Acte de donation de Ludovic Sforza
Portrait de Beatrix d'Esté
par Fra. Antonio da Monza
British Muséum — Londres.
Antonio da Monza, auteur de nombreux travaux en ce genre, et entre autres du beau missel du pape Alexandre VI, avec lequel cet acte de donation a une très grande analogie. Cette pièce si importante fait aujourd'hui partie des collections du British Muséum de Londres. Le portrait de Béatrix reproduit très fidèlement les traits de la femme arrivée à son entier développement ; ce n'est plus la jeune fille que son buste nous a fait connaître, c'est la duchesse de Bari, la femme de Ludovic le More, l'impérieuse rivale delà duchesse de Milan. Elle est la, vue de profil, droite, raide, arrogante et fière, ses longs cheveux sont séparés en deux bandeaux retenus par une résille et une ferronnière ; comme dans le buste, ils retombent par derrière en une grosse torsade ; un collier de perles entoure son col laissé à découvert ; la robe de velours foncé est agrémentée de broderies et de crevés d'étoffe claire. Ce n'est pas la Béatrix familière, enjouée, écervelée peutêtre, mais charmante de jeunesse et d'entrain, c'est la princesse, la femme politique, la vraie régente du Milanais qui devait bientôt faire appel à toutes ses facultés d'énergie et de savoir faire pour soutenir et conseiller son mari dans de graves circonstances. En effet, vers le milieu de cette même année 1^9 4, les premiers soldats français pénétraient en Italie ; le io juin, le duc d'Orléans entrait à Asti et
Charles VIII y arrivait le 9 septembre. Le duc de Ferrare et Ludovic le More vinrent à sa rencontre, Béatrix l'attendit au château d'Annoma, sur la frontière du Milanais. Elle y reçut le roi avec une grande magnificence, entourée de quatre-vingt dames de Milan, d'Asti et d'Alexandrie. Le roi, le béret à la main les « baisa » toutes à commencer par la duchesse deBariet Bianca, fille naturelle de Ludovic, femme de Galeas Sanseverino, puis il voulut voir danser Béatrix avec ses « demoiselles », elle y consentit et déploya en cette occasion toutes les grâces dont elle était capable afin de conquérir les faveurs du futur maître des destinées de l'Italie. Tout ceci est rapporté dans une ancienne chronique, composée par un poète nommé André de la Vigne, et qui a pour titre « Le Vergier d'honneur » ; nous en extrayons le passage suivant :
Avec lui fit venir sa partie Qui de Ferrare fille du duc estait De fin drap d'or en tout ou en partie, De jour en jour volontiers se vestait, C haines, colliers, affiquets, pierreries, Ainsi qu'on dit en un commun proverbe, Tant en avait que c'était diablerie Brief mieux valait le lyen que la gerbe ; Autour du col, bagues, joyaulx, carcans, Et pour son chief de richesse officier Bordures d'or, devises et brocans.
La duchesse de Bari avait encore ordonné pour éblouir le roi, « difar bellissima festa a tromba epifferari con quelle donne esa in sua compagnia. y> Cette fête n'eut pas lieu à cause de la maladie du roi.
Charles VIII, pour lequel la fière petite duchesse déployait ainsi toutes ses grâces, pouvait être un puissant monarque, mais il était loin d'être beau; petit, jambes maigres, épaules étroites, Tune plus haute que l'autre, poitrine rentrée, nez fort long, cheveux blonds roux, barbe clairsemée et jaunâtre, lèvres épaisses, gros yeux pâles à fleur de tête, expression ordinaire triste, parole difficile, tel était le pauvre prince dont les belles dames se disputaient les faveurs, mais, sous cette vilaine enveloppe, le roi de France avait l'âme haute et était galant homme. « Petit de corps et grand d'esprit», selon l'expression de Louis de la Trémoille dans ses Mémoires.
