‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 10 sur 117 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Réponse à la lettre confidentielle.

Les officiers, renonçant à des luttes stériles et mal conduites, no s’occupèrent plu» que do répondre à la lettre confidentielle du maréchal.

La lettre par laquelle le maréchal Ra/ainc demandait l’avis des officiers supérieurs provoqua d'intéressantes réponses. Le maréchal Canrobert lui écrivit :

• 8 octobre,

« Par sa dépêche confidentielle d’hier, Votre Excellence, après avoir bien voulu m’exposer la situation des ressources à la disposition de l’armée, lesquelles ne permettent plus de subvenir à l’alimentation des chevaux, ni pour les hommes d’assurer la distribution du pain au delà de huit jours, en réduisant cependant la ration à trois cents grammes, m’invite, après en avoir conféré avec mes généraux de division, à lui faire connaître par écrit mon opinion personnelle sur la situation, et mon appréciation matérielle sur le parti définitif qu'il y a lieu de prendre eu présence de cette situation 1 .

« J’ai réuni mes généraux do division; et après en avoir conféré avec eux, ils m'ont remis une déclaration’ écrite et unanime, dont les conclusions portent ce qui suit :

« Vu les forces infiniment supérieures qui nous entourent et les tentatives infructueuses qui ont été faites pour franchir les lignes ennemies;

I. Not Urlfcort IrwiTCTonl *»n* dmilc rrtte phrare d'une loueur dénMarée ; imh non* tunuuet obltçA <1« tetfiefO'r le trilo «lu ir »i etlral

Coarutirrt; d'*illeart U première plira»c e*t n«*n nwim enl»rln*e ü’inevrrec liera.

« Vu la destruction presque totale do nos chevaux d'artillerie et de cavalerie, et répuisement complet de nos vivres;

« Les généraux soussignés pensent qu’il y aurait lieu de traiter avec l’ennemi pour obtenir une convention honorable, c’est-à-dire de partir avec armes et bagages, et sous la condition de ne pas servir contre les Prussiens pendant un temps qui n’excédera pas un an.

a Dans le cas où les conditions imposées par l'ennemi ne sauraient être acceptées par des gens d'honneur, les généraux de division sont résolus à traverser les lignes prussiennes coûte que coûte.

« En ce qui concerne, après un examen approfondi des conditions matérielles et morales dans lesquelles se trouve l’armée du IUiin,ctcn tenant compte des graves événements politiques et militaires qui sc sont accomplis loin de nous, je pense qu'il n’est pas possible de renouveler les tentatives infructueuses qui ont été faites pour percer les lignes ennemies, et gagner un point de la France dans des conditions qui permettent de rendre des services utiles au pays.

« Celte opinion est basée sur les considérations suivantes :

« L'année ennemie , dont la force numérique est double de la notre, occupe des positions successives dont elle a considérablement augmenté la force naturelle par des retranchements et l'établissement de nombreuses batteries de position, que le chifli-e de ses Louches à feu, beaucoup plus élevé que le nôtre, lui permet de garnir, tout en conservant les batteries mobiles nécessaires.

a 2® L’épuisement chaque jour plus complet de nos chevaux de selle et de trait, qui n'ont plus de rations, ne permet plus de pouvoir compter sur uu effet utile de la cavalerie, ni sur la possibilité de faire suivre une artillerie même fort restreinte.

a 3» En admettant cependant qu’on parvienne à percer les lignes ennemies, les ressources en vivres feraient complètement défaut après deux ou trois marches 04 combats ; de plus, et avec les chances les plus favorables, on ne peut estimer à moins de la moitié de notre effectif les pertes qu'entraînerait uqo trouée, en hommes pris ou hors de combat.

a Si l’on songe alors à ce que serait la situation inorale et matérielle du reste de l’armée, on est en droit de se demander si elle serait en état de soutenir une poursuite obstinée, et si elle n’entrerait pas promptement dans un état de désorganisation qui serait un triste spectacle, sinon même un danger pour lo pays, et porterait une atteinte grave à l’honneur du drapeau.

