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conda son mari dans toutes ses entreprises, aussi bien pendant la paix qu'en temps de guerre. Elle estimait les lettres et encourageait les savants, elle admirait la peinture et rassemblait auprès d'elle les œuvres de Mantegna, de Giovanni Bellini, et de quelques maîtres allemands, elle aimait la musique et jouait elle-même de la harpe ; l'inventaire, dressé après sa mort, indique, à côté de livres de piété, un grand nombre de classiques latins.
Hercule, de son côté, aimait les fêtes; quand la guerre lui en laissait le loisir, il conviait toute sa jeune noblesse à des tournois, des joutes, des courses, recevait les dames, soit a Ferrare, dans son palais, soit au parc de Belfiore ; souvent il donnait des chasses ou combinait d'importantes cérémonies religieuses ; et toujours et partout Eléonore accompagnait son mari.
Grand bâtisseur, protecteur éclairé des peintres, à sa cour la musique était en grande faveur ; il avait créé une chapelle ducale avec des chanteurs et des chanteuses, des joueurs de luth et des violonistes ; à la cathédrale, il avait fait placer des orgues et nommé un organiste. Mais le théâtre était sa principale distraction ; on peut dire qu'il le régénéra, et Ferrare resta longtemps la ville par excellence des représentations dramatiques ; toutes les pièces de Plaute et de Térencey furent représentées, et même l'illustre
Mantegna peignit un décor pour les <sc Triomphes » de Pétrarque. Autour de lui, la société littéraire était nombreuse et florissante ; l'Université comptait d'éminents professeurs tels que Aide Manuce, Tito Strozzi, et parmi les poètes on peut citer Boiardo, mort en i4()4, Antonio Tebaldeo, Francisco Bello, Carbone et bien d'autres.
Il n'est pas étonnant qu'élevés par des parents de goûts si délicats, les enfants du duc aient reçu une éducation soignée ; ils avaient pour maîtres les plus célèbres littérateurs et les plus habiles artistes : Battisla Guarino, Lorenzo Costa, Lodovico Mazzolini etErcole Grandi précepteur particulier du jeune Alphonse; Isabelle et Béatrix, presque du même âge, grandissaient ensemble, participaient aux mêmes travaux et aux mêmes divertissements sous la direction d'un écrivain distingué nommé Equicola d'Alveto. Toutes deux, fiancées à des princes, appelées à jouer un rôle important dans la société italienne, devaient, pour s'y préparer, suivre les mêmes chemins ; en tous cas cette intimité de l'enfance et de la jeunesse fit naître entre les deux sœurè une affection qui ne se démentit jamais. La future marquise de Mantoue et la future duchesse de Milan, alliaient à l'esprit le plus viril la plus rare élévation de vues et la plus rare sûreté de critique.
Le moment approchait où Ludovic le More, le
puissant Régent du Milanais, allait réclamer l'exécution des projets relatifs à son mariage avec Béatrix. Le duc et la duchesse de Ferrare, désirant, en prévision de leur prochaine séparation, conserver le souvenir et l'image de leur fille, firent exécuter son portrait.
A défaut de sculpteur ferrarais, on s'adressa à un étranger, Gian Grîstoforo, fils d'un sculpteur Pisan nommé Isaia de' Ganti, était né à Rome, ce qui lui fit donner le surnom de Romano, il suivit les leçons de son père et du célèbre Paolo Romano, devint un habile artiste et quittait Rome pour chercher fortune lorsque son bon génie le conduisit à Ferrare. Il fit le buste de Béatrix et créa une œuvre remarquable.
