PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, Rue Bonaparte
P003 ART MUSrUM HARVARD UNIVERSITY
Cfel
Monnaie de bronze Collection de M. Gaston Dreyfus.
A la fin du xv e siècle, la plupart des cours princières d'Italie étaient devenues le centre d'un développement extraordinaire de la littérature et des arts ; mais si ce grand mouvement auquel on a donné le nom de Renaissance était encouragé et dirigé par des hommes éminents, il faut reconnaître qu'une bonne part de cet enthousiasme revient à certaines femmes de cette époque les « Dotte eroine » comme on les appelait alors.
Parmi ces belles protectrices, car elles étaient toutes divinement belles, au dire des nombreux poètes qui les ont célébrées, quelques-unes ont joué un rôle prépondérant; on pourrait citer : à Urbin, Battista Sforza, femme de Frédéric de Montefeltro,
puis Elisabeth de Gonzague, femme de Guidobaldo fils et successeur de Frédéric; à Milan, Bonne de Savoie, femme du duc Galeas-Marie Sforza; à Ferrare, Eléonore d'Aragon, femme d'Hercule I er ; à Mantoue, Isabelle d'Esté la célèbre marquise, celle qui brilla au plus haut degré comme protectrice des arts, et bien d'autres encore. Toutes sont intéressantes à étudier, mais dans ce groupe de femmes remarquables on peut en choisir une dont la personnalité nous semble peut-être la plus curieuse. Elle n'est pas la plus belle, mais elle est la plus jeune et attire surtout parce que, mêlée à des événements politiques d'une très grande importance, en relation journalière avec des littérateurs, des poètes et des artistes de grand mérite, elle exerça une autorité presque despotique sur la cour la plus somptueuse de l'Italie.
Béatrix d'Esté, la seconde fille du duc Hercule I er de Ferrare et d'Eléonore d'Aragon, sa femme, naquit à Naples le 20 janvier ih'jb.
Eléonore, étant retournée quelques temps après cette naissance rejoindre le duc Hercule à Ferrare, la petite Béatrix resta à Naples, aux soins de sa grand'mère, Isabelle de Clermont, femme du roi Ferdinand I er , et y séjourna plusieurs années.
Pendant ce temps, il se passait à Milan un fait d'une importance exceptionnelle ; le duc Galeas- Marie Sforza, fils de François Sforza, le fondateur de la nouvelle dynastie, tombait assassiné le 26 décembre 1^76 et laissait pour gouverner le Milanais, un fils à peine âgé de huit ans sous la tutelle de sa mère la duchesse Bonne de Savoie * aidée des conseils du chancelier Cecco Simoneta. Mais Galeas avait des frères, et l'un d'eux, Ludovic que son teint basané avait fait surnommer le More, homme d'une extrême ambition, vint se placer aux côtés de la duchesse et ne tarda pas à prendre dans l'État une situation prépondérante. Bientôt, il réussit par ses intrigues à faire mettre à mort Simoneta et à éloigner de Milan la duchesse Bonne elle-même.
Alors sous le nom de Régent, Ludovic le More, régna de fait sinon de droit sur le Milanais tout entier.
En i48o, désirant contracter une alliance avec la cour de Ferrare, Ludovic, duc de Bari, titre que le roi de Naples avait conféré à son père, faisait demander, par l'intermédiaire de ce souverain, la main d'Isabelle, fille aînée du duc Hercule; il avait alors vingt neuf ans, Isabelle atteignait à peine sa sixième année. Ces projets de mariages disproportionnés, dont la seule politique était le prétexte, pouvaient être rompus au gré de cette même politi-
que ; c'est en effet ce qui arriva. Isabelle fut promise à François fils de Frédéric marquis de Mantoue, mais comme dédommagement, et pour maintenir l'alliance des deux cours, Hercule offrit au duc de Bari sa seconde fille Béatrix âgée de cinq ans; et Ludovic s'empressa d'accepter.
Cette négociation matrimoniale serait à peine croyable si une lettre du duc de Ferrare adressée au marquis de Mantoue le 23 avril 1^80, n'attestait la réalité de ces transactions.
Du reste, ce n'était pas la première fois qu'un prince de la maison Sforza, s'alliait à une princesse delà famille d'Esté; en 1^54 Tristan Sforza, fils naturel de François Sforza, avait épousé une Béatrix, fille naturelle du marquis d'Esté Nicolas III.
Naples, où se trouvait encore à cette époque la petite Béatrix, était devenue, sous les rois d'Aragon, un centre littéraire important ; la célèbre Académie de Pontanus, fondée par Antoine Beccatelli et Lorenzo Valla, était dans toute sa gloire, le roi Ferdinand et son fils Frédéric s'intéressaient à ses travaux, les poètes Sannazar, Cari teo, l'évêque, également poète, Gabriel Altilius étaient honorés parles principales familles du royaume. Béatrix passa sa première enfance au milieu de cette cour luxueuse, savante et lettrée. A son arrivée à Ferrare, elle
trouva les mêmes traditions, le même luxe, le même goût pour les lettres et les arts .
Hercule, fils légitime du marquis d'Esté Nicolas, n'avait que neuf ans à la mort de son père ; trop jeune pour lui succéder il fut envoyé à Naples à la cour du roi Alphonse le Magnanime, et Lionel, Faîne des enfants naturels de Nicolas, prit le gouvernement. Après la mort de Lionel, en i<£5o, Borso, autre fils naturel de Nicolas, fut encore choisi pour lui succéder au détriment d'Hercule. Borso, créé duc de Ferrare par le pape Paul II, régna jusqu'en 1 471. Pendant ce temps Hercule était devenu un parfait chevalier. Rappelé à Ferrare eii 1^63, nommé gouverneur de Modène, il se trouvait bien placé à la mort de Borso pour revendiquer ses Etats. Il s'en empare et devient à son tour duc de Ferrare. Non seulement Hercule avait acquis à la cour de Naples les qualités d'un chevalier, mais il y avait contracté le goût des lettres et des arts ; de plus il s'était souvent rencontré avec une princesse d'un mérite remarquable, Eléonore fille du roi Ferdinand, successeur d'Alphonse. A peine assuré de pouvoir régner sans conteste sur le duché de Ferrare, il demande sa main et l'épouse le 17 août 1^72.
Eléonore d'Aragon avait reçu une éducation solide et brillante ; devenue duchesse de Ferrare elle put développer toutes ses qualités et par son énergie se-