‹ Beaumarchais en AllemagneChapitre 3 sur 4 · PRO MEMORIA · texte numérisé non relu

PRO MEMORIA

" Dans la nuit du 14 au 15 courant, il vint ici un individu se donnant pour un gentilhomme français du nom de Ronac, lequel, à l'hôtel cm Coq-Rouge où il passa la nuit, raconta que, une lieue avant Neustadt sur Aisch, le 14, entre trois et quatre heures de

(1) Au premier abord, on a peine à comprendre ce P. S. Il semble qu'au contraire il doit avoir moins de liberté dans une lettre qui sera remise ouverte à ses persécuteurs, que dans une lettre confiée à la poste où elle pourra être ouverte, mais où elle ne le sera pas 7iécessairement. C'est qu'ici, le véritable sens du mot liberté, c'est : familiarité. 11 s'en excuse auprès du lieute» nant général ; ce n'est pas le ton ordinaire de leur correspondance, mais il prend cette liberté pour faire croire à ceux qui le détiennent , qu'il fraie de pair avec les plus grands personnages. Seulement, dans sa préoccupation, il oublie que ceux qui liront la lettre liront aussi le post-scriptum.

l'après-midi, il avait été attaqué par des voleurs de grand chemin, attaque dont il n'a fait sa déclaration sur aucun point de sa route, mais quïl a enfin dénoncée, ici, au bourgmestre.

" Ce fait serait même peut-être resté inconnu à l'administration supérieure de la poste, si quelqu'un de l'hôtel au Coq -Rouge n'avait envoyé chercher M. l'officier de poste de Fezer, pour qu'il entendît le récit de M. Eonac. Duquel récit M. de Fezer a aussitôt dressé un raj^port dont co^Die est jointe ci-contre comme pièce justificative, sous la lettre A^ et qui a été annexé au procès-verbal et signé par les témoins. ^ " Ce crime, si rapproché de l'attaque de la malleposte de Francfort du 4 courant, et qui compromettait à un si haut point la sûreté de cette route postale (Haiipt-post-route) nous faisait un devoir impérieux d'en étudier avec le plus grand soin toutes les circonstances et de prendre toutes les mesures propres à empêcher le retour de faits aussi désastreux. " M. l'officier de poste Huttel, délégué aussitôt pour parcourir la route, avec le signalement des voleurs donné par Ronac, a reçu avis le lendemain, de Neustadt, que, dans cette ville, procès-verbal avait été dressé ^Dar le bailliage, de la déclaration du postillon revenant d'Emshirchen , dont expédition est jointe ci-contre sous la lettre B^ et ledit postillon interrogé de nouveau, à Langenfeld, par M. l'officier Huttel, a fait une nouvelle déclaration complètement conforme à celle déjà reçue à Neustadt.

" Sur ces entrefaites il est arrivé une lettre adressée de !^atisbonne, par le chevalier de Ronac à

BEAUMARCUAIS EN ALLEMAGNE. V6\

M, l'officier de Fezer, dont copie est ci-jointe, sous la lettre C.

" Cette lettre raconte de nouveau l'attaque, mais avec des circonstances fort différentes de celles attestées par la déclaration des témoins, dans le rapport de Fezer coté ^; elle suggère bien des réflexions, même en tenant tout pour vrai : cette ceinture de culotte coupée, ce coutelas enlevé au voleur par Ronac qui ne l'a pas emporté avec lui, ce voleur qui n'a été ni tué ni blessé, et tout ce qu'il y a de singulier dans ce récit, toutes les réflexions qu'il fait naître, portent à douter de son exactitude, quelque considération que l'on puisse avoir pour M. de Ronac, lequel s'est dit chargé d'une mission pour S. M. impériale, être très pressé, et vouloir, aussitôt son arrivée à Vienne, porter plainte verbalement en haut lieu, au sujet de son aventure. L'histoire de l'attaque des brigands est connue au loin ainsi que la version rapportée par le postillon.

" S'il a dit vrai, M. de Ronac doit encore éclaircir diverses circonstances douteuses; la sûreté de la route et de la poste y est intéressée, aussi lien que Vhonneur de ce seigneur lui-même. S'il n'a pas dit vrai, il y a non moins d'intérêt à ce que cela soit ?cmsitôt publié, d'un manière convenable {auf eine schickïiche Arih) afin de dissiper les préventions fâcheuses répandues contre notre route par cette histoire Ronac {Bo'iiacische Cfeschichté) encore plus que par l'attaque de la malle-poste.

" Pour arriver à l'un ou à l'autre de ces résultats, l'exposé ci-dessus est très humblement soumis à la

profonde pénétration et à la sage appréciation de Sa Grâce, monsieur l'intendant général baron de Lilien,

" Cael Valentin Wels.

» Nuremberg, 18 août 1774. «

Le nom du signataire de cette pièce est un de ceux mentionnés (voy. pag. 49) par Beaumarchais dans sa lettre à son ami K... lorsqu'il lui cite les personnes de Nuremberg dont le bienveillant accueil l'a réconcilié avec l'humanité ; ses partisans ne sauraient donc l'inculper de malveillance.

La déclaration de cet employé supérieur n'en est pas moins accablante pour notre aventurier. Les pièces qu'il mentionne sont celles par nous analysées ou reproduites dans le second chapitre de ce livre. Ni les unes ni les autres, on en conviendra, n'étaient faites pour modifier les dispositions du prince de Kaunitz à l'endroit de M. de Ronac.

La lettre adressée par celui-ci à M. de Sartines et ouverte nécessairement^ ne devait pas produire sur l'habile diplomate une impression plus favorable.

