‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 91 sur 117 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

.Séance du lundi ÎO octobre. — Audition de» témoins, — Déposition du maréchal Le Bœuf, de» généraux Lebrun, Jarras, Coftlnlères do Piordcck, de MM. de Kûratry, Jules havre et du général comte de Palikao,

L’affluence est énorme tant dans la salle qu’aux abords du palais. Parmi les personnes présentes, on remarque MM. Routier et Schneider, témoins cités par la défense; Martel, vice-président de l’Assemblée nationale; de Chabrol, Rampont-Lcchin, de Lacombe, le vicomte de Meaux, le marquis de Valfons, députés à l’Assemblée nationale; MM. Berthelin, président de chambre; Dumas, conseillera la cour de Paris; Oscar de Vallée; Hébert, ancien ministre de la justice; Aubépin, président du tribunal de la Seine; Louis Rouillé; le général Sagct; Charles Gavard, chef du cabinet du ministre des affaires étrangères.

A midi et demi précis, le conseil entre en séance.

On procède à l’appel de deux témoins, le colonel Melchior et le capitaine Bcrlhot, qui se présentent et se retirent.

Le Président annonce qu’il va être procédé à l’audition des témoins, et fait appeler par le greffier, M. Alla, le maréchal Le Boeuf.

Le Siècle a tracé en ces termes le portrait de ce personnage : *

« Grand, chauve, n'ayant plus que quelques mèches de cheveux blancs collés aux tempes, la moustache cirée, le maréchal parie haut et gesticule beaucoup. Il fait sa déposition tout d’un trait. »

Le duc d’Aumale lui fait préalablement prêter serment de dire la vérité; puis lui demande: « quels sont vos noms at prénoms? »

R. Edmond Le Bœuf.

D. Votre âge? — R. Soixante-quatre ans.

D. Votre profession? — R. Maréchal de France.

I). Votre domicile? — R. Le département de l’Orne. D. Vous connaissiez le maréchal Bazaine? — R. Je le connaissais depuis la campagne de Crimée.

I). Vous n’étiez pas attaché il son service? — R. Nullement.

M. le PnésmF.’fT : J’ai décidé que les témoins seraient entendus. Votre témoignage devra donc porter sur les circonstances qui touchent à la prise de possession du commandemcnrdc l’armée par le maréchal Bazaine, à l’organisation et à la composition de l’ar-

mée au moment où les troupes ont été remises au commandement du maréchal Bazaine, Faites votre déposition.

Le maréchal Le Bceuf. — M, le maréchal Bazaine a reçu de l’empereur le commandement du 4® corps, de la garde et de la réserve. Mais sa responsabilité dans les événements ne commence qu’à dater du 13 août au • matin, attendu que jusqu’à cette époque il n’était qu’un subordonné.

A ce moment, l’effectif placé sous scs ordres était de 178,000 hommes et de 39,300 chevaux. Il y avait environ quatre à cinq jours de vivres et de munitions. L'armée était alors placée cn avant des forts de Queuleu et de Saint-Julien; la garde était en arrière. Quant à l’ennemi, il avait été signalé le 12 sur les bords de la Scille.

C’est dans la journée du 13 que l’empereur appela le maréchal Bazaine au commandement cn chef. Le maréchal Bazaine fit quelques difficultés et présenta des objections qui ne furent pas suivies d’effet. Du reste,

le maréchal Bazaine fut toujours en rapport avec l’empereur.

Quant à la remise du service, elle eut lieu sans incident notable. Le général Jarras seul manifesta quelque scrupule au sujet de la responsabilité qui allait lui incomber, et dont il semblait redouter l’étendue; mais finalement il fut convenu que le général Jarras demeurerait auprès du maréchal Bazaine.

M. le maréchal Bazaine adonc pris le commandement le 13 au matin. Je suis resté sans emploi jusqu’au 13. Je ne puis donc parler que par ouï-dire ; cependant je sais que le maréchal avait la pensée de l’offensive. Je ne pouvais que me féliciter de cette opinion d'un général aussi expérimenté, et qui était la mienne. Néanmoins l’empereur eut la pensée de faire retraite sur Chdlons. La bataille de Borny eut lieu plus tard. Mais les projets de l’empereur étaient encore peu arrêtés.

D. Je vous engage à vous borner à ce qui précède les opérations militaires ; ces opérations seront l'objet d'un autre interrogatoire. — R. Je répète que l’empereur pensait à la retraite sur Chdinns, mais non d’une manière précise. Le 14, il n’y avait encore rjen de décidé; l’empereur pensait toutefois qu’une bataille ne pouvait qu’entraver la retraite.

D. Le maréchal Bazaine avait, depuis le 3 août, le commandement du 3® corps d'armée, commandement restreint aux opérations militaires. Quelle est, dans votre pensée, la portée de cette expression : operations militaires? — R La pensée de l’empereur était de diviser le commandement en deux armées ; il y avait un commandement pour le maréchal Bazaine et un comjnaudement pdur le maréchal Mac-Mahon. Devant les inconvénients de services séparés, il fut décidé que, pour les opérations militaires, le maréchal serait commandant en chef; pour le reste, il y avait i|eux divisions.

D. Le maréchal n'était pas alors commandant en chef? — R. Jusqu’au 12 au soir le maréchal Bazaine n'était qu'un subordonné. Mais, à partir du 13 août, le maréchal était commandant en chef ; tous les services devaient nécessairement être à sa disposition et dépendaient entièrement de lui.

D. Dans cette période du 5 au 12 août, la composition du corps spécial du maréchal Bazaine a donc varié ? — R. Parfaitement.

D. L'état-major général n'a-t-il pas fait parvenir aux commandants des ordres directs? — R. Je connais deux ordres de cette nature: Le 7 août, l’empereur avait voulu faire un mouvement offensif lorsqu'il apprit la retraite du général Frossard. L'empereur résolut alors de se concentrer sous Metz et je fus chargé d’en aviser le maréchal Bazaine qui était à Saint-Avnld. En même temps, le mouvement offensif dont le général Ladmirault avait été chargé fut contremandé.

