CHAPITRE LIV
Séance du mardi 21 octobre. — Commentaires du public. — Dûpoailiori de MJt. Schneider, Boulier, maréchal Canrobert. — Le maréchal Le Boeuf e*t rappelé. — Audition des généraux Froaaard, Ladmirault, Jarras et Bourbaki.
L’afDuence du public est de plus en plus grande. Peu j de figures connues. Citons cependant celles de M. Hébert, ancien ministre, de M. du Bodan, député ultraclérical, du général de Geslin, du colonel Lambert, de mesdames Léon Renault et Trouhelskoï, de M. Tranchant, membre du conseil municipal, j On commente beaucoup les derniers incidents de l'audience de la veille, et l'on est unanime à reconnaître que jamais les causes de nos défaites n'ont été mieux mises en relief que par l’insuffisance, l’imprévoyance, disons le mot, la nullité dont les plus renommés des généraux de l'empire ont donné, hier, le lamentable spectacle.
L’incident Kératry donne aussi lieu à de nombreux commentaires plus ou moins bienveillants.
! A midi et demi, le conseil entre en séance.
Le Président. — Commandant Thiriet, faites entrer M. le maréchal.
L'accuse paraît, précédé de ses défenseurs ; il salue le conseil, ôte ses gants et s'assied.
Comme toujours, on a beaucoup de peine à établir le silence.
L'audition des témoins continue; elle roule toujours sur la prise de possession du commandement en chef.
Le premier témoin appelé est M. Schneider, que le greffier qualifie de Président de V Assemblée nationale.
Le témoin porte une redingote noire, il est en grand deuil; il a beaucoup vieilli depuis le * septembre.
Il salue le conseil et l'accusé.
Il déclare se nommer Eugène Schneider, Agé de soixante-huit ans, propriétaire.
II parle d'une façon peu distincte, mais avec facilité; sur l’invitation du Président, il s'assied.
M. Schneider. — J’ai vu au moment de la guerre un grand nombre d’hommes considérables ; je n'en ai pas vu un seul qui parlât avec plus de sagesse et de modestie des difficultés de l’entreprise que le maréchal Bazaine; or, il me parait impossible qu'il ait pu ambitionner un commandement en chef dont il connaissait si bien les dangers.
M. Jules Favre et d'autres députés m’ont parlé de lui comme le seul général en chef possible, mais ses glorieux états de service le désignaient naturellement.
Le deuxième témoin est M. Boulier.
L’ex-vice-empereur est en deuil; son teint est déplus en plus olivâtre.
Il salue le conseil, sans regarder l'accusé.
Il déclare se nommer Eugène Bouher, âgé de cinquante-huit ans et demi, membre de l'Assemblée nationale.
Sur l'invitation du Président il s'assied.
M. Boi'kkh. — Je n‘ai aucun renseignement adonner au conseil ; je ne sais pourquoi je suis appelé.
M e Laciiaud. — M. Bouher a-t-il entendu dire que M. le maréchal Bazaine ait sollicité le commandement en chef de l’armée du. Rhin?
M. Bouher. — Le maréchal a obéi à un ordre et n’a pas recherché le commandement.
M. le Président. — A partir de ce moment, les questions porteront sur les opérations militaires du 12 au 19 août.
Le troisième témoin appelé est le maréchal Canrobert.
Le maréchal eston grande tenue; il a toujours la physionomie satisfaite et rayonnante qui est devenue populaire ; toutefois, les -rides de la vieillesse y ont tracé d’assez profonds sillons.
Il salue le conücil et déclare se nommer Canrobert (Ccrtain-François), soixante-quatre ans. maréchal de France.
Sa voix est très-voilée et il a peine à so faire entendre. Il expose qu’il arriva â Metz au moment où le ma •
réchal Bazaine venait d'être nommé commandant en chef de l’armée du Rhin. Le maréchal Canrobert n'a pris aucune part à cette nomination, qui d’ailleurs répondait i au voeu de l’opinion publique.