Or\ peut voir au Louvre, dans la galerie des sculptures de la Renaissance, ce précieux morceau d'un art plein d'une délicatesse encore toute florentine. Il faisait autrefois partie de la collection d'un célèbre amateur, Debruge-Duménil ; le marquis de Laborde, conservateur au Musée du Louvre, l'acheta pour le compte de l'État en 1847. D'où venait-il? A qui appartenait-il avant son arrivée en France? On ne sait. Debruge-Duménil en connaissait peutêtre l'origine, mais il a emporté ce secret dans la tombe. Le marquis de Laborde l'acheta, à la vente de la collection parce qu'il trouvait l'œuvre charmante et digne d'entrer dans notre musée national,
Buste de marbre par Gian. Cristoforo Romano — 1490 Musée du Louvre.
mais on ne possédait aucun indice sur sa paternité, Les conservateurs du Louvre, très embarrassés, avaient tout d'abord pensé à attribuer ce beau marbre à Desiderio da Settignano ; mais plus tard, un savant critique ayant démontré que Desiderio était mort avant la naissance de Béatrix, il fallut chercher ailleurs; on hésita pendant quelque temps, on nomma même Léonard de Vinci, mais sans rien de positif. Aujourd'hui il est démontré et admis par tout le monde que l'auteur du buste est Gian Gristoforo Romano; Isabelle, marquise de Mantoue l'indique clairement dans une lettre écrite le 22 juin 1491, à son beau-frère Ludovic le More. Elle désirait faire faire son buste en marbre par le même Cristoforo, qui avait fait celui de sa sœur, mais il avait depuis longtemps quitté Ferrare pour venir s'installer à Milan, et Isabelle demandait à Ludovic de lui renvoyer le sculpteur. Au reste, ce désir ne put être réalisé, Cristoforo exécutait alors de grands travaux qu'il ne pouvait abandonner, tant à Crémone où il sculptait cette superbe porte du palais Stanga que nous possédons au Louvre, qu'à la Chartreuse de Pavie où il travaillait au monument funéraire de Jean Galeas Visconti, d'après l'ordre de Ludovic. Cristoforo ne vint à Mantoue que vers 1 ^98 et exécuta, non plus un buste mais une belle médaille de la marquise.
Nous sommes donc en possession d'une image bien réelle de Béatrix jeune fille ; elle devait avoir quatorze ou quinze ans environ, car elle n'avait que quinze ans et six mois lorsqu'elle épousa Ludovic. Ce n'est pas une jolie personne, elle n'avait pas dans le visage cette pureté classique que l'on admirait chez sa sœur, et dont on peut encore se rendre compte en examinant au Musée du Louvre dans la collection des dessins de maîtres, un magnifique portrait de la marquise, fait par Léonard de Vinci. Il existe cependant un air de famille bien marqué entre les deux sœurs.
Le front de Béatrix était dégagé, un peu bombé, ses joues semblent boursouflées et tombantes, le menton arrondi et les lèvres fortes pourraient faire croire à de la lourdeur d'esprit, k une certaine apathie de caractère si le nez petit et retroussé ne donnait à sa physionomie un air de spirituelle gaminerie complété par la vivacité du regard. Le buste nous montre ses abondants cheveux séparés sur le front en deux bandeaux retenus par une ferronnière et réunis en arrière pour former une natte épaisse. Cette natte en torsade entourée de cordonnets se retrouve dans tous les portraits de Béatrix ; elle ne quitta donc jamais le genre de coiffure qu'elle avait adopté dans sa jeunesse. Sur l'épaule gauche elle porte une écharpe ornée de broderies en s ou tache,
suivant la grande mode alors en faveur auprès des dames milanaises, et, sur le devant de sa robe, on voit un emblème brodé adopté par Borso d'Esté, consistant en deux mains tenant une nappe d'où s'échappe une poussière retombant sur le calice d'une fleur ; cet emblème rappelait le mystère de la fécondation des fleurs. Sur le piédouche on lit l'inscription : DIVAE BEATRIGI D. HERC. F.
Le départ d'Isabelle, mariée quelque temps avant elle, fut pour Béatrix un véritable chagrin. La fille aînée d'Hercule et d'Éléonore était adorée de tous ses concitoyens et de tous les artistes ; en quittant Ferrare elle laissait un vide immense, non seulement dans sa famille, mais dans la ville entière.
Que d'éloges n'a-t-on pas donnés à cette princesse accomplie qui alliait aux plus hautes qualités morales une grande fermeté de caractère, un goût exquis et une ardeur extrême pour les arts. Epouse, mère, patriote et artiste, elle fit l'admiration de tous les poètes, de tous les écrivains de son temps.