Charles VIII ne voulut pas entrer à Milan et se dirigea vers la Toscane. A peine quittait-il Plaisance que le duc de Milan, Jean Galeas Sforza, mourait à Pavie le 21 octobre 1^9^. Ludovic le More qui accompagnait le roi se hâta de revenir et de se faire proclamer duc de Milan, au détriment de l'héritier naturel, usurpation préparée de longue main, à laquelle Béatrix avait largement contribué par ses conseils et ses encouragements.
Voici donc Béatrix arrivée au comble de ses vœux,
devenue duchesse de Milan, elle n'éprouvait plus de jalousie vis-à-vis de la pauvre Isabelle, aussi, lorsque cette princesse accompagnant le corps de son mari arriva à Milan, elle alla à sa rencontre, l'embrassa affectueusement et pleura avec sa rivale désolée « di cuore abbracio e pianse insieme colla desolata rivale » dit l'historien Magenta ( ! ).
A cette satisfaction, toute d'amour-propre, allait bientôt s'en ajouter une autre d'un ordre plus intime : Béatrix devait s'occuper de préparer un nouveau berceau. Le lx février elle mit au monde un second fils que la marquise de Mantoue, invitée à venir assister sa sœur, tint sur les fonds baptismaux ; l'enfant reçut quinze noms, mais n'a été connu que sous ceux de François-Marie. Avec lui devait s'éteindre en i535 la race des Sforza et disparaître l'existence politique du duché de Milan. A l'occasion de cette naissance il y eut de grandes fêtes tant dans la ville qu'au Castello et au Giardino. Bramante, l'architecte favori du duc, fut chargé de régler quelque procession décorative. Mais de toutes ces fêtes, celle qui devait faire la plus grande impression sur l'esprit de Béatrix et réjouir le plus profondément son cœur de femme ambitieuse ne fut célébrée qu'un peu plus tard. On attendit en effet, jusqu'au a5 avril
(i) Magenta : Visconti e Sforza.
Ludovic Sforza et Beatrix d'Esté
avec leurs deux fils Maximilien et François
aux pieds de la MADONE entourée de Saints
Tableau votif peint en 1495 par Bernardino Zenàle
Musée Brera — Milan. Photo. Anderson.
pour proclamer solennellement l'investiture du duché de Milan en faveur de Ludovic, et du haut du balcon de l'Hôtel de Ville, le chef des hérauts put lire à haute voix le décret impérial commençant par les mots : « Maximilianus divina favente clementia, Romanorum rex, semper Augustus. » En écrivant à sa sœur retournée à Mantoue, Béatrix lui donne tous les détails de la cérémonie et ajoute : « que ce fut le plus beau spectacle et la plus grande solennité qu'elle ait jamais vu. »
C'est peut-être en témoignage de reconnaissance pour cette faveur insigne que Ludovic commanda au peintre Bernardino Zenale le très remarquable tableau votif , conservé aujourd'hui au musée Brera a Milan, représentant Ludovic et Béatrix agenouillés de chaque côté du trône de la Madone et accompagnés chacun d'un de leurs fils ; Maximilien est un petit garçonnet et François, bien qu'encore enveloppé de ses langes, se trouve aux côtés de sa mère.
Béatrix avait alors vingt ans, deux enfants, était mariée depuis cinq ans, et portait le titre de duchesse de Milan. Ce portrait marque donc une nouvelle phase de son existence; c'est toujours la même petite femme, mince, à la poitrine étroite, au menton rond, aux lèvres fortes, ses abondants cheveux roulés et pendant jusqu'à terre en une forte natte derrière elle, mais le mouvement de la tête est impérieux,
dans le regard de ses yeux bruns on lit la fermeté de son caractère. L'ambassadeur de Venise, dans ses lettres à la Seigneurie, assurait « qu'en politique elle était un véritable silex et beaucoup plus arrêtée que son époux qui du reste, fort raisonnablement, lui obéissait en toute chose. » Au mois d'octobre 1/I96, elle prenait part k toutes les conférences qui précédèrent le traité de Verceil par lequel Ludovic faisait sa paix particulière avec le roi de France à son retour d'Italie.