« 4® Enfin, notre éloignement do Meta, où depuis plus d’un mois nous retenons une armée de 200,000 hommes, rendrait cette armée disponible et lui permettrait immédiatement de porter un secours considérable, et peut-être décisif, à l’armée qui assiégo Paris,

« Ces considérations étant posées, et par suite l'impossibilité de tenir la campagne reconnue, il est raisonnable et nccesaîre, étant donné l'épuisement absolu des vivres, de tenter auprès de l'ennemi une démarche ayant pour but d’amener une convention honorable.

« Toutefois l'honneur militaire et les intérêts de j notre pays, qu’une prolongation de résistance peut utij lemen^ servir, commandent que cette démarche ne soit faite qu’après que, par tous les moyens possibles que permet l’humanité, nous aurons pu faire vivre l'armée sous Metz.

« Sj cette convention n’est pas acceptée, et que l’ennemi, abusant de ses avantages contre une armée que trois grandes batailles et des combats journaliers lui ont appris à respecter, veuille lui imposer des conditions inacceptables, nous lui ferons savoir que des soldats français de notre trempe ne sauraient s'humilier et qu’ils préfèrent mourir les armes à la inain, en vendant chèrement leur vie

« Le monde et l’histoire jugeront alors laquelle des deux armées a porte plus haut l'honneur de son drapeau.

« Le maréchal de France, commandant le 6* corps, « Signé : Canrobert. »

Le général Coffinières de Nordcck s'exprime ainsi :

« Mctj, B octobre 1870.

« Votre Excellence m a fait l’honneur de me demander, par sa dépêche confidentielle du 7 octobre, de lui faire connaître, par écrit, mon opinion personnelle et mon appréciation motivée sur l’ensemble de la situation.

■ Mes réflexions sur cetto grave question peuvent so résumer comme suit :

« Je commence par rappeler, en quelques mots, les événements antérieurs.

• A la fin de juillet, l’armée du Rhin complétait son organisation et s’établissait sur la frontière de l’Est, depuis Sierck jusqu’à Lauterhourg, sur une longueur de trente-six lieues. Les combats de Wissembourg et de Spickeren (Forbacb) firent voir que notre ligne était trop étendue; un mouvement de concentration sur Metz fut décidé. Notre armée commençait même à passer sur la rive gauche de la Moselle, lorsque s'engagea la bataille de Borny, le 14 août. En ce moment le projet était de rejoindre les forces qui so réunissaient à Chàlons. Cependant, après les batailles, glorieuses pour nos armes, des 40 et 18 août, l’armée rentra dans le camp retranché de Metz. La place fut immédiatement bloquée.

« Il fut décidé dans un conseil de guerre, tenu le 0 août, dans le château de Grimant, que jusqu’à nouvel ordre on resterait dans l’expectative, en manoeuvrant le plus énergiquement possible autour de la place. Cependant la certitude de trouver une armée dans les Ar-

dennes décida le general en chef à se mettre en mouvement pour rejoindre cette armée. Le 31 août, les plateaux de la rive droite furent occupés dans le but de repousser l'ennemi et de marcher vers Stenay. La bataille do Sainte-Barbe n'eut pas de résultat décisif, et, par une fatalité sans exemple dabs l'histoire, l'armée du maréchal Mac-Mahon était détruite le même jour à Sedan.

« Cet événement eut des conséquences très-graves. L'ennemi resserra le blocus de Metz et marcha sur Paris, où se produisaient de grandes complications politiques.

« Huit ou dix jours de pluies continuelles rendirent toute opération impossible pendant la première quinzaine de septembre; mais bientôt après le général en chef entreprit des sorties vigoureuses et journalières, notamment vers Pcltre, Ladon champs, etc. L’armée fournissait en outre de nombreux travailleurs pour terminer la défense de la place, et pour construire des lignes aujourd'hui inexpugnables.

« Qu’il nous soit permis d’ouvrir une parenthèse, pour demander à l’honorable général en quoi pouvaient être vigoureuses des sorties qui aboutissaient invariablement à des retraites, et quel avantage il y avait à rendre inexpugnables des lignes condamnées à être prises, non de vive force, mais par la famine.

