‹ Beato AngelicoChapitre 19 sur 32 · LE CHRIST MORT · texte numérisé non relu

LE CHRIST MORT

Oalleria antiea e modema.

qu'il faut voir dans ce personnage le portrait de l'architecte Michelozzo.

Si vraiment on veut reconnaître en lui le portrait de l'artiste florentin, ami de Fra Angelico, on pourrait aussi, avec Cartier, émettre l'avis que ce tableau est la suite de la Descente de croix et qu'il peut avoir été exécuté à la même date.' Mais ce

* Cartier, Vie de Fra Angelico, p. 231.

sont là des assertions dont nous n'oserions garantir la certitude ; car plus d'un doute s'élève (et nous aurons à le dire), à propos des déclarations plus ou moins véridiques des historiens sur le portrait de Michelozzo.

Outre de nombreux personnages de Saints, le peintre a introduit saint Dominique et la bienheureuse Villana ; parce que la Confrérie du Temple avait un antique droit sur les reliques de cette bienheureuse conservées dans l'église dominicaine de sainte Marie Nouvelle ; mais c'est en vain que les autres personnages expriment les divers sentiments de douleur et de profonde désolation: ils n'ont rien de commun, ni pour la technique, ni pour le caractère, avec ceux de la célèbre Descente; dans cette peinture l'artiste n'atteint pas à son degré ordinaire de perfection. Il n'est pas jusqu'au type du Christ qui ne diffère sensiblement dans les deux tableaux. Aussi nous semble-t-il impossible d'établir entre eux un parallèle, ni d'y trouver une ressemblance; bien que le Christ mort ait été maltraité par les restaurations et que son coloris ait été surchargé jusqu'à devenir noir dans quelques parties.

Dans la chapelle de la Nunziata que fit construire Pierre de Médicis, Fra Angelico décora également de figures de petites proportions les volets de l'armoire où l'on serre les vases d'argent.

Elles représentent la Vie et la Mort du Christ en trente-cinq petites scènes. Elles sont aujourd'hui dans la GaUeria antica e moderna de Florence. Le père Marchese a écrit : « Je crois que beaucoup de ces petits tableaux qui se voient aujourd'hui dans la Galerie de l'Académie Florentine de dessin furent peints à Fiesole ; et peut-être aussi les volets de l'armoire à argenterie de la chapelle de la Nunziata de Florence. Dans sa première édition, Vasari les avait comptés parmi ses premières œuvres ; et cela me paraît vraisemblable, puisqu'il débuta dans l'art par la miniature et la peinture de petites scènes.'* »

Mais c'est seulement en 1448 que Pierre de Médicis, fils de Côme, voulant donner une preuve de sa dévotion à la Vierge Nunziata, obtint des religieux le

» Vol. I, p. 295.

patronage de cet autel, dans la pensée de l'orner d'une façon tellement splendide qu'il fût mieux en rapport avec la dignité de cette auguste image. On ne peut donc pas supposer que Fra Angelico eût peint avant cette date les volets de l'armoire où devaient être enfermés les objets d'argent. Rio, à son tour, place à l'époque du séjour que Fra Angelico vint faire en Toscane vers 1450 le grand ouvrage inachevé qu'on voit à l'Académie des Beaux Arts et qui a été regardé comme un des premiers produits de son pinceau. Nous savons en effet qu'en 1450 Fra Angelico était prieur du couvent de Fiesole, et l'on peut admettre qu'il s'arrêta quelque temps en Toscane avant de se rendre de nouveau à Rome pour terminer la chapelle de Nicolas V.^ Mais Rio ajoute que « la reproduction du portrait de Michelozzo, plus vieux que dans la Descente de croix, nous donne, pour la composition cyclique dont il est ici question, une date approximative bien différente de celle qu'on lui a assignée jusqu'à présent.* » Il ne reste plus qu'à admettre que Fra Angelico peignit les volets de l'armoire à argenterie quand il fut revenu en Toscane ; et qu'après avoir commencé ce travail, il le laissa inachevé à cause de son départ pour Rome. Quelques-unes de ces petites scènes portent en

* Vasari, vol. II, p. 531, note 2.

« Vol. II, p. 318.

effet, jusqu'à l'évidence, la marque d'un autre artiste, et d'un ordre inférieur.

Reste le système d'après lequel, dans un de ces petits tableaux, l'ami de Fra Angelico, Michelozzo, aurait été représenté « plus vieux que dans la Descente de croix.^ » Mais on fera bien de ne pas oublier qu'il y a doute sur l'identité du personnage. Vasari veut en effet le reconnaître dans le vieux Nicodème, avec un capuchon sur la tête, qui, dans le tableau de la Descente, soutient le Christ quand on le détache de la croix ; Milanesi soutient au contraire que, le personnage de Nicodème ayant non le capuchon, mais l'auréole des saints, il faut chercher Michelozzo dans cet autre personnage, au capuchon noir, qui semble parler au disciple placé au-dessous de lui, en lui confiant la dépouille du Rédempteur.

