CHAPITRE XXII
Dépotllion de M. Thicrs. — Jugement porté tmr la capitulation de Metz à Tours et à Parie. — Lettre du maréchal Bazaine au Mord. — llcnscignciuuuls fuurub par le général Ciwoa.
La nouvelle de la capitulation de Metz fut apportée à Paris, le 30 octobre, par SI. Tbiers qui la tenait de la bouche de SI. de Bismark. Dans sa déposition du 17 septembre 1871, sur les événements du 4 septembre 1870, M. Tbiers a dit à la Commission d’enquête parlementaire que présidait M. Saint-Marc Girardin : « Sla présence causa partout un étonnement extraordinaire, et fit naitre des espérances de paix accueillies avec la plus grande joie. Siais malheureusement j’apportais à Paris la plus cruelle des nouvelles, celle de la reddition de Metz.
a ln journal anarchique (M. Tbiers désigne ainsi le Combat, de Félix Pyat) avait, par l’ordinaire méchanceté des partis, annoncé la reddition plusieurs jours avant qu’elle fût vraie; le gouvernement l'avait démentie avec raison, et on en était revenu à la croyance que Metz nous appartenait encore ; aussi la nouvelle de la reddition fut-elle reçue avec la plus violente émotion.
a Par un hasard fort inattendu, M. Picard était aux portes de Paris quand j'arrivai, et j’eus à le revoir autant de plaisir qu’il en eut lui-même. 11 me fit une peinture lamentable de la situation de Paris, et m’exprima le désir de la paix en homme d'esprit et de sens qu'il était, mais sans se dissimuler la difficulté de la faire accepter par les furieux, qui déjà commençaient à dominer la capitale, et que nous avons rencontrés depuis sous la forme de la Commune.
«Je me rendis sur-le-champ chez M. Jules Favre, aux affaires étrangères, où je pris gîte, et je demandai la convocation immédiate du Gouvernement. M. Jules Favre, que je n’avais pas vu depuis le milieu de septembre, et auquel je m’étais attache en le trouvant si bon, si généreux, si prompt à accueillir les idées de bon sens, fut fort heureux d’apprendre la possibilité de traiter, mais bien malheureux d’apprendre la reddition de Metz. Il ne se dissimulait pas et je ne me dissimulais pas plus que lui combien ma présence dans Paris allait causer de surprise, exeiter d'émotions par ce mélange de nouvelles heureuses et tristes, la possibilité de la paix et le désastre de Metz.
• L’impression prodnite, en effet, fut extraordinaire, et si la nouvelle d’un armistice négocie avec l'appui des puissances neutres causait un sensible plaisir, la reddition navrait le» cœurs patriotes, surexcitait les anarchistes, et devenait dans leurs mains un nouveau brandon de discorde. Il était visible qu’on aurait bientôt une crise, par suite de ce conflit, entre ceux qui sentaient la nécessité de finir cette guerre sans ressource, et ceux pour qui tout était occasion de désordres et de violences.
« Le Gouvernement se réunit sur-lc-champ, et nous passâmes la nuit à délibérer. Tout le monde fut d'avis de l’armistice, car on sentait que la résistance de Paris n’était qu’une affaire d’approvisionnements; qu’aucun secours n’était à espérer d’armées qui avaient péri à Sedan et à Metz, et qu’on cherchait en vain à reformer sur la Loire, sans cadres, sans matériel de guerre ; qu'il fallait donc terminer cette série de malheurs, et qu’un armistice serait un premier pas, pas très-considérnhle dans la voie de la paix. Mais la condition naturelle que tout le monde voulait et devait y mettre, c’était une introduction de vivres f>roportionnée à la durée de l'armistice. C’était la règle en pareille circonstance, et cette fois plus nécessaire que jamais.
* Il y eut unanimité dans le conseil du Gouvernement. Je trouvai parfaitement raisonnables et courageux, comme je devais m’y attendre, le général Trochu, noble capactère si injustement calomnié, MM. Jules Favre, Simon, Picard, Magnin, et, ce qui étonnera tout le monde, M. de Rochcfort, tant il est vrai qu’aux affaires, en présence des faits eux-mêmes, les caractères les plus emportés dans l’opposition se tempèrent et se rendent à la nécessité des choses.