• La place, de son côté, continue M. Coffinicrcs de Nordeck, a exécuté des travaux considérables. Le corps de place a été mis en état de défense, les zones de servitude ont été dégagées, des ponts construits, de nombreuses ambulances créées. L'armement de la place et des forts a été mis sur les remparts, on a fabriqué des quantités considérables de poudre et de cartouches, l'ordre a été maintenu dans la ville, et un recensement a prouvé que la population civile et la garnison normale de Metz avaient des vivres pour cinq mois.

« La situation du service des vivres à la date du 8 octobre, au soir, fait ressortir les chiffres suivants, en admettant la ration à 300 grammes :

« En blé 200,000 rations.

« En farine 410,000 »

« En pain *. 84,000 »

« En biscuits 68,000 »

Tolal des rations à 300 grammes. 85î,000

« Le nombre des rationnaires étant de 100,000 environ, on voit que nous avons encore du pain pour cinq jours, savoir, les 9, 10, H, 12 et 13 octobre. Nous devons ajouter que la viande de cheval est en grande abondance, que nous avons plus de 3,000,000 rations de vin et eau-de-vie, et que l'armée proprement dite a dans le sac des vivres pour quatre jours; mais cette réserve ne peut guère compter que pour deux, jourt, à cause des avaries. Si nous comptons, d’autre part, que la garnison et les ambulances arrivent à rat-

traper deux jours de vivres, nous pourrions atteindre la 15 ou 16 octobre.

« La ville possède en ce moment 5,000 quintaux de blé; en prélevant 3,000 quintaux, nous gagnerions encore cinq jours, soit le9 16, 17, 18, 19 et 20 octobre.

« Telle est la limite extrême à laquelle nous pourrions atteindre, en épuisant toutes les ressources possibles. Mais comme on ne saurait attendre jusqu'au dernier moment, à cause de l’impossibilité de nourrir instantanément 230,000 âmes, nous concluons que I on doit poser en fait qu'il y a nécessité absolue de prendre un parti avant le dimanche 19 octobre.

« La première inspiration de la bravoure et du patriotisme est de forcer les lignes ennemies, de couper leurs communications, de braver tous les dangers, puis aller se joindre à la nation armée, et de laisser la place de Metz se défendre elle-même.

« La froide raison fait voir que ce généreux et héroïque cfTort ne peut amener que des catastrophes.

« Une armée de 80,000 à 90,000 hommes, lancée au milieu des forces ennemies qui l’environnent de toute part à grande distance, sans vivres, sans artillerie, sans cavalerie, sans objectif déterminé, et surtout sans ligne d’opérations, serait une armée perdue.

« D’un autre côté, nous avons dit que les magasins de la place sont vides et que la ville ne possède plus que 5,000 sacs de blé. La population civile, la population militaire et les 20,000 malades ou blessés formeraient un total de 130,000 âmes environ, qui vivraient très-péniblement pendant huit ou dix jours avec les 5,000 sacs de blé, et la place serait obligée de se rendre.

« Nous concluons donc : que le départ de l’armée serait funeste, et qu*il doit être écarté comme ayant pour conséquence la perte certaine de la place et la perte très-probable de l'armée.

« Quelques personnes pensent qu’il serait possible de se procurer des vivres en exécutant quelques opérations importantes.

« 11 nous semble évident quo ce but ne saurait être atteint, parce que les environs de la place sont épuisés, et parce qu’une sortie trop lointaine équivaudrait à un départ de l'ornée, ce que nous avons reconnu iuadmissible.

a 11 se produit une autre opinion plus 6éricusc, et qui prend sa source dans des sentiments militaires fort respectables.

« Il semble impossible à quelques hommes de cœur d’entrer en arrangement avant d’avoir tenté un suprême effort, d’avoir livré un grand combat.

€ Une bataille peut être livrées et quelle qu’en soit l’issue, on succomberait avec honneur.

« M. le maréchal commandant en chef de l’armée peut seul apprécier si cet avis mérite d’être pris en considération. Ce que je me borne à constater, en ma qualité de commandant supérieur de la place de Metz,

c'est qu'avec ou sans combat, si quelque événement imprévu ne vient pas se produire, l'armée et la place de Metz ne peuvent résister au delà du dimanche 19 octobre, parce que les vivres seront alors complètement épuisés.

« Le général commandant supérieur de Metz,

« COFmifcRES DE NoRDECK. a

Voici l'opinion du général Frossard :

< Camp de Montigny, S octobre.

