III
hasard. » On ne trouverait rien de tel dans Bossuet ni dans aucun autre des grands écrivains du XVIIe siècle, pas même dans Labruyère, qui s'est donné le plus de licence contre les grands, pas même dans Lafontaine et dans Molière, les plus libres esprits du temps de Louis XIV. Et l'on ne pouvait se tromper sur les sentiments qui se remuaient dans l'âme de Pascal, lorsqu'on lisait dans les discours sur la condition des grands, qui ne nous sont malheureusement parvenus qu'à travers les souvenirs un peu effacés et le style mou de Nicole : « Votre âme et votre corps sont d'euxmêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de duc ; et il n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre (1). II n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l'une et à l'autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice, car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait là bassesse de votre eœur... (2). Si, étant duc et pair, vous ne vous contentiez pas que je me tinsse découvert devant vous, et
1) Ilavet, Opuscules de Pascal, 1er discours, p. o5-2. (2) Disc, lie, p. 154.
que vous voulussiez encore que je vous estimasse (1), je vous prierais de me montrer les qualités qui méritent mon estime. Si vous le taisiez, elle vous est acquise et je ne pourrais vous la refuser avec justice. Mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander, et assurément vous n'y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand prince du inonde! » (2). Je oe crois [tas que le sentiment de l'égalité se suit jamais exprimé avec une fermeté plus âpre, plus hardie et plus hautaine : el reries. le timide Nicole ue savait trop ce qu'il faisait, lorsqu'il publiait ces discours en liiTo. neuf ou dix ans après les avoir entendus de la bouche véhémente de Pascal.
Même irrévérence, au fond, pour la royauté, quoique Pascal, excellent royaliste, se tut toujours montré fidèle sujet pendant la Fronde. Ce n'est pas assez [.tour lui d'écrire celte phrase si méprisante, qui devait assez mal sonner à des oreilles royales : « S'ils ont écrit [Platon el Aristote) de la politique, c'était pour régler un hôpital de fous: el s'ils ont fait semblant d'en parler comme d'une grande chose, c'est qu"il> savaienl que les fous a qui ils parlaient pensaient être rois OU empereurs (3 11 explique le respect qu'on porte aux souverains d'une manière tout analogue à ce qu il dit des magistrats, en taisant venir tout ce respect (4 des
1 Cette désagréable grammaire doit être de Nicole et non de Pascal.
(2) llavet, Dp. de Pascal, 11e discours, p. 354-355. 3) VI, 52.
DE l'XSCAL.
gardes et des hallebardes qui les entourent, de ces trognes années qui n'ont de mains et de force que pour eux, des trompettes et des tambours qui marchent audevant, à grand bruit : explication que le royalisme respectueux de Port-Royal avait supprimée. Pascal fait mieux encore : il reprend les mêmes idées et semble se moquer par avance des adorations qui, tout le demi-siècle suivant, furent prodiguées à Louis le Grand. « La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec la suite qu'on y voit d'ordinaire jointe. Et le monde, qui ne sait pas (pue cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle : et de là viennent ces mots : Le caractère de la divinité est empreint sur son visage, etc. » (1). «le regrette cet etc.; pendant qu'il était en train. Pascal aurait pu dire à l'avance toutes les plates emphases des inventeurs et adorateurs du droit divin. .Mais comme il se rit intérieurement de l'idole autant que de ses adorateurs ! Et s'il respecte « un sot qui succède par droit de naissance », c'est qu'un sot qui succède par droit de naissance est moins désastreux et vaut mieux que la guerre civile (û). .Mais Pascal n'en
a pas moins la franchise d'avouer que ces personnages à qui l'on donne de la divinité et qui ne sont rien que par le hasard de la naissance, peuvent être des sots, tout comme les derniers du peuple.