« Après avoir passé la nuit à délibérer, je passai la matinée à rédiger avec M. Jules Favre les instructions que je devais emporter avec moi, et à discuter arec M. Magnin les quantités de vivres que je devais exiger pour la subsistance de Paris pendant la durée de l’armistice.
t Durant cette matinée, les nouvelles les plus sinistres ne cessèrent d’arriver. Nous étions au 3t octobre, jour funeste, qui a été l’origine de nouveaux et plus graves malheurs. Les fous méchants qui sont devenus la Commune trouvaient dans la reddition de Metz un prétexte à grande agitation, et dans la nouvelle d’une négociation d'armistice une occasion de dire que Yinfâme parti de la paix allait livrer à l’étranger l'honneur de la France.
■ Malheureusement beaucoup d'honnêtes gens, inquiets, troublés, sans sc livrer aux exagérations des anarchistes, éprouvaient cependant les susceptibilités d'un patriotisme égaré par les circonstances, et, sans le vouloir, servaient d’appui à ceux qui ne demandaient que le désordre et le mal. C’est tout cet ensemble de choses que je devais avoir bientôt sur les bras, et qu’il
faudrait vaincre six mois après, avec une armée de cent trente mille hommes. »
La triste nouvelle apportée par M. Thiers fut annoncée en ces termes par le Journal officiel du 31 octobre 1870 :
« Le Gouvernement vient d’apprendre la douloureuse nouvelle de la reddition de Metz. Le maréchal Bazaine et son armée ont dù se rendre après d’héroïques efforts, que le manque de vivres et de munitions ne leur permettait plus de continuer. Us sont prisonniers «le guerre.
i Cette cruelle issue d’une lutte de près de trois mois causera dans toute la France une profonde et pénible émotion ; mais elle n’abattra pas notre courage. Pleine de reconnaissance pour les braves soldats, pour la généreuse population, qui ont combattu pied à pied pour la patrie, la ville de Paris voudra être digne d’eux. Elle sera soutenue par leur exemple et par l’espoir de les venger. »
A Tours, on apprécia moins froidement qu’à Paris la reddition de Metz, et Gambetta lança celte proclamation que nous avons publiée dans notre histoire géné 1 rale de la guerre de 1876-71, mais que nous ne pouvons nous dispenser de reproduire dans une monographie spéciale du siège de Metz :
« Français,
« Élevez vos âmes et vos résolutions à la hauteur des effroyables périls qui fondent sur la patrie.
■ Il dépend encore de nous de lasser la mauvaise fortune et de montrer à l’univers ce qu’est un grand peuple qui ne veut pas périr, et dont le courage s’exalte au sein même des catastrophes.
« Metz a capitulé.
a Un général sur qui la France comptait, même après le désastre de Sedan, le maréchal Bazaine a trali i !
• Il s’est fait l’agent de l’homme de Sedan, le complice de l’envahisseur, et, au mépris de l’armée dont il avait la garde, il a livré, sans même essayer un suprême effort, cent viogt mille combattants, vingt mille blessés, ses fusils, ses canons, ses drapeaux et la plui forte citadelle de la France, Metz, vierge jusqu’à lui dea souillures dè l’étranger.
« Un tel crime est au-dessus môme des châtiments de la justice.
a Et maintenant, Français, mesurez la profondeur de l’abîme où vous a jetés l’Empire. Vingt ans la France a subi ce pouvoir corrupteur qui tarissait en elle toutes les sources delà grandeur et de la vie. L armée de la France, dépouillée de son caractère national, devenue, sans le savoir, un instrument de règne et de servitude, est engloutie, malgré l’héroïsme des soldats, par la
trahison des chefs, dans les désastres de la patrie. En moins de deux mois, deux cent vingt-cinq mille hommes ont etc livrés à l’ennemi : sinistre épilogue du coup de main militaire de décembre.
o II est temps de nous ressaisir, citoyens, et, sous l'égide de la République, que nous sommes décidés à ne laisser capituler ni au dedans ni au dehors, de puiser dans l’extrémité même de nos malheurs le rajeunissement de notre moralité et de notre virilité politique et sociale. Oui, quelle que soit l’étendue du désastre, il ne nous trouve ni consternés ni hésitants.
« Nous sommes prêts aux derniers sacrifices, et, en face d’ennemis que tout favorise, nous jurons de ne jamais nous rendre. Tant qu’il restera un pouce du sol sacré sous nos semelles, nous tiendrons ferme le glorieux drapeau de la Révolution française.
