‹ Bayle et JurieuChapitre 22 sur 22 · CONCOURS POUR LE PRIX DE U CODRE · texte numérisé non relu

CONCOURS POUR LE PRIX DE U CODRE

Messieurs ,

Le Concours ouvert par la proposition et par la libéralité de notre confrère , M. de La Codre , sur cette phrase d'Aimé Martin « Là où. est le mal, c'est la vérité qui manque », prouve sans doute que le goût des idées sérieuses est plus général qu'on ne croit ; mais il semble indiquer aussi que les études philosophiques ont singulièrement baissé dans notre pays depuis une vingtaine d'années. Ce n'est pas le moment de rechercher les causes de cette décadence. Qu'il me suffise de dire que , sur dix-huit Mémoires qui nous ont été envoyés , il y en a à peine un ou deux qui répondent directement , soit dans un sens, soit dans l'autre, à la question proposée; mais qu'ils sont malheureusement plus qu'insuffisants, je ne dis point pour l'étendue , mais pour le mérite philosophique et littéraire. Les autres touchent, si l'on veut, à la question, mais ne font qu'y toucher,

sans l'aborder franchement en elle-même. C'est pourtant parmi ces derniers que se rencontre le Mémoire le plus considérable à tous égards , également distingué par l'étendue des connaissances et par le talent de style qu'il révèle. Si l'auteur, au lieu de se cantonner dans les idées qui lui sont familières et chères, fût entré dans le cœur même du sujet, il n'y aurait eu aucun doute pour la Commission d'examen ; elle vous aurait proposé de lui décerner le prix. Elle ne vous propose qu'une mention très-honorable : voici pourquoi.

Je demande pardon à la Compagnie des considérations préliminaires où je me vois forcé d'entrer. Je les ferai les plus courtes possible , n'ayant pas la prétention de traiter moi-même la question mise au concours.

La proposition à débattre et à développer , soit affirmativement, soit négativement , selon les vues et convictions des concurrents, est, comme beaucoup de propositions morales, assez indéterminée en ellemême. Le véritable talent philosophique eût consisté à la déterminer, en la traduisant par des substitutions successives en un certain nombre de propositions plus précises et mieux arrêtées. La force en pareil cas est de savoir se borner ou se resserrer en de justes limites. On ne comprend point, par exemple , que les termes indéfinis le mal, le manque de vérité aient pu tromper des esprits quelque peu rompus aux habitudes philosophiques. Il est clair que celui qui a écrit que « là où est le mal , c'est la vérité qui manque », a entendu par ces termes larges et indéfinis, non pas le mal en soi, ni la vérité en soi f

mais simplement telle vérité absente ou méconnue qui est la cause de tel ou tel mal donné. Nous exposer donc tout un système de philosophie théologique ou rationnelle, sous prétexte de développeret d'éclaircir cette proposition , c'est nous donner beaucoup plus que nous ne demandions, en courant risque de ne point nous donner ce que nous étions en droit de demander.

Il ne s'agit pas ici d'une théorie générale du vrai et du bien , du faux et du mal. S'il était nécessaire de dire quelques mots sur les rapports métaphysiques du bien et de la vérité, du mal et de l'erreur, il était oiseux de donner de larges développements à ces spéculations très-générales et par là même assez vagues , où les redites et les tautologies sont presque inévitables , et où l'on paraît toujours , quelque habile qu'on soit à varier son langage , jouer avec ces mots de bien et de vrai, de mal et d'erreur, comme le charlatan avec des gobelets. La question métaphysique devait donc être traitée tvèsbrièvement, avec le degré de netteté qu'elle comporte. La question psychologique demandait déjà plus de développement et plus d'étendue , par cela même qu'elle est plus facile à déterminer avec quelque précision, et qu'elle se rapproche plus de la réalité. Il y a un rapport intime entre l'intelligence et la volonté , entre les lumières ou les ténèbres de l'esprit, et la droiture ou la perversité de nos déterminations. Si l'on ne conçoit pas ce que serait la volonté sans motifs d'agir , on ne peut concevoir par conséquent ce que serait la volonté, abstraction faite de l'intelligence; elle ne serait qu'une