Béatrix était loin d'atteindre k toutes ces perfections, mais la hauteur et l'originalité de son caractère faisaient aussi d'elle une princesse remarquable. L'époque de son mariage allait, au reste, bientôt également arriver, car les entreprises des Vénitiens obligeaient le duc de Ferrare et Ludovic, pour s'y opposer, à sceller entre eux une étroite alliance.
Le 10 mai 1/189, un seigneur milanais Giacomo Trotti part pour Ferrare, envoyé par Ludovic le More, avec mission de signer les conventions matrimoniales ; et au mois d'avril de Tannée suivante, Francesco Gasati, secrétaire du duc de Bari vient demander à Hercule de fixer l'époque du mariage, et de réaliser ainsi la promesse faite depuis dix ans. Ses instructions sont contenues dans deux documents conservés aux archives d'État à Milan, portant la date du 12 avril i/igo.
Dans le premier : « Francesco Casati est envoyé à Ferrare auprès de l'IU"' et Sere"* Duc de Ferrare, notre beau-père, pour demander de faire venir auprès de nous notre épouse Ill" e , considérant que pour avoir des enfants de notre sang et pour laisser à la postérité une image de nous-même, rien ne peut nous être plus agréable que la société et le commerce de notre susdite épouse... Mais jusqu'ici son âge tendre a retardé notre désir, ne nous semblant pas convenable de la demander avant qu'elle ne soit mieux conformée... Cette même exposition doit être faite à la Duchesse, notre bellemère, ainsi qu'à notre épouse. »
Le second document est intitulé : Instructio particularis. Il comprend plusieurs articles : i° Somme et spécification de la dot ; 2 Augmentation à faire à la dot ; 3° Revisions dans le cas de restitution de
dot ; 4° Obligation par Ludovic de pourvoir à l'entretien de sa femme et de sa famille ; 5° Consentement à ce que Béatrix emmène pour la servir quatre des gouvernantes qui l'ont élevée, plus quelques jeunes filles de son entourage intime et deux hommes ; 6° Composition du trousseau ; 7° Quels bijoux recevra-t-elle ; 8° Fixer l'époque et la manière de célébrer les noces. Casati doit en outre exprimer à Hercule et à Eléonore les sentiments d'affection et de respect de Ludovic, choisir les vêtements et les joyaux qu'il doit offrir à sa fiancée et faire préparer un superbe coffre sculpté et peint pour les renfermer.
On fixa le départ de Béatrix au 29 décembre 1 490 ; Galeas Visconti qui signait Galeazzo Visconti Sforza, ami intime et parent de Ludovic, était chargé d'organiser le voyage ; la future épouse devait être accomgnée de la duchesse Eléonore sa mère, de la marquise de Mantoue sa sœur, d'Alphonse d'Esté son frère et de Sigismond d'Esté frère du duc Hercule.