Vincenzo Calmeta qui fut secrétaire de Béatrix nous trace de la duchesse et de son entourage ce portrait peut-être un peu flatté : « C'était, dit-il, une femme de beaucoup de talent, vive, pleine d'affabilité, de grâces, de libéralité, de générosité, elle n'employait son temps qu'à des choses louables, sa cour était remplie d'hommes de grand mérite, musiciens, poètes surtout, et il ne se passait pas de mois sans qu'elle ne fit représenter un de leurs ouvrages ; on y remarquait trois cavaliers accomplis : Niccolo da Gorregio, Gasparo Visconti et moi. Non seulement elle encourageait les écrivains qui vivaient auprès d'elle, mais elle accueillait avec bienveillance et honneur les compositions poétiques qui lui étaient adressées de tous côtés » Quant au poète milanais Bernardo Bellinzoni, sa lyre était à la solde de Ludovic et en toute circonstance il ne se faisait pas
Tableau votif de Bernardino Zenale
Détail
Portrait de Beatrix d'Esté
Thoto. Anderson
faute de la faire raisonner. Il ne faut pas oublier de noter que Béatrix fut en relations suivies avec Gassandra Fedele, cette femme célèbre, philosophe et lettrée, dont tous les érudits de son temps ont fait l'éloge. Bien que Gassandra habitât Venise, Ludovic et Béatrix s'étaient déclarés ses protecteurs (').
C'est à cette époque glorieuse de son existence qu'il faut rapporter le beau portrait de Béatrix fait à Milan par Lorenzo Costa et conservé à la galerie Pitti à Florence. Lorenzo Costa, peintre ferrarais, travailla beaucoup pour la maison d'Esté, mais surtout pour le marquis Frédéric de Mantoue dont il décora le magnifique palais de San-Sebastiano.
Non seulement Béatrix aimait la musique, mais elle était elle-même bonne musicienne. Dans la lettre qu'elle écrivait de Venise a son mari, elle lui raconte qu'étant à Chioggia elle est allée entendre la messe chantée par les chanteurs qu'elle avait amenés avec elle et qu'entre autres un certain flamand nommé Messer Cordier de Bruxelles chanta si bien que c'était un véritable plaisir de l'entendre chanter seul, « sentirlofora deli altri ». Nous savons en outre par une lettre de la marquise de Mantoue datée du
(i) Correspondance publiée par Gilippo Commassini dans le volume : Cassandra Fidelis Epistolae et Orationes. Patavi, i636.
— Ho —
12 mars 1^96, que Lorcnzo Gusnaco fabricant d'instruments de musique avait fait pour Béatrix un clavecin de grande perfection ; Isabelle dit à sa sœur qu'elle en a commandé un pareil, facile à jouer « car nous avons la main si légère que nous ne pouvons pas bien jouer lorsqu'il faut faire des efforts à cause de la dureté des touches » . Songez qu'il y a quatre siècles de cela !
Le 22 novembre 1/196, Béatrix perdait une de ses amies les plus chères, Bianca Maria, fdle naturelle de Ludovic et de Lucia Visconti comtesse de Melzi, mariée depuis six ans a Galeas Sanseverino, général des armées de Sforza. Il ne faut pas oublier que Ludovic le More, né en i45i, avait trente neuf ans lorsqu'il épousa Béatrix, il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il ait eu une fille de l'âge de sa femme et même un peu plus âgée. Nous venons de voir les deux amies aux côtés l'une de l'autre pour recevoir le roi de France, une mort prématurée devait les séparer. Bianca fut ensevelie dans le caveau particulier des Sforza à l'église de Santa Maria délie Grazic.