« Notre cause est celle de la justice et du droit : l’Europe le voit, l’Europe le sent; devant tant de malheurs immérités, spontanément, sans avoir reçu de nous ni invitation ni adhésion, elle s’est émue, elle s’agite. Pas d’illusion ! ne nous laissons ni alanguir ni énerver, et prouvons par des actes, que nous voulons, que nous pouvons tenir de nous-mêmes l'honneur, l’indépendance, l’intégrité, tout ce qui fait la patrie libre et fière.
« Vive la France ! Vive la République une et indivisible.
« Les membres du Gouvernement,
« An. Chkmikcx, Gi.ais-Bizoin, Lèo.v Gambetta. »
Le maréchal Bazaine eut connaissance de la proclamation de Tours, à Casse), par le journal le Nord, du t cr novembre. Il comprit que son procès commençait et répondit en envoyant au Nord copie de l’ordre du jour adressé à l’année après les décisions prises à l’unanimité par les conseils de guerre des 26 et 28 octobre au matin. « Le délégué du gouvernement de la Défense nationale, écrivit au Nord le maréchal Bazaine, ne , semble pas avoir conscience de ses expressions ni de la situation de l’armée de Metz, en stigmatisant la conduite du chef de cette armée qui, pendant près de trois mois, a lutté contre des forces presque doubles, dont les effectifs étaient toujours tenus au complet, tandis qu’elle ne recevait même pas une communication de ce gouvernement, malgré les tentatives faites pour se mellre en relation. Pendant cette campagne de trois mois, l’armée de Metz a eu un maréchal et 24 généraux, 2,140 officiers et 42,350 soldais atteints par le fou de l’ennemi.
» Sc faisant respecter dans tous les combats qu’elle a livrés, une pareille armée ne pouvait être composée de traîtres ni de lâches. La famine, les intempéries ont fait seules tomber les armes des niaius des 65,000 combattants réels qui restaient (1 artillerie n’ayant plus d'attelages et la cavalerie étant démontée)» et cela après avoir mangé la. plus grande partie des chevaux, et
fouillé la terrre dans toutes les directions pour y trouver rarement un faible allégement à ses privations.
« Sans son énergie et son patriotisme, elle aurait dû succomber dans la première quinzaine d’octobre, époque à laquelle les hommes étaient déjà réduits par jour à 300 grammes, puis 230 grammes de mauvais pain. Ajoutez à ce sombre tableau plus de 20,000 malades ou blessés sur le point de manquer de médicaments, et une pluie torrentielle depuis près de quinze jours inondant les camps, et ne permettant pas aui hommes de se reposer, car ils n’avaient d'autre abri * que leurs petites tentes.
« La France a toujours été trompée sur notre situation, qui a été constamment critique. Pourquoi? Je l’ignore, et la vérité finira par sc faire jour. Quant à nous, nous avons la conscience d’avoir fait notre devoir en soldats et en patriotes.
a Recevez, etc. «
I.a lettre au Nord n’était en réalité qu’un panégyrique mérite de l’armée; elle ne justifiait nullement la conduite personnelle du maréchal.
D’innombrables commentaires circulaient dans la presse sur les particularités qui avaient précédé la capitulation. L'honneur des généraux commandant les divisions et les brigades de l’armée du Rhin était en jeu. L’honorable commandant de la 2° division du 6 e corps, le général Bisson, dans une letltre du 5 no- . vembre, qu'inséra l’ Indépendance behjc du 7, fit cette déclaration formelle : « Il est indispensable que l’Europe sache que, dans aucune circonstance, les généraux commandant les divisions et les brigades de l’armée de Metz n’ont été consultés. Chaque fois que les commandants de corps d’armée les ont réunis, c’était non pour leur demander leur avis, mais pour les informer des faits accomplis. 11 faut donc que la responsabilité tout entière des fautes commises retombe sur le général en chef et les chefs de corps d’armée ci-dessous désignes : — Bazaine, général eu chef; — Canrobert, commandant le 0» corps; — Le Bœuf, commandant le 3° corps; — Ladmirault, commandant le 4' corps; —
Frossard, commandant le 2° corps; — Desvaux, commaudaul la garde, en remplacement de Bourbaki. »
Bien qu’ils n’aient jamais été consultés pour les opérations militaires, avertis de la situation par le maréchal Canrobert, les généraux des cinq divisions du . 6« corps, dont une de cavalerie, MM. Tixier, Billon, La Faut de Yilliers, Lcvassor-Sorval et du Barrail, tinrent conseil le 8 octobre. La capitulation qu’ils proposèrent était ainsi formulée :