Le témoin rappelle ensuite les incidents stratégiques et autresqui ont précédé la bataille du 16 à Borny, àlaquellc le témoin lui-même n'a pris aucune part et dont il ne put qu'entendre la canonnade. Le 13, le témoin se trouvait à Rezonville, où il était couvert en avant, du coté de Mars-la-Tour,par une division de cavalerie. Vers le soir, il reçut l’ordre de partir le lendemain 16, à quatre heures et demie du matin. Le témoin fit toutes les diligences nécessaires pour exécuter cet ordre.
A quatre heures et demie, tout était prêt, mais aucun avis ne fut reçu du quartier générai. Cette incertitude dura jusque vers scptheurcsdu matin. Alors le témoin, que ce retard préoccupait, reçut l'ordre de reprendre scs premiers campements. Bientôt après, il aperçut un corps français qui se repliait, et lui-méme se vit attaqué par des tirailleurs d’artillerie. 11 riposta, et ainsi s'en- ! gagea un duel d’artillerie dans lequel le maréchal Canrobert perdit 1,000 hommes; mais il garda ses positions, bien qu’il n’eût que 54 pièces. La nuit suivante, vers trois heures du matin, il reçut l'ordre do prendre position à Vcrnevillc.
J'arrive à Vernevillc, continue le maréchal Canrobert, sans avoir eu l'honneur de voir le général en chef; j’étais accompagné seulement d'un colonel de M. le maréchal. La position que j’occupais était entourée de trois bois, dont un très-long. Mon corps était très-faible, je ne me souciais pas de l’engager, et j’en fis l’observation par écrit à M. le maréchal commandant qui me laissa libre. J'insiste sur ce fait à cause de ce qui me fut dit devant le conseil d’enquête à ce sujet par M. le maréchal Baraguey-d’ililliers. Le maréchal présidant le conseil me dit sur ce point de mes déclarations : « Cette position était très-bonne et vous auriez dû la garder. » La réponse est facile.
Si je l’avais trouvée bonne, je l'aurais gardée. Du reste, je puis ajouter ceci : c’est que si, après mon observation, elle paraissait bonne au général en chef, il n’avait qu’à me donner des ordres pour la garder. Je devais faire connaître les inconvénients et attendre; c’est ce que j'ai fait. Je me suis borné à signaler les inconvénients; je n’ai pas fait autre chose.
Le maréchal m'envoya un officier porteur d'une lettre; dans cette lettre il me disait : «J’accède à votre demande et je vous autorise à aller sur la ligne française vers Saint-Privat. » Il no me fit pas d’autres observations.
Dans ma marche je fus arrêté par le 4* corps, ce qui retarda beaucoup mon mouvement; je ne pouvais pas couper ce corps d’armée, et il faisait nuit lorsque je parvins à Saint-Privat.
Aussitôt après mon arrivée, je fis venir le maire de Saint-Privat et je lui demandai quatre ou cinq hommes
bien sûrs pour les envoyer au delà de l’Orne laire des reconnaissances. Le maréchal, à cette époque, m’envoya M. le capitaine Championnet pour savoir si j’avais quelques observations à faire. Nous avions reçu l'ordre de nous fortifier; je fis alors observer que ma réserve du génie était à Chàlons et que je n’avais pas un matériel complet.
Je répondis que nous ferions tout ce que nous pourrions, mais que, nos munitions commençant à manquer, notre situation devenait plus critique. Je priai le général ladmiraull de me prêter quatre ou cinq caissons, ce qu'il s'empressa de faire, et je lui en suis d'autant plus reconnaissant qu’on lui conseillait de les garder pour lui.
Dans cette situation, je fis savoir au maréchal que je ne pouvais plus tenir. A-t-il reçu cette lettre ? je l’ignore. Je dois dire cependant que, dans cette situation critique, j’avais affaire à des soldats et à des officiers pleins de dévouement, et que nous avons tenu jusqu’à sept heures.
Le 9» chasseurs, le 12» de ligne et plusieurs autres régiments se précipitèrent avec un élan admirable et arrêtèrent l’ennemi, car lui ne venait pas, c’étaient ses boulets, ses obus seuls qui arrivaient. Il ne se montra pas; et, malgré notre faiblesse en artillerie, le sangfroid et la bonne tenue de nos troupes étaient tels, que nous gagnâmes au pas ordinaire, j'insiste sur le mot, les hauteurs qui se trouvent près du bois de Saulny.
