CHAPITRE XIX
Lettre du marfoltal Bazaine nu maire de Molz. — - Prodaraation du général Cofflnlèrc». — Proclamation du maire et du conseil municipal de Metz.
Pendant cc temps, Metz était en proie à l'anxiété. Le maire, M. Félix Maréchal, faisait auprès du commandant en chef une nouvelle démarche pour obtenir des éclaircissements; et le maréchal Bazaiue répondait:
• Ban-feirt-ltarUo, lt 26 udobro 1670.
a Monsieur le maire,
« Je m'empresse de répondre à votre lettre du 2G octobre, et de vous dire que M. le général Coffinières, commandant supérieur de la place de Metz, ayant assisté à tous les conseils qui ont été tenus au grand quar-
lier general, était en mesure d’exposer au conseil municipal la situation actuelle du pays et la marche des négociations pendantes, dans lesquelles nous avons toujours cherché de mettre la ville de Metz en dehors, afin de lui laisser toute liberté d’action.
« A l’issue de la séance de ce matin, il a été unanimement convenu, par suite des exigences de l'ennemi et de la pénurie actuelle des vivres, que la place et l’armée devaient subir le même sort.
« En conséquence, M. le généra! Cofflnières a été invité à donner au conseil municipal les explications nécessaires pour que la ville soit au courant des négociations, qui ont toujours eu pour but d’améliorer la grave situation dans laquelle se trouve le pays, but que malheureusement nous n’avons pu atteindre.
« Recevez, monsieur, etc.
« Bazaine. »
Le général Coffinières, qui avait déjà donné au conseil municipal quelques explications verbales, rédigea une proclamation destinée à préparer les Messins à leur sort:
« Habitants de Metz,
■ 11 est de mon devoir de vous faire connaître loyalement notre situation, bien |iersuadé que vos âmes viriles et courageuses seront à la hauteur de ces graves circonstances.
« Autour de nous est une armée qui n’a jamais été vaincue, et qyi s’ejt montrée aussi forme devant le fea de l’ennemi que devant les plus rudes épreuves. Cette armée, interposée entre la ville et l’assiégeant, nous a donné le temps de mettre les forts en état de défense et de monter sur nos remparts plus de six cents pièces de canon; enfin, elle a tenu en échec plus de deux cent mille hommes.
« Dans la place, nous avons une population pleine d'énergie et de patriostime, bien décidée à se défendre jusqu’à la dernière extrémité.
« Si nous avions du pain, cette situation serait parfaitement rassurante; malheureusement, il n’en est pas ainsi.
« J’ai déjà fait connaître au conseil municipal que, malgré les perquisitions faites par les autorités civiles et militaires, nous n’avionsde vivres assurés que jusqu'au 28 octobre.
« De plus, notre brave armée, déjà si éprouvée par le feu de l’ennemi, souffre horriblement de l’inclémence exceptionnelle de la saison et des privations de toutes sortes. Le conseil de guerre a constaté ces faits, et M. le maréchal commandant en chef a donné l’ordre formel, commé il en a le droit, de verser une partie de nos ressources à l’armée. Cependant, grâce à nos économies, nous pouvons résister encore jusqu'au 30 courant, si notre situation ne se trouve pas modifiée.
a Jamais, dans les fastes militaires, une place de guerre n’a résisté jusqu'à épuisement aussi complet de scs ressources et n’a été aussi encombrée de blessés et de malades. Nous sommes donc condamnés à succomber, mais ce sera avec honneur, et nous ne serons vaincus que par la faim.
« L’ennemi qui nous investit pénihlement depuis plus de soixante-dix jours, sait qu’il est prés d'atteindre le but do ses efforts; il demande la place et l'armée, et n'admet pas de séparation de ces deux intérêts. Quatre ou cinq jours de résistance désespérée n’auraient d’autres résultats que d’aggraver la situation des habitants! Tous peuvent d'ailleurs être bien convaincus que leurs intérêts privés seront défendus avec là plus vive sollicitude.