■ Par sa dépêche en date d’hier. Votre Excellence, en présentant un exposé de la situation difficile et grave dans laquelle va se trouver l'armée du Rhin, m'a invité à lui faire connaître, par écrit, après un examen • approfondi des choses, et après en avoir conféré avec les généraux de division du corps que je commande, mon appréciation motivée de cette situation et mon opinion personnelle.

« Votre Excellence ajoute que, placés plus immédiatement en contact avec les troupes, les commandants des corps d'armée savent ce que l'on peut attendre d'elles, ce que l'on doit en espérer.

« En réponse à ladite dépêche, j’ai l’honneur, monsieur le maréchal', de vous adresser les observations suivantes :

« Je pense, comme vous, que les circonstances sont rendues très-graves par le manque de vivres qui va être absolu dans quelques jours', et qu’une solution est urgente.

.« J’ai réuni confidentiellement les généraux de division de mon corps d'armée; j’ai trouvé chez eux un sentiment unanime, et tous m’ont dit que ce sentiment était aussi celui des chefs de corps sous leurs ordres.

# Leur opinion est aussi la mienne.

« Votre dépêche, monsieur le maréchal, ne me posait pas de questions précises, mais ces questions se présentaient d’ellcs-mêmes.

« Pour faire sortir votre armée de la situation dans laquelle elle se trouve il n’y a que deux partis à prendre :

« Chercher à s'ouvrir, les armes à la main, un passage à travers les lignes ennemies, ou conclure avec les chefs de l’armée prussienne une convention qui nous permette de sortir constitués et en armes pour nous repporter dans l’intérieur du pays sous condition de ne pas prendre part, pendant un certain temps à la guerre.

« Nos troupes sont braves, disciplinées et confiantes dans leurs chefs; comme le dit Votre Excellence dans sa dépêche, les événements militaires et politiques qui se sont accomplis loin de nous n’ont ébranlé ni notre force morale, ni notre valeur comme armée. En agissant avec la totalité de nos forces dans une tentative pour déboucher, nous pouvons certainement avoir du

succès dans une première journée; le résultat de toutes nos luttes partielles l'a prouvé.

« Nous ne devons pas nous dissimuler que, dans cette première marche, l'armée ne ferait pas beaucoup de chemin; mais c'est à la seconde journée, lorsque l'ennemi aurait eu le temps de se concentrer, que les difficultés deviendraient grandes, peut-être insurmontables.

« Personne ne saurait répondre du succès dans cette seconde phase de la lutte.

« Vous seriez peub-ètre exposé, soit à une dispersion de votre armée, sans combats nouveaux, soit à sa destruction, et vous verriez se disloquer ainsi dans votre main la seule force organisatrice qui puisse rester au pays aujourd'hui; si la seconde journée était à votre avantage, ce serait à la troisième, avec des attelages qui, faute de nourriture, ne pourraient traîner votre artillerie.

« Quant à la place de Metz, que deviendrait-elle? L'insuffisance de scs défenses du coté de Montigny est telle, que cette place, au dire des officiers compétents, ne pourrait tenir au delà de huit jours, après quelle aurait perdu l’appui de l’armée.

« Dans la première hypothèse, perte possible de l’armée et chute de Metz huit jours après.

« Dans la seconde, consistant à conclure avec l’ennemi une convention qui permette à l’armée de sortir du blocus, la durée de Metz n'est pas prolongée; mais, par l’effet de celte convention, qui serait une capitulation honorable, l’armée a la faculté de partir avec armes et bagages. Elle demeure débout, entière, organisée, prèle à être portée sur les points où la nécessité de sauvegarder l'ordre social nécessiterait son intervention'.

« Une telle convention ést-elle possible?

« Oui!

« Il y en a eu des exemples assez nombreux, quand il s’agit d’une armée comme la vôtre qui n’a pas été vaincue, qui a toujours soutenu l’honneur des armes, cl est encore en état de faire éprouver à l’ennemi des pertes bien cruelle*, dans le cas où il voudrait lui imposer des conditions trop rigoureuses ou inacceptables.