force nue , sans emploi comme sans but, c'est-à-dire un pur néant ; ou bien elle se réduirait à une force brutale, tout instinctive, agissant comme l'eau coule, comme la pierre tombe, comme l'herbe végète , d'un mouvement irrésistible et fatal , c'est-à-dire qu'elle serait le contraire de la volonté. Mais l'intelligence , que serait-elle elle-même sans les idées dans lesquelles elle se détermine et s'actualise ? Si ces idées sont vraies, la volonté à laquelle l'intelligence fournit ses principes d'action ou ses motifs prend naturellement une bonne direction ; si elles sont fausses, elle prend une direction mauvaise. Car dans une ignorance absolue, la volonté, comme nous l'avons dit tout à l'heure, demeurerait une simple virtualité et serait nulle par cela même. Mais l'hypothèse d'une ignorance absolue est impossible ; à défaut d'idées vraies, l'intelligence se peuplerait d'apparences ou d'ombres d'idées ; la place, laissée libre par la vérité, serait aussitôt occupée par des fantômes ou par Terreur. C'est dans ce sens qu'il est absolument vrai de dire « que là où est le mal , c'est la vérité qui manque. » Car la vérité manquant , il est impossible que l'erreur n'abonde pas, et, par suite, que le mal ne se produise pas avec et par l'erreur, la volonté ne pouvant prendre d'autre direction que celle qui lui est tracée par les idées qui lui servent de motifs. Le manque de vérité, c'est-à-dire, comme nous l'avons expliqué, l'erreur est donc un mal de l'esprit, qui se traduit nécessairement par une déviation ou un mal de la volonté; et « du mal, » quoi qu'en disent les hommes de routine ou ceux qui se croient de fins politiques, « il ne peut jamais sortir que du mal», selon le motd'Aristote.

Les considérations précédentes nous conduisent, bon gré mal gré, à cette doctrine de tous les moralistes anciens, depuis Socrate, que « personne n'est méchant que malgré lui ou par ignorance. » Mais cette doctrine n'est-elle pas contredite par les faits et ne sommes-nous pas sans cesse obligés de redire après Ovide :

Video meliora proboque ,

Détériora sequor ;

ou après saint Paul : « Je vois et j'aime le bien, et c'est le mal que je fais ? » Cette observation pourrait renverser la doctrine socratique dans ce qu'elle a d'absolu, sans convaincre de fausseté la proposition que les concurrents avaient à mettre en lumière, et qui serait encore assez importante, si elle n'avait qu'une très-grande généralité sans être absolument universelle. Car si l'on peut dire qu'il arrive souvent qu'un homme agit ou semble agir contrairement aux lumières de son esprit, cela devient beaucoup plus douteux pour dix hommes, pour cent hommes, pour mille hommes, pour une nation tout entière, dont les lois et les mœurs reflètent nécessairement les idées ou le degré de culture intellectuelle. Je dis plus ; la doctrine de Socrate reste vraie, et les faits la contredisent plus- en apparence qu'en réalité. Lavvolonté n'est pas seulement guidée par des raisons ou par des motifs rationnels: elle est encore mue par des mobiles sensibles ou par des passions qui, en présence des objets qu'elles convoitent, ne voient plus, ne nous laissent plus voir que ces objets. Qu'une femme ou qu'un

homme, épris d'un amour violent, crie comme la Médée d'Ovide : « Je vois le bien, je l'approuve, et pourtant, c'est le mal que je suis »; soyez sûrs que ses lèvres plus que son cœur prononcent ces paroles. Interrogez cette personne, et vous verrez que la satisfaction actuelle de sa passion est pour elle le suprême bien , que tous les autres biens s'éclipsent et s'évanouissent devant celui-là. Il y a donc dans son esprit un obscurcissement momentané qu'on peut appeler, comme Socrate et les stoïciens , une véritable ignorance, ou une folie plus ou moins passagère ( furor brevis). N'est-ce pas, d'ailleurs , une ignorance, et de la pire espèce , que ce chaos d'idées contradictoires qui forment le plus grand nombre des esprits? Et comment n'y aurait-il pas une perpétuelle contradiction dans la volonté et dans la conduite, lorsque nos idées ne sont que contradiction?