On juge bien que cela ne parut pas tolérable a MM. de Port-Royal. Louis, quand parut la première édition des Pensées, était dans toute la splendeur de son règne : les poètes, tous les écrivains, les orateurs mêmes de la chaire, l'encensaient à l'envi. paraissant oublier qu'il était un homme : des paroles comme celles que nous venons de citer plus haut, tombant au milieu du public, eussent paru plus qu'un crime de lèse-majesté: elles auraient paru des blasphèmes. Mais il est bon qu'elles aient précédé de quelques années l'idolâtrie monarchique. Elles peuvent prouver aux esprits faibles et routiniers que la superstition de la royauté n'a pas toujours existé en France, et que ce n'est pas moins une erreur historique qu'une puérilité de s'attacher, comme si c'était la vraie tradition française, aux doctrines tout orientales de Bossui.-t.
L'esprit logique et intrépide de Pascal est descendu encore plus avant dans la critique de la constitution de la société : il a osé toucher à ce qui en est le premier fondement : il a mis en doute la légitimité même de la propriété sur laquelle repose et s'élève tout l'édifice social, gouvernement, noblesse, magistrature, lois et institutions de toute nature. C'est de lui qu'est ce mot qui faisait frémir Chateaubriand et qui pourrait servir d'épigraphe aux doctrines les plus radicales du socialisme de nos jours : « Ce chien est à moi, disaient ces enfants ; c'est là ma place au soleil : voilà le com-
mencement et l'image de l'usurpation de toute la terre » (1). Rapprochez cela d'une autre pensée : « Sans doute l'égalité des biens est juste; mais ne pouvant faire qu'il soit forcé d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force » (2) : Et vous aurez ce qu'il y a de plus excessif et de plus hasardé dans les plus mauvaises tendances du socialisme moderne. Mais faut-il prendre ces mots à la lettre et absolument, et le pyrrhonisme de Pascal oublie-t-il l'espèce d'antinomie sur laquelle roule presque toute la philosophie des Pensées? Pascal, qui pose que l'égalité des biens est juste, avoue d'un autre côté qu'il est nécessaire qu'il y ait de l'inégalité entre les hommes. Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : « Cela étant accordé, Yoilà la porte ouverte non seulement à la plus haute domination, mais à la plus haute tyrannie » (3). Mais cela ne détruit point l'aveu qu'il est nécessaire, d'après la nature des choses, qu'il y ait de l'inégalité, et par conséquent que l'égalité des biens est impossible ; et par conséquent que, si elle est juste, elle ne peut l'être que d'une jus'tice toute idéale et toute abstraite, sans aucun rapport ni prochain ni éloigné avec le possible et la réalité ; ce qui revient à dire que l'égalité des biens est une pure chimère. Mais, dira-t-on, «Pascal aggrave encore son tort en attaquant le droit de succession, qu'il fait reposer entièrement sur la volonté des législateurs et non sur la nécessité et la nature
(li VI, 50.
des choses : « Vous imaginez-vous, dit-il à son duc et pair des Discours, que ce soit par voie naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous? Gela n'est pas véritable. Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs, qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n'est prise d'un droit naturel que vous ayez sur ces choses (1). S'il leur avait plu de décider que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n'auriez aucun sujet de vous plaindre. Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n'est pas un titre de nature, mais d'un établissement humain. Un autre tour d'imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre » (2).
Je ne «lirai point pour justifier Pascal, qu'il ne fait après tout que répéter ici la pensée de tous les écrivains politiques du XVIIe siècle, auxquels personne ne s'avise d'en faire un reproche : ce serait une circonstance atténuante et non une justification. Il y a d'ailleurs une grave différence entre Pascal et ceux qui, avant ou après lui, ont dit les mêmes choses que lui. C'est qu'eux, ils n'ont point vu la portée de ce qu'ils disaient : en considérant la propriété et les successions par lesquelles la propriété existe effective-
(1) Il y a ici un sophisme ou une idée mal démêlée. Sans doute le droit naturel ne dit pas que tel ou tel individu (le duc de Roannes ou tout autre) ait droit sur telle ou telle chose : mais cela empêche-t-il que le droit naturel ne dise, que les biens acquis par les pères doivent passer à leurs enfants?
(9) Havet, Op. de Pascal, discours Ier, p. 351-352.