Il y avait une autre circonstance : on était préoccupé de la retraite surSarreguemines. D'après l’ordre de l’empereur, j’écrivis au général Frossard, à Pousselangcs, et il devait se retirer sous Metz, comme le lui écrivait d'ailleurs le maréchal Bazaine presque en même temps.

D. Vous n'avez pas eu avis que l’empereur pensait que la retraite sur Nancy était préférable? — R. Non, j'étais alors à Metz; d'ailleurs, je savais que l’empereur avait la plus grande confiance dans l’expérience du maréchal Bazaine.

1). Et lorsque l’empereur Uottait entre les résolutions de retraite sur Elidions et .de concentration des deux armées, le maréchal Bazaine en fut-il informé? — R. J'avais donné ma démission le 7 août. J’insistaispour n'avoir plus le commandement de major-général. Il peut se faire que l'empereur ait donné des ordres directs. Je crois même qu’il en a été donné.

D. Vous- ne pouvez savoir si le maréchal Bazaine a été tenu au courant des divers ordres relatifs au 0* corps et à la réserve générale de l’artillerio et de la cavalerie ? — R. Je ne crois pas que le maréchal Bazaine ait eu connaissance de divers ordres relatifs au C* corps. Je ne crois pas non plus qu’il ait été tenu au courant des détails des ordres donnés à la réserve générale de l'artillerie et de la cavalerie: mais le maréchal Bazaine devant prendre, à partir du 13 août, le commandement supérieur, devait être au courant des choses générales pour la retraite sur Chàlons.

D. Le maréchal Bazaine a-t-il transmis des ordres pour ne pas détruire les ponts? — R. Je ne crois pas que M. le maréchal ait été informé de tous les détails que renfermaient les ordres à cet égard, et je doisfaire remarquer qu’en ce qui touche la destruction des ponts/ ils ne pouvaient Ctrcdélruits tant que les troupesélaicut sur la rive droite ; il fallait assurer leur passage, surtout à cause de la retraite possible du maréchal de Mac- Mahon. On ne devait, par conséquent, les détruire que

quand les troupes se seraient trouvées sur la rive gauche de la Moselle.

D. Je voulais vous demander si, après les renseignements qu’on avait eus de l’occupation de Pont-à-Mousson par le général Margueritte, en faisant replier le détachement placé sous sou commandement, il n'aurait pas pu être donné un ordre pour la destruction du pont sur cette partie? — R. Il y avait intérêt ace que l'ennemi se jetât un peu plus dans le cœur du pays.

D. Savez-vous si le maréchal, lorsqu'il a été investi du commandement de l'armée, a reçu des renseignements soit sur la situation des divers corps, soit sur les ordres qui avaient pu être transmis à ces différents corps? — R. Je n’assistais pas aux conversations qui avaient lieu entre l'empereur et le maréchal Bazaine, mais il me parait impossible qu'il n'ait pas été informé que trois corps d’armée avaient ordre de se retirer sur Chàlons. En résumé, je crois que le maréchal savait les mesures générales prises pour les différents corps elles opérations militaires. Quantaux détails, c'est en entrant en fonctions seulement qu'il a pu les apprendre.

D. 11 n’y a pas eu de remise effective de commandement; le maréchal n'a pu être informé alors des instructions déjà données qu’au commencement où il a pris ses fonctions, alors que vous aviez quitté l’état-major général? — R. Ce n'est pas moi qui l’en ai informé. L'empereur a dû, dans sa conversation, lui faire connaître les diverses opérations. C'était ensuite à tous les chefs de service à mettre le maréchal au courant.

D. Vous n'avez pas quelques éclaircissements à donner au conseil sur les motifs qui ont déterminé le choix du deuxième aide-major général pour les fonctions de major général préférablement au premier aide-major? — R. J’ignore si la mémoire de M. le général Lebrun sera conforme avec mes souvenirs. Je crois que les choses se sont passées ainsi. L’empereur, qui avaitconfiance dans le général Lebrun, lui a offert ce poste, mais celui-ci l’a refusé, et a demandé à l'empereur l'autorisation de le suivre. Dans celle circonstance, le général Jarras s’est trouvé naturellement rester seul du grand état-major général, et c'est ce qui 'expliquerait le choix dont vous parlez.

SI. le commissaire du gouvernement, demande le président, a-t-il quelques questions à adresser au témoin ?

Sl. lk général Pourcbt, commissaire spécial du gouvernement. — Savez-vous si le maréchal Bazaine s est fait rendre compte par le général Jarras des renseignements qui avaient pu être recueillis et s'il lui a prescrit de se mettre à son service? — R. En demandant au général Jarras, comme chef d’état-major général, des renseignements^c'était naturellement lui dire de se mettre au service du maréchal.

M. le Président. — La défense a-t-elle quelques questions à adresser?

M c Lachaud. — Je vendrais, monsieur le président.

que SI. Je maréchal Le Bœuf pût nous dire si, à sa connaissance, au commencement de la campagne, lorsque M. le maréchal Bazaine avait un commandement qui n'avait pas une si grande importance que celui qu’il a eu plus tard, il a manifesté un mécontentement quelconque. — R. Je n’ai vu se manifester à ce moment aucun mécontentement «le la part du maréchal, etje demande à ce propos la permission d’entrer dans un petit détail.

Lorsque le maréchal a reçu le simple commandement de l’armée de Lorraine, il n’a fait aucune réflexion, et j’ajoute qu’il a pris la chose très en soldat. Lorsque j’arrivais à Metz le 34 juillet, le maréchal Bazaine était à Boulay avec son corps d’année. Il pouvait paraître extraordinaire que le maréchal n’eût pas attendu le major général; je lûi écrivis en lui disant toutefois que mon arrivée ne changeait rien, et le maréchal in’a répondu une lettre fort aimable. »

M* Lachacd. — M. le maréchal Le Bœuf sait-il s’il y a eu de la part du maréchal Bazaine l’expression d’un désir, s’il a fait une démarche directe ou indirecte pour obtenir le commandement en chef de l’armée du Rhin?

— R. Je l’aientendu dire depuis les événements; quant à moi, je déclare que je n’ai jamais appris qu'il ait fait une démarche quelconque à cet égard.