Si nous passons à un autre point de vue et si , au lieu de considérer la bonne ou la mauvaise direction de la volonté , nous en considérons les suites heureuses ou malheureuses, soit pour nous , soit pour nos semblables , nous pouvons nous convaincre que le manque de vérité, qui se transforme si facilement et si naturellement en erreur effective, n'a pas des conséquences moins funestes. Il se peut que, par une ignorance invincible , on soit déraisonnable sans être ennemi de la raison dans sa conduite, et que la direction de la volonté soit mauvaise ou fausse sans que l'on soit réellement coupable. Mais cette innocence n'en a pas moins des résultats déplorables. Qu'une femme d'un cœur vif et tendre, mais d'un esprit borné ou simplement gâté par la molle

éducation que nous recevons tous aujourd'hui , s'imagine remplir ses devoirs et aimer ses enfants parce qu'elle les comble de caresses , parce qu'elle satisfait toutes leurs volontés , parce qu'elle leur évite le moindre désagrément , parce qu'elle sacrifie même ses goûts à ce qu'elle croit faussement leur bonheur : il serait dur de la déclarer coupable, quoique sa tendresse soit fort indiscrète et fort peu éclairée. Mais elle aura une grande chance si elle ne se prépare point des regrets, et à ses enfants le contraire de ce qu'elle veut pour eux de tout son cœur et de toutes ses forces. On ne peut appeler criminel et barbare le juge qui, dans un siècle insensé, croit accomplir son devoir et servir la justice en poursuivant à toute outrance des magiciens ou des sorciers, et en appliquant les plus affreux supplices à des pauvres diables qui auraient plutôt besoin de douches et de médecin. La législation qui le guide n'en est pas moins aussi atroce qu'ignorante, et les siècles qui voient fleurir de pareilles lois n'en sont pas moins des siècles troublés des plus sottes terreurs, et qui par les supplices multiplient, au lieu d'extirper, le crime imaginaire qui les effraye et qui les effarouche.

Il était naturel d'insister , comme l'ont fait les concurrents sur les vérités et les erreurs de l'ordre moral, parce qu'elles sont la principale source de notre bonheur ou de notre misère ; mais il ne fallait pas s'y borner. Le rapport entre la vérité et le bien , l'erreur et le mal, est si intime et si profond qu'il n'y a pas à proprement parler de vérité ni d'erreur indifférentes et qu'elles ont toutes en elles une vertu heureuse ou funeste. Je ne veux point dire seulement

— iOque les découvertes ae la physique et de la chimie , par exemple, contribuent au progrès du bien-être des états et des particuliers , et par contre-coup à une certaine moralité ou à l'esprit d'ordre et de tenue, que le bien-être engendre généralement : j'estime trop les sciences pour leur faire un mérite d'être accidentellement les pourvoyeuses de nos besoins matériels. Mais il est de fait que les idées vraies ou fausses que nous nous faisons de la nature ont une inlluence considérât1' 3 sur la morale eile-même ; et l'on sait qu'une bonne partie des erreurs religieuses ou des superstitions ne sont que des erreurs ou des ignorances physiques. Je ne fais qu'indiquer cette nouvelle face de la question, trop négligée par les concurrents.

Moralité , bonheur , justice et utilité sociale, de quelque manière qu'on envisage le bien, il doit manquer où manque la vérité et dans la proportion que la vérité manque , ou plutôt il doit être remplacé par son contraire , le mal, comme la vérité qui fait défaut est habituellement suppléée par l'erreur.

Voilà ce qui doit être ; est-ce ce. qui est î Après la démonstration a priori, il faut ajouter la démonstration a posteriori ou par l'histoire , sans laquelle tous les raisonnements les plus rigoureux ne sembleront jamais que de brillantes et ingénieuses spéculations, sans fondement peut-être dans la réalité. On doit donc montrer l'erreur en action et produisant le mal. On doit donc appliquer la théorie à des faits déterminés , qui, bien analysés , font voir que telle erreur ou en physique, ou en politique , ou en économie, ou en morale, ou en religion , a produit et

devait produire telle conséquence désastreuse. Les exemples abondent. L'antiquité, le moyen-âge, les temps modernes en offrent en foule, et le seul embarras ici est de bien choisir. Le présent n'est guère moins riche malheureusement que le passé. Veut-on s'adresser plus particulièrement à des hommes du XIXe siècle et à des Français? On peut prendre quelques erreurs graves qui subsistent encore parmi nous, soit dans la plupart des esprits cultivés, soit dans les masses , et mettre à nu les maux qui en dérivent naturellement ; montrer, par exemple, combien est encore général ce préjugé dont nous avons hérité de la société légère qui nous a précédés , que les gens comme il faut sont et ne peuvent être que des fainéants, et que le suprême bonheur est de ne rien faire , tandis qu'il n'y a de bonheur vrai que dans une activité réglée et variée.

