‹ Beato AngelicoChapitre 10 sur 32 · FLORENCE - GALERIE DES OFFICE · texte numérisé non relu

FLORENCE - GALERIE DES OFFICE

LE COUROlîTNEMEKT DE LA VIERGE

FRA ANGELICO A FIESOLE. Td

Ici encore Fra Angelico ne s'est pas écarté du caractère traditionnel dans un pareil sujet; mais-de quelle vie nouvelle ne s'est-il pas animé ! Quel charme poétique n'a-t-il pas su répandre dans cette création!

Ses prédécesseurs reproduisent, avec de légères variantes, le modèle fourni par Giotto. L'illustre peintre florentin a rendu la scène dans sa réalité la plus simple ; en haut, dans la partie centrale, apparaît le Rédempteur qui pose la couronne sur la tête de la Vierge ; près de lui, la Vierge, les mains croisées sur la poitrine, incline la tête pour recevoir l'hommage de son Fils. Mais on ne voit rayonner sur son visage aucune expression d'allégresse ni de joie ; modeste, humble au sein d'une si grande gloire, elle tient les yeux baissés, comme si elle n'osait contempler le Rédempteur. Sur les côtés, disposés en ordre symétrique, des Anges et des Saints remplissent le fond du tableau, la tête inclinée dans un mouvement d'admiration et d'extase; mais dans des attitudes dont la symétrie trop exacte touche à la monotonie. Puis, ce seront des Saints, tantôt au pied du trône, agenouillés, tantôt sur les côtés, debout, sur les volets des tryptiques et s'inclinant devant la Mère glorieuse.

Fra Angelico reprend sans doute le motif principal ; mais il l'enrichit et le développe dans une conception nouvelle et plus ample ; et il l'anime d'une tout autre vie; il donne au visage de la Vierge une expression

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de douceur infinie. Ici, elle ne tient pas son regard abaissé; l'artiste lui fait contempler son Fils avec amour; elle jouit avec lui de l'hommage qu'ils reçoivent l'un et l'autre. Ce n'est plus, aux yeux de l'artiste, une scène terrestre ; non, ce couronnement divin ne saurait plus être une représentation de la réalité humaine ! il la dépasse et la transfigure!

Au centre du tableau de la Galerie florentine, en haut, le Rédempteur étend la main droite pour ajouter une pierre précieuse éclatante à la couronne de la Vierge. Du groupe part une lumineuse traînée d'or, épandue sur le tableau et formant le fond de la peinture ; c'est un véritable flot de lumière resplendissante, sur laquelle se détachent des groupes d'anges occupés à jouer de toute sorte d'instruments, ou formant des chœurs de danse en se tenant par la main. Plus bas, deux anges, plongés dans une adoration profonde, laissent échapper de leurs encensoirs des nuages d'encens ; deux autres tirent de la harpe de célestes mélodies.

Dans la partie inférieure du tableau, un grand nombre de Saints et de Saintes semblent éprouver une joie infinie en contemplant cette vision et en écoutant ces sons célestes ; on voit éclater sur leurs visages une expression d'enchantement et de plaisir ineffable.

« L'éloquence la plus déliée, — écrit Marchese, — arriverait, je crois, malaisément à rendre raison de l'impression produite par ce tableau. Le cœur a un langage

auquel la parole humaine ne satisfait pas toujours ; et nous ne pouvons jamais contempler ce tableau sans nous sentir envahis de la passion du ciel.^ *

M. Mûntz écrit de son côté : « Rarement eflfet plus grandiose a été obtenu avec des moyens plus simples. Prises individuellement, les figures paraissent vraiment transfigurées ; l'âme perce à travers l'enveloppe terrestre. Les têtes blondes, rondelettes, d'une grâce et d'une fraîcheur indicibles, font penser à la primitive École de Cologne. Ne serait-ce pas devant elles que Michel-Ange a formulé cette belle pensée : « Il faut » que ce bon moine ait visité le Paradis et qu'il lui » ait été permis d'y choisir ses modèles ? * Chez les Saintes, le type atteint à la perfection ; chez les Saints, il manque peut-être un peu de force. La transparence et l'éclat de l'atmosphère qui enveloppe la scène ont quelque chose de magique ; c'est bien là cet « éther » dont Virgile parle dans sa description des Champs- Elysées : « Là un air plus pur est répandu sur les campagnes et les revêt d'une couleur de pourpre »

Largior hic campos aether et lumine vestit Purpureo.' >

* Marchese, vol. I, p. 308.

' MuNTZ, ibid., p. 658.

Parmi les œuvres que Fra Angelico peignit pendant son séjour au couvent de Fiesole il faut citer encore les diflférentes représentations du Jugement dernier.

L'inspiration du sujet dérive directement de la fresque d'Orcagne, à sainte Marie Nouvelle ; seulement Fra Angelico a créé un Paradis trop exclusivement modelé sur la vie monastique. « L'idéal de sa pensée, — a écrit justement M. Reymond, — est un jeune néophyte tout absorbé dans la prière, un être contemplatif, renonçant à la vie terrestre, abdiquant sa qualité d'homme pour ne songer qu'à la vie future. Orcagna, au contraire, rêve un idéal fait de tout l'épanouissement de la vie humaine, et l'on peut dire que les êtres dont il peuple le Paradis sont bien vraiment des corps glorieux.' »

C'est pour les Camaldules de sainte Marie des Anges qu'il peignit le Jugement qui est aujourd' hui dans la Galleria antica e moderna de Florence. « Dans ce tableau, — dit Vasari, — avec une admirable observation, il a fait les bienheureux très beaux, remplis d'une

* M. Reymond, La Sculpture florentine. Florence, Alinari, 1897, p. 152.