DE PASCA.L. Ml
ment, comme de simples établissements humains, ils les considéraient en même temps comme parfaitement justes et légitimes, quoique contraires à l'égalité et à la communauté primitives des liens établis par la nature : ils adoptaient ces deux principes sans s'apercevoir qu'ils se contredisent et se détruisent mutuellement. Pascal ne craint pas de voir cette contrariété, et il la proclame hardiment, parce qu'il ne recule jamais devant sa propre pensée ou devant les conséquences de la logique. C'est là son crime ou son mérite. Mais enfin quel serait au juste le tort de Pascal, si on doit prendre ses idées absolument et sans égard à son scepticisme? Ce serait uniquement, je crois, d'appeler tour d'imagination et par conséquent fantaisie ou caprice les bonnes raisons que peuvent avoir eues les législateurs dans l'établissement ou la consécration publique du droit de succession. Or, si ces raisons sont bonnes, elles ne peuvent être de pures fantaisies; et si elles ne sont pas de pures fantaisies ou un simple tour d'imagination, elles doivent reposer sur quelque nécessité naturelle: et dans ce cas. Pascal ne devait pas dire que la propriété, en tant qu'héritage, n'a point de fondement dans la nature. Tout son raisonnement, tel que Nicole nous l'a transmis, n'est qu'une suite de malentendus ou d'idées mal démêlées. Mais considérons ces idées de Pascal, non plus absolument et pour leur valeur intrinsèque, mais relativement soit à la société de son temps, soit, aux principes généralement reçus sur ces matières ; et nous ne pourrons contester qu'il n'y ait un grand fonds de vérité dans le discours de Pascal au jeune duc de Luynes, et en général dans tout
ce qu'il a laissé échapper sur la propriété. Je ne perdrai pas mon temps à démontrer que si la nature a réellement établi l'égalité et la communauté des biens, et que si la propriété n'a d'autre fondement que l'autorité publique ou la volonté des législateurs, comme le disaient tous les publicistes, la propriété n'est réellement qu'une usurpation, et que Pascal avait le droit de le dire hautement, parce qu'il n'y a point de convenances qui imposent à l'écrivain et au philosophe l'obligation de mentir ou de ne point dire toute la vérité. Pascal traite la propriété d'usurpation ; absolument, en effet, la propriété suppose, si l'on veut, une usurpation nécessaire ou le droit du premier occupant, (jue Pascal a cependant tort d'appeler une usurpation, parce qu'il n'y a point proprement d'usurpation, là où il n'y a pas déjà des propriétés établies ; mais relativement, la propriété n'était qu'une simple usurpation ou que le fruit d'une usurpation dans les personnes auxquelles s'adressait Pascal ; car toute grande société a commencé par la violence et par la conquête ; or ces propriétés, celles des nobles et du clergé, continuaient dans notre pays à être* de vraies usurpations, étant exemptes de l'impôt ou de la rançon qui peut seule effacer peu à peu l'usurpation ou l'injustice de l'occupation première. Le manque de droit était encore plus évident pour les successions qui, au lieu de reposer sur les droits naturels des enfants et sur l'intérêt social, ne reposaient que sur le soi-disant droit d'ainesse ou sur la vanité des parents, qui, pour perpétuer l'illustration de leur nom, dépouillaient en faveur de l'aîné les cadets et les filles, lesquels rem-
plissaient le clergé et les couvents. 