J’ai appris depuis les événements que du quartier général on nous avait envoyé douze caissons d’artillerie.
M. le maréchal m’avait, sur ma demande, envoyé deux batteries, car mon artillerie était très-faible; je n'avais que 9 batteries, ce qui me fil alors 1 1 batteries, et les Prussiens accentuaient leurs mouvements. Je n’avais pas encore pu me ravitailler.
Ce n'est donc qu’avec mes caissons presque vides par suite de la bataille de Rezonville que j'ai eu à lutter à Saint-Privat. L’ennemi a jeté la garde entre le 3« corps et le mien.
Je fis prendre toutes les dispositions pour arrêter l'ennemi, et je dois dire qu’on l’a assez bien arrêté pour lui faire perdre 5 à 6,000 hommes. C’est à ce point que le roi de Prusse, écrivant à la reine Augusta, lui disait que la garde prussienne avait trouve son tombeau devant Saint-Privat.
J'appris que le maréchal avait envoyé l’ordre à Bourbaki de se porter vers moi avec sa division de la garde, et que le général Soleillc devait nous envoyer des renforts. Confiant dans ces rapports, j’envoyai dire partout qu'on venait à notre secours.
La bataille était déjà engagée, lorsque le maréchal me donna les mêmes instructions que la veille : de tenir nos positions.
J'arrêtai pendant dix minutes ma marche de retraite et j’envoyai un officier au quartier général pour rendre
compte au maréchal de l’obligation où nous avions été d'abandonner les positions et pour le prier de vouloir bien me donner des instructions.
Le maréchal nous fit demander notre avis sur l’état moral des troupes; je n’ai pu lui rendre qu’un compte favorable.
Voilà, monsieur le président, à peu près tout ce que je sais des faits sur lesquels doit porter ma déposition, c'est-à-dire sur ceux relatifs à la période qui s'est écoulée du 12 au 1 9 août.
M. le Président* — J’ai quelques questions à vous adresser. Vous avez informé, le 13, l’état major général de la situation où étaient vos troupes; quel est le chef d’état-major que vous avez informé? — R. Ce n’est pas le maréchal; je ne l'ai pas trouvé «à Metz. C’est le général Jarras qui était alors chef d’état-major général, puisque le maréchal avait pris le commandement le t2.
D. Quand avez-vous reçu l’ordre de marcher? — R. J’ai reçu l’ordre de marcher le 13 au matin.
0. Avez-vous exécuté sans difficulté le passage de la Moselle? — R, Oui, monsieur le président.
I). Et le cheminement sur la rampe? — R. Pas aussi bien.
D. Les routes étaient déjà encombrées? — H. Oui, entre Longcville et Metz.
D. L’attaque de Longeville n'a-t-clle pas fait croire que l’ennemi préparait une attaque sérieuse de ce côté?
— R. Non, monsieur le président.
D. Pensez-vous qu'il était nécessaire de faire détruire le pont du chemin de fer? — R. Je crois qu’on aurait pu s'en dispenser; mais au delà il n'y avait plus rien de la batterie prussienne.
D. Vous avez reçu l’ordre de vous déployer perpendiculairement à la route de ftravelotte, le 15 au soir f
— R. Oui, monsieur le président.
D. Vous pensiez que l'ennemi était devant vous? — R. Il fallait bien s'y attendre.
D. Savez-vous quelles étaient les Intentions personnelles de l'empereur sur la marche de l'armée? Avezvous entendu de sa bouche ou avez-vous su indireetetnent qu'il avait donné l’ordre au maréchal Bazàine de diriger le mouvement de retraite sur Verdun ou sur Chàlons? — R. Je ne l’ai pas su directement.
D. Pensez-vous qu'il était possible de reprendre les positions de Mars-la-Tour et de Viouvillc dans la journée dut 7?— R. Je crois qu'on aurait pu les garder. Nous les tenions. J’ai quitté à quatre heures du matin Vcrneville, et depuis je n'ai plus rien su personnellement. J’ai entendu seulement dire qu’on avait l>eauconp critiqué l’ordre du maréchal; mais la critique est aisée, et souvent l'art est difficile.