Telles sont, esquissées grossièrement et par quelques traits superficiels, quelques-unes des questions que renferme et suggère la proposition mise au concours. L'Académie devait s'attendre, ce me semble, à les voir traiter en tout ou en partie , en laissant d'ailleurs les auteurs parfaitement libres de leurs idées et de leur solution , comme de la méthode qu'il leur conviendrait d'y appliquer. Que l'on procédât par le raisonnement et a priori, en confirmant sans cesse la théorie par des expériences historiques significatives et bien analysées ; qu'on exposât la théorie d'un côté et l'histoire de l'autre , ou bien qu'on s'attachât plus particulièrement a celle-ci pour en tirer par induction les enseignements généraux qu'elle contient et qui sont la preuve de la

proposition à développer et à démontrer, enfin, qu'on fit un simple discours ou un livre : peu importait à l'Académie qui, sans parti pris d'avance , ne demandait qu'à reconnaître et à couronner le talent philosophique ou le talent d'analyse et d'exposition des auteurs. La carrière était donc libre pour toutes les opinions comme pour toutes les méthodes, pourvu que les opinions fussent bien discutées et que la méthode adoptée fût rigoureusement suivie. Doisje dire qu'à cet égard nous n'avons été satisfaits qu'à demi, et que la plupart des concurrents semblent ne pas se douter des conditions d'un concours tel que celui que nous avions ouvert?

La Commission n'a pas dû tenir compte d'un Mémoire sur le cadastre (n° 9), ni d'un assez pauvre roman anli-jésuitique (n° 3), qui ne lui ont paru avoir que des rapports très-éloignés avec le sujet du concours.

Elle aurait pu également écarter de prime abord et par des raisons de convenance le n° 4, qui s'est évidemment trompé d'adresse. On ne conçoit pas que l'auteur, qui a pris pour épigraphe :« Sursum corda! » n'ait point senti que ce n'était pas à une Académie qu'il devait envoyer un Mémoire dont la forme seule peut paraître une insulte à l'Évangile. La Commission a pourtant pris une connaissance attentive de cet étrange travail qui porte le litre ambitieux de : Nouveau discours de la montagne; et non-seulement elle a jugé qu'il ne répondait que fort indirectement à la question proposée, mais encore que l'auteur n'arrivait pas à établir, même d'une manière spécieuse, ce qu'il a voulu démontrer, à savoir: que la morale s'identifie

avec l'hygiène. Ce n'est point pourtant une œuvre méprisable ; elle renferme plus d'idées et de connaissances précises , montre plus de talent et d'originalité que la plupart des Mémoires qui vont suivre. C'est pourquoi nous n'avons voulu la mettre ni au nombre des Mémoires notoirement insuffisants, ni au nombre de ceux auxquels la carrière restait ouverte pour disputer le prix. Sa place était parmi les Mémoires mis purement et simplement hors de concours : ce qui ne préjuge rien sur sa valeur intrinsèque.

Les six Mémoires que je vais nommer ont été écartés d'abord, après une première lecture, comme radicalement insuffisants. Le n° 1 avec l'épigraphe « Attendiie falsa » prétend trancher négativement la question par un syllogisme unique , à la façon de l'École ; mais nous avons fait des efforts inutiles pour construire son prétendu syllogisme et pour en saisir la force victorieuse. Le n° 2 et le n° 17, sans épigraphe, n'ont pas les mêmes prétentions ridicules, mais sont malheureusement aussi vides. Le n° 6 n'est qu'un grimoire illisible, et le peu qu'on parvient à en déchiffrer ne fait pas regretter le reste. On peut en juger par l'épigraphe en vers, qui paraît de la composition de l'auteur:

Le vrai peut être invraisemblable Quoi qu'en dise la vérité , Et en certain lieu parfois fatal, Bien que commandé par la postérité.