Ce fut une bien pénible odyssée ; l'hiver était extrêmement rigoureux, le Pô était en partie gelé et toute navigation sur le fleuve était impraticable Ç ) ,
(1) Muratori. Hiver exceptionnellement rigoureux. La nuit de Noël il était tombé tant de neige qu'elle s'élevait à 3 pieds de hauteur. Le Pô resta gelé jusqu'au 3 février
on plaça donc des litières sur des chars de campagne pour parcourir les mauvais chemins couverts de neige et Ton arriva ainsi jusqu'à Brecello où le Pô se trouvait navigable. Toute la compagnie se transporta dans de grandes barques de pêcheurs auxquelles on donnait alors le nom de Bucentaures et Ton arriva ainsi jusqu'à Plaisance où les princesses purent prendre un peu de repos. Elles y passèrent une journée, admirablement accueillies. Mais il fallait avancer: on repartit donc, toujours sur les bateaux, neuf jours durent être employés pour arriver à Pavie, et l'on peut facilement se figurer les souffrances et les privations de tous genres, que ces pauvres gens, princes ou serviteurs endurèrent pendant ces neuf journées et ces neuf nuits passées sur de mauvaises barques par cette température glaciale. Enfin la caravane atteignit Pavie le dimanche 1 5 janvier ; Ludovic le More s'y était rendu pour la recevoir . La duchesse Eléonore avait dû souvent pendant ce pénible voyage se rappeler celui qu'elle avait fait en semblable circonstance pour aller à Ferrare épouser le duc Hercule : une brillante compagnie était venue la chercher à Naples, deux cents seigneurs napolitains l'avaient accompagnée à Rome, elle avait reçu chez le cardinal Riario une somptueuse hospitalité, le pape Sixte IV avait dit la messe à Saint-Pierre en son honneur, et à son départ quinze cents cavaliers
réunis autour d'elle escortaient sa marche triomphale à travers l'Italie. Isabelle pouvait également faire appel à ses récents souvenirs : sans avoir voyagé d'une façon aussi brillante que sa mère, elle était allée de Ferrare à Mantoue sur un bucentaure tout doré suivi de quatre autres portant les seigneurs et les dames, un cinquième contenant tout un orchestre de musiciens suivait le cortège. Rappeler ces beaux jours pouvait distraire les pauvres princesses mais ne leur évitait aucune des fatigues, aucun des embarras de leur péniblq situation.
A Pavie on signa le contrat nuptial et la cérémonie religieuse eut lieu le mardi 17 janvier dans la chapelle du vieux palais ducal restaurée par le dernier duc Galeas Marie Sforza ; Ludovic remit l'anneau à sa fiancée et le mariage fut consommé la nuit suivante. Puis le prince se hâta de partir le lendemain pour Milan afin d'y préparer à sa femme une entrée solennelle.
La duchesse de Milan, Isabelle d'Aragon femme du jeune duc Jean Galeas vint au devant des princesses ferraraises. Le duc de Bari était monté sur un cheval magnifique vêtu d'un costume resplen^ dissant d'or et de pierreries, le cortège était accompagné de quarante-six couples de trompettes; sur son parcours toutes les maisons étaient tendues de tapisseries.
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Les fêtes données à Milan à l'occasion de ce mariage furent splendides. Tristiano Galco, fils du secrétaire du duc de Bari, en a laissé la description : bal au Gastello, dans la fameuse loggia que Ludovic avait fait décorer par les peintres les plus habiles, spectacles, triomphes sous la direction du poète Belinzoni et de Léonard de Vinci qui, k ses fonctions de peintre de la cour, ajoutait celle de grand mécanicien en chef. A eux deux, ils imaginèrent de représenter ce qu'ils appelaient « le Paradis ». C'était une sorte de colossal planétaire où les constellations étaient figurées par des personnages vivants qui tournaient autour de la jeune princesse et célébraient ses louanges. Il y eut aussi des joutes et des tournois auxquels prirent part les plus brillants cavaliers, entre autres le marquis François Gonzague de Mantoue. Il avait été naturellement invité à venir assister aux noces de sa belle-sœur, mais une décision du sénat de Venise, toujours hostile à ce qui pouvait donner quelque importance aux Sforza, l'en avait empêché. François, habile aux armes, ne put cependant résister au désir de paraître en semblable circonstance, il vint incognito à Milan et ne se fit connaître qu'après avoir triomphé le jour du tournoi.
On profita de la réunion de toute la famille d'Esté à Milan pour célébrer quelques jours après
le mariage d'Alphonse, frère de Béatrix, avec Anna Sforza, nièce de Ludovic. Ce projet de mariage datait de loin, il remontait à Tannée 1^77, et au moment de la ratification des conditions de cette alliance le fiancé, tout enfant, était encore porté dans les bras de son gentilhomme, Anna Sforza avait été laissée aux soins de sa nourrice. Non seulement depuis elle était devenue bellissima e gentilissima, mais recevait en dot i5o 000 écus, ce qui constituait un fort beau parti. Peu de temps après, ces nouveaux époux retournèrent à Ferrare, le grand froid avait cessé et le voyage se fit agréablement cette fois.