En s'excusant dans cette lettre, sur un excès de zèle, d'avoir poussé jusqu'à Vienne la mission secrète qui lui était confiée, il donnait au prince la meilleure preuve qu'il n'était pas autorisé à la communication qu'il avait faite du pamphlet, à l'impératrice. " Outre cela, écrivait le chancelier d'État au comte Mercy, cette pièce contenait une évidente contradiction et une fausseté manifeste. En effet, Beaumarchais, bien qu'il affirmât s'être assuré de la personne d'Ange-

lucci, avait néanmoins osé donner connaissance à l'impératrice de la mission secrète dont il était chargé et de l'imprimé que cette mission avait pour objet de détruire. En réalité il n'avait fait que révéler un secret qui ne lui appartenait pas, et n'avait pas arrêté Angelucci dont il ne prouvait même pas l'existence. Beaumarchais, ati lieu de rester à Niircmlerg four diriger les reclierclies ^ s'était, sans aucune nécessité, et certainement contre les intentions du roi, rendu à Vienne, et avait fait son voyage avec une lenteur qui avait donné au prétendu fugitif tout le temps nécessaire pour se mettre hors de toute atteinte. „

On vient de voir que dans sa troisième lettre à Seilern , Beaumarchais demande que ses jjapiers soient soumis à l'examen d'un commissaire à qui il indiquera ceux qui établissent sa justification. On s'empresse de satisfaire à ce désir, et le prince deKaunitz confie cette mission au conseiller de régence Joseph de Sonnenfeïs.

Plus jeune d'un an seulement que Beaumarchais , Sonnenfels était, comme lui, né dans une condition modeste, mais bien plus défavorable pour faire sou chemin dans la vie. En effet, son père, qui s'appelait Perlin Lippmann et habitait la petite ville de Nikolsburg, appartenait à la communion Israélite. Or, quiconque connaît la position qu'avaient les juifs en Autriche, à cette époque, avouera qu'il n'en était pas de plus défavorable pour un esprit délié et ambitieux. Heureusement pour lui, Perlin Lippmann se fit baptiser avec ses fils encore en bas âge ; il prit alors le

nom de Sonnenfels . Mais son origine et sa famille juives — car la femme de Lippmann resta jusqu'à sa mort attachée à la foi de ses pères, — semblaient encore un obstacle difïicile à vaincre. Le jeune Sonnenfels le comprit. Aussi, après avoir fait quelques études au gjannase de sa ville natale de Nikolsburg, arrivé à l'âge de seize ans, il ne trouva rien de mieux à faire que de s'engager comme simple soldat dans le régiment d'infanterie Beutschmeister. Désireux de s'instruire comme il l'était , il profita des relations qu'il y forma avec plusieurs déserteurs français et italiens pour apprendre ces deux langues ; il dévorait tous les livres qu'il pouvait se procurer , et lorsque son régiment fut enfin envoyé en garnison à Vienne, son désir de se livrer entièrement à l'étude était plus fort que jamais. Bien qu'il n'eût pas la puissante protection que Beaumarchais avait rencontrée chez les filles du roi, cependant Sonnenfels ne se trouva point sans appuis. Les plus influents d'entre eux furent la princesse Trautson , femme du second maître d'hôtel de l'impératrice et en grande faveur auprès de Sa Majesté, car son mari avait été chambellan du grand-duc Joseph, plus tard son grand écuyer et son fidèle ami, et le comte Jean-Charles de Dietrichsteiu. Ils ob- . tinrent que Sonnenfels fût dispensé du service militaire, et il se jeta avec une ardeur fiévreuse dans l'étude de la jurisprudence.

Bientôt il voulut montrer aux écrivains allemands étrangers à l'Autriche , qu'il y avait dans cette province des hommes dignes de marcher avec eux dans la voie littéraire ; bientôt il trouva l'occasion d'afî"ron-

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ter la publicité , mais il eut un peu plus de peine à trouver une place qui le mît à l'abri du besoin. Enfin, il obtint le poste de comptable des gardes du corps de l'impératrice. Cette position qui était presque humiliante et qu'il n'acceptait qne par nécessité, il s'y livra tout entier avec bonheur. Il fut en rapport avec le général de Petrasch et le conseiller de Borié et sut gagner leur estime et leur affection. Borié proposa à l'impératrice de nommer Sonnenfels professeur de droit administratif à l'école supérieure de Vienne. Un autre membre du conseil d'État, le baron de Kœnig lui fit obtenir, outre cette place, quelques rétributions qui lui constituaient une existence assurée.

Alors Sonnenfels se sentit dans son véritable élément. Doué d'une brillante élocution, il se fit l'interprète des idées qui à cette époque s'emparaient de toute l'Europe avec une puissance invincible et dont la nouvelle génération surtout se montrait enthousiaste. Avec la haute influence qu'il avait su prendre sur son auditoire, et une indépendance sans exemple jusqu'alors, il attaqua les institutions qui lui semblaient incompatibles avec le bien public. Une telle attitude ne manqua pas de lui créer de puissants et ardents adversaires. Mais les ordres mêmes de l'impératrice, qu'on avait su influencer, restèrent sans effet pour l'empêcher de dire nettement son avis sur certaines questions telles que le droit d'asile dans les maisons religieuses , la torture et la peine de mort. Du reste, sur beaucoup de points, les idées élevées de l'impératrice elle-même étaient d'accord

avec celles du savant professeur. Il fut nommé, en 1769, conseiller de la régence inférieure d'Autriche, à l'âge de trente-six ans. Il le dut surtout à l'influence du comte de Seilern. Il occupait cette position lorsque Beaumarchais fut arrêté à Vienne. C'est vraisemblablement par la même influence qu'il fut mis en rapports personnels avec ce dernier.

Les instructions de Sonnenfels sont dictées par le chancelier d'État lui-même. Il le charge de se rendre chez Beaumarchais et de recueillir toutes les explications que celui-ci voudra lui donner. Il devra recevoir également toutes les communications que Beaumarchais voudra lui confier. Il s'appliquera principalement à recueillir tous les détails que Beaumarchais pourra lui fournir sur ce qu'il prétend avoir fait à Nuremberg ou ailleurs pour l'accomplissement de la mission à lui confiée par le roi. Mais, ni sur ce point ni sur aucun autre, il ne devra acce2)ter aucune discussion avec lui.

Les archives d'État possèdent le protocole détaillé de la première entrevue. Mais, en dehors des plaintes du iDrisonnier sur son arrestation et sur le tort qui peut en résulter pour le roi de Frîince et la reine Marie Antoinette , il ne contient guère qu'un long récit des prétendues aventures de Beaumarchais depuis son départ de Paris jusqu'à son arrivée à "Vienne. La conclusion du protocole indique qu'aucun autre sujet n'a été traité entre les deux écrivains. (Arneth , pag. 39-44).