M. lk Président. — N'y a-t-il pas eu un plan préparé par M. le maréchal Nid, dans lequel entrait la formation de trois armées, dont l’une devait être commandée par M. le maréchal Bazaine? Je vous demanderai également si, sans rien révéler de ce qui n’intéresse pas les points du débat, vous pouvez faire donner les motife qui avaient pu faire abandonner ce prqjet?

— R. S'agit-il, monsieur le Président, d’un plan d’organisation d’armées qui a été imprimé et distribué?

D. Je ne peux pas préciser la question autant que cela. Je ne puis dire que ceci : c'est qu’il y avait, — c’était une chose admise, — un projet du maréchal Niel qui aurait été abandonné. En savez-vous la raison?

— R. Je crois que ce sont des raisons politiques, niais non pas intérieures; des raisons politiques extérieures.

Nous avions eu effectivement un plan complet formé par M. le maréchal Nid pour l’organisation d’armées.

11 y a eu des noms mis en avant pour le commandement de ccs armées, et parmi ces noms il y avait celui du maréchal Bazaine, lorsque des considérations politiques à l’extérieur sont venues apporter un changement à ce projet d’organisation. »

M. lk Président, s'adressant au maréchal Bazaine: Avez-vous, monsieur le maréchal, quelques observations à faire, ou à poser quelques questions?

Le maréchal Bazaine. — Lorsque j'ai quitté Metz, le 24 juillet, ce n’était pas pour fuir le major général. Je ne savais pas s’il arriverait le matin ou le soir. Je comptais le voir aussitôt son arrivée, ou le lendemain. Jamais je n’ai éprouvé, à l’égard du maréchal Le Bœuf,

les sentiments que la médisance seule a pu me prêter. Il y avait chez moi, au contraire, au moment où j’ai quitté Metz, uq sentiment de délicatesse : il n’y avait pas de logement à donner au major général. J’occupais le seul où il me paraissait convenable qu'il dût s’établir.

M. le Président, s’adressant au témoin. — Monsieur le maréchal, votre déposition est terminée, mais il se pourrait que nous eussions encore, dans cette séance, besoin de vous entendre; je vous prierai donc de vouloir bien rester dans la salle.

Huissier, veuillez appeler le second témoin.

M. Bartiiélbmy-Louis-Joseph Lebrun, général de division, Agé de soixante-quatre ans, demeurant à Paris: Si M. le président veut bien m’adresser les questions sur lesquelles je dois être entendu, j’y répondrai.

M. le Président. — La loi dit que vous devez faire votre déposition ; je vous ferai seulement remarquer que la portion du débat sur laquelle vous devez être entendu est relative à la prise de possession du commandement en chef de l'armée du Rhin et sur la situation des opérations à ce moment. Du reste, s'il y a lieu, je vous ferai ensuite telles questions sur lesquelles il inc paraîtra nécessaire pour le conseil d’être éclairé.

M. le général Lebrun. — C’est dans la journée du lè août que le commandement en chef fut remis- au maréchal Bazaine; à ce moment, l’empereur avait arrêté un projet de retraite sur Verdun. Le maréchal Bazaine a accepté. Des que le mouvement de retraite a été arrêté, il y avait des mesures qui devaient être prises par l'étatmajor général ; mais il y a eu insuffisance dans les ordres donnés, et c'est, à mon avis, ce qui a amené la bataille de Borny, bataille qui a inauguré la série de nos désastres.

On savait, le 12 au soir, que l’ennemi était signalé. Sansattendrc vingt-quatre heures, les passagesauraient dû être opérés sur tous les points. Le lendemain du 12, le mouvement des troupes aurait dû commencer dès cinq heures du matin, tandis qu’il n’a commencé qu’à dix heures.

M. le Président. — Je suis obligé de vous arrêter. Ce sont des détails qui, pour le moment, n’ont pas de rapport avec la section des questions sur lesquelles doit porter votre interrogatoire. Nous y reviendrons plus lard, lorsque nous aborderons un autre ordre de questions.

M. LE GÉNÉRAL DR DIVISION I.ERRUN. — ToutCCCI s’enchaînc tellement, que je croyais devoir en parler.

M. le Président. — Le conseil vous entendra ultérieurement sur ce point. Dites-tious quelles étaient les mesures prescrites par l’état-major général (orsqueM. le maréchal Bazaine a pris le commandement en chef de l'armée du Rhin. — R. Dans la journée du 13, comme instructions, l’état-major général, — c’estun très-grand malheur, — est resté en dehors. On s’est borné à de simples mesures, comme celles qui consistent à ordon-

ifl BAZAINE ET LA CAPITULATION DE METZ.

ncr d'assurer trois jours de vivres aux soldats, de se débarrasser des malades, et autres prescriptions de cette nature.

Pour résumer ma pensée, ce n’était pas là ce qu’il fallait faire.

M. le Président. Lorsque M. le maréchal a pris le commandement en chef, c'est à ce moment qu’ont cessé vos fonctions de major général. — R. Oui, monsieur le president, et Je n'ai plus été que le témoin de fait.

D. Cen'cst donc, sur ce qui s'est passé, qu'une opinion que vous avez émise ; mais le conseil voudrait savoir les ordres qui ont été donnés par l’état-major général avant que M. le maréchal Bazaine ait pris le commandement. Vous avez eu connaissance du projet avant pour but de reporter l’armée sHr la rive gauche de la Moselle. Dites- nous quelles étaient les mesures préparatoires prises ou ordonnées en vue de cc mouvement, soit pour s'assurer les voies de communication après le passage de la rivière, soit pour assurer les moyens d'effectuer ce passage. — R. Je n’étais pas directeur des mouvements à l’état-major général, mais un collaborateur, un aide, et je ne pouvais donner directement des ordres.

D. Y avait-il des ordres pour la construction de ponts sur la Moselle et sur la Seillc avant le 12? — lt. Je ne peux pas préciser; je puis dire seulement que l’ordre était de jeter des ponts en plus grand nombre possible.