Voici donc la petite Béatrix, car elle était petite et toute mignonne, la piu zentile madona delï Italia, devenue duchesse de Bari, femme de l'omnipotent régent du Milanais, installée dans le château de Milan, l'antique Castello, luxueusement décoré par le duc Galeas Marie, résidence vraiment royale ; elle pouvait dès lors donner libre cours à ses fantaisies et à ses goûts. Or, Béatrix aimait les fêtes et les plaisirs, les beaux vêtements et les joyaux ; de plus, elle était d'une activité exubérante et il lui fallait des divertissements de toute sorte; mais, hâtonsnous de le dire, Ludovic adorait sa femme et Béatrix aimait son mari. Galeas Visconti pouvait écrire à la marquise Isabelle à Mantoue : « Non credo che
doe persone piu se posse amare » « Je ne crois pas qu'il soit possible k deux personnes de s'aimer davantage » . Béatrix montait k cheval accompagnée de toute sa cour, ou sortait en carrela qu'elle conduisait elle-même pour faire des excursions aux environs de la ville ; mais la villa de Guxago était son séjour de prédilection, elle pouvait s'y livrer a la pêche, a la chasse au faucon, au jeu de balle et de ballon. Souvent, l'intrépide amazone faisait courir son cheval a toute bride a travers la campagne ; il fallait la suivre et les dames payaient quelquefois par une chute plus ou moins grave cet excès de vitesse. A Milan, les jours de pluie, c'était autre chose : accompagnée de quelque bonne amie elle courait les rues de la ville, masquée et mal vêtue, s'arrêtait dans les boutiques , marchandait, se disputait, recevait quelquefois des insultes, les rendait, toute prête a en venir aux mains et rentrait au palais épuisée « ce qui était beau k voir » dit Ludovic dans la lettre adressée à sa belle-sœur où il lui raconte toutes ces folies ; mais, ajoute-t-il, « les choses iront mieux lorsque vous viendrez à Milan » ce a quoi la sage Isabelle répond : « quelle n'est pas étonnée, car si quelqu'un l'insultait, elle ferait bien pire encore » .
Ludovic ne négligeait rien pour amuser sa chère Béatrix et lui prodiguait les plaisirs que préférait
son active jeunesse. La chasse était chez elle une véritable passion ; dans sa correspondance avec sa sœur, elle lui parle toujours de ses chasses au faucon et de ses prouesses au jeu de mail dans lequel elle surpassait quelquefois son mari. Mais il ne lui suffisait pas de faire voler le faucon, elle suivait avec ardeur les grandes chasses au cerf, au sanglier . et au loup. Ludovic rendant compte à la marquise Isabelle d'une chasse qui eut lieu à Vigevano, le 8 juillet 1 4 9 1 , écrit : « Nous comprimes que le cerf allait se jeter sur le cheval de mon épouse et on la vit lever en l'air une bonne lance et rester toujours droite sur sa selle, et lorsque nous arrivâmes pour voir si elle n'avait pas de mal nous la trouvâmes riant, n'ayant éprouvé aucune peur, cependant le cerf lui avait touché la jambe, mais ne lui avait fait aucun mal. » L'année suivante, elle porta ellemême le premier coup à un sanglier qu'acheva Galeas Visconti.
Cette vaillance, cette ardeur qui faisaient alors l'admiration de Ludovic finirent par lui en imposer et préparèrent l'empire que Béatrix devait prendre sur lui dans les affaires d'Etat. En attendant il ne faisait que rire de toutes les folies de sa femme ; c'est ainsi qu'il raconte dans une lettre à sa bellesœur cette visite à la Chartreuse de Pavie pendant laquelle la petite duchesse de Bari et toutes les
dames de sa suite s'étaient travesties en turques pour venir le surprendre tandis qu'il examinait les travaux.
Toutes ces folles équipées eurent pour résultat une légère maladie que Béatrix éprouva vers la fin de septembre, et Ludovic pour la sauvegarder lui fit faire un petit voyage et l'envoya se reposer à Gênes. Gian Cristoforo Romano, appelé à Milan à la recommandation de Béatrix, travaillait alors à la Chartreuse de Pavie ; n'étant pas seulement sculpteur de grand mérite, mais aussi beau parleur, habile musicien et très versé de plus dans les belles lettres, il fut choisi pour accompagner la duchesse de Bari pendant ce voyage .