D. l’n de MM. les juges me prie de vous demander si, après la journée du tfl, on avait chanee de battre l’ennemi en l’attaquant le lendemain, le 17? — R. Je ne le crois pas; mais je n’en suis point sur. Nous n’étions pas démoralisés. L’entrain de l'armée était magnifique,
mais nous manquions de munitions. Le 18 au matin, passant devant le front des troupes, les soldats m'gntourèrent, et, dans l'artillerie, j’entendis certaines réclamations peu ordinaires chez une pareille troupe.
Nous avonsfait, me disait-on, tout ce que nous avons pu et nous n'avons pas de quoi manger. Cela me parut étrange, car le soldat devait avoir toujours ses rations de vivres; il devait en avoir pour les 15, 16, 17 et 18. Cependant il n'avait pas d'eau à Saint-Privat.
C’est ce qui ine fait supposer que le mouvement en avant aqrait éprouvé quelques difficultés.
D. Est-ce que le mouvement offensif n'aurait pas rendu le ravitaillement plus facile que celui de retraite sur Rozericullcs et Saint-Privat? — R. Je ne puis l'affirmer.
D. lin de MM. les juges me prie de vous demander si dans le cas où l’on serait parvenu à refouler l’ennemi le 17, vous pensiez qu’on aurait été assailli le 18 pendant qu'on était en marche de flanc ? — R. Ça dépend comment on aurait pu opérer. Je ne puis pas affirmer le fait. •
D. lorsque vous avez occupé Saiut-Privat, le marérhal vous a-t-il indiqué la position de Bémonl? — R Je n’ai pas çeçu d'autre ordre que celui-ci : o Tenez le plus possible à Saint-Privat pour faciliter le mouvement de front en arrière de l'aile droite. »
M. le maréchal Bazaine. — Bémont était compris dans les reconnaissances faites par le colonel Lewal.
D. La position reconnue par le colonel Lewal était sensiblement celle que vous avez occupée le 17 au matin? — R. Lorsque l'ordre a été donné, on no savait pas au grand quartier général que nous serions attaqués.
I). Cet ordre avait été rédigé avant qu'on ne connut le résûltat de la bataille de Saint-Privat? — R, Oui, monsieur le président, je le crois. Si le maréchal avait su la situation, avec sa grande expérience d'homme de guerre il n’aurait pas voulu que cet ordre fût exécuté.
Je l'ai reçu pendant la bataille.
Ix* maréchal serait venu lui-même, qu'avec son coup d'œil il nous aurait trouvé une position où nous aillions pu nous cramponner. M. le maréchal n‘a jamais cru que Saint-Privat fût une bataille.
Il a toujours appelé cela des lignes d'avancement.
Oui, il en aurait pu être ainsi, si j’avais eu les outils du génie. D’autre part, j’ajouterai que j’ignorais «>it était Bourbaki. Si j'avais pu le prévenir, il serait venu très-rapidement. Dans sa marche, Bourbaki avait pris la route d’Amanvillers et moi celle de Saulny. C’est ce , qui fait que lorsqu'on disait qu’il était derrière moi, c'était une erreur.
Le maréchal Bazaine. — J’ai envoyé des ordres à M. le maréchal Canrobert le jour de Saint-Privat.
Le témoin. — Oui, mais la bataille était déjà engagée. Du reste, quand on donne de ces ordres sur un 1 champ de bataille, on met non pas la date, mais I
l'heure. Au lieu de dire : Plappeville, 18 août, un dit : Plappeville, dix heures du soir, deux heures du matin.
Le Président. — Les ordres sont sur le registre du général Jarras.
Le greffier donne lecture de la copie des ordres envoyés dans la journée du 18.
Le maréchal Le Boeuf est rappelé, il est invité à déposer sur les opérations militaires et sur tout ce qui se rattache à ces opérations, depuis le 12, époque de la prise de possession du commandement par le maréchal Bazaine, jusqu'au 19 août.
Le témoin fait observer qu’il lui serait difficile de déposer sur les faits militaires du 12 au 15, attendu que durant ces trois jours il est resté étranger à toutes les opérations. Ce n’est que le 15 au matin qu'il remplaça le général Decaen, blessé, comme commandant du 3» corps.