M. le Président. — Mais l’état-major général a dû indiquer l'emplacement où ces ponts devaient être construits, et coordonner le plus possible ces pontsavoc les routes qui devaient servir à leur dégagement? — R. Il est très-possible que le général Coffinières ait reçu des ordres, soit de l'empereur, soit de l'état-major général; mais je l'ignore.

D. Vous n'avez donc pas reçu d’ordres pour faire étudier ces points de communication ? — R. Je n’ai pas reçu d'ordres. Peut-être yavait-ll intérêt à ce que les ponts fussent commencée sans qu’on en fit étalage. Je crois, du reste, que, sur ce fait, le général Coffinières éluciderait mieux que frioi la question.

I). Avez-vous eu connaissance du projet du maréchal Bazaine tendant â diriger l'armée sur Nancy plutôt que sur Metz? — IL Je n’ai pas eu connaissance de ce projet, mais j’ai connu le mouvement qui a eu lieu dans ce sens. Cc projet avait été discuté longtemps avant que le maréchal Bazâincait pris le commandement en chef.

D. Avez-vous su que vers le 8 août il a été question de diviser l’armée en deux groupes : l'un à Paris, l’autre à Metz? — R. Non, monsieur le président; je n’étais que le collaborateur du maréchal Le Bœuf, chargé de. transmettre scs ordres. Je n’avals pas d’attributions déterminées comme le général Jarras, qui avait été chargé du service au quartier général. Celui-ci était au courantde tous les ordres et de presque tous les projets.

D. On ne vous a pas consulté sur les moyens do passer les rivières? — R. Non, monsieur le président. J’étais un collaborateur, un aide à l’état-major général. Ma place était dans le cabinet du maréchal Le Bœuf, mais je n’avais personnellement aucune direction à donner.

M* Lachaud. — Le 13 au matin, je crois que des ordres ont encore été donnés parle quartier général, alors que le maréchal Bazaine était investi du commandement en chef 7

M. i.e général Lf.br un. — Le maréchal Bazaine n’a eu le commandement eirectif que le 13 au malin, et non pas le 12. Je crois pouvoir assurer qu'il a quitté l'empereur dans la nuit du 12 au 13.

M* Laciiaud. — Ma question avait son importance. Le témoin disait tout à l’heure que le 12 au soir on pouvait prendre des mesures pour le passage des ponts, l'insuffisance des mesures ne doit donc pas incomber au maréchal. Ilest constaté, n'est-ce pas? qu’il u'y a pas eu prise de possession du service d’une façon régulière, et que le maréchal n’a pas eu les renseignements nécessaires sur la situation ?

M. le général Lebrun. — Si j’ai dit que dès le 12 on devait prendre des mesures pour passer les ponts le H, je me suis trompé. J’ai dit ou j'ai voulu dire que du 13 à cinq heures du matin au 14 à cinq heures du matin, on aurait pu et dû prendre des mesures pour le passage des ponts; et on n’a rien fait.

M* Laciiaud. — Je voudrais savoir du témoin s’il a connu les instructions données le 13 par M. le maréchal Bazaine.

M.Tr général Lebrun. — En aucune façon. Ce que j'ai dit de la connaissance de certaines dispositions, c'est-à-dire de celles consistant à assurer trois jours de vivres pour les hommes, le dépôt des malades, etc., toute l'armée le savait.

M. i.k Président. — A quelle heure vos fonctions et celles du major général ont-elles cessé? — R. Je ne pourrais préciser.

D. Avez-vous counu d'une façon certaine les ordres donnés par le maréchal Bazaine le 13? — R. En aucune façon.

M* Lachaud. — Et vous les appréciez!

Le témoin. — Je les ai connus comme tous les autres officiers de l’armée. J’ai su qu'il y avait eu, à la transmission de l’autorité, absence complète d'instructions. C’est le général Jarras qui m'a dit cela.

1». Vous ne pouvez pas préciser à quel moment a cessé la responsabilité du major général? — R. Cela s’est fait dans la journée- du 12. Le major général venait de donner sa démission. L’empereur in’a fait appeler. Je lui ai demandé un commandement de troupes actives.

D. Vous ne pouvei pas préciser votre réponse? — R. La transmission de l'autorité est devenue officielle le 13 au matin, quand l’armée en a eu connaissance.

M - Lachaud. — Il y a eu des ordres donnés le 13 au

matin par le quartier général. — 1t. Je ne les ai pas connus.

Le maréchal Bazaine. — C'est le 12 au soir que l’empereur m’a fait appeler et m’a donné le commandement en chef. Le 13, j’ai organisé le passage de mes troupes. I.c soir, je suis allé rendre compte de ce qui s’était passé à l'empereur. J'avais donné des ordres pour jeter des ponts. Les instructions existent, on les retrouvera.

M. le Président. — N’est-ce pas sur une note du général Lebrun que le maréchal Bazaine a fait connaître au maréchal de Mac-Mahon et au général de Failly son accession au commandement?— II. Je n'en ai aucun souvenir.

M. le Président. — Vous pouvez vous retirer.— II. Je voudrais parler de ce qui s’est passé le 14, au passage des troupes.

M. le Président. — Cela viendra dans la seconde partie des dépositions, si l'accusation ou la défense le désire.

M« Lachaud. — Je ne désire rien, mais ceci paraît plaire au témoin. (Hilarité.) Pour ma part, je n'y vois aucun inconvénient.

M. le Président, au témoin. — La série des points sur lesquels devait porter votre déposition est terminée. Au lieu de vous retirer, je vous prierai de rester dans la salle et d'attendre que vous soyez appelé.

Le ministère public a-t-il des questions à adresser au témoin ?

M. le général Lebrun. — C’est un document que je voudrais produire.

M. le Président. — Communiquez-le à la défense, mais votre déposition est achevée; vous serez prévenu lorsque vous devrez être de nouveau entendu.

La séance, est suspendue à deux heures et demie et reprise à trois heures.

Les témoignages continuent A porter sur la t r « section des neuf divisions, entre lesquelles sont partagées les questions touchant la conduite du maréchal Bazaine , depuis sa prise de possession du commandement en chef jusqu’à la capitulation de Metz. Il s’agit de circonstances qui se rattachent à la prise de possession du commandement en chef du maréchal Bazaine.

