‹ Beato AngelicoChapitre 11 sur 32 · Partie supérieure · texte numérisé non relu

Partie supérieure

même division en cercles ; mais encore la répétition des motifs de la fresque. La seule variante digne de remarque c'est que le personnage de Lucifer occupe-, non pas le centre, mais le fond du tableau. Chez Fra Angelico également, en haut, et dans la même attitude que VEriton cruda, che richiamava V ombre a' cor pi sui, du Camposanto de Pise, on voit un personnage enlacé par un serpent et tenant une banderole à la main. Près de lui, un simoniaque avec les entrailles

. ^ arrachées, dans une attitude identique à celle de

^)> \,y l'Enfer de Pise. Il est aussi inspiré par la fresque, ce

^V r ^^y^^^ personnage vu de dos qu'un démon soulève pour le

jeter dans la gueule grande ouverte d'un horrible mon-

l^v stre. Ainsi les cercles et les damnés qui les remplis-

^ > sent sont des répétitions; mais avec moins d'art et de

caractère qu'il n'y en a dans la fresque du Camposanto. A gauche, les lâches ; près d'eux, les paresseux ; audessous, dans deux cercles, les colères et les gourmands ; enfin les luxurieux et les avares.

La pauvreté de la conception de cet Enfer n'est compensée en aucune façon par ces mérites d'une exécution achevée qui distinguent d'ordinaire Fra Angelico. On dirait que l'artiste, dans des conditions de sujet qui faisaient violence à son caractère, condamné à peindre les laideurs et les tourments de l'Enfer, se soit hâté de traiter cette partie pour s'échapper au plus vite. La représentation des damnés est froide, la lutte avec les démons, qui à Pise et ailleurs est si vive, dans le Jugement de Fra Angelico est rendue avec un art exagéré et insignifiant. En somme, cette partie du tableau est vide ; et cela nous confirme dans ce que nous avons dit au début sur le caractère artistique du peintre. Marchese a eu bien raison d'écrire : « La forme des démons trouvée par Angelico est étrange et bizarre ; il faut avouer qu'en cela l'art et la conception lui ont fait défaut, et que cette partie du

tableau est de beaucoup inférieure au reste pour le dessin et pour l'exécution.^ »

Jl y a une autre représentation du Jugement dernier à la Galerie Corsini à Rome, dans le triptyque sur les côtés duquel sont représentées l'Ascension et la Descente du Saint Esprit. Mais la scène est conduite avec beaucoup de simplicité; il est aujourd'hui difficile de juger de la valeur de cette peinture, à cause des retouches et des vernis superposés qui la défigurent.

Le Sauveur, assis sur des nuages, pose la main gauche sur un livre ouvert qu'il tient appuyé sur ses genoux ; de la droite levée, il maudit les pécheurs, dans un mouvement qui rappelle celui du Christ dans le Jugement du Camposanto de Pise. Sur les côtés, des groupes d'Anges, d'Apôtres et de Saints ; en bas, les élus, à droite comme toujours ; à gauche, les réprouvés. « Dans le tableau de la Galerie Corsini, — écrit M. Venturi, — la scène est encore réduite par les dimensions étroites du tableau du milieu du triptyque. Que ce soit une réduction de compositions précédentes, cela résulte.

> Vol. I, p. 281.

jusqu'à l'évidence, de ce fait que certains anges qui couronnent le tableau dans le haut, ne sont vus par en bas que jusqu'à mi-corps.

* La représentation des élus, pleins d'amour, en extase, beaux, avec de petites flammes, des étoiles, des fleurs sur leurs vêtements, est ici encore sublime, comme dans d'autres compositions semblables de Fra Angelico. Au contraire, la représentation des réprouvés, au nombre desquels on voit quelques frères franciscains, est quelque peu puérile ; surtout, par exemple, ces démons à face de chat ou de chacal, aux yeux et à la bouche rouge, avec un corps tout noir et des pieds ornés de griffes.