« Le second parti, monsieur le maréchal, est celui que, d’accord avec les généraux de division de mon corps d’armée, je conseillerais de suivre. Notre opinion est aussi qu'il importe de le prendre le plus tôt possible pour trois motifs :

« 1° Parce que les soldats ne sont pas encore découragés par la famine;

« 2» Pour que nous puissions laisser quelques vivres à la place de Metz;

« 3° Pour qu’il nous reste encore quelques chevaux à atteler à l'artillerie que nous emmènerons.

• 1. Mi' me observation (pie ci-dessus. Il y a pléonasme j n»ai« il tant respecter le (cite, surtout quand il émane d'un professeur.

« Cela suppose, bien entendu, que vous n’avez pas quelques raisons d'attendre de nouvelles négociations de paix.

• Le général commandant le 2 e corps,

« .Fhossamd. »

La réponse du général Desvaux, commandant l’ex «garde impériale en remplacement de Bourbaki, est plus laconique et plus nette que la précédente ;

c-8 octobre 1870.

o La dépêche confidentielle de Votre Excellence (7 oe- . tobre) a été communiquée A MM. les généraux Dellgny. Picard et Du Frctay. Après avoir conféré avec eux, j'ai l'honneur de vous faire part des avis qui ont prévalu.

« La pensée de s’ouvrir un chemin à travers l’armée ennemie s’offrait la première à l'esprit; cette tentative a déjà été essayée sans succès; elle serait encore moins réalisable dans l’état où se trouvent les chevaux, privés de nourriture, et les terrains, détrempés par la pluie. On combattrait avec une cavalerie et une artillerie presque impuissantes, malgré le courage qui anime ces deux armes.

« Dans tous les cas, la place de Metz, dépourvue de vivres, serait obligée de sc rendre.

« L'armée du Rhin n’a [dus de secours A espérer d’aucune autre armée française. Si nous ne pouvons sortir de Metz, au moins l'ennemi n’aura-t-il pas la force de nous en arracher, tant que l’épuisement des vivres ne marquera pas le terme fatal de la lutte.

a Je pense qu’il faut prolonger la défense de Metz jusqu’aux dernières limites possibles, le gouvernement pouvant, par suite, traiter plus avantageusement.

■ Quand les vivres approcheront de leur fin, l’obligation commencera de connaître les conditions que l’ennemi voudra imposer à l'armée du Rhin, pour qui la continuation de la défense sera devenue impossible.

« Si ccs conditions sont honorables, conformes aux droits et aux usages de la guerre, les généraux précités pensent unanimement que l’armée du Rhin est réduite à accepter ccs conditions.

* Si, au contraire, l'honneur de l’armée devait être atteint par les stipulations proposées par l’ennemi, les mêmes généraux pensent unanimement qu’il faut repousser ces stipulations, et qu’alors l’honneur et le devoir militaire commandent de sortir en combattant.

* Le général commandant la garde impériale,

« Signé : Desvaux. »

« P. S. Les généraux Deligny et Picard ont émis l’avis que toute négociation, au nom de l'armée française, devrait être promptement ouverte, afin de ne pas retarder une sortie par la force, dans le cas où l’ennemi poserait dos conditions inaceéptables, ou ferait attendre sa réponse. »

Le maréchal Le Bœuf n’envoya sa réponse que le lendemain :

• Saint -Julien, 0 octobre.

« Conformément A vos ordres, en date du 7 octobre, j’ai réuni hier en conférence MM. les généraux do division du 3« corps.

a Étaient présents : MM. de Clérembault, de Castagny, de Rochebouct, Vialla, Monlaudon, Mctinann, Aymar.

« J'ai donné connaissance à ces officiers généraux de votre dépêche et de la copie de la lettre de M. le général Coffinières, faisant savoir à Votre Excellence que les autorités civiles déclarent ne plus avoir de blé que pour dix jours, et d’autre part, que l’administration militaire de la place ne peut assurer à l’armée que cinq jours de pain, qu’il serait possible de porter à huit, par la réduction à 300 grammes.

« Cette situation a surpris les généraux, qui, d'après plusieurs faits à leur connaissance, se montrent convaincus qu’au moyen de recherches rigoureuses, pour lesquelles le commandant de l’armée serait représenté, l’on pourrait trouver encore dans la ville et dans la banlieue des approvisionnements notables en blé, retenus par des particuliers ou des spéculateurs.