« N’ayant plus de vivres, l’armce de Metz consentirait à capituler, à condition qu’elle rentrerait en France avec drapeaux, armes et bagages, pour sc retirer dans une des villes du Midi, s’engageant à ne pas servir contre la lTusse pendant le reste de la campagne, et
que la ville. tic Metz serait libre de continuer sa défense. Si ces conditions n’étaient pas acceptées par l'ennemi , nous étions résolus à poursuivre un passage les armes à la main, et à nous faire tuer plutôt que de nous rendre. »
Le lendemain, le général Bisson adressa au maréchal commandant le f>« corps un plan de sortie. « Qu’on forme une avant-garde dans les compagnies d’éclaireurs et dans les six bataillons de chasseurs à pied; qu’on me confie le commandement do cette force d’environ dix mille hommes, et je me charge d'ouvrir un passage à l'année, en m'emparant des hauteurs boisées qui vont presque jusqu’à Thionville et longent la rive gauche de la Moselle, Par ce moyen, je tourne les batteries ennemis établies à Saulny, Norroy, Bellevue, Fèves et Semécourt. L’armée peut, passant au-dessus des bois, éviter l’artillerie placée sur la rive droite de la rivière, et, protégée par ses troupes, l'armée n’aura à se défendre qu’à l’arrière-garde ; culbutant devant nous les faihfc-s lignes que les cunemis ont dans la vallée, nous pourrons, dans la journée, gagner Thionville, et de là nous diriger sur Mézières en longeant la frontière, au pis-aller nous jeter dans le Luxembourg, n
Dans sa lettre à l'Indépendance belge, le général Bisson dit que la communication demeura sans réponse; niais qu’il eut, le 18 octobre, à sept heures du matin, une entrevue avec le maréchal Canrobert. « 11 m’interrogea longuement, ajoute le commandant de la 2° division, sur mon opinion, en cas de refus par l’ciir ncnii d’accepter des conditions honorables. Je lui répondis que le seul parti à prendre était celui que j’avais proposé , c’est-à-dire gagner Thionville par les hauteurs boisées. La conversation en resta là. Le même jour, à deux heures de l’après-midi, les commandants des corps d’armée réunirent les généraux de division, les chefs de service et chefs de corps, pour les entretenir sur les projets du général Boyer, rentré de la veille au grand quartier général.
« Dans la réunion des généraux de division du 0 e corps, le maréchal Canrobert fut excessivement embarrassé dans les détails sur la mission du général Boyer.
« 11 parla longuement pour ne rien dire, sa voix
tremblait, et, après bien des circonlocutions, il finit par dire que le roi de Prusse ne voulait pas reconnaître le gouvernement de la défense nationale, mais qu’il traiterait volontiers, et au grand avantage de l’armée française, avec le gouvernement de la régence ; qu’en conséquence, le général en chef allait de nouveau envoyer le général Boyer, pour décider l’Impératrice à accepter cette proposition. Le maréchal nous engagea à réunir les officiers pour leur faire comprendre la triste position dans laquelle se trouvait l'année, et leur dire que le seul moyen d’en sortir était d’établir en France le gouvernement de la régence; que, pour
arriver à ce résultat, il n’y avait que quelques jours à attendre, que l'armée serait dirigée avec drapeaux , armes et bagages, sur une ville de France où l’on proclamerait le nouveau gouvernement, qu’on comptait sur le dévouement du soldat pour prendre patience encore quelques jours, que faute de pain on augmenterait d’un tiers la ration de viande de cheval. Les officiers acceptèrent la proposition du commandant en chef, comme seul moyen de rentrer en France avec les honneurs de la guerre, mais parmi eux pas un n’aurait consenti à imposer un gouvernement à notre pays.»
Le reste de la lettre du général Bisson ne contient pas de moins intéressantes révélations. « Le même jour, 18 octobre, raconte-tü, ordre fut donné de se tenir prêts à par tir au premier signal ; on donna à tous les états-majors le plau des attaques prussiennes, non pas pour les leur faire connaître dans la prévision d’un assaut, mais pour faire accepter aux officiers ce que l’on voulait d’eux, en cherchant à les intimider par la quantité et la force des ouvrages prussiens. Cette mesure était une fourberie de la part du commandant, car, une fois prisonniers , nous pûmes, en passant les lignes, nous rendre un compte exact de la fausseté des plans qui avaient été communiqués.