M. le Président, an maréchal Le Bœuf. — Je vous ai prié de rester dans la salle parce que la déposition du général Lebrun est celle de votre premier aide-major, et qu’une confrontation pouvait être nécessaire. Pour moi, je ne la crois pas indispensable. Avez-vous quelques observations à faire sur la déposition du général Lebrun ?

M. le mauécuai. I.b Bœuf. — Non, monsieur le président.

M. le Président. — I.ns deux premiers témoins doivent se retirer de la salle des séances; ils seront rappelés quand il sera utile de le faire.

M. le maréchal Le Bœuf et M. le général Lebrun se retirent.

M. le Président. — Faites entrer le général Jarras.

Le général Jarras est introduit et prête serment. Après les premières questions accoutumées, le président invite le général à déposer sur les circonstances qui se rattachent à la prise de possession du commandement par le maréchal Bazaine.

M. le général Jarras (Jules), Agé de soixante-deux ans, demeurant à Paris, 10, rue du Cherche-Midi, troisième témoin. — Je n’ai rien à dire en ce qui concerne la prise de possession du commandement en chef de l’armée par M. le maréchal Bazaine; je n’ai A parler que de ce qui se rapporte à ma propre nomination de chef d’état-major général. J’étais deuxième aide-major général, et c’est le 12 que j'ai été nommé chef d’état -major général.

Lorsque j’ai été prévenu de ma nomination, j’ai pro* testé; j’ai demandé qu’un autre que moi prit ces fonctions; on a insisté, j’ai été obligé d'obéir.

Lorsque je cherchai très-sincèrement à ne pas être chargé de ces fonctions de chef d’état-major de l’armée du Rhin, on m’a demandé si mon refus provenait de relations peu agréables avec le maréchal. J’ai répondu, cc qui était vrai, que ccs relations avaient toujours été bonnes.

Mais j’avais des répugnances. Je craignais que le maréchal ne fût poussé à voir en moi un critique gênant, ou que le public ne fût amené, conme cela arrive souvent, à m’attribuer le mérite de mesures qui auraient été prises par le maréchal. Je prévoyais des déchirements.

Je ne me croyais pas, d’autre part, en mesure de donner au maréchal tous les renseignements que je devais lui fournir: Cependant j’ai compté sur la bienveillance du maréchal. J'ai cru qu’il nie faciliterait ma lâche.

Je me suis trompé ! Dès le premier moment, il m’a t ’iiu complètement à l’écart, et il ne me communiquait de ses projets que ce qu'il fallait pour exécuter les ordres qu’il me donnait. N’ayant pas sa confiance, je n'avais pas d'autorité.

Vous savez qu’un chef d'état-major général est réduit à néant s'il n’a pas une autorité qu'il ne peut tenir que de la confiance de son chef. Il ne peut donner un ordre sans être bien sûr d’entrer dans les intentions de celui-ci. Sans cette entente qui doit être de tous les instants, il est annihilé.

J’ai cependant fait abnégation de ma personnalité. J’ai été 'entre les mains du maréchal Bazaine un homme complètement passif.

M. le Président. — Avez-vous des faits particuliers à citer? — lt. J’ai des faits particuliers à rappeler. Ainsi, dès le 13, des ordres pour le mouvement du 14 étaient donnés directement par le maréchal aux com-

mandant* des 2% 3* et *« corps, et à la garde; il a transmis également ces ordres au 6* corps et au commandant du génie.

Le 16 août, jour de la bataille de Rezonville, le maréchal m'a fait connaître ses ordres seulement quand ils étaient déjà donnés aux différents services. Pour la prise d’armes du 26, les ordres ont également été donnés à mon chef d'état-major sans que j'en sache rien.

Le 31, je n’ai été. non plus informé des ordres qu'aprês les chefs de service. Dans tout le courant de la campagne il en a été de même. Ainsi, le chef de l’artillerie, général Soleille, le commandant du génie et de la place de Metz, général Coffinières, étaient appelés en conférence avec le maréchal Bazaine. Jamais je n'ai assisté à l'une de ces conférences ou à l'un de ces rapports; je n'ai su ce qui s'était passé qu’en conséquence des ordres donnés aux chefs de service pour connaître de leur exécution. Voilà comment il s'explique que le maréchal m'a tenu complètement à l'écart.

D. A quelle heure et de quelle façon a eu lieu la transmission du service? — R. Il n’y a pas eu de transmission régulière du service. Le 12, vers deux ou trois heure* de l’après-midi, j’ai été avisé de la décision de l'empereur.

D. Par l'empereur? — R. Non, par le maréchal Le Bœuf. J'ai écrit immédiatement au maréchal Bar zainc, qui était à Borny, pour lui demander si je devais le rejoindre.

D. Ainsi vous vous considériez déjà comme en fonctions? — R. Ouiï à parlir de ce moment je n’ai plus reçu d'ordres du major général.

Le maréchal Bazaine m'a fait répondre verbalement que je devais l'attendre le lendemain, 13, à Metz, où il serait vers midi. Plus tard, j'ai reçu communication des ordres du mouvement. Voilà comment s’est faite la transmission du service.

D. Ainsi, vous avez été informé, le 12, delà décision de l’empereur qui vous concernait et de celle qui concernait le maréchal Bazaine? — R. Oui.

D. En présence de la réponse tardive du maréchal, avez-vous pu lui faire parvenir, lui avez-vous fait parvenir des situations? — R. Non.

D. Vous deviez être au courant des renseignements reçus par l'état-major général. Avez-vous eu occasion, dans la soirée du 12, de lui faire parvenir les ordres les plus importants de cette journée, et notamment celui concernant l'occupation de Potlt-à-Mousson? — R. Aucune des indications relatives à Pont-à-Mousson, aux rapports de reconnaissances faites par le général Margueritte, aux propositions concernant Nancy, ne m'a été fournie. U y a eu des renseignements qu’on peut trouver dans le livre de correspondance.