« Sachons supporter stoïquement cette grande infortune, et conservons le ferme espoir que Metz, cette grande cité, restera à la France. »
* Le commandant supérieur de Metz écrivit en même temps au maréchal :
• Monsieur le maréchal,
* J’ai fait part hier soir au conseil municipal des rés<v lutions prises au grand quartier général. Celte communication a été reçue avec calme et résignation.
« Aujourd'hui, j’ai fait une proclamation pour annoncer aux habitants le sort qui les attend. Immédiatement, une grande fermentation s’est produite, et je ne serais pas surpris de voir éclater quelque bruyante manifestation. N'ayant qu’un bataillon de troupes régulières dans la ville, je pense qu’il serait prudent de commander dans les divers corps d’armée quatre à cinq bataillons qui, sur un ordre télégraphique, viendraient s’établir immédiatement aux portes de France, de Thiortville, de Serpcnoisc, Saint-Thiébault et des Allemands. Ces bataillons, mis à ma disposition, seraient destinés à maintenir l'ordre dans la ville, tout en restant aux portas en attendant mes ordres.
« Cette consigne devrait être observée tous les jours, jusqu'à ce que la solution soit arrivée à son terme. »
Cette lettre fut suivie immédiatement de la dépêche suivante du maréchal :
« Ordre d’occuper les portes de Metz. Les bataillons seront aux ordres du général Coffinières et seront relevés chaque jour, jusqu’à nouvel ordre. »
Tour compléter les avertissements donnés à la ville, le maire et le conseil municipal firent placarder cette proclamation.
• Chers concitoyens,
« Le véritable courage consiste à supporter un malheur sans les agitations qui ne peuvent que l’aggraver.
« Celui dont nous sommes tous frappés aujourd'hui nous atteint sans qu'aucun de nous puisse se reprocher d'avoir un seul jour failli à son devoir.
a Ne donnons pas le désolant spectacle de troubles intérieurs, et ne fournissons aucun prétexte à des violences ou A des malheurs nouveaux et plus complets encore.
« La pensée que cette épreuve ne sera que passagère, et que nous, Messins, n'avons assumé dans les faits accomplis aucune part de responsabilité devant le pays et devant l’histoire, doit être en ce inomcut notre consolation.
c F. Maréchal, maire; Boulangé, B asti ex, Noblot, Bkzakçox, Bultixgaire, Moisson, Simon, Favieh.Marly, Sturel, Geisleu, Prost, Wuhms. Collig n on, Rémond, Puypluooz, général Didion, Salmox, Boüchûtte, Gêuin DK Bouteiller, Blondin, ScHNEincn. j>
Le général Jarras partit pour Frescaty, le 20, à six heures du 6oir.
Il était accompagné du liculcuant-colonel Fay et du chef d'cscadron Samuel.
A deux heures du malin, ils étaient de retour. Les pourparlers qu'ils avaient échangés avaient roulé sur certaines clauses qui assureront aux officiers la conservation de leurs épées, Raccordant aux troupes françaises la faculté de défiler, par corps, avec les honneurs de la guerre, devant les corps prussiens. Dans la matinée du 27, le général von Sliehle adressa au maréchal Bazaine une note à ce sujet ;
a Le priuce Frédéric-Charles est heureux de porter à la connaissance du maréchal Bazaine que le roi, par télégramme, a autorisé le maintien de l'épée ou du sabre à tous les officiers. »
Le général Jarras et ses deux'coropagnons revinrent le 27 octobre à Frescaty, pour la signature définitive. Le jour mémo, une communication verbale fut faite aux officiers par les colonels, « Ou n'a pu, dircut-ils, amener à bonne fin la convention datée de Londres, qui voulait le rétablissement de la régence de l'impératrice, c’est-à-dire du gouvernement antérieur au 4 septembre ; elle n’a pas abouti, pas plus que celle qui eût donné la liberté au maréchal Bazaine et à sou armée, pour soutenir de ses armes un gouvernement queleonque,reconnu et accepté par le peuple français.
* Le maréchal recevait presque au même moment une dépêche du général Boyer et de M. de Bismark, lui annonçant l’avortement de ces combinaisons.