Nous avouons humblement ne saisir ni la rime, ni la mesure, ni le sens de pareils vers ; la discussion semble à l'avenant. Le n° 16 (Si vous en mangez, vous deviendrez semblables à Dieu), se distingue par

le plus bizarre amphigouri métaphorique, et le fond vaut la forme, autant qu'on peut en juger par le peu que l'on entend. La Commission a peine à voir, dans de pareils travaux, autre chose qu'une plaisanterie d'assez mauvais goût. Le n° 15 a l'air d'être plus sérieux. Il porte la grave épigraphe : « L'éclaircissement d'une vérité dépend souvent de la solution d'une autre , et celle-ci d'une précédente : ce qui mène dans la chaîne de la vérité bien plus loin qu'on ne pense.- » Malheureusement, nous n'avons pas affaire à un logicien, comme semble le promettre cette épigraphe, empruntée à B. de Saint-Pierre. Le Mémoire n'est qu'un amas confus de mauvaises phrases et de peintures romantiques, qui aspirent a être brillantes et qui ne réussissent qu'à- étouffer l'idée, si toutefois il y en a une sous ce beau style.

La Commission aurait pu joindre à ces six Mémoires le n° 7 (Homo sum : humani nihil a me alienum puto), œuvre d'écolier où les affirmations gratuites et les aphorismes se suivent un peu au hasard sans offrir rien de bien net à l'esprit. Elle a voulu toutefois se donner la peine de l'examiner à fond , parce que les intentions de l'auteur lui paraissaient sérieuses; mais elle n'a pu y trouver que ce que j'ai dit d'abord.

Le n° 12 n est guère moins insuffisant , et son épigraphe n'est pas très-heureuse et ne dispose que médiocrement en sa faveur :

Qui que tu sois qui me liras , Lis-en le plus que tu pourras Et ue me condamne qu'eu ^ouune.

Après de longues citations de Musset, dont on ne voit point l'ù-propos, et dont il est permis de ne pas saisir la portée philosophique , l'auteur croit répondre à la question en nous donnant ses idées sur les arts, et notamment sur la musique ; elles sont parfois ingénieuses , quoique obscurément présentées. Mais on ne voit pas bien ce qu'elles font ici. Le tout se termine par une espèce de sermon qui offre quelques lueurs d'éloquence. L'auteur , à ce qu'il semble , vaut mieux que son œuvre , et s'il ne s'était pas contenté d'écrire un certain nombre de pages à la hâte et un peu au hasard , et cela au milieu des fièvres de Cayenne ( car ce Mémoire nous vient de là) il aurait, je n'en doute pas, occupé une meilleure place dans notre concours. Mais son travail tel qu'il est , en révélant dans quelques passages un esprit fin et non sans portée , n'oflre rien de précis, de digéré , de composé et qui aille directement à la question.

Je rapproche maintenant trois Mémoires dont les conclusions , sans être identiques , ont beaucoup d'analogie: le n° 11, le n° 8 et le n° 18, tranchant ou ayant une tendance à trancher négativement la question proposée ; ce qui ne serait pas à nos yeux une cause de disgrâce et de défaveur. Car, bien qu'ayant nos convictions propres et bien arrêtées, nous sommes disposés à accueillir toutes les solutions, pourvu qu'elles soient sérieuses", discutées et développées avec talent. Le plus résolu et le plus décisif de nos trois opposants est l'auteur du n° H , qui a pour épigraphe :

L'amour a des secrets que la science ignore.

Il répond catégoriquement non h la question philosophique que soulève la phrase d'Aimé Martin. Mais en admettant que cette réponse ne soit pas en ellemême une erreur, elle aurait pu être présentée d'une, façon moins hautaine et moins fausse, ou, si l'on veut, plus plausible. Libre à l'auteur de tenir pour l'ignorance et d'estimer que les préjugés ont du bon ! Mais il serait prudent à lui de ne pas parler de choses que, trop évidemment, il n'entend point , par exemple de l'astronomie de Ptolémée et de celle de Copernic, qui lui paraissent indifférentes ou égales au point de vue de la vérité. Mais il y a quelque chose d'aussi peu gracieux que de peu charitable à ne point accorder que, sur les questions morales ou religieuses, on puisse être loyalement et sincèrement d'un autre avis que le sien , et à ne voir que de l'égoïsme, de la vanité ou même de grossiers appétits d'argent dans la vie de certains savants tout entière consacrée à la science pure, etc. Et puis , où l'auteur a-t-ii vu que les partisans et promoteurs de l'instruction populaire eussent la prétention d'administrer l'enseignement supérieur à tout le monde ? Ce n'est pas littérairement un bon procédé que de prêter à ses adversaires, pour les battre plus sûrement, des sottises auxquelles ils n'ont jamais songé. Mais sans vouloir répondre aux accusations gratuites de l'auteur , nous aurions souhaité qu'il exhalât ses chagrins anti-scientifiques en meilleur style. Car le langage de son Mémoire est tellement impropre, malgré quelques boutades heureuses, qu'il ne paraît pas toujours maître de sa pensée et de sa plume. L'auteur du n° 8 est moins netquele précédent dans