« Les généraux de division du 3* corps sont unanimes à penser que l'armée retirée sous Metz a sauvé la ville du bombardement et rendu d’autre part un service considérable au pays, çn lui conservant jusqu’à ce jour la Lorraine, et en paralysant 200,000 hommes de l’armée prussienne, par la ferme attitude et par de nombreux combats très-honorables pour nos armes. Ils sont malheureusement aussi convaincus qu’apres le départ de l'armée, Metz ne tardera pas à succomber.

« II y aurait donc intérêt & prolonger la situation actuelle, surtout dans les conjonctures politiques et militaires où sc trouve la France.

« Mais quel que soit le temps que l'on puisse gagner, en recherchant activement et moyennant large rémunération les approvisionnements qui sc cachent, en réduisant encore la ration du soldat, cl en rationnant même la population, la gravité de la situation ne peut échapper à personne.

a Jusqu'à présent le soldat ne souffre d’aucune privation; il a même été mieux nourri qu’en garnison ; grâce à celte alimentation, à la sollicitude de ses chefs, à la prévoyance de l’administration militaire, les forces et la santé du soldat sc sont maintenues en parfait état; mais les privations qui commencent pourront changer bientôt cel état de choses.

« Les chevaux ont notablement souffert; il y a eu nécessité de les employer à l'alimentation. Notre cavalerie, si belle au commencement de la guerre, tend à disparaître, et bientôt peut-être la partie active que nous entretenons encore sera elle-même insuffisamment attelé.

« Telle est la vérité de la situation présente de T armée. Quoi qu’il en soit, sommes-nous réduits à ne plus engager d’action sérieuse? Nous ne le pensons pas, et nous croyons qu’en concentrant nos efforts sur une même partie des lignes ennemies, nous avons des chances d’un succès qui pourrait sauvegarder l'honneur du drapeau, s’il ne peut l’être autrement, d’une manière honorable et hautement avantageuse dans les intérêts du pays.

« L’on ne se dissimule pas cependant les difficultés de cette entreprise, en présence d'un ennemi fort de sa supériorité numérique et plus Tigilant que jamais.

« Les généraux du 3* corps et moi, nous sommes d’avis que l’on doit tenter cependant encore la fortune des armes. Le moral des officiers et celui des soldats sont à la hauteur des circonstances, et l’on peut demander à l’armée un nouvel et grand effort, en lui présentant un objectif bien défini pour la lutte décisive.

« Quel serait cet objectif? Vers quelle direction de- | vraient converger nos efforts? Ici nous devons être I unanimes à penser qu’au général en chef seul. appar- ! tient de le décider. Il peut être convaincu que nous mettrons tout notre dévouement à réaliser sa pensée.

« Toutefois, dans l’intérêt même du succès, nous réclamons une action commune pour les divers corps d’arince, qui. dans notre pensée, doivent rester.

« Tous liés militairement dans la main du commandant en chef, de manière à pouvoir sc soutenir mutuellement, et concourir à un seul et même but, celui de percer en un point les lignes prussiennes.

« Des actions isolées ou partielles ne parleraient pas assez haut à l’esprit du soldat, et ne nous paraîtraient pas devoir amener de résultats définitifs, si même elles {Taxaient pas pour effet à peu près certain de faire écraser les corps les uns après les autres.

« Telles sont, monsieur le maréchal, les considérations que les généraux de division du 3« corps, avec lesquels je me trouve d'ailleurs en communication d’idées, m’ont prié de soumettre à la haute expérience de Votre Excellence.

« Je termine en vous exposant encore quelques mesures de détail, que les généraux désireraient voir prescrire pour toute l’armée, eri cas de mouvement. Les hommes emporteraient le sac, mais allégé des tentesabris, qui resteraient déployées pour tromper l’ennemi.

« Votre Excellence n’ignore pas d’ailleurs que les bâtons des tentes-abris gênent beaucoup le soldat dans la guerre des bois. Les bagages seraient réduits à quatre voitures par régiment, si même ces voitures n’étaient pas remplacées par des mulets ou des chevaux de division.