Il paraît que ce protocole est écrit en français ; M. d' Arneth n'en cite que la fin qui est assez curieuse.

Beaumarchais avait peut-être entendu parler, même en France, de la science et des productions de Sonnenfels, célébrité à peu près inconnue chez nous mijoi^'cChui. Peut-être aussi en lui notifiant que l'on accédait à son désir d'être interrogé par un commissaire spécial, lui avait-on fait connaître sommairement les titres littéraires et scientifiques de celui avec lequel il allait être mis en rapports : ce commissaire écrivait, donc c'était un coufr ère ^ et, dès la première entrevue le prisonnier lui offre ses mcvres.

" Il me pria ensuite, dit Sonnenfels, d'accepter un exemplaire de ses Mémoires et de lui donner en échange quelqu'un de mes ouvrages. Je lui dis qu'il pouvoit sentir lui-même que, dans les circonstances où je me trouvois vis-à-vis de lui, il ne conviendroit pas de profiter de son offre obligeante ; mais qu'en qualité d'amateur de lettres je me réservois ce présent pour le temps où il me seroit permis de l'accepter.

" L'entrevue se termina enfin par la prière du sieur de Beaumarchais, que Votre Excellence, dont il reconnaissoit les procédés honnêtes et pleins de sentiments envers lui, voulût bien acheminer la fin d'une détention dont le motif auroit été anéanti au moment qu'on auroit voulu lui demander des éclaircissemens.

" De Sonnenfels,

" conseiller de régence et commissaire, " député pour cet acte. „

(Arneth, pag. 45.)

Même dans la captivité, qu'il s'appelle Beaumarchais, ou M. de Ronac, c'est toujours le BarUer de Séville^ et l'on ne peut s'empêcher de sourire en voyant cet incul2)é offrir à son ju(/e €1"" instruction — c'était bien là le rôle de Sonnenfels vis-à-vis de lui — un exemplaire de ses œuvres, évidemment avec la mention traditionnelle : hommage de Vauteur (notez que, par l'arrêt du 26 février, les Mémoires avaient été condamnés à être brûlés jt;«;' la main du bourreau) et sollicitant un exemplaire des œuvres de son juge^ probablement avec le même liommage.

La fièvre d'écrire qui possédait Beaumarchais faisait craindre que jusqu'au retour du courrier qui allait être envoyé en France, on ne fût inondé de sa correspondance et de ses réclamations. Pour se soustraire à cette incommodité {UnbequemlicMeit) , on lui avait retiré, de nouveau, plumes, papier et encre. Bailleurs on ne se croyait plus obligé à de bien grands ménagements vis-à-vis d'un homme que l'on soupçonnait non seulement de mensonge, mais d'une ténébreuse intrigue {Schweren Betruges) vis à-vis de son maître. Néanmoins, Sonnenfels, autorisé à recevoir de lui toute communication verbale ou écrite, mais sans discussion , lui permet et lui procure le moyen d'écrire la note suivante :

u Ce 25 août, 1774.

" Pour donner à l'impératrice-reine tous les éclaircissemens sur mon nom, mon état, et l'objet de mon voyage, que Sa Majesté désire de moi (si j'ai bien deviné toutefois le motif de ma détention), j'ai prié

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Son Excellence M. le comte de Seilern de m'envoyer quelqu'un de confiance, à qui je puisse montrer tous mes papiers, et que je puisse convaincre que je suis l)ien riiommc pour lequel je me suis donné.

" Aujourd'hui 25 août 1774, M. de Sonnenfels vient de la part et muni d'un pouvoir de Son Excellence, et moi, désirant éclaircir tous les nuages, résoudre toutes les objections qu'on pourroit me faire, et surtout désirant ne pas perdre à des choses inutiles un tems extrêmement précieux relativement à l'objet de mon voyage, j'ai prié M. de Sonnenfels de vouloir bien faire apporter ici mon portefeuille avec la clef, qui est celle dont la forme est triangulaire. C'est dans ce portefeuille que nous trouverons beaucoup plus de preuves qu'il n'en faut pour tranquilliser Sa Majesté impériale, et me faire rendre surle-champ la liberté, sans laquelle Tobjet j)rincipal de mon voyage se trouverait coupé et peut-être irréparaljlement détruit.

" . Quant à l'objet de la recherche aussi importante que secrette que j'ai supplié Sa Majesté de faire à Nuremberg et à une autre ville toute prochaine, dont le nom m'est échapé, mais qui est écrit sur mon portefeuille, je ne pourais que repetter ce que j'ai dit à Sa Majesté, et surtout ce que j'ai écrit avant hier à Son Excellence M. le comte de Seilern, et ce serait multiplier les lettres sans nécessité.

" J'ai fait prier M. le comte de Seilern de vouloir bien permettre que j'écrivisse à Paris pour mes affaires particulières une lettre assez pressée et sur des objets qui m'intéressent infiniment, à M. le pré-

sident de Rondil, mon ami, et qui s'est chargé à mon départ de suivre mes affaires personnelles. J'envoyerai la lettre toute ouverte à Son Excellence.

" Quant au grand objet de mon voyage, et sur lequel ma détention est apparemment fondée, je supplie Sa Majesté impériale de me permettre de lui observer que la politique qui me retient à Vienne^ est un peu en défaut^ et qu'on fait précisément le contraire de ce qui serait utile à faire.

" Si c'est en qualité d'homme suspect, que je suis arrêté, il me semble qu'au lieu de perdre un tems bien précieux, on pouvait exiger de moi dès le premier moment tous les éclaircissemens que je n'ai cessé d'offrir depuis que je suis arrêté. On aurait été aussi bien convaincu, au bout de deux heures, qu'on va l'être au bout de huit jours, que je suis réellement M. de Beaumarchais, que je suis réellement honoré d'tme commission secrète^ qui exige autant de célérité que de discrétion. Et voici le grand mal qui résulte de me tenir à Vienne.