» Comme il y a plus de beauté dans la note claire et joyeuse du coloris de ces personnages qui se tiennent debout près d'une porte, au côté droit du tableau ! Comme on reconnaît mieux l'âme si douce de l'auteur dans les figures des bienheureux aux yeux clairs, dont la pupille brille fixement sous de légers sourcils ! ^ »

On voit au Musée de Berlin un autre tableau sur le même sujet, avec une représentation analogue à bien des égards; il vient de la Galerie de lord Dudley à Londres. « Parmi les nombreuses peintures du pieux moine, — écrit M. Bode, — il y en a une qui éclipse toutes les autres: c'est le Couronnement de la Vierge aux Offices. (Nous en avons déjà parlé en la com-

* Le Gallerie Italiane, vol. IL — La Galleria nazionàle di Borna, p. 89 et suiv.

parant avec celle du Louvre.) Une beauté extraordinaire de béatitude, un suprême degré de grâce unie à l'expression d'une extrême piété forment ici un ensemble harmonieux auquel il ne manque rien. Les rayons dorés d'une lumière céleste, brillant du plus magnifique éclat, pénètrent de leur chaude clarté toute la scène, tandis que les mouvements des saints et des anges, l'expression de leurs yeux, de leurs visages reflètent de divines pensées et l'image d'une paix éternelle. Le Jugement dernier de Berlin, aussi parfait pour le dessin et pour la couleur que le Couronnement de Florence et également bien conservé, doit cependant lui céder le pas au point de vue de la façon dont le sujet est composé.

» Le fait d'avoir représenté le Jugement dernier sur trois panneaux dans lesquels plusieurs parties ont été traitées sur une autre échelle,'' nuit, dans une certaine mesure, à l'effet d'ensemble, de même que la représentation de l'enfer placée dans le lointain. Mais, ceci mis à part, cette peinture n'est pas de beaucoup inférieure au Couronnement de la Vierge, et elle est supérieure au Jugement dernier, qui est à l'Académie do Florence, ainsi qu'à celui de la Galerie Corsini, à Rome. La figure du Créateur manque un peu de caractère, mais les

* Cavalcaselle {Storia délia Fiitura, vol. II, p. 394) affirme que le tableau a été altéré dans sa forme et gâté par une restauration et des retouches.

phalanges célestes n'en ont que plus de grâce, notamment celle des bienheureux qui traversent des prairies parsemées de fleurs pour arriver, conduits par des anges, au Paradis. On y trouve la preuve que l'âme mystique du moine n'était pas toujours étrangère aux luttes de l'esprit de parti. Dans le cercle des bienheureux qui vont au Paradis il n'y a que des

moines de l'ordre auquel appartenait le peintre, celui des Dominicains, tandis que l'enfer est rempli de Franciscains. Parmi les bienheureux on remarque un cardinal dominicain, qui a auprès de lui un pape vu de dos. La façon dont saint Antoine appelle l'attention d'un saint d'un autre ordre sur ce groupe nous donne bien à entendre que nous devons voir dans ce cardinal la personne qui a commandé le tableau.' »

Un autre Jugement dernier figura sur un des trentecinq petits tableaux qui ornaient les panneaux de l'armoire à argenterie de la chapelle de l'Annunziata. Nous parlerons plus tard de ces petits tableaux que l'on date généralement du séjour de Fra Angelico à Fiesole, mais

* Gazette des beaux arts, 1888. W. Bode, La Benaissance au Musée de Berlin; IV, Les Peintres florentins du XV' siècle, p. 473.

qui furent peints, nous le verrons, longtemps après. Rappelons d'abord qu'en 1432, il peignit une Annonciation pour l'église de saint Alexandre à Brescia ; on veut retrouver cette œuvre dans le tableau qui est aujourd'hui sur un autel, à droite, en entrant dans l'église. Mais, à bien observer cette peinture, il ne viendrait jamais à la pensée de l'attribuer à notre artiste, tant elle a été défigurée par des restaurations; c'est même déjà beaucoup d'admettre qu'elle soit vraiment de Fra Angelico. On dirait qu'un modèle étranger a servi au peintre chargé de la restauration, pour repasser les traits de l'Ange et la figure de la Vierge.'

Le 11 juillet de l'année suivante, fut signé entre Fra Angelico et l'Art des Linaiuoli un contrat relatif au tabernacle, dont ceux-ci avaient demandé le dessin à Lorenzo Ghiberti. « On a traité, dit l'acte, avec

* Cavalcasblle, Storia délia Pittura, II, p. 369, note 2. — M. Venturi estime que cette peinture < se rapproche plutôt de Tart de Gentile da Fabriano. » Voir Les Vies de Vasari, I, Gentile da Fabriano et Pisanello, Florence, Sansoni, 1897, p. x. — Morelli croit voir dans le tableau la manière d'Iacopo, père de Jean et Gentile Bellini. Pour noiis, il suflftt d'établir que le travail n'est pas d'Angelico.

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