• A ces nouvelles, qui détruisaient les espérances et les combinaisons du maréchal Bazaine, ce dernier a convoqué immédiatement son conseil de guerre, qui a été consulté sur les résolutions extrêmes qu'on devait prendre.
« A l'unanimité, moins une voix, le conseil a décidé que la capitulation était nécessaire.
« Le général Changarnier a été alors envoyé par le maréchal auprès du prince Frédéric-Charles, dont le quartier général est à Ars-sur-Moselle, pour traiter des conditions d'une capitulation que l'on espérait au moins honorable pour une armée vaillante qui avait tenu les Prussiens en échec, depuis deux mois et demi, apres les avoir plusieurs fois vaincus. »
Les communications verbales faites aux officiers comprirent de nouveaux détails sur l'entrevue du priuce Frédéric-Charles et du général Changarnier, et sur la démarche suprême du général de Cissey.
a Après un accueil affable et cordial fait au général Changarnier par le prince, ce dernier lui déclara que, ne faisant pas partie de l'armée active, il ne pouvait, en aucune façou, traiter avec lui des conditions de la capitulation ; que, dès lors, leur conversation ne devait prendre aucun tour politique, quel qu’il fût, et que, conséquemment, elle devait se borner à des détails purs et simples sur les événements locaux.
« C’est aiuai qu’il lui dit qu'il savait parfaitement que Metz n’avait plus que pour trois jours de vivres, et, lui montrant un train en gare, tout bardé de ravitaillements divers, il ajouta : « Voilà pour la ville de Metz et votre armée qui manque de tout, et nous voulons mettre un terme à vos souffrances.
« Nous avons toujours su, dit encore le prince, ce que vous faisiez et ce que vous vouliez faire ; pour ne vous en donner qu’un exemple, je vous dirai qu'aussitôt après un conseil de guerre, j'étais immédiatement informé de ce qui avait été décidé Et, pour preuve,
il cita chaque jour les propositions de tel ou tel commandant de corps d'armée qu’il nomma par sou nom, et les résolutions prisce à la suitç de ces propositions.
« Le général Changarnier retourna près du maréchal Bazaine, qui renvoya auprès du prince le général de Cissey.
0 11 résulta de cette nouvelle entrevue la déclaration suivante du prince Frédéric-Charles :
« Nous avons en France 1,290,000 hommes. En ce « moment, une armée de ! 50,000 hommes est à Di- « jon, marchant sur Lyon. — De même que Metz a été 0 investi et pris par la famine, de même Paris succom- « bera, de même Lyon. Nous ne détruisons aucune « ville par bombardement. Nous irons à Marseille, s’il « le faut; nous irons partout, partout! »
a Le général de Cissey objectant que, si l'armée capitulait, ce n’éait pas une raison pour que Metz se rendit, le prince répondit:
« Avant la déclaration de guerre, nous connaissions ausssi bien que vous, et dans les plus minutieux détails, l’état de défense de la ville; alors les forts étaient à peine ébauchés, et la ville ne pouvait opposer qu'une faible résistance. C’est depuis la présence de l'armée française sous Metz que cette ville est devenue ce qu'elle
est aujourd'hui ; ce sont vos hommes qui ont achevé et armé les forts. Met/, devenue par votre fait une place de guerre de premier ordre, rentre, comme conséquence, dans toutes les conditions d’une capitulation qui confondra à la fois et la ville et l’armée. C’est ainsi que nous le jugeons et que nous l’exigeons. »
Le général de Cissey demandant si, dans les clauses de la capitulation, il serait fait ainsi qu’à Sedan, à savoir si les officiers seraient libres sur paroles à certaines conditions, le prince répondit : « Non ! A Sedan, 2 généraux et 300 officiers, libres sur parole de ne pas servir la France contre nous, sont rentrés dans les rangs et nous ont combattus à nouveau; en sorte que, pour Parméede Metz, tous les officiers, indistinctement, se rendront sans condition. »
C’en était fait, il n’y avait plus qu’à régler les clauses de la capitulation, et le général Jarras, chef d’étatmajor général du maréchal, est parti pour Ars-sur-Moselle pour arrêter les dernières conditions.