LES TROUBLES DE NOVEMBRE
C'est durant la semaine du 4 au 11 novembre qu'eurent lieu, à Beauharnois, les "troubles" de 1838. Il est assez difficile de reconstituer avec certitude toute la trame de cet épisode; voici du moins, d'après les pièces officielles(2) du procès des patriotes, en février 1839, ce qui semble vraisemblable.
Les Canadiens de Beauharnois ne s'étaient pas joints à l'insurrection de 1837; après l'échec de ce premier soulèvement, il se forma, dans les districts de Chateauguay et de Beauharnois, une association secrète dite des Chasseurs pour organiser une nouvelle rébellion, avec le secours des Américains. Un plan fut imaginé d'après lequel Nelson et le général Martin seraient entrés des Etats-Unis au Canada par FAcadie et auraient attaqué Saint-Jean, P.Q. Mailhot aurait rallié Saint-Charles et Saint-Denis et attaqué Sorel. Beauharnois devait être attaqué par les gens de Sainte-Martine, Chateauguay et Beauharnois.
(2) Officiai Reports of the State Trials, 1839.
Histoire civile de Beauharnois
De fait, le 3 novembre 1838, il y eut "trouble" à Chateauguay et à Beauharnois; à Chateauguay, l'on songea d'abord à rejoindre les patriotes de Sainte-Martine et, avec eux, à assaillir Beauharnois; ce plan fut abandonné et se changea en expédition contre le bourg de Caughnawaga.
Pendant ce temps, un groupe part de Sainte-Martine et s'avance vers Beauharnois. A sa tête sont le docteur Brien, le marchand Perrigo, les frères Louis et Joseph Dumouchelle, cultivateurs; à Beauharnois, ils trouvent un groupe de patriotes réunis chez l'hôtelier F.-X. Prévost; là sont, entre autres, Désiré Bourbonnais, forgeron de Saint-Clément, Michel Longtin, Charles Roy dit Lapensée, Isidore Tremblay, cultivateur, André Papineau dit Montigny, forgeron, Jacques et Joseph Goyette, Michel Allary, Louis Hainault, Basile Roy, Joseph Roy, Joseph Roy dit Lapensée, fils de Louis, Edouard et Philippe Tremblay et Toussaint Rochon, tous de Saint-Clément; il y a surtout F.-X. Prieur, de Saint-Timothée, qui semble avoir joué un premier rôle. Le chevalier de Lorimier était présent, mais se mêla peu à l'insurrection. (1)
Les patriotes commencent par s'emparer des armes qu'ils trouvent chez David Normand; ils montent la côte de l'église, se réunissent à un autre groupe qui les y attend, et, au nombre de 200 environ, redescendent au village, s'emparent d'abord de la maison de l'agent seigneurial L.-G. Brown, puis du manoir seigneurial(2) luimême, où ils font prisonniers Edward Ellice jr et tout le personnel; il y a bien quelques essais de résistance de la part des Beauhar-
nois Loyal Volunteers qui, prévenus, s'étaient préparés à l'assaut, mais devant l'inégalité des combattants, le colonel L.-G.
Brown rend les armes ; les patriotes font prisonniers tous les loyalistes du village, s'emparent de toutes les munitions et de toutes les armes. Le Manoir est gardé; Madame Ellice, les dames de sa suite, et les prisonniers de distinction sont conduits au presbytère de M. le curé Quintal. Les chefs des bureaucrates, Ellice, Brown, Norval, Bryson sont conduits à Chateauguay; d'autres, conduits à Chateauguay, en sont aussitôt ramenés vers Beauharnois.
C'était le dimanche, quatre novembre.
Le même jour, les patriotes s'emparent du vapeur Henry Brougham. Il avait été dit que le vapeur avait à son bord des troupes envoyées pour défendre les loyalistes de Beauharnois; c'en était assez pour que les patriotes décidassent de s'en emparer; ces derniers s'étaient préparés à une bataille qui ne fut pas nécessaire: le Henry Brougham n'avait à bord que deux officiers de passage: néanmoins, les patriotes crurent prudent de constituer prisonniers, passagers et équipage; quelques prisonniers furent conduits au presbytère, d'autres à l'hôtel Prévost. (3) Le vapeur Brougham fut coulé à fond au quai même.
La semaine se passa en anxiétés causées par les rumeurs de mouvements de troupes; les patriotes rirent nombre de marches et de contremarches à Chateauguay et au Camp Baker ;(4) enfin, les 10 et 11 novembre, le mouvement de rébellion fut réprimé.
Les patriotes s'étaient barricadés au Buisson et avaient aussi un petit camp sur la colline où sont les édifices paroissiaux.
(1) C'est en retournant de Beauharnois aux Etats-Unis que de Lorimier fut fait prisonnier.
(2) Le manoir seigneurial était alors à l'endroit occupé aujourd'hui par la résidence privée de Monsieur le notaire C. Trudeau.
(3) L'hôtel Prévost devint plus tard l'hôtel Rapin et est actuellement occupé par le barbier A. Morrisseau.