« Les officiers montés de la cavalerie, de l’artillerie, du génie et des états-majors emporteraient leurs bagages sur leurs chevaux de main, l’artillerie et le génie réduiraient leurs voitures au strict nécessaire. L'artil-

lerie sacrifierait une partie du canon de 4 divisionnaire, pour y substituer des caissons chargés de munitions d’infanterie. Le service des ambulances serait pourvu aussi largement que possible.

• Le maréchal de France, commandant le 3« corps, « Lb Ikxinr. •

La lettre du général de Ladmirault n’est également datée que du 9 octobre :

« MoppcviUc, 9 octobre.

« Par sa dépêche confidentielle du 7 octobre, Votre Excellence me fait part des complications qui viennent s'ajouter aux embarras dans lesquels sc trouve l’armée du Rhin concentrée sous les murs de Metz. Elle méfait l’honneur de me demander dans cette grave circonstance, mon opinion personnelle sur l’ctat physique et moral des troupes de mon corps d’armée;

« Sur ce que l'on peut attendre d’elles;

« Sur ce qu’on peut en espérer.

« La discipline est bonne.

« La voix des officiers est écoutée, et leur exemple peut exciter le courage et le dévouement chez le plus grand nombre des soldats.

• I.es corps d’infanterie pourraient encore répondre à un grand effort qui leur serait demandé.

« Mais, à côté de l’infanterie, bien des éléments disparaissent chaque jour et vont bientôt nous manquer. Lc$ chevaux de cavalerie ne reçoivent plus de fourrages, si ce n’est une quantité insuffisante pour nourriture; ils sont sans force et sans vigueur, et les pluies froides qui arrivent ne peuvent que hâter leur fin. Les chevaux de l'artillerie, soumis aux mêmes privations, ne sont pas en meilleur état, ils disparaissent aussi. Aujourd’hui, ils auraient de la peine à traîner leurs pièces en dehors des routes.

« I.es mulets et les chevaux des ambulances sont dans le même état que les chevaux de l’artillerie et de la cavalerie.

« Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour aider à la subsistance de ces animaux, en utilisant par une foule de moyens les ressources de l'alimentation; mais aujourd'hui tout est épuisé autour de nous, et l’on ne trouve plus rien.

« Il ne reste-donc d’assez solide que l’infanterie. Les pertes qu’elle éprouve dans les petites opérations qu’elle (ait journellement, n’ont pas abattu son courage; mais clic est seule et privée des appuis qui lui sont indispensables dans les combats. Sans parcs à sa suite, elle ne pourrait renouveler ses munitions, qu'elle épuise si rapidement. Les hommes, soumis à une nourriture réduite, ne pourraient plus fournir de ces marches rapides qui mettent de grandes distances entre soi et l'ennemi. Les mauvais temps, joints aux privations de toute nature et aux fatigues du bivouac, augmentent

chaque jour Je nombre des malades dans une proportion considérable.

« Mais quoi qu'il en soit de ce triste état des choses, Votre Excellence peut être assurée de trouver, parmi les troupes du 4« corps d'armée, le plus énergique dévouement pour tenter d'accomplir les décisions suprêmes qu’elle jugera convenable de prendre.

« J’ai conféré longuement avec les généraux de division du 4* corps; tous ont approuvé l’exposé que j’ai l’honneur de soumettre à Votre Excellence.

« Le général commandant le 4* corps,

• Signé : de Ladmirault. »