« Les avant-postes de Ladonchamps et de la ferme Sàintc-Agalhc , qui occupaient toute la partie de la plaine de la Moselle faisant face à Thionville, furent retires; les officiers prussiens vinrent serrer la main aux officiers français, se chargèrent de leurs lettres, et leur dirent qu’ils parlaient pour Manières ; tous les avant-postes furent retirés; on paya aux officiers de tous grades un mois de solde de France, c’est-à-dire solde sans accessoires. On demanda de suite un supplément de propositions pour des récompenses; en un mot, on fit tous les préparatifs d’un prochain départ.
« Le 24, à cinq heures du soir, le maréchal Canrobert réunit ses généraux de division pour nous annoncer le refus de l’impératrice, lin seul espoir, disait-il, nous restait : le général Changarnier s’était rendu auprès du prince Frédéric-Charles, afin de lui proposer de faire appel aux anciens députés de l’empire. Ceux-ci devaient nommer un gouvernement que nous ferions accepter par la -Prusse.
« Lorsque le maréchal eut fini de parler, je lui fis observer que cette démarche était une feinte, la réur nion de l’ancienne Chambre étant impossible, la France ne voulant pas plus de ces députés qu’eHe ne voulait de la régence.
« J’ajoutai que l’armée se regardait comme trompée, persuadée quelle était de l’autorisation aocordée par S. M. le roi de Prusse de sa rentrée en France avec drajwaux, armes et bagages, mais que les généraux en chef, trop compromis pour l’y suivre, songeaient à la livrer à l'ennemi, pour se constituer prisonnière avec elle, afin de sauver leur vie et leurs fortunes.
« Le maréchal Canrobert repoussa l’accusation que je
portais contre le général en chef, tout en partageant mon opinion sur l’impossibilité de la démarche tentée par le général Changarnier.
« Deux jours après, le maréchal Canrobert nous réunit pour la dernière fois, et nous annonça qu'une capitulation, acceptée par le général en chef, nous constituait prisonniers de guerre, car le prince Frédéric- Charles ne voulait entendre parler d’aucune autre condition.
« Indigné du mépris avec lequel le prince traitait une armée qui l’avait toujours loyalement et brillamment combattu, je demandai au maréchal de faire appel à nos troupes, de réunir 10,000 hommes de bonne volonté et de marcher à leur tète, non pas pour percer la ligne et pour nous sauver, mais pour marcher sur Ars, quartier général du prince, m’emparer de scs canons, et le voir fuir devant cette armée à laquelle il refusait les honneurs de la guerre.
« Le maréchal me répondit que cela n’améliorerait pas le sort de l'armée et ne ferait mémo (pie l’aggraver. Toute résistance aux ordres de nos chefs était impossible; nous dénies nous soumettre à ces honteuses conditions acceptées par eux.
« Le lendemain nous rendîmes nos armes, et le jour suivant nous livrâmes à l’ennemi nos braves soldats, dignes d’un meilleur sort. »
L’Indépendance belge publia une autre lettre de M. de Boutciller, conseiller municipal dé Metz, rappelant les reproches sanglants dont les citoyens avaient accablé le général Coffinièrcs, après avoir investi l’hàtel de la division. Le général répondit par une lettre en date du 2!d novembre. Nous mentionnons seulement cctto correspondance, qui ne répand aucune lumière nouvelle sur les événements.
Dans le Nouvelliste (le Rouen, du 19 novembre, parut encore une lettre écrite à un habitant de la Seine- Inférieure par un ancien notaire, le lendemain du désastre de Metz :
« Je reviens de Metz, disait-il, le cœur brisé, après une captivité de vingt jours qui a abouti à la plus honteuse capitulation des temps anciens et modernes. Mieux valait mille fois périr sous les cendres de la ville que d’en sortir vivant au prix de la honte et du déshonneur !
« Nulle expression au monde ne saurait rendre les horreurs de ce blocus et la froide trahison à laquelle nous avons assisté, heure par heure depuis la reddition de Sedan.-
« Je vous assure que Bazaine savait qu’il lui était facultatif de détruire, pièce par pièce, l’armée assiégeante. La Sienne était brave, héroïque, ne demandait qu’à se battre.
a Non; il est resté inactif pendant deux mois, ménageant l’ennemi, inventant mille mensonges pour ex-
pliquer sa conduite à son armée, frémissante d’impatience et de rage ; et, pendant ce temps, pour en avoir raison, amenant par degrés et d’une façon progressive la famine parmi les habitants et l’armée.
