eu que des vertus fausses : ce qui ne les empêchait pas de faire expliquer et admirer dans leurs écoles les beautés et le grand sens de ers [cuivres damnés. Il faut voir l'embarras du bon Tillemont et du bon Hollin, lorsqu'ils rencontrent dans leurs histoires un Titus ou un Trajan ou tout autre < de ces grands personnages » qui ont paru à Montaigne et qui paraissent à tout homme sensé « si pleins de suffisance et de vertu. * Ils ne peuvent, comme hommes, s'empêcher de les admirer avec une respectueuse sympathie; mais en bons jansénistes, ils les fourrent tout droit en enfer, en déplorant naïvement qu'ils n'aient pas été chrétiens. Pascal, lui. ne fait pas tant de façons; il ne sent ni intérêt ni sympathie pour les hommes de l'antiquité et pour leurs belles actions. « Les exemples des morts glorieuses des Laenlémoniens ou autres, déclare t-il nettement , ne nous touchent guère ; car qu'est-ce que cela nous apporte? Mais l'exemple de la mort des martyrs nous touche. Car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux. Leur résolution peut former la nôtre, non seulement par l'exemple, mais parce qu'elle a peut-être mérité la nôtre. 11 n'est rien de cela aux exemples des païens. Nous n'avons pas de liaison avec eux, comme on ne devient pas riche pour

voir un étranger qui Test, mais bien pour voir son père ou son mari qui le soit » (I).

Heureusement les hommes purement hommes ne sont pas si difficiles et si dédaigneux ; et aux étroites pensées que nous venons de lire, ils préféreront toujours, et feront bien de préférer cette belle et humaine maxime, quoiqu'elle soit, d'un païen et même d'un poète comique :

Homo sum ; humani nihil a me alienum puto.

Voilà ce que c'est que de mettre tout dans un dogme et, ajoutons, dans un dogme de sectaire. On dédaigne, on méprise, lorsqu'on ne hait pas. tout ce qui n'est point de sa petite communion. On oublie qu'on est homme et même citoyen avant d'être janséniste, et qu'il n'est pas mauvais de prendre des leçons de liberté, de patriotisme et même d'humanité auprès de ces païens, dont les vertus, après tout, n'étaient pas plus fausses que celles des chrétiens. Ne pouvaientils donc pas, comme les martyrs, se dévouer à une sainte cause, à une grande idée? Il est vrai que Pascal n'était guère citoyen que de sa cellule de Port-Royal, et qu'avec ses idées sur le droit, il ne pouvait se sentir animé d'un bien vif patriotisme ni d'un amour bien profond pour des intérêts qui ont aussi leur légitimité.

Ces vues si exclusives et, il faut bien le dire, parfois si fantasques sur l'humanité n'étaient pas de nature à tempérer le pessimisme à la fois personnel e jansé-

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