" La première chose que j'allais faire en arrivant à Paris, était de me faire donner un ordre le plus secret d\xaminer à la jioste toutes les écritures des lettres arrivajit de Venise^ de Nuremberg ., d' Amsterdam ou de Londres., et mesme d'examiner lotîtes les écritures deslettres de Paris fartaiit pour ces villes (1), car il est bien certain que les auteurs d'une intrigue abominable, ne voyant aucun effet des ordres qu'ils ont

(1) Le lecteur est prié de comparer cet aveu dénué d'artifice, avec les beaux sentiments étalés par notre personnage au

donné à leur agent, ou lui écriront dans ces premiers momens, ou recevront de lui les raisons qui l'ont empêché d'exécuter sa commission.

" Et c'est là la dernière ressource qui restait à mon zèle, pour découvrir la source de ce que je viens de détruire. Mon intention était encore de prier Sa Majesté de me faire parvenir en France, par la voie que j'aurais indiquée, le fruit qu'on aurait retiré des recherches secrètes de Nuremberg, car on sent bien que ce premier moment de chaleur passé, les auteurs de l'intrigue, se voyant barés et ayant reçu les nouvelles de leur agent, cesseront d'écrire, dans la crainte de se compromettre. Ainsi le tems que l'on me fait perdre fort inutilement à Vienne, est un mal irréparable que l'on apporte par une précaution superflue, aux intérêts de mon maître. Car qui est-ce qui intéresse la reine-impératrice aujourd'hui? Dabord de savoir si je suis bien l'homme pour lequel je me suis donné. Mais comme tout l'annonce, comme les preuves fourmillent, comme je ne cesse de les offrir, et de crier sans cesse : ne ferdés donc pas de tems en une affaire aicssi grave^ il me semble que l'impératrice n'a autre chose à faire en ce moment que de bien faire vérifier mes preuves, et s'il lui reste quelques nuages encore après cet examen, je consens Ô^être conduit en France sous sûre garde. Pourvu que j'y sois bien vite, il importe peu à mon amour-propre de

sujet des révélations que lai demandait d'Aiguillon (pag. 18), et surtout avec la noble indignation qu'il manifeste (pag. 28) contre la violation du secret des lettres,

quelle façon Ton m'y ramène. Je ne .suis occupé que de l'objet de ma mission, et j'ose assurer Sa Majesté que la route longue et hérissée de formes qu'on employé à mon égard, fait cent fois plus de mal aux intérêts que Sa Majesté doit servir^ que tout ce qu'elle pourait apprendre par cette voie ne peut lui être utile.

" Tout ceci est assez mal dicté, mais j'écris rapidement, et pourvu que je me fasse bien concevoir, je suis content.

" En deux mots, éclaircissez-vous si je suis M. de Beaumarchais, et renvoyez moi bien vite où mon devoir m'appelle, ou faites-moi conduire en France 'pieds et f oings liés lien ferme. C'est faire le thème de toutes les façons possibles , et donner toutes les preuves de zèle que mou maître a droit d'attendre d''iin serviteur aussi tiffilant,

" Caeon de Beaumaechais, " voyageant sous le nom de Ronac, sous " lequel nom j'ai mes passeports dans l'un " de mes portefeuilles. „

Comme on lui a rendu plumes et encre, il en profite et adresse le même jour k Seilern, la lettre ciaprès qui est une manière de s'assurer indirectement si j)ar malheur le postillon n'aurait pas parlé.

" Monsieur le comte,

" Le médecin de Votre Excellence vient de gagner de votre part les œuvres de miséricorde en visitant le pauvre prisonnier (!). Je vous en rends grâce. J'ai

oublio dans mes dernières lettres de prévenir Votre Excellence qu'entre les personnes qui m'ont témoigné un généreux intérêt à Nuremberg, M. Charles Fetzer, ojBicier de la poste, et lils d'un médecin à Vienne, s'est chargé de m'écrire sous l'adresse de M. de Ronac à la poste restante à Vienne, car je n'ai pu lui donner aucune autre adresse, ne sachant pas où je logerais, et de me mander qîtel aurait été le succès des perquisitions ([lo'oïi devait faire dans le 'pays contre les Irigands qui ont détroussé le chariot de poste et qui m'ont voulu faire le mesme honneur. Il se peut trouver aussi une lettre de M. le marquis de Saint-Simon^ mon rtw^^, qui demeure à Utrecht et que j'ai vu en passant, lequel peut m'avoir écrit à la jDOste restante de Nuremberg ou à mon j)assage dans cette ville, et M. Fetzer pouroit bien me l'avoir renvoyée ici. Il n'y a nul inconvénient, M. le comte, de les ouvrir, d'eu prendre lecture, et de me les faire passer ensuite, si l'on en trouve à la poste pour moi.

" Je suis avec le plus profond respect,

" Monsieur le comte,

" de Votre Excellence,

" le très humble et obéissant serviteur,

" Beaumaechais.

« Ce 25 août 1774. -

(Arneth, pag. 101-102.)

On se garde bien , naturellement , de lui faire connaître les pièces accablantes que l'on a en main, et l'appréciation sévère qu'en a faite M. de Wels,

dont il s'est loué en termes si lien sentis^ dans sa lettre du Danube.

Le lendemain, nouvelle lettre, cette fois àSonnenfels :

" Vous déviés me revoir, monsieur, je devais apprendre par vous s'il m'était enfin permis de faire parvenir une lettre ouverte à l'ami chargé de mes affaires à Paris, par laquelle je pusse tranquilliser mon père et ma famille sur ma santé, dont il n'ont eu aucune nouvelle depuis que je leur ai écrit mon affreux accident de Neuschtat. J'avais alors si fort lieu d''en craindre les suites^ que je n'ai pu m'empêcher de les allarmer beaucoup, en leur indiquant quelques arrangements pour mes affaires en cas que l'ojopression qui m'étouffait plusieurs fois le jour, eftt des suites fâcheuses. (On a vu, pag, 48 et 49 que, dans sa lettre à R... il dit positivement le contraire.) Cette lettre, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, est en outre destinée à prévenir, autant qu'il est en moi, la perte d'un procès qui me coûterait beaucoup plus de cinquante mille écus, et pour le jugement duquel j'espérais être à Paris au commencement de septembre. S'il convient au ministère autrichien de m'arrêter à Vienne, mon absence forcée de Paris exige que je renouvelle mes instructions à mon ami M. de Rondil, dans l'instant précieux d'un jugement sur lequel la moindre négligence peut me coûter une somme aussi considérable.