Le 8 octobre, les commandants des corps d'armée réunirent chez eux les généraux de division, afin de les informer qu'il ne restait plus à l’armée que pour huit jours de vivres, en réduisant la ration d'un tiers, et que la ville de Metz en avait tout au plus pour une dizaine de jours; qu’il fallait prendre un parti avant l’épuisement total de nos provisions de bouche ; quant à nos munitions de guerre, l’artillerie avait encore assez de projectiles et l'infanterie une quantité suffisante de cartouches pour livrer une bataille. Nous avons un aperçu' de ce qui se passa dans ces réunions, par le récit qu'a donné le général Bisson de celle dont il faisait partie. « Afin, dit-il, de ne pas m’écarter de l'exacte vérité, je m’abstiens de parler des autres corps d'armée; je citerai seulement, mot pour mot, tout ce qui a été dit et fait dans le G° corps, auquel j’avais l'honneur d'appartenir. M. le maréchal Canrobert, après nous avoir lu la lettre du général en chef, faisant connaître la triste situation dans laquelle se trouvaient l'armée et la ville de Metz, se retira, en nous priant de tenir conseil sur la conduite que les circonstances nous dictaient. — Le C* corps d’armée était composé de 4 divisions d’infanterie et une de cavalerie, commandées par MM. les généraux Tixier, Bisson, La Font de Villicrs, Lcvassor-Sorval et du Barrait. Bien qu’ils n’eussent jamais été consultés jusqu'alors pour les opérations militaires qui avaient amené cette fâcheuse situation, dans l'intérêt de l'armée, les généraux de division au 6° corps consentirent à proposer la capitulation suivante :

« N'ayant plus de vivres, l'armée de Metz consentirait à capituler, à condition qu’elle rentrerait en France avec drapeaux, armes et bagages, pour se retirer dans une des villes du Midi, s’engageant à no pas servir contre la Prusse pendant le reste de la campagne; que la ville de Metz serait libre do continuer sa défense. Si ces conditions n’étaient pas acceptées par l'ennemi, nous étions résolus à nous frayer un passage les armes à la main, et à nous faire tous tuer plutôt que de nous rendre.

« Ce procès-verbal, signé par les cinq généraux commandant les divisions du 6® corps, fut remis au maréchal Canrobert, avec prière de le transmettre au maréchal Bazaine, commandant en chef. »

CIIÀPITHE XI

Le conseil do guerre du tO octobre. — Mission du général Boyer.

Ces assemblées préparatoires aboutirent au grand conseil de guerre, qui fut tenu, le 10 octobre, au quartier général, et auquel assistaient le maréchal Bazaine, commandant en chef de l’armée du Rhin; le maréchal Canrobert, commandant le 6° corps; le général Frossard, commandant le 2° corps; le maréchal Lebœuf, commandant le 3° corps; le général de Ladmirault, commandant le 4° corps; le général Desvaux, provisoirement placé à la tète de la garde impériale ; le général Soleillc, commandant l'artillerie de l’armée; le général Coffinières de Nordeck, commandant supérieur de Metz; M. Lebrun, intendant en chef de l’armée.

Au début de la séance, le maréchal Bazaine rappela les principaux traits de la situation. « Malgré toutes les tentatives que j’ai faites pour me mettre eu communication avec Paris, il ne m’est, dit-il, jamais parvenu aucune nouvelle officielle du gouvernement; on ne ui’a signalé aucun indice d'une armée française opérant pour faire une diversion utile à l’armée du Rhin. De l’examen de nos ressources alimentaires de toutes sortes, il résulte qu'en faisant tous les efforts imaginables, en fusionnant les ressources de la ville avec celles de la place ct-de l’armée, en réduisant la ration journalière de pain à 300 grammes, en rationnant les habitants, en consommant les réserves des forts et en réduisant le blutage des farines au taux le plus bas, sans compromettre la santé des hommes, il est possible de vivre jusqu’au 20 octobre inclus, y compris les deux jours de biscuit existant dans les sacs des hommes.-

« La ration de viande de cheval doit être élevée à 000 grammes d’abord et poussée à 730 grammes, tous les chevaux étant considérés comme sacrifiés, vu l’impossibilité de les nourrir autrement que par un pacage presque illusoire, et la mortalité faisant chaque jour chez ccs animaux des progrès effrayants. -

« L’état sanitaire est gravement compromis dans la place, tant par l’accumulation de 19,000 blessés ou malades, que par le défaut de médicaments, de moyens de couchage, de locaux et d'abris, et par l’insuffisance du nombre des médecins.

« Les rapports du médecin en chef constatent que le typhus, la variole, la dvsscnteric et le cortège des maladies épidémiques commencent à envahir les établissements hospitaliers et à se répandre dans la ville.

o L’affaiblissement causé par la mauvaise alimentation à laquelle on est réduit ne peut qu'augmenter ccs causes morbides. On a constaté que les ambulances et les hôpitaux étaient encombrés, que près de 2,000 ma-

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