11 ne faut donc pas tant se récrier sur les erreurs de Pascal, car elles ne manquaient point de vérité comme critique des institutions existantes. Il ne faut pas non plus exagérer ces erreurs pour rehausser la modération de Hossuet au détriment de ce hardi génie. On fait tort, ce me semble, à Bossuet, de l'opposer à Pascal comme penseur: c'est appeler l'attention sur ce qui manque à son esprit plus oratoire que philosophique. Ce qu'on vante en lui sous le nom de bon sens et ce qui lui a fait décerner par M. Cousin le titre pompeux de docteur infaillible, n'est trop souvent que timidité de logique ; et je ne sais lequel, ou de Bossuet, à qui l'on fait un mérite d'avoir su reconnaître les droits de la raison en la conciliant avec la foi. ou de Pascal, à qui l'on reproche d'avoir méprisé la raison en l'opposant à la foi, a eu au fond le plus de défiance de la raison. Pascal la maudit et l'humilie, mais quoi qu'il fasse, il la suit, et jamais il ne refuse ou ne craint d'elle jusqu'où la logique le conduit : Bossuet exalte par moments la raison, comme pourrait le faire un philosophe, mais il lui prescrit volontairement ou involontairement des bornes qui ne sont pas ses bornes naturelles; de parti pris ou par le tour même de son génie, il la subordonne tout doucement à des convenances qui ne sont pas ses convenances ; il la suit jusqu'à un certain point; mais il l'abandonne dès que les conséquences qu'elle lui impose contrarient son tempérament de théologien et d'orateur. Aussi, à la différence de Pascal dont l'esprit a plus de profondeur que d'étendue, plus de vigueur que d'éclat, plus de pénétration inci-
sive que d'ampleur, celui de Bossuet a-t-il plus d'étendue que de profondeur, plus d'éclat que de vigueur, plus d'ampleur que de pénétration incisive. Sa véhémence n'est point, comme celle de Pascal, une véhémence de raisonnement et de passion ; elle n'est le plus souvent qu'une véhémence d'imagination grandiose. Bossuet n'est que l'orateur autorisé et que le docteur de la théologie catholique : Pascal en est, à ses risques et périls, le philosophe. Aussi me paraît-il de hien peu inférieur à Descartes, s'il ne l'égale ; avec moins d'invention dans l'ensemble, il a plus d'invention dans le détail. Car la logique ou l'esprit de conséquence est invention aussi. De plus, on ne doit pas méconnaître qu'il achève et continue en un certain sens l'œuvre de Descartes. La philosophie ne peut se borner à quelques principes de métaphysique ; elle est incomplète, si elle n'embrasse pas la sphère tout entière de l'àme humaine. Or nous avons vu que Descartes, non par timidité d'esprit, mais par excès de circonspection, comme le lui reproche Bossuet, ou simplement par prudence et parce qu'il connaissait trop bien les autorités ombrageuses de son temps, s'est défendu autant que possible de toucher à la morale et s'est refusé absolument de toucher aux questions politiques. .Moins curieux des principes, parce qu'il recevait ou croyait recevoir un dogme tout fait, Pascal n'a pas eu tant d'indifférence et de réserve pour les conséquences, qui lui paraissent le tout de l'être intelligent. Peu s'en faut qu'il ne mette toute la philosophie dans la morale, et il ne pourrait concevoir qu'elle fût pour un être pensant un pays défendu. Il
s'y jette donc avec toule l'impétuosité et toute l'audace obstinée de son génie à la fois passionné et géométrique; et les spéculations morales l'entraînent aux spéculations politiques, qui avaient paru si dangereuses à Descartes. Il servait par là cette philosophie et cette raison humaine qu'il traitait d'ailleurs avec tant de hauteur et de colère méprisante ; et comme Descartes avait eu la gloire de séculariser la métaphysique, on peut dire que la gloire d'avoir sécularisé la morale revient surtout à Pascal. Tout janséniste et tout possédé qu'il était d'une foi sombre et fanatique, il introduisit les laïques et les profanes dans le sanctuaire par ses Pensées plus encore peut-être que par ses Provinciales. Aussi les Pensées, malgré toute leur théologie, me paraissent-elles une œuvre éminemment philosophique; et quand je considère que l'audace de Pascal égale et surpasse même celle de Descartes, que Pascal ne portait pas moins de liberté d'esprit dans la théologie morale que Descartes dans la métaphysique, je ne puis comprendre qu'on refuse à Pascal la qualité de philosophe. Si la philosophie est avant tout indépendance de pensée, et qu'elle consiste à voir clair dans ses propres idées, Pascal est philosophe au même titre et au même degré que Descartes.
Caen, imp. Henri Delcsques