L'année i4q3 débuta par un grand événement :
le 25 janvier, Béatrix mit au monde un fils d'abord appelé Hercule comme son grand-père, mais auquel on donna plus tard le nom de Maximilien en l'honneur de l'amitié que l'empereur témoignait à Ludovic. Les réjouissances publiques données à L'occasion de cette naissance durèrent plus de huit jours, on fit des processions solennelles à travers toute la ville, les cloches de toutes les églises sonnèrent à grande volée, et toutes les peines encourues pour des dettes impayées envers la Chambre ducale furent levées.
L'année précédente, le 1 8 juin 1^92, la duchesse
Beatrix d'Esté Buste par Gian. Cristoforo Romano
Musée du Louvre.
de Milan, Isabelle d'Aragon, avait mis au monde un fils, mais les fêtes qui eurent lieu à cette époque avaient été beaucoup plus modestes. Cette différence marquée avait même été un sujet de plainte et de jalousie de la part de la duchesse mais le puissant régent entendait éclipser en tout son neveu. Déjà au moment du. mariage de Ludovic, l'ambassadeur de Ferrare, Yoratore comme on disait alors, avait pu écrire a son maître : « On fit de si dignes et si somptueuses décorations que les brodeurs, les peintres et les orfèvres n'en ont pas fait la moitié autant pour la duchesse. » Et ceci est à retenir.
Pendant ce temps Béatrix occupait, dans la partie du Castello nommée la Rochetta, une vaste chambre tout entière tendue de tapisseries, son grand lit très richement décoré en occupait le milieu ; tout autour pouvaient prendre place sa mère venue pour assister à ses couches et les dames de la cour ; le bambino couvert de brocart d'or, couché dans un superbe berceau doré surmonté d'un baldaquin de soie turque porté par quatre colonettes d'or, était placé dans la pièce voisine.
Le 4 février, les ambassadeurs, les gentilshommes et les dames vinrent présenter leurs hommages à la duchesse de Bari et à son fils premier-né. Le 26 février, Béatrix faisait ses relevailles en allant entendre un Te Deum chanté à l'Eglise de Sainte-
Marie-des-Gràces ; il y eut encore à cette occasion des réjouissances publiques et une fête splendide au palais délia Torre. La présence peut-être un peu forcée de la duchesse de Milan ajoutait encore à l'éclat de ces démonstrations de joie.
Dans les premiers jours de mars, Ludovic emmena sa femme et son fils à sa résidence de Vigevano. Cette arrivée fut l'occasion de nouvelles fêtes. Vigevano, vieux château construit par les Visconti mais depuis considérablement embelli, était le séjour favori de Ludovic, et Béatrix s'y était installée avec tout le luxe et tout le confort imaginable.
La duchesse de Ferrare voulut se rendre compte de cette installation ; et accompagnée du chambellan Bernardino Prosperi visita la somptueuse garde-robe de sa fille ; elle en fut tellement émerveillée qu'en écrivant a son mari, elle compare la pièce qui la renfermait à une sacristie toute garnie d'ornements religieux. A côté, Béatrix avait fait aménager deux autres salles destinées a recevoir les objets qui lui étaient particuliers. Dans l'une se trouvait les verres de Venise, les porcelaines, les ivoires, les collerettes, les bourses ; dans l'autre, les parfums, les eaux de toilette et autres ustensiles d'or, de cristal ou d'émail ; laboratoire nécessaire à sa beauté, car elle était coquette et avait coutume une fois par semaine de dorer ses cheveux ; elle les faisait sécher au soleil
sur la terrasse du château, vêtue d'une longue tunique blanche et coiffée d'un large chapeau de paille sans fond qui, tout en protégeant son visage, laissait à découvert sa magnifique chevelure.