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allégresse et d'une joie céleste ; les damnés prêts à subir les peines de l'enfer, marqués des signes divers de la laideur et portant sur leur front l'empreinte de leur péché et de leur condamnation. On voit les bienheureux, avec quelque chose de céleste, franchir en dansant la porte du Paradis ; et les damnés entraînés par les démons vers l'Enfer pour y subir les peines étemelles.^ »

La manière de concevoir le sujet est conforme à la tradition artistique. En haut, le Rédempteur, qui de la main droite appelle à lui les élus, tandis qu'il abaisse la main gauche contre les réprouvés; autour de lui, huit têtes de chérubins ailés ; et formant couronne, des Anges agenouillés, les mains jointes ou croisées sur la poitrine dans un acte d'adoration ou de prière ; groupe admirable de grâce et de splendeur.

A droite, la Vierge vêtue de blanc, croise les bras sur la poitrine et s'incline doucement; à gauche, saint Jean Baptiste, les mains jointes dans un geste de prière ; sur les côtés, les Patriarches, les Apôtres, les Prophètes, et aux extrémités, saint Dominique et saint François. Aux pieds du Christ, un ange soutient la Croix; à travers les airs, deux autres anges font éclater le son des trompettes en se tournant vers les morts que l'on voit, dans le bas, se dresser hors de leurs sépulcres découverts.

En bas et à gauche, les démons entraînent les ré-

« Vol. II, p. 515.

prouvés vers l'Enfer; à droite, les élus tournent vers le Rédempteur un regard plein d'amour et de vie ; et pénétrés d'allégresse, ils fraternisent avec le ciel et goûtent aux célestes récompenses. Il est vraiment céleste, le coin des bienheureux, baigné d'or, inondé de ruissellements de clarté, orné de la triomphante parure des plu3 belles fleurs qui se dressent dans la haute verdure du pré. L'éclat de la nature en fête s'allie admirablement à la joie des élus.

Ed in quel mezzo, con le penne sparte Vidi più di mille angioli festanti, Ciascun distinto e di fulgore e d' arte.

Vidi quivi a' lor giuochi ed a' lor canti Ridere una bellezza, che letizia Era negli occhi a tutti gli altri santi.

La divine composition de Fra Angelico n'est pas indigne des vers du divin poète ; sur elle se répand en ondées, comme dans le Paradis de Dante,

Luce intellettual piena d'amore, Amor di vero ben pien di letizia, Letizia che trascende ogni dolzore.

En même temps que les vers de Dante, d'autres vers purent bien s'offrir à la pensée de Fra Angelico, tandis qu'il cherchait à rendre par le pinceau la danse des bienheureux ; c'est une hymne sacrée qui est attribuée à lacopone da Todi. Qu'il soit, ou non, de lui, ce chant exprime d'une façon populaire cette céleste farandole des Saints.

Una rota si fa in cielo Di tutti i Santi in quel giardino, Là ove sta V amor divino Che s' infiamma de V amore.

In quella rota vanno i Santi Et li angiol' tutti quanti ; A quel Sposo van davanti:

Tutti danzan per amore.

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Dans le ciel tous les Saints font une ronde, dans ce jardin embrasé d'amour, où siège l'Amour divin.

Dans cette ronde vont les Saints ; dans cette ronde, tous les Anges ; ils vont au-devant du divin Epoux, et tous dansent dans un élan d'amour.

In quella corte è un'alegreza D'un amor dismisuranza :

Tutti vanno ad una danza Per amor del Salvatore.

Son vestiti di vergato, Bianco, rosso e frammezzato :

Le ghirlande in mezzo el capo:

Ben mi pareno araatori.

Tutti quanti con ghirlandi, Paren giovin' de trent' anni : Quella corte se rinfranchi, Ogni cosa è piena d'amore.

Le ghirlande son fiorite Più che r oro son chiarite :

Ornate son di margarite, Divisate di colore, ecc.

Dans cette cour, c'est une allégresse, un déploiement extrême d'amour ; tous prennent part à cette danse par amour pour le Sauveur.

Ils sont vêtus d'étoffes aux couleurs variées, blanches, roses et bigarrées ; sur la tête ils ont des guirlandes ; on dirait des amoureux.

Et tous avec leurs guirlandes, on les prendrait pour de jeunes hommes de trente ans; cette cour est pleine de vie; toute chose y déborde d'amour.

Les guirlandes sont faites de fleurs, elles sont plus brillantes que l'or, ornées de perles, de couleurs bigarrées.

En haut de la Jérusalem céleste, se répandent des rayons de lumière dorée, et les deux anges qui se disposent à franchir la porte ont l'air plus aérien et plus lumineux que la suite du cortège ; on dirait des esprits légers et resplendissants.

La représentation de l'Enfer est moins originale, parce qu'elle s'inspire en grande partie de la fresque du Camposanto de Pise. Il n'y a pas seulement la

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