C'était une très ancienne église privilégiée dans laquelle se trouvait une image miraculeuse de la Vierge très vénérée par le peuple de Milan. Gaspard Vimercati, vieux guerrier, a son retour de France où il avait servi sous Louis XI avec Galeas Marie Sforza, avait fait commencer par l'architecte Guini-
forte Solari des travaux d'agrandissement et d'embellissement dans cette église. Ludovic le More fit continuer ces travaux, chargea Bramante de leur exécution, etBéatrix, adoptant la dévotion populaire pour ce sanctuaire, en fit son oratoire favori. Dès lors, il n'y fut plus employé que des artistes de premier ordre, sculpteurs, peintres, orfèvres, luttent d'efforts et de talent pour décorer cette église déclarée sépulture officielle des membres de la famille régnante. C'est à qui composera les plus riches ornements, les portraits des deux époux sont sculptés à l'extérieur sur le portail et peints par Léonard de Vinci à l'intérieur du réfectoire des moines. La sollicitude de Béatrix pour Sainte-Mariedes-Grâces ne se ralentit jamais et depuis la mort de Bianca elle y allait souvent prier.
Avant de rapporter l'événement funeste qui mit fin à une si heureuse existence, il vous paraîtra peutêtre intéressant de prendre connaissance d'une lettre adressée à cette époque par Béatrix à sa sœur. Elle s'y découvre tout entière, gaie, enjouée, enfantine, crédule, vindicative même, c'est une Béatrix toute familière qui se peint elle-même en des termes charmants ( l ).
(i) Lettre publiée par Bërtolotti dans le journal de Mantoue « Il Mendico », 1880, n° 8, p. 6.
L'original de cette lettre est conservé aux Archives de Mantoue. En voici la traduction :
Lettre de Béatrix, duchesse de Milan, à sa sœur Isabelle, marquise de Mantoue.
« Serenissime Madonna, ma petite sœur bien aimée, moi et mon époux le seigneur Ludovic, vous souhaitons heureuse santé à vous et au très-renommé seigneur Francesco. En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait de mon fils Maximilien. Seulement ne croyez-pas je vous prie qu'il soit aussi petit. Nous voulions prendre sa mesure exacte afin de la soumettre à votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnament ; lorsque je ne le vois durant plusieurs jours, quand je le regarde il me semble qu'il a encore poussé et j'en reste infiniment contente et consolée, car nous avons eu une grande douleur, notre bouffon Nannino est mort. Vous l'avez connu et aimé, aussi comprendrez-vous que si j'avais perdu tout autre chose j'aurais essayé de la remplacer, mais pour refaire un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante, car elle a épuisé en lui toutes ses forces en unissant en un seul être pour l'amusement des rois la plus rare des bêtises et la plus charmante des horreurs. Le poète Bellinzoni dans son épitaphe a dit que « si son
Beatrix d'Esté — Duchesse de Milan Portrait par Lorenzo Costa
Galerie Pitti — Florence
Photo. Anderson
âme est au ciel il doit faire rire tout le paradis, si elle est en enfer, Cerbère se tait et se réjouit». Je l'ai fait inhumer dans notre caveau à Santa Maria délie Grazie, à côté de mon faucon favori et de mon inoubliable chienne Puttina afin de ne pas être séparée après notre mort d'aussi agréables choses ( 1 ). J'ai pleuré pendant deux nuits, et le seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis pour la Noël une magnifique chaise en argent pour les débarras de l'estomac, représentant la bataille des Centaures et des Lapithes. A l'intérieure se trouve un bassin en or pur et le baldaquin est de velours cramoisi avec l'écusson ducal ; bref ma chaise est pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. Non seulement aucune duchesse d'Italie, mais le pape, l'empereur et même le Grand Turc ne possèdent de siège semblable ; il est plus beau que le siège de Bazade décrit dans les épigrammes de Martial. Le seigneur Ludovic voulait que le peintre florentin Léonard de Vinci installât à l'intérieur une machine à musique à l'instar d'un petit orgue, mais Léonard a refusé prétextant qu'il était trop
(i) Il y avait toute sorte de gens et d'animaux rares à la Cour de Ludovic. A côté du bouffon Nannino on voyait un nain que le duc avait fait venir de l'Ile de Chio (Archivio Storico Lombardo, 1874, p. 485).