La naissance d'un fils donnait à la présence de Béatrix auprès de Ludovic une tout autre autorité. Certes elle aimait les fêtes et les plaisirs, le luxe des vêtements, la richesse autour d'elle, mais, en vraie femme de la Renaissance, elle étendait ce goût de magnificence à toutes les manifestations de l'esprit, aux arts aussi bien qu'aux lettres, honorant de sa protection les nombreux poètes qui, du reste, ne lui marchandaient pas les éloges, non seulement à Milan mais dans l'Italie entière. Elle s'immisçait dans toutes les affaires politiques où son caractère énergique soutenait l'irrésolution de son mari et dans toutes les questions artistiques où elle l'encourageait à prendre le rôle de Mécène. Au reste, Ludovic, riche, superbe, libéral, ami des plaisirs, du luxe et des arts, était bien le mari qui convenait le mieux à Béatrix et si on peut reprocher à cette jeune femme de s'être attachée à la conquête du pouvoir, il est juste de dire quelle parvint à faire redouter de tous ses voisins un prince pusillanime et peureux.
Le jeune duc Jean Galeas Sforza, écarté systématiquement du gouvernement et passant tristement une existence solitaire et maladive, avait épousé, le 2
février 1/189, ' a princesse Isabelle d'Aragon, fille d'Alphonse, duc de Galabre, et petite fille du roi de Naples, Ferdinand. Dès le premier jour de son mariage, Béatrix s'était donc trouvée en présence de la duchesse. Elle dut lui céder le pas, mais son juvénile orgueil en conçut un affreux dépit, et de ce jour commença entre les deux jeunes femmes une rivalité terrible, rivalité de beauté et d'élégance, mais aussi rivalité de puissance, car si le jeune duc était incapable de régner par lui-même Isabelle voulait le faire à sa place, tandis que Béatrix se sentait être la femme et la conseillère écoutée du véritable maître de l'Etat.
Pendant quelque temps, la bonne harmonie sembla néanmoins régner à la cour, harmonie toute de surface car de chaque côté de trop grands intérêts étaient enjeu, mais la discorde finit par éclater et, devant les humiliations que lui faisait subir Béatrix, la fille du duc de Calabre crut devoir se plaindre de nouveau à son père et lui demander aide et protection contre ces insolents usurpateurs. Ludovic sentit qu'il fallait se mettre à l'abri de la vengeance paternelle, et, en prévision d'une lutte devenue imminente, rechercha des alliés.
C'est alors que Ton voit la folle Béatrix se transformer en homme d'état et jouer ouvertement un rôle dans les combinaisons politiques de son mari.
Ludovic vint à Ferrare afin d'engager son beaufrère à le soutenir et envoya Béatrix à Venise avec mission de préparer une entente avec la Serenissime République. Isabelle accompagna sa sœur, et le i3 mai 1^93, les deux princesses arrivaient à Chioggia. Elles y furent reçues avec tous les honneurs par le podestat, et le lendemain elles s'embarquaient pour Malamocco. Le doge en habit de gala vint au-devant d'elles monté sur le fameux Bucentaure ; puis elles firent à Venise une entrée triomphale par le grand canal au sondes trompettes et des cloches, accompagnées par un nombre considérable de barques.
Le jour suivant, réception solennelle, Béatrix dut prononcer un grand discours en latin au palais ducal; le soir, rendant compte de sa journée à son mari, elle ajoute : « Ayez compassion de moi car je n'ai jamais été aussi fatiguée. » Elle eut sans doute préféré une chasse au cerf. Cependant ses devoirs d'ambassadrice ne l'empêchaient pas de jouer avec les seigneurs vénitiens et de leur gagner leur argent. On a même écrit à ce propos qu'elle avait la passion du jeu ; en tout cas elle n'y était pas encouragée par Ludovic, car, à l'annonce de ses succès, il répond : « J'espère bien qu'à votre retour vous me remettrez tout ce que vous avez gagné, mais je vous préviens que dans le cas où vous perdriez, je ne veux entendre parler de rien. »
Trois jours après, les princesses retournaient à Ferrare. Ludovic vint, ainsi que tous les seigneurs ferrarais à leur rencontre, il y eut pendant toute une semaine des réjouissances publiques, des danses, des joutes, des banquets, des représentations théârales ; tous les prétextes étaient bons à Ferrare pour donner des fêtes. Enfin le a5 mai, à dix heures du matin, heure prescrite par l'astrologue de la cour pour que le voyage se fit heureusement, Béatrix, Eléonore, Anna Sforza, Alphonse et le marquis de Mantoue, quittèrent Ferrare, tandis qu'Hercule et Ludovic, retenus par les affaires sérieuses, venaient s'installer à Belriguardo. C'est là que le duc de Bari reçut les ambassadeurs de Venise, l'invitant de la part du Sénat à venir exposer luimême ses projets ; ce qu'il se garda bien d'accepter, s'en fiant plus à l'adresse et à la sagacité de sa femme qu'à sa propre éloquence ; et se réservant ainsi de pouvoir la désavouer au besoin.
