‹ Beato AngelicoChapitre 28 sur 32 · ROHE -VATICAN - CHAPELLE DE NICOLAS V · texte numérisé non relu

ROHE -VATICAN - CHAPELLE DE NICOLAS V

S'. LAUR-fcNT C0Î4DAMNE AU MARTYRE

livre ouvert ; saint Grégoire avec le livre et la plume ; saint Jean Chrysostome et saint Athanase. Au-dessus de ces personnages sont placés saint Augustin, saint Ambroise, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure.

L'exécution de ces peintures est véritablement remarquable. Fra Angelico, nous l'avons déjà dit, n'a perdu aucune de ses qualités; mais il en a acquis de nouvelles. Les quatre Évangélistes représentés sur des nuages, sur fond d'azur constellé d'or, sont pleins de noblesse et de caractère; les Saints figurés sur les pilastres simulés aux angles de chaque côté de la chapelle, peuvent être mis au rang des meilleures créations du même genre de Fra Angelico. Qui ne se rappelle la belle et noble image de saint Bonaventure, à la barbe blanche, tombant à flots, aux yeux pensifs? De sa physionomie se dégage une expression de bonhomie, et tout à la fois de gravité, qui enchante. Où trouverait-on à un plus haut degré la justesse des proportions de l'ensemble, la solidité de la construction, la finesse et la grandeur du dessin, le caractère et l'expression? Le Saint dirige vers la gauche un regard pensif; sa bouche esquisse un léger sourire;

OU mieux encore, elle s'éclaire d'une douce expression de bonté ; ses mains, d'un dessin merveilleux, soutiennent un livre ouvert qui repose sur son côté.

Ici Fra Angelico se découvre à nous dans le plus complet développement de son talent, dans toute la sérénité de la possession de son art ; et quand on songe qu'il était alors avancé en âge, on ne peut se défendre d'un mouvement de surprise devant la fraîcheur de sa force créatrice et la puissance de son exécution.

Quelques écrivains ont affirmé que Benozzo aida notre illustre maître dans ces peintures ; et sans aucun doute c'est à lui qu'il faut attribuer les fines bordures, où l'on voit de larges roses s'échapper de bouquets de feuilles et de fleurs de toutes sortes ; ainsi que les guirlandes qui ont leur point d'appui sur de fines petites têtes d'enfants ou sur des médaillons portant la tiare et les deux clefs de Nicolas V; mais nous ne saurions lui attribuer le mérite d'avoir rendu plus belles les deux scènes représentant la Prédication de saint Etienne et la Distribution des aumônes de saint Laurent.

Il y a, il est vrai, dans ces scènes * une foule de ravissants détails, de petites figures ingénues d'enfants, des poses délicates et familières de jeunes femmes/ »

Il est probable, — nous l'admettons, — que l'exécution de quelques détails est tout entière de Benozzo; mais de là à supposer qu'il ait eu le principal rôle dans la composition de ces scènes, et que, dans l'histoire de saint Laurent en particulier, on reconnaisse sa collaboration prépondérante,* il y a loin ; et nous nous refusons à l'admettre. Si l'exécution de quelques-uns de ces tableaux était vraiment tout entière de Benozzo, la différence entre l'œuvre du maître et celle de l'élève n'éclaterait-elle pas plus clairement aux yeux? D'autant mieux que l'élève n'avait pas encore réussi à se rendre maître de la technique de son art; il montre, en effet, dans ses premières fresques les duretés, les dissonances, les incorrections de dessin qui témoignent de son inexpérience et le laissent encore bien loin de l'habileté mainte et mainte fois éprouvée de son maître. On ne saurait supposer non plus qu'il ait suivi timidement le dessin déjà tracé sur les murs par Fra Angelico. Il y a, dit-on, quelque chose de sa manière dans l'exécution ; — mais ce je ne sais quoi de personnel, — mérites ou défauts, — comment se fait-il qu'il ne l'y ait pas mis et qu'on ne

* Pébaté, Les Papes et les Arts, Paris, Didot, 1895, p. 72.

* MuNTz, Histoire de Vart pendant le Benaissance, vol. I, p. 664. L'Art, 1883, XXXV, p. 141-167.

le découvre pas plus clairement? Nous déclarons en toute franchise que nous ne l'y voyons pas.

Aucune des femmes qui assistent à la prédication de saint Etienne ne rappelle le type si caractéristique que Benozzo leur a donné dans ses figures de Montefalco ; les femmes qui forment l'auditoire du Saint ont la physionomie régulière et rappellent les types des femmes que nous avons vues sur les dififérentes fresques de saint Marc (Résurrection du Christ, Prière sur le mont des Oliviers). La technique de Benozzo a moins de solidité ; ses contours sont durs et tranchants; la couleur est crue; le clair-obscur manque de vigueur. Dans les scènes de la vie de saint Laurent, au contraire, nous trouvons la solidité et la correction que nous avons admirées dans les œuvres de Fra Angelico qui sont à Florence ; mais elles ont été portées au plus haut degré de perfection.