D. Mais croyez-vous que le maréchal pouvait avoirces renseignements? — R. Les rapports des agents secrets et les antres rapports venaient auprès de l’empereur et

ils étaient transmis aux chefs de corps. Le maréchal Bazaine avait dû les recevoir.

I). Je ne parle pas des rapports des agents secrets, mais de rapports plus élevés. — R. De ceux-là, je n’en ai jamais rien su.

D, Je voulais vous demander si, comme aide-major, vous aviez des informations sur les reconnaissances du général Margueritte, sur les coureurs ennemis qui avaient paru à Pont-à-Mousson, sur le détachement que le major général avait envoyé d’abord, puis avait fait se replier. Vous pouvez, comme nous a dit M. le maréchal Le Bœuf, nous renseigner mieux que personne. — R. Sans doute; mais je -ne pouvais communiquer que les informations qui m’étaient connues , et je n’ai rien su des informations dout me parle M. le président.

D. Vous n’aviez pas reçu des renseignements sur les positions des l«* et 5* corps? — R. Non, je n’en ai pas souvenance; mais si ma mémoire me fait défaut, je ui’cn réfère à mon registre.

D. Il existe des dépêches adressées le 14 au maréchal Bazaine par le maréchal Mac-Mahon et par le général de Failly.Ces dépêches n'ont point passé sou s vos y eux? — R. Je ne m’en souviens pas.

D. Si vous les aviez reçues, les auriez-vous communiquées au maréchal Bazaine? — R. Oui, immédiatement. Tous les ordres que j’ai dû expédier ont été transmis avec toute la promptitude désirable.

D. Ainsi, l’ordre général du maréchal Bazaine, en date du 13, n’a pas été rédigé par vous? — R. Non. C'est précisément à partir de ce jour-là que j’ai été tenu à l’écart.

D. Vous avez transmis, le 12, un ordre au général Coffînières, signé par vous, pour faire établir sur la Moselle le plus grand nombre de ponts? L'empereur était informé que l’ennemi devait entrer à Nancy? — R, Oui, monsieur le président.

D. Dans cette dépêrfie, vous écriviez à M. le général Coflinièrcs de faire établir le plus grand nombre de ponts sur la Moselle. Vous aviez eu connaissance aussi d’ordres pour rétablissement de ponts sur la Seille? — R. Le général commandant le génie avait souvent avec le major général des conférences auxquelles je n’assistais pas. Je n’avais donc pas de renseignements précis ; ceux que je transmettais su rattachaient à des ordres précédents. Ainsi je savais qu’il y avait des ordres donnés pour la construction des ponts, mais j’ignorais les détails à cet égard, c’est-à-dire l’emplacement qu’ils devaient occuper et les motifs qui commandaient celte mesure.

D. Vous n'avez pas transmis l’ordre de faire des reconnaissances pour l'établissement de ces ponts et le choix des emplacements? — R. Des ordres dans ce sens avaient été donnés antérieurement ; il m'a semblé que les routes devaient être connues. Nous avions le plan de l'architecte du département, un (dan qui indiquait

BAZAINE El LA CAPITULATION DE METZ.

l.c« députe* de li'çauehe chez le tniuitlrc do la guérie. Dcpotitioa dt Jute* Favre.

toutes les routes et tous les chemins, avec des teintes différentes.

M. le général Rourcet. — Quel jour avez-vous reçu l’ordre général de marche pour le passage de la Moselle? — H. C’est le 13.

D. Le maréchal est-il venu le soir du 13 à l’état-major, à Metz? — R. Je ne le crois pas. Je ne l’ai vu qu’une minute dans l'après-midi, au moment où il remontait en voiture. Je ne me rappelle pas l’avoirvu dans la soirée.

I). Il ne vous a pas donné des ordres ce soir-là ? — R. Donné ? Non pas. Il m’a envoyé un ordre par écrit pour le communiquer au 0 e corps et aux chefs de service. Je crois que cet ordre m’est arrivé le 13 dans l’après-midi.

D. Le 12, au moment de votre nomination, avez-vous demandé au major général tous les renseignements que vous saviez devoir transmettre au maréchal? — R. Non. J’ai cru qu’il serait informé directement par l'empereur ou par le major général.

D. Il y a cependant un ordre du 12 août, à cinq heures imim, — 3 9 flmi,

et demie, vous indiquant des renseignements à communiquer au maréchal Bazaine. C’était un ordre à expédier au général de Failly. De qui était cet ordre ? — R. Du major général. C’est le général Lebrun qui m’écrivait. J’ai transmis le renseignement) au maréchal Bazaine.

M* Lachaud. — Le témoin a dit que M. le maréchal Bazaine le tenait à l’écart; je voudrais savoir si, sous une forme quelconque, mais qui devait commander toutefois le respect, il a montré qu’il souffrait de la situation qui lui était faite.

M. le général Jarras, vivement. — Dans deux circonstances j’ai eu l’occasion de témoignera M. le maréchal que je souffrais.

J’ai toujours dit que le mouvement du 26 août avait été préparé par le maréchal. Il a été préparé avec un officier placé sous mes ordres, M. le colonel Lewal. Je l’ai su plus tard, et, le jour où je l’ai su, j’ai prié lemaréchal de vouloir bien avoir en moi un peu plus de confiance.

Le maréchal m’a répondu qu’il appelait autour de lui

BAZAINE ET I A CAPITULATION IlE METZ.

«il»

les officiers qui lui convenaient. Je lui ai répondu que le colonel était sous mes ordres etqu'il devait me rendre compte de cc qu'il faisait avec le maréchal. J'ai donné à cet égard des ordres à cet officier. Une seconde fuis, quand j’ai fait une observation du même genre, le maréchal m’a répondu « qu'il n’avait de conseils à demandera personne, a

Le maréchal Bazaine. — J'avais prié M. le général Jarras de rester à Metz, parce qu'il était j»lu» utile là, connaissant tons les détails de la n^tuatiou. Un jour, si j'ai appelé le colonel Lewal, sous-chef d’etat-nuyor, c'était |K>ur ne pas déranger le général Jarras. J'avais toute confiance en lui ; seulement, je reconnais volontiers que nos deux caractères pe sympathisaient pas ; mais je n'ai jamais eu l'intention de le tenir à l'écart.