occupé par le colosse (on appelait ainsi à Milan la Statue équestre de François Sforza que Léonard était en train d'exécuter) et par la Sainte Gêne. Vous me demandez, sœur chérie, de vous envoyer pour quelque temps ce maître; j'aurais aimé me rendre à votre prière et vous l'envoyer non seulement pour quelque temps mais pour toujours, mais le seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant ne le regrettez outre-mesure, car ce Léonard est adonné à l'alchimie, à la magie, à la mécanique et aux autres utopies du même genre beaucoup plus qu'à la peinture et se distingue par une telle lenteur dans l'exécution des commandes qu'il en arriverait à impatienter un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï-dire, c'est un hérétique et un impie. Dernièrement nous avons chassé le loup, on ne me permet pas de monter à cheval vu que je suis enceinte, j'ai suivi la chasse montée sur une caretta. Vous souvenez -vous, petite sœur, comme nous galopions ensemble ? Et nos chasses au sanglier ? Et nos pêcheries ? Ah ! c'était le bon temps ! Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons ; nous jouons aux cartes, nous patinons ; un jeune Seigneur des Flandres nous a appris cette nouvelle distraction. L'hiver est rude, non seulement les lacs mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissade
du parc du palais, Léonard a modelé une superbe . Léda avec son cygne en neige blanche et ferme comme du marbre. Quel grand dommage qu'elle doive fondre au printemps. Et comment vous portezvous ? La race des chats à longs poils a-t-elle réussie ? Si vous avez dans la portée un chat roux à yeux bleus envoyez-le moi en même temps que la naine promise. Moi je vous ferai cadeau de petits chiens de ma Sita. N'oubliez pas surtout de m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col en biais doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé dans ma dernière lettre. Envoyez-le moi par courrier monté dès demain. Envoyez-moi aussi un flacon de votre merveilleux fluide contre les boutons et du bois d'outre-mer pour vernir les ongles. Nos astrologues prédisent la guerre et un été très chaud. Les chiens deviendront enragés et les empereurs furieux. Que dit votre astrologue ? On croit toujours davantage celui des autres que le sien.
« Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos bienveillantes attentions, bien aimée sœur, et a celle de votre époux le renommé marquis Francesco.
« Béatrix Sforza. »
A travers ce commérage assez insignifiant mais très curieux de femme désœuvrée, à côté de l'enfant,
du nain, de la chaise, du chat et du mantelet, il est une chose à retenir, c'est que Béatrix détestait Léonard. Elle le détestait non seulement parce qu'elle le croyait hérétique et impie, mais surtout parce qu'il avait peint le portrait d'une certaine dame milanaise avec laquelle, Ludovic, avant son mariage, avait entretenu des rapports d'assez longue durée. Cette dame nommée Gœcilia Gallerani appartenait à une famille noble de Milan et avait reçu une brillante éducation ; poète et lettrée, sa beauté et ses talents avaient été célébrés de tous côtés, et bien qu'elle fût devenue la femme du vieux Comte Ludovico Bergamino, sa présence à Milan suffisait pour exciter la jalousie de Béatrix. Elle avait déclaré un certain jour qu'elle ne porterait pas une robe en toile d'or offerte par Ludovic, parce qu'elle savait qu'il en avait fait faire une semblable pour Cœcilia. Cette jalousie donna même lieu à des scènes violentes entre les deux époux, qui se terminaient il faut le dire à la satisfaction de l'épouse offensée.
De plus, Léonard, avec son intelligence supérieure, toujours en mouvement, toujours à la recherche de quelque nouveauté, toujours absorbé par quelque vaste conception, exerçait depuis longtemps un ascendant marqué sur l'esprit de Ludovic, et Béatrix, malgré sa finesse et sa ténacité
n'avait jamais pu réussir à l'éloigner d'auprès du duc. La statue équestre de François Sforza, le Colosse, comme on disait à Milan, et le grand tableau de la Sainte Gène qu'il peignait dans le réfectoire des moines à Santa-Maria délie Grazie, sans compter nombre d'autres travaux, donnaient à Léonard de nombreuses occasions d'entretenir le duc au détriment de l'influence unique que Béatrix voulait se réserver en toute circonstance : c'était là une des principales causes de son ressentiment. Aussi Béatrix traitait Léonard en ennemi véritable.
