‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 23 sur 117 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

• D’après la convention militaire signée hier soir, 27 octobre, tout le matériel de guerre, étendards, etc., doit être déposé, inventorié et conservé intact jusqu’à la paix : les conditions définitives de la paix doivent seules en décider.

« En conséquence, le maréchal commandant en- chef prescrit, de la manière la plus formelle, au colonel de Girels, directeur d’artillerie à Metz, de recevoir et de

garder en lieu fermé tous les drapeaux qui ont été ou qui seront versés par les corps. 11 ne devra, sous aucun prétexte, rendre les drapeaux déjà déposés, de quelque part que la demande en soit faite. Le maréchal commandant en chef rend le colonel de Gircls responsable de l’exécution de cette disposition qui intéresse au ; plus haut degré le maintien des clauses de la convention : honorable qui a été signée et I’hosxeur de la parole DONNEE.

« Le maréchal comman/iant en chef,

• Signé : Bazaine.

« A iV. le colonel de Girels, directeur de l'Arsenal de 31 ctZ. n

La convention militaire portait, en effet, dans son article 3, comme nous l'avons vu : « Les armes, ainsi que tout le matériel de guerre, consistant en drapeaux, aifjlcs, canons, etc., seront laissés à Metz pour être remis immédiatement à des commissaires prussiens. »

La nouvelle de la désastreuse reddition se propagea rapidement, mais la majorité des habitants n’v croyait pas. il se signa, parmi la garde nationale de Metz, une adresse au maire et au conseil municipal, adresse portant en substance : « Des bruits de capitulation de Metz circulent dans notre ville ; la garde nationale se déclare péniblement affectée de ces h ni ils, qu’elle aime à croire mal fondés. Elle espère que cette capitulation n’a pas été signée, surtout sans conditions comme on l’annonce ; et elle offre toujours son concours à l'armée pour continuer une défense môme désespérée. *

L'Indépendant de la Moselle contenait, dans son numéro du 28 octobre, un article intitulé : Metz en deuil, dans lequel il exhalait ainsi sa douleur.

« Un mot malsonnant pour une oreille française, le terrible mot capitulation, retentit depuis deux jours dans notre ville. Il n’est malheureusement que trop vrai, ce bruit, que nous écartions hier encore avec indignation, a pris de la consistance, et Metz la pttceüc verra, pour la première fois de sa vie, l'ennemi passer sous ses portes et pénétrer dans ses murs.

b La fière cité qui, en ISIS, après la capitulation de Paris, construisit un pont sur la Moselle, en dehors de la ville, plutôt que de laisser l’armée alliée passer dans l’enceinte de scs remparts, entendra le pas des chevaux et la crosse des fusils ennemis résonner sur son pavé. Ombre de Fabcrt, de quel œil contcmplcras-tu l’humi- . liation de ta ville chérie, et nous, oserons-nous lever encore nos regards vers ta statue, symbole du patriotisme le plus ardent !

« Oui, nous sommes encore dignes de toi, dignes de vous, ô nos pères de 1702, qui alliez, en sabots, défendre la patrie outragée et verser votre sang pour la liberté et les droits de l’homme.

a Ce n’est pas nous qui capitulons; car, avant de voir l’ennemi dans nos murs, nous comptions lui faire un

rempart de nos cadavres et le forcer d’enjamber cette barricade sanglante avant de chanter victoire sur nos places publiques. Mais notre volonté a été enchaînée, notre force brisée, notre courage enrayé, et quand on nous a vus impuissants et réduits à l’inaction, on est venu sonner le glas funèbre de la patrie à nos oreilles.

a L’histoire un jour dira.

a 11 fut une ville, protégée par des forts, hérissée de canons, remplie d’une population mâle et virile; ses remparts étaient entiers, pas de traces des projectiles ennemis, nul bombardement, uul assaut, nulle tranchée ouverte, nulle parallèle, pas l'ombre d’un siège : et cette ville vit l'ennemi entrer en vainqueur dans ses. murs.

« Mais l’histoire aussi dira qui a (ait son devoir, et de son burin d’acier elle stigmatisera, en termes ineffaçables, ceux sur la tète desquels doit retomber cette lourde responsabilité.

« C’est devant ce tribunal que nous les attendons. »

Un ordre général à l’armée dn Rhin lui lit connaître ofHciellcmeut la capitulation :

« llia-Sl-X»tia, 21 octobre t $70.

« Vaincus par la famine, nous sommes contraints de subir les lois de ia guerre en nous constituant prisonniers. A diverses époques de notre histoire militaire, de braves troupes commandées parMssséna, Kléber, Gouvion-Saint-Cyr, ont éprouvé le même sort, qui n’cntachc en rien l’honneur militaire, quand, comme vous, ou a aussi glorieusement accompli son devoir jusqu’à l’extrême limite humaine.

« Tout ce qu’il était loyalement possible de faire pour éviter cette fin a été tenté et n’a pu abontir.