Le n octobre, Eléonore d'Aragon, duchesse de Ferrare, mourait enlevée par une maladie d'estomac. Ame élevée, pieuse, énergique, amie des lettres et des arts, digne enfin de l'éloge qu'en fit l'Arioste sur son tombeau, elle laissait des regrets universels. Nous devons supposer que la mort de la duchesse de Ferrare fit éprouver à ses deux filles une profonde douleur, mais nous savons qu'à travers leurs
larmes, la coquetterie féminine ne perdait pas ses droits car les deux sœurs s'écrivaient au sujet de leurs toilettes, et discutaient sur la forme du voile qu'elles devaient porter.
Ce deuil fut interrompu par le mariage de Blanche Marie Sforza, sœur du duc Jean Galeas, et nièce de Ludovic le More, avec l'empereur Maximilien. Il fallut préparer les fêtes; immédiatement Béatrix dépêche à sa sœur un courrier chargé de lui rapporter le modèle d'une toilette, car Isabelle était la coquette élégante dont Béatrix enviait le goût délicat, elle lui disputait même, a un certain moment, à prix d'or, la possession d'un brodeur espagnol nommé Sorba ; malgré les 200 ducats que lui donnait chaque année Isabelle, Béatrix le lui enleva et l'installa à Milan afin de l'avoir tout à fait à son service.
Le mariage de Blanche Marie était un événement d'une importance capitale, bien fait pour flatter l' amour-propre du régent ; il fut célébré par procuration à Milan et béni par l'archevêque, Guido Antonio Archimboldi le 3o novembre i4q3. La mariée arriva a la cathédrale dans un char traîné par six chevaux blancs, accompagnée du duc et de la duchesse de Milan, de la duchesse Bonne, de Ludovic et de Béatrix. Les rues étaient d'un bout à l'autre de la ville tendues de tapisseries et ornées
de guirlandes, de festons et d'écussons ; devant le Castello, on avait dressé sous un arc de triomphe le modèle de la statue équestre de François Sforza auquel travaillait Léonard de Vinci. La frivole Béatrix, dans une longue lettre adressée à sa sœur, se plait à raconter en grand détail toutes ces cérémonies, décrit minutieusement les toilettes les plus remarquables. La lettre, datée du 29 décembre 1 ^3, est signée : Soror Beatrix Sfortia Vicecomes Estensis Ducissa Bri.
L'année i&tyh commença pour Béatrix sous d'heureux auspices. Ludovic toujours épris de sa femme, voulant à tout événement lui assurer un douaire en rapport avec sa situation, fit établir par-devant notaire un acte désignant les terres et biens qui devaient lui être destinés. Cet acte écrit sur parchemin blanc a été passé à Vigevano, en présence dé Stefano Giusperti de Crémone, chancelier et de Gian Galeazzo Sforza Visconti, il porte la date du 28 janvier i4()4. Sur la première feuille, de chaque côté des armoiries de Ludovic portées par des anges, deux médaillons représentent les portraits du duc et de la duchesse de Bari peints en miniature ; des rinceaux, des arabesques comprenant des figurines, des fleurs, des fruits, et des pierres précieuses, complètent la décoration. Ce beau travail est l'œuvre du célèbre miniaturiste Fra