Gomme nous venons de le voir, par la lettre de Béatrix, la duchesse de Milan éprouvait les fatigues d'une nouvelle grossesse. Le mardi 2 janvier 1^97, elle était allée faire une promenade en carrozetta ; avant de rentrer au Gastello, où il y avait fête, elle avait voulu aller à Santa-Maria délie Grazie pour prier, comme elle en avait l'habitude, sur la tombe de son amie Bianca ; de retour au palais elle avait même pris part à quelque danse lente. Vers deux heures du matin elle ressentit les premières douleurs et à cinq heures elle mettait au monde un enfant mort. A six heures et demie la pauvre mère rendait le dernier soupir ; elle avait juste vingt-deux ans.
Ludovic fut véritablement terrifié par cette mort
foudroyante, malgré ses écarts de conduite il adorait sa femme : elle était même la seule personne qu'il aimât avec ardeur et désintéressement ; et pendant vingt-quatre heures il ne quitta pas la chambre mortuaire, absorbé, anéanti dans sa douleur, refusant toute nqjirriture ; pendant quinze jours il resta enfermé dans une chambre toute tendue de noir, les fenêtres fermées, éclairée à la lueur des lampes et des cierges ; il fit dire i oo messes a Sainte-Marie-des Grâces, sur un autel illuminé de ioo cierges et assistait chaque matin à Tune de ces messes. La cérémonie funèbre eut lieu le vendredi 5 janvier dans la soirée. Marino Sanuto, le méticuleux secrétaire, a soin de noter dans son Diario que la veille de la mort de la duchesse des présages funestes avaient été constatés.
Sur Tordre de Ludovic, on couvrit le corps de Béatrix de ses plus beaux atours et la couronne ducale fut placée sur sa tête pour indiquer que le duc de Milan ne perdait pas seulement une épouse mais son « associée au principat » suivant l'expression employée par l'empereur Maximilien dans sa lettre de condoléance. Ainsi parée, Béatrix fut déposée dans un double cercueil de plomb et de bois enfermé dans un grand coffre couvert d'une draperie brodée d'ornements et de l'écusson des Sforza. Cette sorte de sarcophage était élevé bien en évi-
dence au fond du chœur de l'église de Sainte-Mariedes-Grâces.
Maximilien en qualifiant Béatrix d'associée au principat ne pouvait se douter de quels désastres allait être suivie la rupture de cette association. Ludovic le More, entraîné sans guide et sans appui au travers d'événements qu'il ne pouvait plus dominer, n'éprouva que des malheurs. Sa défection de l'alliance française lui coûta la couronne et la liberté. Le 21 septembre 1^99, Louis XII entré en vainqueur à Milan le forçait à s'enfuir et se faisait proclamer duc à sa place. Rappelé à Milan l'année suivante, il était fait prisonnier devant Novare, et allait finir ses jours au fond d'un cachot du château de Loches.
Après la mort de Béatrix, les travaux de reconstruction de l'église de Sainte-Marie-des-Grâces, un moment abandonnés, furent poussés avec activité et Ludovic commanda un double tombeau afin, disaitil, que : « s'il plaît à Dieu, nous puissions reposer ensemble jusqu'au moment de la résurection. » Ce désir ne devait se réaliser que beaucoup plus tard. L'artiste chargé par Ludovic de l'exécution de ce monument funèbre se mit de suite à l'œuvre, il s'appelait Gristoforo Solari, surnommé « il Gobbo y> le bossu,
Ce Solari appartenait a une famille d'artistes qui
s'étaient déjà fait connaître par de nombreux travaux. L'un d'eux, Giovanni Solari, avait été architecte de la Chartreuse de Pavie; un autre, Guiniforte Solari, avait pris une part importante à la construction de la cathédrale de Milan et à la reconstruction de l'église de Sainte-Marie-des-Grâces. Gristoforo était sculpteur de grand mérite et travaillait à la décoration de la Chartreuse au moment de la mort de Béatrix. On a retrouvé aux Archives de l'église de San Fedele, aujourd'hui réunies aux Archives d'Etat, deux documents relatifs à ce mausolée, ce sont deux pièces datées des 1 4 et 27 septembre 1^97» dans lesquelles Solari constate avoir reçu des moines de la Chartreuse de Pavie, dont le chantier était toujours abondamment pourvu, les marbres nécessaires a la construction du monument de Sainte-Marie-des-Grâces.