(4) Le camp Baker était sur la rivière Chateauguay, à six milles de Beauharnois, par le rang Saint-Georges.
Beauharnois militaire
Colborne fit attaquer Beauharnois de deux côtés, de Test et de l'ouest. De Lachine, le capitaine Campbell traversa à Caughnawaga, vint à Chateauguay le 10 novembre, délivra les prisonniers que les patriotes de Beauharnois y avaient conduits le 4, et ne rencontra aucune opposition.
De Cornwall, le colonel Carmichael s'avança avec plusieurs centaines de soldats contre Beauharnois; il était au Coteau, le 9; le 10, le Neptune traversait les troupes un peu en haut de Valleyfield ; vers six heures du soir, l'armée était à deux milles de Beauharnois; l'enseigne Cox constatait que le moulin n'était pas occupé, mais que les rebelles étaient groupés autour du presbytère, et que le pont de la rivière Saint- Louis n'avait pas été coupé. A 8 heures, les troupes traversèrent la rivière Saint- Louis et occupèrent le moulin; leur présence fut trahie par l'imprudence d'un clairon; surpris, les rebelles se réunirent en toute hâte, firent une décharge qui blessa trois soldats et tua un nommé Turner, et s'enfuirent. Les représailles furent terribles; tous les Canadiens-français suspects furent arrêtés, et le village fut incendié. Quelques jours plus tard le Brougham, renfloué, gagnait Lachine, portant 82 prisonniers, un drapeau des rebelles et un de leurs canons de bois.(1)
Ainsi échoua, à Beauharnois comme ailleurs, la prise d'armes de novembre 1838.
L'affaire, cependant, ne finit pas là. Un nombre comparativement petit de rebelles furent pris.(2) La plupart se sauvèrent à la
faveur des forêts. Ceux qui furent pris furent traduits en cour martiale.
Trois groupes comparurent: le premier constitue, dans les dossiers judiciaires, la cause Brien, le deuxième, la cause Perrigo, le troisième, la cause Allary.
La cause du Dr Henri Brien s'instruisit à Montréal, devant une cour martiale présidée par le major Clitherow; Brien et ses compagnons furent accusés that, on the J+th day of november, they did meet, conspire and agrée unlawfully and traitorously, to subvert and destroy and cause to be subverted and destroyed the législative rule and Government now duly established and dépose and cause to be deposed our Lady the Queen from the royal State and govemment of the Province.
Tous les accusés sans exception nièrent avoir eu de telles intentions; la plupart même se défendirent d'avoir pris aucune part au soulèvement; quelques-uns, qui avouèrent, prétendirent avoir agi par ignorance ou par entraînement, et se recommandèrent à la clémence de la cour.
Le procès dura du 11 au 21 janvier 1839; un grand nombre de témoins furent entendus; là sentence fut la culpabilité, et de Lorimier, Brien, Chèvrefils, les Dumouchelle, Jacques Goyette, Toussaint Rochon, F.-X. Prieur, J. Wattier (des Cèdres), Laberge et Touchette furent tous condamnés à être pendus; en fait, seul de Lorimier fut exécuté; le Dr Brien fut libéré à la condition de se tenir au moins à 600 milles de la province; Wattier fut également libéré sous caution; les autres furent tous exilés.(3)
(1) Ces détails sont extraits du volume de Sellar, History of the County of Huntingdon and of the Seignories of Chateauguay & Beauharnois (1888).
(2) Quelques-uns, en route vers les États-Unis, assaillirent le fort de Saint-Anicet.
(3) De retour d'exil, Prieur se fixa à Beauharnois, où il fut marchand; il fut ensuite nommé surintendant des Pénitenciers de la Province. Il a écrit un volume de "Souvenirs" qui est une source importante de l'histoire des événements de 1838.
Histoire civile de Beauharnois
Le procès Perrigo eut lieu du 7 au 21 février 1839. L'acte d'accusation était le même que dans la cause Brien; Jes officiers enquêteurs et juges étaient aussi les mêmes; identique aussi fut la défense des accusés, aucun ne plaidant coupable. Perrigo et Isidore Tremblay furent complètement acquittés; les autres, Turcot, Bourbonnais, Longtin, Charles Roy, Prévost, André Papineau, Gagnon, Rapin furent condamnés à être pendus; en fait, aucun ne le fut; Longtin fut libéré sous caution; les autres furent envoyés en exil.
Le procès Allary eut lieu du 25 au 27 mars et du 2 au 5 avril; les accusations et les juges étaient les mêmes qu'en février et janvier. Tous les accusés furent condamnés à mort; cependant, la sentence recommendait Louis Hainault, Edouard et Philippe Tremblay à une commutation de peine.
En fait, Louis Hainault, Joseph Roy, Edouard et Philippe Tremblay furent libérés sous caution; les autres, Allary, Joseph Goyette, Basile Roy, Jos. Roy dit Lapensée furent envoyés en exil.
Et ainsi finit l'affaire de 1838 à Beauhar-
nois.