sa solution. Elle ne paraît pourtant pas douteuse, si l'on tire rigoureusement les conclusions des prémisses qu'il pose. Il traite de tout : arts, lettres, sciences physiques, sciences mathématiques, sciences économiques, sciences morales, religion, que sais-je encore? Il se montre plein de mauvaise humeur contre nos prétentions au progrès, et -voudrait bien humilier notre suffisance devant la science des Égyptiens et des Chaldéens, qu'il semble connaître à merveille, mais sur laquelle j'ai le regret qu'il ne nous ait pas édifiés davantage. Il malmène l'algèbre et l'astronomie qui lui paraissent s'égarer dans l'hypothèse et dans l'utopie (car c'est ainsi qu'il nomme les spéculations les plus hautes de ces sciences), parce qu'il n'en voit pas l'utilité, comme si tout devait se mesurer à l'utile. Il ne paraît pas plus favorable à l'économie politique qui ne débite, selon lui, que des vérités triviales en formules pompeuses, pour jeter de la poudre aux yeux des imbéciles,. 250 pages de paradoxes, aussi peu nouveaux et aussi peu plausibles, nous ont semblé assez peu plaisantes à digérer malgré l'épigraphe biblique : « L'esprit de vérité ne se fait-il pas entendre et sa voix n'est-elle pas une clameur ? On l'entend sur les lieux élevés, sur les chemins, dans les carrefours. 0 vous, dit-il, hommes instruits, je vous appelle, et ma voix s'adresse aussi aux simples. Mes discours sont aisés à comprendre. »

Le n° 18 a des visées plus modestes et une conclusion moins tranchante. On pourrait même croire, en lisant son épigraphe empruntée à de Bonald : h II y a toujours de grands désordres là où il y a de grandes erreurs , et de grandes erreurs là où il y a

de grands désordres », que l'auteur s'est uniquement proposé de développer l'assertion analogue d'Aimé Martin que nous avions donnée à discuter. Mais après avoir développé , au milieu de beaucoup de divagations, cette tautologie ou cette vérité, par trop vraie, qu'il y a mal moral là où il y a violation de la morale , l'auteur arrive à nier la proposition qu'il semblait d'abord avoir à cœur de confirmer, en y opposant le Video meliora proboque, détériora sequor. Toutefois, il n'est pas très-ferme dans cette négation. Car, après un long morceau sur la nécessité et la salutaire influence du christianisme , il revient tout à coup , et lorsqu'on ne devrait plus s'y attendre , à la proposition d'Aimé Martin , qu'il avait abandonnée d'une manière non moins brusque et non moins imprévue.

Je voudrais, Messieurs, pouvoir vous annoncer que nous rencontrons plus de talent dans les nos 13 et 5 , car je suis las de critiquer. Il faut pourtant que je continue ce triste métier de justicier. Le n° 13 (Le sophisme est le commencement du mal) se compose de deux parties , l'une qui voudrait être philosophique, et l'autre historique. Les considérations philosophiques qui remplissent la première sont si générales et si vagues, qu'il est difficile de dire si elles rentrent ou ne rentrent pas dans la question à traiter. La deuxième partie consiste en une double déclamation : 1° sur les guerres de religion au XVIe siècle ; 2° sur la Terreur. L'auteur n'oublie que le principal de son travail : il oublie d'indiquer et d'analyser les erreurs qui se sont mêlées aux circonstances pour produire ces désastres.