" Vous déviés aussi me rendre une réponse quelconque au sujet de ma détention, dont il m'est impossible de pénétrer le motif, depuis surtout que l'on

paraît refuser tous les éclaircissements que je n'ai cessé d'offrir.

" Cette conduite, dont le motif se refuse absolument à ma pénétration, ne peut faire aucun bien et fait certainement un grand mal aux objets importans qui m'ont fait sortir de France. Je le repète et ne cesserai de le répéter jusqu'à (ce que) cette vexation s'arrête : parce que je ne veux pas au moins qu'on ignore chez nous que j'ai fait humainement tout ce qui était en moi pour me procurer ma liberté, qu'il est contre le droit des gens et mesme contre toutes les notions d'une bonne politique que l'on m'ait ravie. L'autorité, fatiguée apparemment de mes importunités à ces égard, s'en est débarrassée en m'ôtant d'abord les plumes et le papier et finissant par me renvoyer à vous. Quelque plaisir qu'il y ait pour moi de m'entreteuir avec un homme de votre mérite, j'avoue qu'il me serait infiniment plus agréable de le faire sur des objets littéraires ou philosophiques, que d'user notre correspondance dans les discussions d'une politique mystérieuse, contre laquelle, malgré mon jjrofond respect pour l'impératrice-reine, mon devoir et le zèle du service dont je suis chargé, me forceront de réclamer sans cesse à Vienne et à Versailles. "J'ai l'honneur d'être avec la plus haute considération, " Monsieur, " votre très humble et très obéissant serviteur, "■ Beaumaechais, " voyageant sous le nom de Ronac.

• A Vienne, le 26 août, 1774. »

(Arneth, 102-103).

Même silence de Soiinenfels, suivi d'une nouvelle lettre :

" Je suppose, monsieur, que des ordres supérieurs vous empêchent de me répondre. Mais comme il m'est i^ermis de m'adresser à vous sur tous les objets de mes inquiétudes, je vais le faire encore une fois, dans la confiance que, si cela vous est possible, vous ne refuserez jms de me tranquilliser.

" En venant à Vienne, uniquement invoquer la sollicitude maternelle, je me suis trouvé accablé du poids de l'autorité impériale. Dans l'état de servitude où l'on m'a jeté, j'ai accompli fidèlement toutes les lois qu'on a voulu m'imposer. L'on m'a défendu de sortir de ma chambre; je n'ai pas mis le pied à la porte. L'on m'a interdit de regarder dans la rue ; la fantaisie d'ouvrir mon store ne m'est seulement pas venue. En m'ôtant les plumes et l'encre, on m'a empêché de me livrer à mon goût observateur et critique sur toutes mes lectures. Je n'ai pas seulement murmuré de cette rigueur extrême ; mais comme on ne m'a pas défendu de m'impatienter, j'avoue que je le fais sans cesse. Une seule complaisance pourait calmer cette inquiétude qui naît de l'ignorance profonde oii l'on me tient des mesures que l'on a prises à mon sujet.

" Ne pourriez-vous pas obtenir la liberté de me mander si Voit a envoyé un courrier en France^ et si Von en attend Mentoi le retotcr? Cela seul me fera prendre patience, et je joindrai une extrême reconnaissance des soins que vous prendrez à cet égard, à

tous les sentiments distingues avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

" Monsieur,

" votre très humble et très obéissant serviteur,

" voyageant sous le nom de Konac.

Il Vienne, 27 août 1774. *

Hélas non ! ro7i n'attendait pas Metitôt le retour du courrier ; et cela, par une raison péremptoire : c^st çtoHl n'était pas encore pariil II ne se mit en route que le lendemain, 28 août, porteur d'une dépêche des plus détaillées adressée par le prince de Kaunitz au comte de Mercy, son ambassadeur à Paris. La plupart des arguments qu'elle contient ont déjà été présentés plus haut ; nous croyons néanmoins, pour que le dossier de cette affaire soit complet, devoir reproduire ici , au moins en substance, l'analyse qu'on donne M. d'Arneth.

Le prince de Kaunitz n'hésite pas à déclarer « que non seulement la prétendue attaque des brigands lui paraît une fable, mais que le récit de Beaumarchais, rapproché de la déclaration du postillon, n'est qu'un tissu de contradictions et de faussetés. Le postillon le voit tirer un rasoir de son étui (le chancelier oublie le miroir), il s'enfonce dans la forêt sans aucun motif , et revient si légèrement blessé et saignant si peu , que c'est évidemment son rasoir qui a joué le

rôle qu'il prête aux sabres des brigands {rauberischen iSabehi). On n'a pas entendu le moindre cri, et d'après la disposition des lieux, il était impossible que le postillon et le domestique ne les entendissent pas (1).

" Beaumarchais a montré ses pistolets, mais il n'en a pas fait usage; néanmoins, il a, à lui seul, mis en fuite l'un des brigands qui était à cbeval , et vaincu l'autre, qui était à pied, de sorte qu'il eût pu facilement lui enlever la vie ; il n'en fait rien , et dans sa générosité, au lieu de s'assurer de sa personne, il le laisse fuir; puis bientôt, oubliant apparemment ce beau mouvement , il donne au magistrat de ^l uremberg le signalement le plus détaillé de son adversaire et requiert les dispositions les plus promptes et les plus énergiques pour le rechercher et l'arrêter.

" Toute cette histoire prétendue de brigands, cette poursuite d'Angelucci et ses détails romanesques, semblent donc une pure fiction imaginée par Beaumarchais pour représenter l'accomplissement de sa mission comme plein de difficultés et de périls, et se faire valoir d'autant plus.