Le témoin rappelle les mouvements opérés par le 3* corps depuis le 15 au matin, pour se rendre à Verncville par le col de Lessy, mouvement dont il rendit compte au maréchal Bazaine en indiquant l'opportunité d'arrêter, vu l’approche de l’ennemi, la marche en avant de l’armée. D'ailleurs, le 4' corps n’avait pu opérer son mouvement. Le maréchal Bazaino répondit au témoin que, sur sa demande, il l’autorisait à arrêter son mouvement et à prendre position.
Le lendemain, vers neuf heures et demie, ajoute le maréchal Le Bœuf, le canon fut entendu sur ma gauche. Je fis prendre les armes et je me portai sur ce point.
Au premier coup de canon, la 4° division avait fait un demi-tour et était venue par la route de Moulins me rallier. Cette division arriva au moment où je reçus l’ordre de la diriger pour appuyer le <>♦ corps. Je restai seul. Une heure après, j'aperçus le général de Ladmirault qui débouchait vers ma droite. Je me mis en communication avec lui, et je sus qu'il sé disposait à faire un mouvement sur Mars-la-Tour.
J'appuyai ce mouvement, et je pensais prendre l’offensive lorsque je reçus du maréchal l'ordre de lui envoyer tics troupes sur ma gauche. Sur mes observations, en raisou de la situation où j'étais, il me renvoya un ordre me laissant ma liberté.
Nous avions fait subir des pertes considérables à l’ennemi, et je pus m'établir au bivouac sur le terrain où mes troupes avaient combattu.
J’étais là depuis une heure lorsque je reçus l’ordre de me retirer et d’aller à Saint-Marcel. Quand je fus à Saint-Marcel, je reçus un autre ordre tendant à faire occuper à l’armée une ligne partant de Rozerieulles à Saint-Privat; le lendemain, j’exécutai ce mouvement et je tâchai de savoir ce que faisait l'ennemi. Les rensci- ' gnements que j’obtins indiquaient de sa part un mou- , vcment de sa droite sur notre gauche.
De grand matin nous commençâmes à nous ravi- j tailler. Dans la soirée du 17, j’appris que le 3* corps 1
allait manquer île munitions, parce que les convois étaient restés au Bau-Saint-Martin. J'avais, à ce moment, dépensé 11,000 coups do canon, et je n’en avais à dépenser que 36,000. Le lendemain, j'avais reçu des renseignements m'apprenant l’apparition d’une forte masse d’ennemis. J’envoyai un avis au maréchal pour prendre l'offensive. Vers huit heures et demie, les reconnaissances qui. furent faites confirmèrent mes premiers renseignements. Je pris mes dispositions en conséquence..., mais je ne sais pas si je dois entrer dans des détails sur ce qui suivit ccs opérations.
Le Président. — Le conseil vous entendra avec intérêt.
Le maréchal Le Bobcf. — Vers midi ’et demi, le feu commença. L’ennemi déploya une artillerie considérable. Je fus obligé de rétrograder. Le feu continua. L’ennemi attaqua vivement les bois où je me trouvais.
La position fut prise et reprise cinq fois. Enfin j’en étais maître.
Vers sept heures, sept heures et demie, lo 6* corps et le 4 e corps avaient faibli. Je vins au secours de l'aile droite. Jusqu’à deux heures du matin, les troupes ennemies firent les plus grands efforts contre le 3° corps et les autres corps que je commandais.
Le maréchal Bazaine m’ordonna de me replier après avoir reçu l'avis que les troupes souffraient inutilemeut dans des posilions difficiles. Je laissai des grand’gardes sur les plateaux et je me retirai en arrière des crêtes afin de ménager les soldats et les garder pour une nouvelle affaire.
Le Président. — Avez-vous vu l'empereur le <4 au soir et le 15 au matin? Vous a-t-il fait part des ordres qu'il avait donnés au maréchal Bazaine ? •
Le maréchal Leboccp. — Je n’en ai rien su. Je crois qu’il s'attendait à une marche sur Verdun, mais j’ignore ce qu’il avait prescrit.
Le Président. — Pensez-vous que, le 17, il eût été possible de reprendre Mars-la-Tour et Yiouvillc ?