Assurément Milanesi a raison de mettre en doute l'assertion de Vasari, puisque Nicodème n'a pas de capuchon ; d'autant plus que Vasari lui-même, dans la seconde édition des Vies (Florence, Giunti, 1568), nous donne, comme étant le portrait de l'architecte et sculpteur florentin, le personnage qui parle au disciple placé au-dessous de lui. Il faudra donc admettre que le bio-

' Rio, De Vart chrétien, « Michelozzo paraît avoir, dans ce tableau, de quarante-cinq à cinquante ans. Or, on suppose qu'il était né vers 1396, ce qui placerait l'exécution de ce tableau très-peu de temps avant le départ de l'artiste pour Rome, en 1445 » p. 312, note 1.

graphe d'Arezzo s'est trompé, ou dans rindication du personnage, ou dans la reproduction qu'il en a donnée. On retrouve d'ailleurs un type tout pareil à celui de la Descente avec le même capuchon noir sur la tête, représenté plus âgé, dans la fresque du couvent de saint Marc où est peinte l'Adoration des Mages (c'est la figure de saint Joseph), et dans le petit tableau avec la Fuite en Egypte, qui fait partie des panneaux de la

Nunziata. Si c'est vraiment Michelozzo que l'artiste a voulu représenter dans ces tableaux, on peut en conclure que la Descente est bien antérieure à l'Adoration du couvent de saint Marc, et que les panneaux de la Nunziata sont de la même époque de cette fresque, ou légèrement postérieurs. Mais un observateur scrupuleux ne peut s'empêcher de faire les remarques suivantes: on retrouve le même type de Nicodème d'abord dans la figure de saint Jean l'Évangéliste (grand tableau peint pour l'église de saint Marc); puis dans le personnage qui est représenté à genoux dans l'angle gauche du Christ mort; enfin, dans le roi qui baise les pieds de l'Enfant Jésus (fresque de l'Adoration au couvent de saint Marc). Aussi, sans attribuer une importance excessive à la question du vrai portrait de Michelozzo, trouvons-nous.

que les têtes du disciple au capuchon noir et de Nicodème reviennent tour à tour dans les différents tableaux; elles n'ont subi que les modifications de l'âge. On peut donc établir la date probable de ces différentes œuvres de la façon suivante: d'abord, le Christ mort; puis, le tableau pour Vautél de saint Marc (1438-39) ; ensuite, la Descente de croix; enfin, après 1442, la fresque de V Adoration dans le couvent de saint Marc, et quelques années plus tard, les petites tablettes de la Nunziata. Tous ces ouvrages ont donc été certainement peints pendant le séjour d'Angelico à Florence.

Toutefois, pour revenir aux volets de la Nunziata, Rio a raison d'écrire: * Au lieu d'être une série de sujets qui contenaient, en germe, des fresques ou des tableaux futurs, c'est un résumé rapide, souvent trop rapide, de travaux déjà exécutés dans le couvent de saint Marc, ou ailleurs. On reconnaît, au premier coup d'œil, malgré quelques changements dans les parties accessoires, la communion des apôtres, la trahison de Judas, le Christ devant Hérode, la prière au jardin, le crucifiement, la descente dans les limbes, le couronnement

de la Vierge et une grande partie du jugement dernier. L'adoration des mages, la fuite en Egypte, le massacre

des Innocents, la résurrection de Lazare, le Christ à la colonne, la visite des saintes femmes au tombeau, sont des compositions plus ou moins neuves; mais elles sont toutes remarquables par la fermeté du dessin, par la vigueur de la touche et par le progrès que l'artiste LE COURONNEMENT DE LA VIERGE. B, fait daus Ic modclé dcs formes. .... » Il y a quelques compartiments qui sont d'une main lourde et très-peu digne d'une pareille collaboration. Les noces de Cana, le baptême du Christ et la transfiguration, sont évidemment l'ouvrage d'un artiste vulgaire chargé de remplir, tant bien que mal, le vide laissé par le départ du maître.

.... » Pour apprécier dignement cette grande œuvre, il faut judas recevant son salaire, l'embrasser dans son ensemble, telle que l'avait conçue le génie si profond de Fra Angelico. Voulant lui donner de l'unité, comme à un poème dramatique, il avait placé, au commencement et à la fin, en guise de prologue et d'épilogue, deux peintures symboliques dont

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