« Quant à renouveler un suprême effort pour briser les lignes fortifiées de l’ennemi, malgré notre vaillance et le sacrifice de milliers d’existences, qui peuvent encore être utiles à la patrie, il ciït été infructueux, par suite de l’armement des forces écrasantes qui gardent et appuient ces lignes : un désastre en eût été la conséquence.

b Soyons dignes dans l’adversité, respectons les conventions honorables qui ont été stipulées, si nous voulons être respectés comme nous le méritons. Evitons surtout, ponr la réputation de cette armée, les actes d’indiscipline comme la destruction d’armes et matériel, puisque, d’après les usages militaires, matériel et armement devront faire retour à la France lorsque la paix sera signée.

a En quittant le commandement, je tiens à exprimer aux généraux, officiers et soldats, toute ma reconnaissance pour leur loyal concours, leur brillante valeur dans les combats, leur résignation dans les privations, et c’est le cœur brisé que je me sépare de vous.

« Le maréchal de France, commandant en chef,

« Bazaine. »

■ ■ ■ ■ • mn mnrnmmu » — • —

Après avoir pris connaissance de la capitulation , {‘Indépendant de lu Moselle disait:

« En présence de la cruelle situation que nous subissons, nous devons pester calmes et dignes. Cette fin lamentable, que personne ne voulait prévoir, est arrivée à son heure, comme la balle lancée par un joueur habile touche au but à l’instant calculé d'avance.

« Oui, à défaut de patriotisme, Vous avez eu de l’habileté; vous avez bien calculé les délais, bieq, mesure les distances, vous avez habilement ourdi le piège dans lequel nous devions tomber.

« Vous nous avez bercés de belles paroles, leurrés de bonnes promesses. Ils sont naïfs, ces gens de province! Bien joué, maître Machiavel; vous vous êtes conduit en digne disciple de ce grand homme. Vous vouliez régner, et, pour ce faire, il faut dissimuler. Le lion messin montrait la grille, vous avez usé de douceur; vous lui avez limé les ongles et les dents. En ajoutant l'ironie à la trahison, vous insultez ceux que vous avez vendus. Les mots : honneur, patrie, courage sont une insulte dans votre bouche; vous avez le cœur placé trop bas pour comprendre ces sentiments. Mais vous avez oublié une chose : le pain de la trahison est amer, et l'or infâme des Judas glisse dans les mains. Ceux dont vous avez servi les desseins ne vous en estiment que moins.

« Nous vous demanderons au moins de quelles promesses on a payé la honte de la France. »

Dans l'après-midi du 28, la ville de Metz fut en proie à une violente agitation; des groupes nombreux parcouraient les rues; l'hôtel de la division fut envahi; on sonna le tocsin. Pendant la soirée du 28 au 29, des inconnus allèrent sur la place d’Armcs jeter un crêpe noir sur la statue du maréchal Fabert, le soldat parvenu, le serviteur dévoué à la patrie, qui a prononcé ces nobles paroles inscrites sur le piédestal de la statue : « Pour empêcher qu’une place que le roi m’a confiée ne tombât au pouvoir des ennemis, s’il fallait mettre sur la brèche ma personne, tua famille et tout mon bien, je ne balancerais pas un seul instant â le faire. »

Le lendemain, ce ne fut plus dans Metz que deuil et prostration profonde. Le ciel était voilé; une effroyable bourrasque balayait les feuilles, enlevait les toitures, renversait les cheminées. Les averses succédaient aux averses ; malgré la rafale et la pluie battante, le maréchal Bazaine qui par une faveur spéciale de l’ennemi, était autorisé à partir avant l’armée qu’il commandait, fit à la bâte, dès l’aube, ses préparatif!; de départ. II donna audience à quelques-uns de ces infatigables quémandeurs de places, d’avancement, de décorations, de médailles, à quelques-uns de ccs solliciteurs qui tendraient la main et feraient la courbette sur les bords d’un cratère. Toutes les dignités qui lui furent deman-

dées, il les accorda sur l’heure et .sans peine; puis il s’éloigna en disant à ceux qui le reconduisaient : « Celte affaire aura au moins un bon côté; elle fera cesser la résistance de Paris et rendra la paix à notre malheureux pays. »

II quitta le Ban-Saint-Martin, le 29, à dix heures du matin. Le maréchal avait une escorte encore année de grenadiers de la garde; il était entouré de sa maison et suivi de ses bagages. Chemin faisant, il reçut du général Stichle un pli cacheté par lequel le chef d’état-major prussien le félicitait, delà part du prince Frédéric- Charles, du soin qu’il avait mis à observer toutes les clauses de la convention. « Je m'en réjouis avec vous, (Ieh crfreue mich mit ihnen 1, je vous apprends avec satisfaction que l’honorable général Changarnier ne sera pas regardé comme prisonnier de guerre, et vous*prie de vouloir bien ne pas vous constituer tout de suite prisonnier au quartier général de S. A. le prince Frédéric-Charles, comme c’était votre intention. Le prince ne pourra recevoir que ce soir à cinq heures, ou demain à neuf heures du matin. D’ailleurs, on proviendra ultérieurement Votre Excellence. »

Le maréchal Bazaine, peu soucieux de retourner au Ban-Saint-Martin, se réfugia dans une maison de Moulins-lès-Mctz, et franchit à Ars, vers quatre heures, les lignes des assiégeants. Prévenue de son arrivée, la population l’accueillit par des huées, des cris, des coups de sifflet, brisa à coups de pierres les glaces de scs voitures, et nécessita l’intervention des gendarmes prussiens; il entra, vers cinq heures, au château de Corny, eut une courte conférence avec le -prince Frédéric-Charles, et fut dirigé sur Cassel que les autorités allemandes lui assignaient pour résidence.