Le témoin. — 11 est bien facile de faire des campagnes sur la carte, mais il n’en est pas de même sur le terrain. Je dois dire que, le Ifi-au soir, je pensais que nous continuerions de compléter notre mouvement, en nous battant dès le lendemain; mais, n’étant pas commandant en chef, j’ignorais des choses que le maréchal Razaine savait peut-être et qui l’auront empêché de continuer. En résumé, ce n’était pas impossible, mais c’était très-audacieux.
Le général Pourcbt adresse au témoin une question à laquelle celui-ci ne peut répondre, faute de souvenirs présents.
M n I.acuaud. — Le 17,. vers quatre heures du soir,
M. le maréchal Le Bœuf n'a-t-il pas écrit au maréchal Bazaine qu’il avait besoin de vivres?
Le maréchal Lp.btei;p. — Oui , mes convois de vivres étaient au Bau-Saint-Martin et je demandais au • maréchal de lever l'interdit dont il les avait frappés.
L’audience est suspendue à trois heures moins dix minutes.
A trois heures quinze minutes, l'audience est reprise, et l'on appelle à la barre le général de Ladmirault.
Le gouverneur de Paris est petit et doué d'un certaio embonpoint; son teint est légèrement coloré; une épaisse moustache et une barbiche blanches couvrent la partie inférieure de son visage.
Il est en grande tenue : tunique avec plaque et médaille militaire. Il salue le conseil.
Sur l'invitation du président, >1 s’assied. 11 parle avec facilité.
Le témoin déclare se nommer de Ladmirault (Louis- René -Paul), militaire, Agé de soixante-cinq ans, domicilié à Paris.
Le 12, j’avais provenu l'état-major général que l’ennemi était en force» considérables «ur le» hauteur» de Sainte-Barbe; j’étais parfaitement renseigné, le 14, jour de la bataille de BoiHjr.
Le témoin raconte celle journée.
J'ai poursuivi, dit-il en terminant ce récit, l'ennemi pendant deux kilomètres, et je l’aurais poursuivi plu» loin si je n'avais pas eu l’ordre de me masser sur la rive gauche de la Moselle.
Le récit de ce passage, elfectué le 15, et de divers mouvements du 4* corps, jusque» et y compris la bataille de Gravelotte, est très-détaillé.
Après la bataille de Gravelotte, le 4» corps était en bonne position pour continuer la marche sur Verdun; mais l’orcfre n’en arriva pas. Au contraire, le maréchal Bazaine prescrivit à ce corps d’aller occuper les environs de Saint-Prival.
Le témoin s’étend longuement sur les mesures prises par lui pour se renseigner et se fortifier sur cette position.
La bataille du 18 est minutieusement décrite; le 4* corps y conserva ses positions, prit même huit convois, dont il put emmener deux, et ne se relira que par suite de l’écrasement du 6* corps.
Le Président. — Le passage de la rive gauche, dan» la nuit du 14 au 15, s'est effectué facilement et sans encombrement ?
Lb témoin. — Oui.
Le Président. — Aviez- vous vos bagages avec vous?
Le témoin. % — Tous.
Le Président. — Après la bataille de Rorny, l’année pouvait-elle marcher, dès le 15, sur Verdun ?
Général Ladmirault. — C’était impossible à cause, de l’encombrement des routes.
Le Président. — Auriez-vous pu, le 17, combattre de nouveau et marcher sur Verdnn ?
Le témoin. — Je n’aurais pas hésité à le faire. Si nous avion» été victorieux, ce jour-là, le résultat eût été immense et le dégagement sur Verdun serait peut-être devenu possible.
Le Président. — Avez-vous, le 18, informé le maré-
chal Bazaine des divers incidents de la bataille?
Le témoin. — Je ne l'ai pas fait, parce que j'ai toujours pensé avoir l'avantage.
Le Président. — Quand avez-vous connu l'ordre général du mouvement de retraite daté du 18 août?
Le témoin. — Dans la nuit du 18 au 19.
Le Président. — Pensiez-vous que cet ordre impliquait l'ahandou des routes de Verdun?
Le témoin. — 11 ne pouvait y avoir d'hésitation.