Rappelons-nous l'Adoration des Mages du couvent de saint Marc, cette fresque que nous considérons comme une des dernières œuvres de Fra Angelico à Florence avant son départ pour Rome ; n'oublions pas non plus les merveilleux Prophètes d'Orvieto. Dans ces deux œuvres, nous retrouvons des types et des personnages qui sont reproduits dans les fresques de Rome ; en particulier dans les scènes où sont représentés saint Pierre consacrant saint Etienne, saint Laurent faisant la distribution des aumônes et saint Etienne en présence du grand Conseil.

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Aussi, sans recourir à des combinaisons de fantaisie toujours incertaines, il nous paraît inadmissible que Fra Angelico, même vieilli, ait cédé le sceptre de son art à son disciple dans des œuvres d'une si grande importance, qu'il devait avoir à cœur de mener à bonne fin avec un soin infini et un suprême effort vers la perfection.

On ne saurait expliquer, — Cavalcaselle en fait l'observation, — la sévérité des habitants d'Orvieto qui ne permirent pas que Benozzo achevât l'œuvre incomplète de Fra Angelico; mais on ne doit pas perdre de vue que, même en imitant la manière de son maître, Benozzo accuse l'infériorité de son talent dans la vulgarité de ses types, dans l'incorrection de son anatomie, dans le défaut de proportion de ses personnages. * Il n'égala jamais le maître qui fut le guide de ses premières années; mais il suit sa manière autant que le lui permet l'infériorité de son talent.* »

Fra Angelico n'a donc pas eu besoin de son concours pour améliorer son style ; en revanche, le grand artiste montra clairement dans ses peintures du Vatican l'effort qu'il avait fait pour donner plus de grandeur au développement de l'action, . plus de solidité à sa peinture, plus de caractère à ses personnages, plus de vérité et de profondeur aux différents épisodes dont il enrichit son drame.

^ Gâvâloaselle, History of painting in Italy, vol. Il, p. 500.

Le lecteur n'a pas oublié sans doute le petit tableau de Fra Angelico représentant la prédication d'un évoque ; saint Nicolas enfant est au nombre des auditeurs. (Voir page 49 la reproduction de ce tableau, qui se trouve aujourd'hui au musée du Vatican.) Dans cette composition, l'artiste n'a pas osé représenter les différentes femmes qui écoutent la parole de l'évêque ; elles sont assises sur un pré, faisant face à l'orateur, de sorte qu'on les voit seulement de dos.

Ici au contraire, dans la prédication de saint Etienne, on voit le visage des femmes, leur expression est celle d'auditeurs suspendus à la parole de saint Etienne ; Fra Angelico a su rendre ce sentiment d'une façon merveilleuse. Quelle distance entre ce petit tableau, que nous avons classé parmi les premières œuvres de notre artiste, et la représentation grandiose de la chapelle de Nicolas V ! Il y a de l'un à l'autre un progrès immense. Angelico ne craint plus d'afifronter les difficultés plus grandes de ce même sujet, et il en triomphe d'une façon supérieure.

C'est dans ces peintures du Vatican qu'il atteint son

complet développement artistique; sans cesser d'être jamais ce qu'il avait été, il fait aux exigences nouvelles de l'art les seules concessions que lui permettaient et son tempérament et son sentiment personnels. Il montre dans ses œuvres propres un progrès continu ; chaque étape nouvelle dans sa longue carrière artistique marque pour lui une conquête nouvelle, un progrès nouveau et signalé. Ses élèves, ses collaborateurs bornèrent leur rôle à celui de simples aides; ils lui rendirent son travail plus facile dans les parties d'importance secondaire, comme les motifs d'architecture, les fonds, et aussi, hélas! quelque détail; mais Fra Angelico n'eut jamais besoin du secours de personne pour s'élever à la hauteur des grands artistes dans la société desquels il se trouve aujourd'hui.

A côté des créations pleines de calme des maîtres de la Renaissance, on voit éclater dans la Chapelle Sixtine la puissance et la force terrible de Michel- Ange ; dans les Stanze, Raphaël a laissé un impérissable trésor de merveilles artistiques ; dans la Chapelle de Nicolas V,

Fra Angelico a produit son œuvre la plus parfaite, en exprimant ingénument le sentiment religieux le plus pur et le plus sincère. En dépit des différences considérables qui distinguent ces artistes de premier ordre, Fra Angelico mérite bien les honneurs de cette glorieuse société. Seule, la suave douceur de son caractère l'empêcha d'appliquer à l'expression du vrai une étude plus exacte et plus attentive. Mais c'est précisément aussi à son caractère qu'il dut d'exprimer comme nul autre ne le fit jamais, dans sa plus haute conception, la sereine tranquillité de l'âme, l'inspiration profonde, le sentiment religieux.

Après une vie consacrée tout entière à l'art, il s'éteignit à Rome, en 1455, à l'âge de 68 ans; il avait mérité de recevoir de la reconnaissance de la postérité les noms de Beato et d^ Angelico. On l'ensevelit dans le couvent dominicain de la Minerve, et sur la pierre tombale on grava son image avec l'inscription suivante, que l'on dit avoir été dictée par le pape Nicolas V lui-même:

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