Il est impossible de se rendre compte de ce que pouvait être ce tombeau, le dessin dû au talent de Giovanni délia Porta n'a pas été conservé. On sait seulement par une lettre de Pasquier Lemoine, valet de chambre de François I er relatant une visite faite par le roi à Sainte-Marie-des-Grâces que cela sépulture de Béatrix femme du More était élevée en haut, bien richement et dessous, près terre notre seigneur le duc au tombeau ». En effet, le corps de Ludovic Sforza, mort en France pendant sa captivité
Ludovic Sforza
Duc de Milan Statue funéraire par Cristoforo Solari (il Gobbo)
Chartreuse de Pavie
Beatri x d'Esté
Duchesse de Milan
Statue funéraire par Cristofoko Solari (il Gobbo)
Chi'trcj^e lie l'avic
au château de Loches, avait été réclamé par son fils Maximilien, devenu duc de Milan en 1 5 1 2 , et déposé dans le caveau de famille. La statue de Béatrix était donc terminée en i5i5 ; celle de Ludovic achevée postérieurement par le même artiste compléta plus tard le mausolée.
La dernière visite faite par Ludovic au tombeau de sa femme est particulièrement touchante.
Les Français arrivaient à Milan en 1^99, et Ludovic se préparait à fuir ; il prend congé de ses courtisans qui partent et l'abandonnent ; lui-même se dirige vers la ville de Gôme, mais il revient à l'église des Grâces, y fait une longue station et ne s'éloigne qu'après s'être retourné trois fois le visage couvert de larmes. Larmes de regret et d'expiation, ajoute bien justement Gorio, le secrétaire du duc, à qui nous devons ces détails.
Les restes de Ludovic et de Béatrix reposent toujours dans le même caveau creusé au fond du chœur de Sainte-Marie-des-Grâces. Une dalle de marbre noire portant cette seule inscription : Béatrix DVX, en marquait il y a encore peu d'années la place, elle a été enlevée et se trouve aujoud'hui incrustée dans le mur du petit cloître attenant à l'église. Quant aux deux statues, admirable spécimen de la scuplture milanaise à la fin du xv e siècle, et document très précieux rappelant avec une finesse
remarquable toutes les somptuosités des costumes de gala à la cour de Milan, on peut les voir dans l'abside de l'église de la Chartreuse de Pavie ; un hasard étrange les y a fait parvenir.
Par suite d'une prescription particulière du Concile de Trente, défendant de placer sous les autels ou contre les autels des églises la sépulture de personnages n'ayant pas été canonisés et auxquels il n'y aurait pas de culte à rendre, les moines dominicains de Sainte-Marie-des-Grâces furent obligés, en i554, de faire démolir le tombeau des Sforza qui était adossé à l'autel principal. Les débris en furent vendus et un certain Oldrado da Lampugnano acheta les deux statues moyennant la modique somme de trente huit ducats. Cet Oldrado avait-il fait cette acquisition pour son compte ou pour celui des Chartreux de Pavie? On ne sait. Mais il est certain que d'une manière ou d'une autre ceux-ci en devinrent propriétaires, et, en souvenir du grand intérêt que Ludovic et Béatrix avaient pris à la construction du couvent, les encastrèrent debout dans le mur du chœur de leur église, auprès du magnifique monument funéraire de Jean Galeas Visconti. Elles restèrent dans cette situation jusqu'en i83o; à cette époque elles furent déplacées et couchées sur le sol. Soixante ans plus tard, en 189 1 , on prit enfin le parti de disposer les deux statues comme elles
devaient l'être dans le monument primitif, c'està-dire gisantes sur un même socle.