" Lorsqu'on le voit, ensuite, accourir à Vienne, y dévoiler tout le mystère de sa mission , livrer le libelle, en proposer la réimpression sous une autre forme, on ne peut s'empêcher de supposer que, mé-

(1) On se rappelle que si Beaumarchais est allé au devant de cette objection en écrivant qu'il n'avait pas crié pour ne pas épuiser inutilement ses forces, il lui a laissé toute son importance en disant, plus loin, que le brigand qu'il prétend avoir h\ts,%è poussa -un grand cri {"pdi^. 43 et 44).

connaissant la liante pénétration de l'impératrice, il a voulu , ici encore , se faire valoir aux yeux de Sa Majesté pour en tirer profit et protection. „

Le chancelier d'État va plus loin encore, et il ajoute :

" Si l'on examine avec soin tous les détails de cette affaire, on ne peut guère s'empêcher de supposer que peut-être Beaumarchais a, lui-même, fabriqué ce libelle {der FalHcant dièses Lihells sein durfte). Il jure sur sa tête que ce libelle a été détruit jusqiC au dernier exemplaire , affirmation , tout le monde le comprendra, à peu près sans valeur, de la part d'un tiers qui n'en serait pas l'auteur ou n'aurait pas en mains et le manuscrit et tous les exemplaires imprimés. Un tel soupçon se confirmerait encore si M. de Sartines ou tout autre avait pu s'assurer, dès le principe, que Beaumarchais avait , directement ou indirectement , été le premier à dévoiler au roi l'existence de ce libelle, ou à se représenter comme la seule personne à qui l'on pût en confier la destruction. „

Tel est à peu près le sens de la dépêche allemande du chancelier d'État au comte de Mercy, ambassadeur de l'impératrice à Paris ; mais à cette dépêche en est jointe une autre en français, dictée aussi par le prince de Kaunitz et dans laquelle il s'exprime en ces termes : " En supposant que Beaumarchais est lui-même l'auteur du libelle, comme toute VJiistoire de sa vie passée et toute sa manœuvre dans cette affaire-ci peuvent très fort l'en faire soupçonner, tout ce qu'il dit avoir fait et tout ce qu'il prétend lui être arrivé, ainsi que les causes secrètes de ses démarches et du

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roman ridicule dont il nous a régalé (1) se comprennent sans peine.

" Dans cette supposition, pour détourner de lui le soupçon d^n crime de lèse-majesté aussi ^parfaitement caractérisé ^ il est tout simple qu'il se soit chargé de la commission, que j)eut-être même il ait employé des moyens indirectes (sic) pour se la faire donner.

" Ayant réussi, il est tout simple aussi qu'il ait cherché à en tirer même parti, et que, pour cet effet, très habile à fabriquer des romans, il ait inventé, sinon tout, au moins la plus grande partie de tout ce qu'il raconte, pour se faire valoir comme un homme dont l'activité, la sagacité et la vaillance méritent les plus grandes récompenses. „

Le comte de Mercy était, en conséquence, chargé par son gouvernement d'adresser au roi ou au lieutenant général de Sartines, un exposé complet de toutes ces circonstances.

II devait insister sur ce point, que si l'on s'était décidé à l'arrestation du mystérieux étranger {zur Veroftwiig des rœthselhaften Fremden) c'était uniquement dans l'intérêt de Sa Majesté très chrétienne, et en présence des contradictions évidentes dans lesquelles cet homme était tombé. Désormais, ce serait au roi de France qu'il appartiendrait de décider si le

(1) Le mot n'est peut-être pas très diplomatique, mais il est eti toutes lettres, dans la dépêche avec sa faute de participe, bien excusable, à coup sûr, cliez un élran^jer, lorsqu'un écrivain français comme Beaumarchais la commet si souvent, ainsi que le lecteur a pu s'en convaincre.

l)risonnier devait être immédiatement relâché, ou envoyé en France, ou enfin si l'on devait continuer, à Vienne, l'information dont il était l'objet. {Oder enclUch in Wien die Untersuclmng gegm ihnfot'tsetzen.)

On voit que la situation était grave pour l'inculpé. Si ce dernier avis eût prévalu , M. de Ronac n'eût, vraisemblablement, jamais revu sa patrie.

Le jour même où l'on écrivait à Paris, on faisait continuer à Nuremberg et au delà, toutes les recherches pouvant amener l'arrestation d'Angelucci et des prétendus brigands et l'on recherchait avec soin, à Schwabach, le fameux libelle.

Toutes ces recherches, bien entendu, demeurèrent sans résultat. Quant au prisonnier, on ne voulait pas le relâcher, de peur qu'il n'échappât à la justice du roi; car on n'admettait pas la supposition qu'il pût rester impuni. On résolut donc de le garder jusqu'au retour du courrier envoyé à Paris. A dater de ce moment il fut traité avec plus d'égards, mais sans lui faire connaître le motif de son arrestation, sans examiner en rien ses déclarations ultérieures. On voulait donner au roi la preuve évidente que c'était uniquement dans son intérêt que l'on s'était décidé "à l'arrestation d'un de ses sujets et que désormais toute information dépendrait uniquement du gouvernement français.

On s'en tint strictement à cette résolution et l'on ne changea rien à la ligne de conduite que l'on s'était tracée vis-à-vis de Beaumarchais.

Kaunitz écrit encore dans ce sens au comte de Mercy, le 9 septembre , l'assurant que l'émissaire

172 REAUMARCHAIS EN ALLEMAGNE.

de Louis XVI est traité avec égard, que toute information {examina) est interrompue jusqu'à ce que l'on connaisse la décision du roi de France, mais qu'il est de plus en plus porté à croire que le lihelle en question est l'œuvre de Beaumarchais lui-même {dass er selbst der Fabrica?it des quœstionirten Libells sein durfte).

Beaumarchais continuait à s'impatienter, et l'impératrice elle-même avait hâte de voir terminer cette affaire. Elle écrivait encore, le 16 septembre à Kaunitz : " J'avoue que j'attends aussi avec impatience le retour du courrier. „

Pendant que tout le monde s'impatiente (même le lecteur, sans doute), pendant que le courrier attend à Paris, s'impatientant peut-être aussi, les dépêches de l'ambassadeur, jetons un regard sur ce qu'il nous est permis de connaître de ce pamphlet dont il a été si souvent question dans ce récit.