« La veille de la capitulation, c’est encore par l’astuce qu’il est parvenu à désarmer ces braves soldats. Liberté de retourner chez eux ! Comprenez- vous une semblable ruse? L’infamie débitée à cette valeureuse armée, fiévreuse, mourant de faim, c’était pour elle la liberté, la fin de sa misère.
« Une fois désarmée, il la fait conduire aux postes prussiens, où on la livre à la captivité!
«Revenant chez moi, je les ai vus, ces pauvres gens, ayant passé la nuit dans un lac de boue, grelottant, se traînant à peine, brutalisés par leurs convoyeurs. Beaucoup ne verront pas la Prusse, ils mourront sur le sol de la patrie. Puisseut-iis ne pas la maudire à leurs derniers soupirs!
« A l’instant, de toutes parts, nos cultivateurs vont, ’ avec le peu de provisions qui leur reste , à leur secours. Pour beaucoup , ils arriveront trop tard. On les dit couchés dans une forêt près de Yourborn, aux environs de Boujouville, dévorant les feuilles des arbres.
« I.c bilan de notre situation, le voici : 49.000 blessés et malades dans les ambulances de Metz, 80,000 prisonniers, dont la moitié ne reverront plus le sol natal.
40,000 chevaux .morts de faim ou mangés. »
C’était pour ainsi dire un nouveau fait à la charge du maréchal Bazaine que, dans la proclamation prussienne du 6 décembre 1870, Guillaume 1 er rendait hommage aux héroïques et derniers efforts des Français.
Il avouait que ses succès avaient été chèrement achetés; il prétendait, ce qui était complètement et radicalement faux, que les Français avaient été souvent supérieurs cil nombre; mais il avouait nettement que s’il avait triomphé, c’était grâce à la capitulation de Metz, qui avait libéré les forces considérables retenues jusqu'à la fin du mois d’octobre autour de cette place.
« Soldats des armées confédérées allemandes !
« Nous entrons dans une nouvelle phase de la guerre, Lorsqu’on dernier lieu je me suis adressé à vous , la dernière des armées ennemies , celle qui nous résistait , depuis le commencement des opérations militaires, avait été anéantie avec la capitulation de Metz. Depuis, l'ennemi , par des cfTorts des plus extraordinaires, nous a opposé des troupes nouvellement formées. Une grande partie des habitants de la France a abandonné ses paisibles travaux, que nous n'avions pas entravés, pour prendre les armes.
• L’ennemi nous a été souvent Supérieur en nombre; mais, malgré cela, vous l'avez encore vaincu, car la bravoure, la discipline et la confiance dans une cause juste valent mieux que la supériorité du nombre. Toutes
GantbclU, à la commission d'eoquétc chimie la Ira ison Je B i une.
les tentatives de l'ennemi pour rompre la ligne d’investissement ont été repoussées résolu meut, souvent, à la vérité, au prix de très-grands sacrifices — comme à Champigny et au Bourget — mais aussi avec héroïsme, ainsi que vous l'avez montré partout De tous les côtés les armées des ennemis, qui se sont avancées pour la délivrance de Paris, ont été battues toutes sans exception.
« Nos troupes qui, en partie, se trouvaient, il y a peu de semaines, devant Metz et Strasbourg, sont déjà aujourd'hui àltoucn, Orléans, Dijon et au delà; et, à côté de nombreux petits combats victorieux, doux nouveaux hauts faits de gloire — Amiens et Orléans, qui comptent plusieurs jours de batailles — sont à ajouter aux succès précédents. — Plusieurs forteresses sont tombées en notre pouvoir, et un grand matériel de guerre a été pris ; aussi, je dois, à mon grand plaisir, vous en témoigner toute ma vive satisfaction.
• Je vous remercie tous, depuis le général jusqu'au simple soldat Si l'ennemi persiste à vouloir continuer
la guerre, vous ne cesserez de témoigner la même bravoure, à laquelle jusqu'ici nous devons nos grands succès. et cela jusqu'à ce que nous remportions une paix glorieuse qui soit digne du grand sacrifice de sang et de vie que vous avez résolu de faire,
« Signé : Guillaume. »
quartier général, Vendîtes, le S décembre.