M. i.p Président. — Vous admettrez que vous lui frisiez un*’ position délicate? — B. Non pas; je comptais sur nos anciennes relations amicales. Je le considérais comme mon égal. Je croyais que cola irait tout soûl et qr’il n’y aurait pas de froissement.

M. Le général Jarras. — Le colonel Lewal n ‘était pas sous-chef d état -major général; il p’y en avait pas.

La preuve que le ouloncl Lewal n'avait pas été «jw pelé pour me soulager, c’est que du jour où je m'en suis plaint, il n’a plus reparu; tuais le maréchal Bazame ne m’en a pas moins tenu à l’écart. Le maréchal Bazaine a parlé de mon caractère, j’ai été pendant quarante-quatre ans chef d’ctat-inajor de,,.

M. le Président. — Vous n'avez qu’à parler des faits intéressant le conseil, H- Mais le conseil ne peut pas m'empêcher de répondre aux imputation* du maréchal Bazaine : j'ai été chef d‘ 'état-major de MM, Lanioricièrc, Pélissier, de Mac-Mahon, Canrobert, Martimprey,

M. le Président. — Veuillez parler des faits qui intéressent la cause.

M. le général Jarras. — J’ai terminé.

M. le Président. — Vous pouvez vous retirer jusqu’à ce qu'une nouvelle citation vous soit envoyée.

M. le général Com.MÉREs $e présente à la barre en s'inclinant devant le président et M. le maréchal Bazaine. 11 est âgé de 62 au.-.

Sur la prise de possession du commandement par M. le maréchal Bazaine, le témoin ne sait rien; il ne peut s'expliquer que sur la situation de la place de Metz à ce moment-là. J étais, dit-il, commandant du génie, et j'avais reçu des ordres de l'empereur do construire le plus grand nombre de ponts possible sur la Seille et la Moselle, l'empereur tenant essentiellement à ce que l'armée passât les doux rivières.

I). Dans la soirée du 13, vous avez informé M le maréchal Bazaine de la crue des eaux? — R. C'est le 13 que je lui ai fait mon rapport.

D. Vous n’avez pas connaissance d’instructions pour

la destruction des ponts eu amont de Metz? — K. Je u'ai reçu aucune instruction à ce sujet.

I). Vous n'avez pas connaissance dos projets de mouvements repris et abandonnés successivement avant la prise de possession du commandement du maréchal Bazaine? — R. Non; je savais seulement que l'empéreur voulait faire passer l'armée sur la rive gauche de la Moselle.

M. le général Charaud-Latour, membre du conseil.

— Les ponts, dites-vous, étaient prêts le 14. A quelle heure le travail des ponts avait-il été terminé? — D. Je ne saurais préciser.

U. Etait-ce le matin ou le soir? — H. L'inondation s’est produite dans la nuit du 1$; nous avons employé fr journée et la nuit du 13 à réparer les ponts ; iis étaient terminés, le JJ, dans la matinée.

1 a! cinquième témoin est le comte de Kératrv, quia été attache eu qualité d'officier d'ordonnance au maréchal Bazaine pendant la campagne du Mexique.

M. de Krhatry, wm Je li'ai pas été de ceux qui ajoutaient foi g l’aeeusation portée contre le maréchal Bazaine. et c’est tfru* celte opiuiun que je demandais à «Me euteudw devant la ouQimittioii d’enquête. Un malin avant le 4 septembre, madame la maréchale Bazaine vint tua trouver, Madame la comtesse de Kératrv était présente.

‘Madame la maréchale demanda à nie parler en particulier; elle me dit que la présence de l’empereur à l'armée était fatale aux operations militaires, que. le maréchal Bazaine se trouvait dans une situation difficile, et qu’il était urgent qu’il fût atrranchi de cette tutelle et investi du commandement suprême ; elle ui'cngagea à poiniuuniqtfcr ces paroles à la minorité de la Chambre. C'est cc que je lis le même jour; il s’ensuivit une iis— cussion assez vive parmi mes collègues de l'opposition, dont un certain nombre avaient conservé des griefs contre le maréchal Bazaine par suitc'de l'expédition du Mexique.

Cependant la proposition de madame la maréchale ayant été soutenue et ayant prévalu, MM. Jules Favre,

E. Picard et moi, nous fûmes chargés de nous rendre auprès du ministre de la guerre, et le général de Palikao nous dit que M. le maréchal Bazaine allait être investi du commandement en chef, et il nous montra sur une carte le mouvement du maréchal de Mac-Mahon audevant du maréchal Bazaine.

Plus tard, lorsque j’eus rendu compte de cette vigile devant la commission d'enquête, et je l’avais fait parce que j'y voyais une preuve que M. le maréchal Bazaine n'avait jamais été animé des sentiments qu’on lui prêtait, qu'il n'avait pas sacrifié les intérêts de son pays à des intérêts personnels; plus tard, dis-je, madame la mareehaJe Bazaine vint me trouver à Marseille, flccom- i pagnéc du colonel Villettc ; elle venait me déclarer que sa visite n’avait pas été inspirée par son mari. Le uia-

fil

nichai ayant déclaré qu'il l’avait ignoré, sur ce point je in’cn rapporte à son affirmation; sa parole ne pouvait être mise pu doute.

Madame la maréchale ajoutait que je m’étais trompé sur le sens de sa démarche, qu'elle ne uPavait fait qu'une simple visite de politesse. Voilà ce qu'il ip'a été impossible d'admettre.

Il y avait plus de dix-huit mois que toutes relations étaient interrompues entre le maréchal et moi. Madame . la maréchale ne pouvait donc, à huit heures du matin, me faire une simple visite de politesse. D'ailleurs, j'af- , firme que dans la chambre de madame de Kératry, elle a demandé à me parler à l'écart.

M® Lachaud. — Je demanderai à U. de Kératry s'il n’a pas fait part à M. Jules Favre et à M. le ministre de la guerre des paroles de madame la maréchale? — R. J’ai simplement dit le véritable objet de sa visite sans rapporter ses paroles. Je n’avais aucun intérêt à répéter la communication.