M. d'Arneth, avec un sentiment de réserve facile à comprendre, n'en donne qu'une analyse très succincte {en allemand)^ analyse à laquelle il n'ajoute que deux passages de l'écrit, et son travail étant destiné surtout à ses compatriotes, il les donne aussi en allemand ; mais son allemand est si pur et si clair qu'il est facile d'y retrouver, peut-être textuellement, la phrase française.

Quoiqu'il en soit, voyons si dans l'analyse ou dans les citations nous trouverons quelques indications de nature, soit à confirmer soit à détruire le grave soupçon émis par Kaunitz, que Beaumarchais en est l'auteur.

" Le libelliste, dans une courte introduction, présente son œuvre comme un extrait d'un ouvrage plus ôtondu. Il se prononce en tennes énergiques contre la royauté en général, et particulièrement contre la manière dont les princes ont , autrefois , exercé les droits de la monarchie. Il considère, ainsi qu'il le fait entendre, un royaume comme un grand patrimoine {Langîit)^ dont le possesseur peut exercer ses droits de propriété, mais sans porter aucune atteinte à la liberté de ses vassaux. Examinant de ce point de vue les vicissitudes des diverses couronnes, et spécialement de celle dont il s'occupe, il recherche quels seraient, en l'absence d'héritiers directs du trône de France, les droits de la branche espagnole de la maison de Bourbon. C'est cette question seule que traite l'extrait de son ouvrage qu'il livre ci-après à la publicité. Il termine cet avant -propos par la menace de mettre en lumière les choses les plus secrètes, les manœuvres employées, selon lui, pour, en présence d'une union qui, bien que remontant à cinq ans, n'a pas encore donné d'enfants au roi de France, y suppléer {einen, Ersatz treten) par les moyens les plus coupables ; et il va serrer son sujet de plus près, dans le corps même de Técrit.

" Celui-ci débute par un tableau des plus sombres, et malheureusement trop vrai, de l'état de la France au moment de la mort de Louis XV. Si la maladie contagieuse qui l'a enlevé eût atteint son petit-fils comme ses respectalles fiU&s (1), si le Dauphin y eût

(1) On sait que Louis XV, atteint de la petite vérole, avait

succombé, alors la France fvt rentrée dans tous les droits qu'une longue suite de despotes héréditaires lui avait successivement enlevés {nach und nach leraulte.) Ce serait donc seulement grâce à l'anéantissement du pouvoir absolu des rois qui l'avaient usurpé jusqu'ici, et après la rentrée de la nation dans Ses droits originaires, que les Bourbons d'Espagne auraient pu faire valoir leurs prétentions (Ans^rilche) à la couronne de France. Si, dans une telle occasion, le peuple français n'avait pas su Iriser ses fers, il n'eût plus été digne que de l'horrible esclavage dans lequel l'a plongé la tyrannie de ses rois.

" Il n'en a pas été ainsi. A Louis XV a succédé son petit-fils qui a fait monter, avec lui, sa femme sur le trône. Celle-ci prenant l'attitude étudiée d'une apparente affliction imitée de celle que la nymphe Sophie Arnould déploie dans le rôle de l'Iphigénie de Gluck, aussi bien que par de feintes larmes, s'est efforcée de dissimuler la joie qu'elle éprouvait de se voir enfin au comble de ses vœux (am Ziele Hiver Wmiscke.)

" Mais on se tromperait, continue l'auteur, si l'on se représentait la reine comme arrivée au comble de ses vœux. A cette femme ambitieuse et amie du plaisir {Gefallsiichligen Frau)^ il manque encore le rôle

défendu de laisser approcher les personnes de la famille royale. Ses filles, néanmoins, surent enfreindre cette défense et furent atteintes du même mal, sans toutefois y succomber. C'est ce que constate ce passage de son oraison funèbre prononcée par l'évêque de Séez : » ces tendres et courageuses princesses qui ont recueilli son dernier soupir, atteintes de la même contagion, etc. «

principal, celui d'être la mère d'un prince qui, en cas de mort du roi, lui succède sur le trône.

" Par respect pour les convenances, ajoute M. d'Arneth, nous devons nous interdire d'entrer dans les détails que contient cette partie du libelle. On peut seulement indiquer qu'il s'étend sur les artifices criminels au moyen desquels, selon l'auteur, la reine cherche à avoir un enfant, quoiqu'elle sache bien que la constitution physique (die kœrperlichen GelrecJwi) de son époux doive démontrer à celui-ci qu'il ne peut devenir père. Il adjure, d'un ton emphatique, tous les princes qui peuvent prétendre à la couronne de France , et surtout Louis XVI luimême, d'exercer la plus active surveillance pour prévenir la réalisation du projet infâme que la reine nourrit dans son esprit. " Souvenez-vous, s'écrie notre auteur en s'adressant au roi, qu'elle est autrichienne, par conséquent ambitieuse. Souvenez-vous, continue-t-il, avec d'ignobles injures contre Marie Thérèse qu'il accuse, plus loin, d'un commerce coupable avec Kaunitz, souvenez-vous de quelle mère elle est née, et que, eu l'absence d'autres conseillers, celle-ci sera son meilleur auxiliaire dans de telles manœuvres !

" Viennent ensuite les insinuations les plus perfides contre l'impératrice et sa fille. Après des accusations qu'il est impossible de reproduire ici, le libelle s'étend sur les manœuvres à l'aide desquelles Marie Thérèse s'efforce de faire du roi l'aveugle instrument de sa volonté. C'est ainsi que le duc d'Aiguillon était tombé, pour s'être permis de vives

représentations siu' la correspondance secrète que la reine échangeait avec sa mère.

" Nous connaissons aujourd'hui parfaitement {amlesten) cette correspondance et, nous savons si ce qu'elle contient était coupable ou dangereux ! Peutêtre l'auteur du pamphlet le savait-il aussi ; mais il ne se laisse pas détourner de son but, et il répète cette calomnie, ainsi que beaucoup d'autres, avec le ton de la plus imperturbable assurance.