Ce dernier défaut est plus sensible er. :ore dans le

n° 5 (Mon père, pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu'ils font), précisément parce que l'auteur y insiste beaucoup plus sur l'histoire. Il cite beaucoup trop de faits particuliers dont on ne voit pas nettement la signification. Moins de faits, et ces faits expliqués par les préjugés faux qui en ont été la raison auraient beaucoup plus contribué que cette longue revue historique à éclaircir le sujet. J'ajoute que les considérations philosophiques et morales par lesquelles l'auteur commence son Mémoire sont bien pâles, bien incomplètes et bien peu concluantes. La. Commission l'a regretté vivement. Car l'auteur est manifestement un esprit libéral et le but qu'il se proposait était excellent. Il voulait mettre en lumière le progrès incessant de l'humanité , au moins dans notre Europe, et faire voir par l'histoire que ce progrès, en éliminant de plus en plus l'erreur qu'il est peutêtre impossible de réduire à néant, diminue d'autant le domaine du mal. Et cette thèse, il se proposait de la développer dans l'esprit le plus libéral et le plus impartial, comme l'indique cette phrase du début de son mémoire : « Cette parole évangélique (Mon père, pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu'ils font), je l'appliquerai à tous ceux qui font le mal , qu'ils livrent les chrétiens aux lions, qu'ils soient couverts du manteau de l'inquisiteur ou qu'ils portent le bonnet rouge de 93. » Il est malheureux que le Mémoire ne réponde que trop imparfaitement à ce noble dessein.

Sur les 18 Mémoires présentés au Concours , le n° 14 et le n° 10 restent seuls en présence. Le doute n'a pas été long dans la Commission. Le n° M (Le mal

est l'opposé du bien et le bien inséparable de la vérité) contient çà et là de bonnes pages , fermement pensées et écrites ; il dénote quelque habitude philosophique. Mais à force d'insister sur cette vérité par trop vraie qui lui sert d'épigraphe : « Le mal est l'opposé du bien, et le bien est inséparable de la vérité (morale) (1) » , le discours de l'auteur, dans toute sa partie dogmatique , a l'air d'une série perpétuelle d'identités ou de tautologies. Ajoutons que cette partie dogmatique est presque tout entière inutile , n'y ayant aucune nécessité ici de revenir longuement sur cette démonstration éternelle et si fastidieuse chez nos éclectiques, qu'il y a quelque chose de réel et d'absolu qu'on appelle le bien. La partie historique de ce Mémoire est de beaucoup la meilleure ; et c'est là surtout que se rencontrent les pages distinguées que je signalais tout à l'heure. Mais je ne sais comment il se fait que ce développement m'a produit tout l'effet d'une vieille connaissance; il me semble que j'ai lu quelque chose d'approchant, il y a trois ans, et même l'année dernière, dans les Concours précédents. L'auteur commence par les Indiens et les Chinois, qu'il croit connaître très-bien et que nous ne connaissons qu'assez mal; et dans une histoire à vol d'oiseau, il parcourt l'antiquité , le moyen-âge et les temps modernes. C'est exactement, si mes souvenirs ne me trompent pas, la

(1) J'ajoute morale qui n'est point dans l'épigraphe, mais qui se trouve ainsi joint à vérité dans le cours du travail. L'auteur réduisant, d'ailleurs, formellement la vérité à la vérité morale dans toutes ses considérations philosophiques, mon addition ne lui fait dire que ce qu'il dit.

même marche, et souvent le même fonds d'idées, que j'ai rencontrés dans deux mémoires déjà présentés à votre jugement. D'ailleurs, que de réserves il y aurait à faire ! Je ne reconnais ni la famille grecque, ni la famille romaine dans la peinture que nous eu fait l'auteur, et je lui demanderais volontiers, si la famille était si misérablement constituée et ses devoirs les plus saints si méprisés chez les anciens, comment il se fait que le mariage ne soit jamais, chez les écrivains de l'antiquité classique, en butte à ces sottes et immorales plaisanteries si fort à la mode chez les modernes. Il ne serait pas difficile de trouver des exagérations semblables dans ce que l'auteur dit du moyen-âge et des temps modernes. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la fameuse formule chère à l'auteur, que le mal est l'opposé du bien ou de la vérité morale, revient encore trop souvenl dans cette rapide philosophie de l'histoire, et que rien n'est agaçant comme des vérités de cette force.