Cependant le désarmement des troupes continuait; clics sc rangeaient en silence sur les places et dans les grandes artères de Metz pour déposer leurs armes en faisceaux pendant que, par exception, l’ex-garde portait les siennes à l’Arsenal. A dix heures du matin, une avant-garde prussienne était venue visiter les forts, en éventer les mines, y préparer des aménagements pour les détachements qui, à midi précis en prirent possession. Puis, sous la pluie toujours battante, commença le défilé des hommes désarmés, passant sous les fourches caudincs. I.c colonel d'Andlau a laissé de ce navrant épisode une description saisissante de vérité. Il récapitule d'abord les forces qui étaient livrées à l'ennemi ; d’après les états définitifs remis aux autorités prussiennes : 137,070 hommes présents à l’armée du Rhin; 15,157 de la garnison de Metz; 15,462 aux ambulances de la place. L’effectif complet était bien positivement, avec la garde mobile, les fràhcs-tircurs, les douaniers, de 173,000 hommes, a De pareils chiffres, dit le colonel d’Andlau, donnent le vertige} quand on songe à ce que nos pères ont fait et à ce qu’on a su faire de nous, le rouge monte au visage. »

Les prisonniers qui passaient tristement devant les

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rangs des assiégeants étaient au nombre de 152,827. |a plupart des officiers avaient tenu à honneur de ne se point séparer de leurs soldats, et y occupaient pour la dernière fois leur place accoutumée. Tous marchaient, le front courbé par une invincible tristesse; si quelques clameurs s'élevaient de temps en temps, ce n'était qu'une explosion passagère d'indignation et de fureur; l'idée qu'il fallait se résigner à une inévitable destinée reprenait bientôt le dessus.

« Chacun, dit le colonel d'Andlau dans son chapitre intitulé Capitulation, se sentait profondément humilié; mais à l’aspect de l'ennemi, les tètes se redressèrent, des éclairs de rage partirent de bien des yeux, la haine se peignit sur les visages; certes, si, en ce moment, nos hommes avaient eu des armes, il est difficile de dire ce qui serait arrivé. Une collision terrible eût pu éclater ; qui sait si ce n’eût pas été un bonheur? M. le maréchal Bazaine, qui ne pouvait la désirer, a peut-être eu raison de refuser les honneurs de la guerre; loin de maîtriser les troupes, sa présence n’eût contribué qu'à eu augmenter l'exaspération.

« Soit par mesure de précaution, soit comme témoignage d’estime, toute l’armée prussienne avait pris les armes; les corps étaient formés sur un côté des différentes routes par lesquelles arrivaient les prisonniers ; sur l’autre se tenait le général commandant le corps, entouré de son état-major. Le prince Frédéric-Charles avait tenu à assister de sa personne à ce triomphe des armes allemandes, et comme pour en augmenter la solennité, il s’était porté au point où devait se rendre la garde impériale. Quand les colonnes eurent défilé devant les chefs allemands, elles furent arrêtées; le moment de la séparation était arrivé ; les cœurs se soulevèrent, les yeux se remplirent de larmes; ce furent des adieux déchirants; les liens de la fraternité militaire, qui s’étaient resserrés devant l’infortune, semblaient brisés pour jamais. Les soldats se serraient contre leurs officiers, comme s’ils ne pouvaient les quitter; ils leur prenaient les mains et les conjuraient de ne pas les abandonné!*; d'autres leur demandaient de ne pas les oublier. Vaine douleur!... les officiers prussiens s’approchent pour compter les tètes d’hommes qu’on leur a amenés et vérifier les états de livraison qui leur ont été remis. Ce n’est plus qu'une sorte de bétail humain qu’on va parquer dans le premier champ venu, sous la menace d’une ceinture de fusils à aiguille...

e Les officiers se retirent cl reviennent dans leurs bivouacs pour y attendre les ordres de l’auloritc prussienne.

r Les camps abandonnés ne présentent plus que d’horribles aspects.

« Le souvenir de la vie a partout disparu.

a Le génie de la destruction a étendu ses ailes sur toute cette contrée. »

A Metz, le général de Kümmcr, nommé gouverneur par le roi de Prusse, prenait possession de la ville. Au

pied do la statue du maréchal Fabert, toujours voilée, campait l'avant-garde prussienne, le sacrifice était consommé!

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