Le témoin se retire en saluant le conseil et l'accusé.
Le sixième témoin est le général Bourbaki.
I A> général est jeune encore ; il a uuc figure martiale, mais fort triste ; il est de haute taille ; ses cheveux ainsi que ses moustaches, très-fines, sont châtains; il porte la même tenue que ses collègues.
Il ne salue ni le conseil ni l’accuse.
Il déclare se nommer Charles Bourbaki, 57 ans, militaire, domicilié à Lyon.
Sur l'invitation du Président, il s'assied.
La voix du témoin est vibrante. Sa déposition offre tout d’abord peu d'intérêt : il raconte par ouï-dire la bataille de Borny et la bataille de Gravelotte dans laquelle la garde impériale, dont il avait le commandement en chef, n’a joué qu’un rôle secondaire. *
Au sujet de cette bataille, dit le témoin, la faute du maréchal a été de se tenir trop en avant, ce qui a failli entraîner sa perle, et ce qui faisait qu’on ne pouvait le trouver.
Quant à la bataille du 18, il n’a pas reçu d’ordres -, mais, pensant que si le maréchal était comme toujours en avant, il ne pourrait m'envoyer d’ordres, je me dis- * posai à marcher du côté où l'on me signalerait le danger. Plu» tard, apprenant que lé maréchal était au Ban- Saint-Martin, je l'avisai de ma position et il ne me répondit pas.
A six heures un quart, le général Ladmirault me fit demander du secours et je me mis en route, bien que je regrettasse de quitter ma position qui était excellente.
Arrivé sur le champ de bataille, au lieu de trouver un succès, comme me l’avaient dit les officiers du général Ladmirault, je trouvai une défaite; alors j’envoyai chercher mon artillerie, qui se composait de quatre batteries, et je suis resté jusqu’à ce que toute l'armée sc soit retirée. C’est alors que j’ai reçu une dépêche du maréchal Bazaine me prescrivant de reprendre mes premières positions.
Le Président. — Le maréchal Canrobert vous a-t-il demandé du secours?
Le général Bourbaki. — Non.
Le Président. — Quelles troupes aviez-vous ?
Le témoin. — Ma di vision de grenadiers et les zouaves ; la division de voltigeur» avait été distraite provisoirement de nom commandement par le maréchal Bazaine.
U retraite «ou» Ucti.
Lb Président. — Pensez- vous qu'aprcs la bataille de Borny il fût possible d'acheminer, dûs le 15, une partie de l'armée sur Verdun?
Le témoin. — C’était facile.
I Viennent ensuite diverses questions exclusivement stratégiques et qui ont été déjà posées et résolues lors de l'audition des précédents témoins.
Le septième témoin est le général Frossard.
L’ex-gouverneur du prince impérial est grand et inaigre. Il a Pair fort intelligent, mais sa ligure est plutôt celle d'un savant que celle d'un soldat. Il porte la grande tenue sans autre décoration que la croix de la Légion d’honneur et la médaille militaire.
Il salue le conseil et l’accusé.
Il déclare se nommer Frossard (Charles-Auguste), Agé de cinquante-six ans, militaire, demeurant à Paris.
Le Président. — Dites ce que vous savez.
Le général Frossard. — Puis-je dire quelques mots de la bataille de Forbach 7
Le Président. — Non, votre déposition ne doit rouler que sur les faits du 13 au 19 août.
Lu témoin. — Je le regrette vivement, car le rapport du général instructeur m'adresse deux reproches que j’avais à crcur de réfuter.
Le Président. — Veuillez faire votre déposition.
Le témoin a la voix très-basse; on l’entend très-difficilement.
11 parle tout d’abord de l’encombrement des ponts et des routes, qui rendit si difficile le passage de la Moselle.
Sa déposition sur la bataille du ifl août ne fait ressortir aucun fait nouveau. Le témoin se disculpe des accusations de négligence que le rapport a portées contre lui.
Il raconte avec détails la charge meurtrière des cuirassiers de la garde, à la suite de laquelle le maréchal Bazaine fut un instant enveloppé par les hussards prussiens qui ramenaient nos cavaliers.
Quant à la bataille, du 18 et aux mouvements qui font