M* Lachaud. —Vous dites ne pas avoir fait celle confidence à MM. Jules Favre et au ministre. Je trouve dans votre déposition faite devant le commissaire rapporteur le 16 juillet 1872 (M« Lachaud donne lecture de la déposition dans laquelle il est dit que le maréchal Bazaine ne voulait plus obéir à l’empereur).

M. uk Kératry. — Le point de départ doit être ma déposition faite devant la commission d’enquête du 4 septembre, où il est dit que l’empereur compromettait les opérations militaires, que le maréchal ne voulait plus accepter la responsabilité de la guerre et qu’il désirait donner sa démission.

M* Lachaud. — Je désire savoir si le témoin a déclaré à M. Jules Favre et au ministre de la guerre que le ma- ; réchal Bazaine ne voulait plus obéir à l’empereur? — j H. Non. Je n’ai jamais parlé que des trois points indi- j qués dans ma déposition.

M. le Président. — Je vais faire donner lecture de la déclaration de madame la maréchale Bazaine ; si le désir en était exprime par la défense ou par l'accusation, je pourrais ordonner la comparution de madame la maréchale. ]

M c Lachaud. — Cette comparution pourrait avoir des inconvénients.

Le greffier donne lecture de la déclaration de madame la maréchale Bazaine. 11 est dit dans cette déclaration que la visite faite à M. de Kératry i’a été à la suite de cette question de l’impératrice au moment où elle songeait & faire eulrer dans le conseil quelques membres de l'opposition.

Madame la maréchale affirme qu’elle n’a rien dit à M. de Kératry relativement à la démarche qu'il a fade auprès de la gauche du Corps législatif; enfin que, dans leur conversation, M. de Kératry lui avait parlé du la nécessité de constituer un conseil de défense.

„M. de Kkbatay. — Je proteste avec indignation contre cette déclaration dontj'ai connaissance pour la première

fois. Je n’ai eu et ne pouvais avoir aucun rapport avec la dynastie impériale. M. le maréchal Bazaine doit se rappeler qu’au moment où il accepta le commandement de Nancy, je lui témoignai le regret de le voir accepter une situation qui pouvait le porter à des actes douloureux contre la population de Paris. II me répondit alors on de tels termes à l'adresse de mes collègues de l’opposition que je jugeai devoir interrompre toutes relations avec lui.

M. i.e Président. — Ces considérations personnelles sont étrangères aux débats. Vous pouvez vous retirer.

M. Jules Favre, sixième témoin, est appelé et prête serment. Il est né à Paris, âgé de soixante-quatre ans. et avocat, comme chacun sait. 11 déposée» ces termes:

Je n'avais pas l'honneur de connaître M. le maréchal, mais j'étais, comme tout le monde à Paris, préoccupé du dangerque faisait courir à nos armées l’insuffisance du commandement. Mes amis et moi, nous avions pensé que ce commandement ne devait pas rester entre les mains de l’empereur.

Et, faisant litière de toute préoccupation politique, dès le mois de juillet, nous avions porté nos avisa l’impératrice, la sollicitant de rappeler l’empereur et de mettre à la tête de l’armée un de ses lieutenants. M. Schneider nous dit : Vous pensez que la dynastie est nuisible au succès de nos armes ?

Nous nous séparâmes de M. Schneider, il n'y a jamais eu, ni de près ni de loin, aucun intérêt entre M. le maréchal Bazaine et moi, et si nous avons pensé à lui, c’est que nous partagions les craintes de la population parisienne. Il faut se rappeler avec quelle anxiété étaient attendues les nouvelles de l’armée.

On se demandait quel était l’homme capable qui pourrait prendre le commandement. J'avoue mon incompétence et ne puis que répéter ce que tout le monde disait : le maréchal Bazaine était regardé comme cet homme. C’est pour cela que, d'accord avec mes amis, nous avions demandé des explications au ministre de la guerre sur scs intentions et l’avions sollicité que M. le maréchal Bazaine fût investi du commandement.

Voilà quelle était notre situation respective, et je n’ai pas besoin d'ajouter que le maréchal n'éfait pour rien dans nos démarches. Nous comprenions très- bien qu'il fallait laisser toute indépendance à celui qui accepterait le commandement.

Mv Lachaud. — Dans la séance où il a été décidé la visite au ministre de la guerre, M. de Kératry n'a-t-il pas dit que le maréchal Bazaine ne voulait plus obéira l'empereur ? v

B. Je ne me souviens pas de ee prupos ; mais nous étions tous d’accord sur ce point, que le commandant de l'armée devait être affranchi de la tutelle de l’empereur.

Le septième témoin, le général Montauhan, cohito'dc

Palikao, est appelé. Il est Age de soixante-treize ans. Le Président lui demande: « Connaissiez- vous le maréchal Bazaine avant 1870 T — H. Je connais M. le maréchal Bazaine depuis la campagne d'Afrique de -1832 ; je l'ai toujours connu comme étant un homme loyal et intclligent.

M. ut Président. — Faites votre dépoaition.

M. ls général dk Palikao déclare avoir reçu, le 21 août, la visite de MM. de Kératry, Jules Favre et de | plusieurs de leurs collègues, mais nie que ces messieurs

I lui aient parle des divisions pouvant exister entre Tem-

| pereuretle maréchal Bazaine.

U ajoute que si M. de Kératry lui avait demandé quel j parti il prendrait si le maréchal Bazaine refusait d'obéir à l'empereur, il lui répondit qu’un honnête homme n’a que sa parole, et que lui gentilhomme, ayant juré fidélité et obéissance A l’empereur, il ne violerait pas son serment.

Sur la demande de M e Lachaud, il est donné lecture d'une lettre adre«séc par le témoin à madame la maréchale Baza'ne et confirmant sa déposition.

M. lk Président. — L’accusation et la défense n’ayant pas d* questions & vous adresser, vous pouvez vous retirer.

• Avant d- quitter le prétoire, le témoin échange une poignée de main avec le maréchal Bazaine. »

L’audiencc cst levée à six heures moins vingt minutes et renvoyée au lendemain, à midi et demi.

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