Après trois siècles de séparation, ce mari et cette femme qui s'étaient tant aimés se trouvent enfin réunis selon le désir qu'en avait exprimé le duc de Milan. Ils sont là côte a côte ; Ludovic grand, fort, comme tous les Sforza, la tête appuyée sur un riche coussin brodé avec les lettres L. D. Ludovic Dux, les cheveux abondants séparés sur le milieu de la tête, enveloppé tout entier dans les plis d'un ample vêtement de soie tenant son chapeau de ses mains croisées sur sa poitrine. Béatrix, petite, la tête également appuyée sur. un coussin moins orné, les cheveux frisés retombant en boucles sur ses épaules ; elle est vêtue d'une longue robe à traîne dont la jupe et le corsage sont ornés de dessins sou tachés, ses mains croisées sur sa poitrine sont cachées par une sorte de fourrure qui semble lui servir de manchon ; ses pieds sont chaussés de souliers à hautes semelles pour atténuer l'exiguïté de sa taille.
Cette disposition nouvelle des statues de Ludovic Sforza et de Béatrix d'Esté est due à l'initiative de YUfficio régionale per la conservazione dei monumenli délia Lombardia, car les Chartreux ont été dispersés en 1866, et en 1881 les derniers moines ont quitté le couvent devenu depuis lors monument national ; mais il faut surtout attribuer cet heureux résultat au
beau talent de Solari, dont on a pu ainsi conserver et honorer une des œuvres maîtresses.
En dehors de quelques pièces de monnaies, on ne connaît pas de médaille de la duchesse de Milan ; Ludovic le More avait fait graver les traits de Béatrix sur une cornaline qui lui servait à sceller certains actes officiels. On conserve au musée du prince Trivulce à Milan un beau camée représentant la duchesse Béatrix. Dans l'église de la Chartreuse de Pavie, au-dessus de la porte du lavabo des moines, on voit les médaillons de quatre duchesses de Milan, celui de Béatrix d'Esté doit être parfaitement ressemblant car il se rapporte exactement au portrait peint sur l'acte de donation. Zenale avait peint la duchesse dans le grand tableau votif dont nous avons parlé. Léonard de Vinci avait représenté de chaque côté du grand crucifiement, peint par Monlorfano, dans le réfectoire des moines à Sainte- Marie-des-Gràces, Ludovic et Béatrix agenouillés, accompagnés chacun d'un de leurs enfants, mais ces peintures sont dans un tel état de détérioration qu'il est bien difficile de retrouver les traits des personnages. La galerie Pitti à Florence possède le beau portrait de la duchesse par Lorenzo Costa. Bernardino Luini a également rappelé, mais postérieurement, la figure de Béatrix soit dans le tableau où la princesse entend la messe dite par saint Domi-
Église de la Chartreuse de Pavie
Porte du Lavabo des Moines
Portraits de quatre duchesses de Milan
Photo. Brogi
nique, tableau qui se trouve dans la sacristie de Sainte-Marie-des-Grâces, soit dans un médaillon faisant partie d'une suite des princes de la famille Sforza, exposé aujourd'hui au musée du Castello.
Nombreux sont donc les portraits parvenus jusqu'à nous de la duchesse de Milan. Mais c'est en face de la statue de Solari, devant cette dernière effigie froide et solennelle, reposant, couchée sur son lit de marbre, les yeux fermés par la mort, qu'il est bon d'évoquer cette charmante figure de jeune femme qui, dans sa courte existence, malgré sa coquetterie et ses enfantillages, eut assez de fermeté dans le caractère et de charme dans l'esprit pour occuper une des premières places parmi les princesses les plus éclairées et les hommes politiques les plus avisés de son époque.
Béatrice bea vivendo il suo consorto e lo lascia infelice alla sua morte.
(L'Arioste: Orlando Furioso, ch. xlii.)