La Commission a donc juge que, pris dans son ensemble, le Mémoire n° 10 ( Pater noster qui es in cœlis... Libéra nos a malo... veritas liber abit vos) était fort supérieur à tous les autres. Ce n'est pas qu'il soit ce qu'on aurait pu désirer. Nous avons bien plus une apologie du catholicisme qu'une réponse explicite et directe à la question précise et restreinte que nous avions posée. Le christianisme d'ailleurs ne contient pas toute vérité. Il n'y a que des fous ou des imposteurs qui puissent parler de mathématiques chrétiennes, de physique et de chimie chrétiennes, etc. Or, si les mathématiques pures n'ont jamais eu , que je sache, d'influence en bien ou en mal sur les

sociétés humaines, il est incontestable que des vues fausses sur le monde et sur ses lois peuvent conduire aux erreurs les plus énormes en fait de politique et de législation : témoin les lois cruelles contre les magiciens et les sorciers. Il y a plus, on a remarqué dans la Commission que l'auteur ne tirait pas tout le parti possible de sa thèse , en s'en tenant trop à la pure théologie. S'il eût examiné d'un peu plus près les institutions, les lois et les mœurs du moyenâge , il aurait mieux fait sentir la vertu humaine du Christianisme. Enfin le style, à force de ne pas vouloir être commun, est parfois brillant jusqu'au mauvais goût; on comprend diilicilement, par exemple, qu'un esprit sérieux ait pu écrire la longue allégorie qui s'étend de la page 32 à la page 40 , où les cheveux sont comparés à une forêt impénétrable et la tète à des sommets sur lesquels il ne neige point, les yeux à une sentinelle placée au haut d'une montagne, la bouche à un port qui reçoit les productions du monde entier, et autres gentillesses , qui jurent avec le ton grave de l'ouvrage. Voilà le mal, Messieurs ; voici le bien. De tous les Mémoires que nous avons reçus, le n° 10 est celui qui marque les connaissances les plus étendues et les mieux digérées, et qui d'un autre côté montre à la fois le plus d'élévation dans la pensée et le plus d'habitude d'écrire. De plus, sans que la trame du discours soit bien serrée, les diverses parties en sont en général convenablement distribuées. On y passe d'une matière à une autre, naturellement et sans se sentir jamais déconcerté. Le développement métaphysique et psychologique sur les facultés de l'homme, sur leurs rapports

avec le bien et avec le vrai, sur les relations intimes du bien avec la vérité , quoiqu'il gagnât beaucoup a être resserré, n'en est pas moins écrit en général d'une manière remarquable. C'est la partie la plus étendue et en même temps la plus parfaite de ce Mémoire à tant d'égards distingué. L'auteur fléchit un peu lorsqu'il descend de ces hauteurs de la spéculation aux vérités particulières. On croirait que l'expérience lui manque et qu'il est trop jeune pour bien connaître la vie et ses irrésistibles nécessités. Cependant ce qu'il dit sur la famille antique et sur la famille moderne . sur le gouvernement des anciennes sociétés et de la société contemporaine , comparées à ce que devraient être une famille et une société chrétiennes, et le chapitre enfin intitulé Religion , sont encore , malgré bien des assertions plus que contestables, remplis de détails excellents , généralement exprimés en bons termes , quoique avec trop de rhétorique. On aimerait que le style sentit moins le sermon et plus la discussion philosophique. En somme , quoique se reconnaissant peu compétente en théologie et quoique désirant que notre Compagnie ne soit pas prise par les concurrents pour un synode ou pour un concile au petit pied , la Commission a jugé unanimement que ce Mémoire mérite une mention très-honorable avec la récompense que vous jugerez à propos d'accorder. Elle propose à la Compagnie de porter cette récompense le plus haut possible sans donner le prix, par exemple à 400 fr. ou même davantage.

Les conclusions de la Commission furent adoptées

dans la séance du 27 mai en s'arrêtant au chiffre de 400 francs. Le billet cacheté , joint au mémoire n° 10, ayant été ouvert par M. le conseiller Collas , président , celui-ci lut : Adresser à M. *** , professeur à Montebourg (Manche).

Dès le lendemain , le secrétaire écrivit à M. *** , qui se fit bientôt connaître : l'auteur du mémoire n° 10 est M. Le Cachedx, professeur de quatrième au petit séminaire de Montebourg.

Pour copie conforme :

Le Secrétaire de ï Académie ,

Julien TRAVERS.

Caen , typ. F. Le Blanc-Hardel.

Denis pn

Bayle et Jurieu #B3

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