" Il s'attaque ensuite aux personnes que la reine honore plus particulièrement de sa confiance : Choiseul et Yermond ; il désigne surtout le premier comme celui qui doit servir d'instrument immédiat {unmittelbares Werhzettg) à l'exécution du j)lan criminel qu'il dénonce. Il serait de la plus haute importance de l'éloigner de la cour, et de cfiarger les tantes duroi de la surveillance la plus active sur la reine.

" Après Marie Antoinette, le duc de Choiseul et l'abbé Vermond, l'auteur du libelle passe en revue d'autres personnages, les uns tombés, les autres nouvellement en possession du pouvoir, eu faisant sur chacun d'eux des remarques qui ne sont rien moins que flatteuses. Parmi les premiers, le chancelier Maupeou et l'abbé Terray, son collègue dans le dernier ministère, sont ceux qu'il déchire de préférence. Parmi les autres, précisément Sartines, au sujet duquel il fait remarquer au roi que, ne' dans Vindigence il possède^ aujourd'hui , ime immense fortune. Des millions d'hommes ont été mis au tombeau, grâce aux moyens employés, sur sa proposition, pour accaparer le monopole des grains et autres den-

récs de première nécessité. La duchesse de Chauliies et Villeroy, la princesse de Beauvuu et la comtesse de Brionne sont enveloppées dans cette accusation, et après d'Aiguillon, Maurepas est le seul qu'épargnent les traits empoisonnés du libelliste. Toute l'Europe avait applaudi en voyant Maurepas appelé au pouvoir. Ce sont des hommes comme lui que l'on devrait écouter et rien ne serait plus honorable que de suivre leurs conseils.

" Après avoir de nouveau conjuré le roi et les princes de sa famille, de se pénétrer de l'esprit de cet écrit, de se guider sur les principes qui y sont exposés ; après une emphatique protestation de la pureté de ses intentions, l'auteur termine son pamphlet par ces mots adressés à Louis XVI lui-même : " Croyez-en un ami de votre gloire, de votre honneur, de votre maison, un ami du bien 2Mhlic (ôffentliches Wohles) enunmot^ un vrai Français. Ce mot dit tout. „

Nous nous garderons, sur une esquisse aussi sommaire, sur deux citations aussi courtes et qu'il nous a fallu détraduire ^ nous nous garderons d'émettre une opinion formelle et arrêtée. Bien que nous penchions fortement vers celle émise tout à l'heure par Kaunitz, nous n'invoquerons pas contre Beaumarchais cette particularité : que l'écrit dont il est porteur conseille à Louis XVI, s'il veut s'assurer la fidélité de la reine, de lui donner pour surveillantes et pour gardiennes mesdames, ses tantes, c'est à dire ses ennemies jurées, et en même temps les premières protectrices de Beaumarchais qui leur devait sa fortune. Nous verrons, tout à l'heure, M. de Sartines invo-

quer contre un autre une induction analogue ; mais pour qui ne cherche que la vérité, rien n'est plus dangereux, rien n'est moins logique qu'une telle manière de procéder. En effet, si l'on peut, à première vue, supposer que l'auteur de l'écrit est un ami de mesdames, d'un autre côté on peut répondre : que ces princesses avaient bien d'autres amis que Beaumarchais, et que celui-ci se serait bien gardé, quand même ce serait, au fond, son opinion, d'énoncer une pareille proposition, s'il eût été l'auteur du libelle.

Si quelque chose semble devoir lui faire attribuer cette qualité, c'est plutôt l'esprit général de l'écrit tel que M. d'Arnetli nous le présente. Cet esprit hostile au principe monarchique, ce rappel aux droits de la nation^ ce souffle d'indépendance et de patriotisme exagéré et mal dirigé, ce langage emphatique et déclamatoire (1), cette apostrophe finale surtout, à laquelle il ne manque que le mot citoyen. Dans dix ans, dans quinze ans surtout, aux approches des états généraux, tout cela courra les rues, mais en 1774, cet esprit révolutionnaire ne se formule guère que sous la plume de Beaumarchais, notamment dans quelques passages du Barbier, presqu'à chaque scène du Mariage, et surtout ça et là dans les Mémoires, où l'on remarque cette apostrophe qui nous revient aumilieu de vingt autres, et qu'il adresse à ses juges :

(1) C'est là, en effet, au point de vue purement littéraire, tout le monde le reconnaît, le défaut capital et le plus saillant de Beaumarchais, lorsqu'il quitte le ton plaisant.

" Vous saisirez cette occasion de vous honorer aux yeux de la nation qui vous entend. Elle se soimendra surtout, qu'eu vengeant un faible citoyen, vous n'avez pas oublié que son adversaire était conseiller au parlement ! „

Toutefois, nous le reconnaissons, ce sont là des impressions et non des arguments. C'est pourquoi nous n'y insistons pas ; mais qu'on nous permette encore une remarque sur un détail en apparence insignifiant. On a vu (pag. 21) que le titre du libelle porte les initiales G. A. Que MM. Michel Lévy, Hachette, Lacroix et autres, marquent, ou ne marquent pas de leurs initiales les livres qu'ils éditent, cela importe peu ; leur nom se trouve en toutes lettres au dessus du titre; mais ici, sur un libelle dont l'éditeur, aussi bien que l'auteur, doit se dissimuler avec le plus grand soin, on ne comprend guère qu'il imprime les initiales d'un nom peut-être emprunté, mais sous lequel il est connu {d'après Beaumarchais). G. A. se traduit tout naturellement : Quillaume Aiigelucci. Ne serait-ce pas une nouvelle rouerie du personnage? Ne serait-ce pas, d'un autre côté, le cas d'invoquer, de nouveau, l'axiome: nimia prœcautio dolus?

Du reste, la question va être examinée encore une fois par Kaunit^ et Sartines, le premier jouant le rôle du ministère public contre son prisonnier, et le second le défendant de son mieux.

Le 17 sejitcmOre 1774, quelques heures après que Kaunitz eut fait parvenir à Marie Thérèse son dernier rapport concluant, plus que jamais, à la culpa-

bilité de Beaumarchais, le courrier si impatiemment attendu revient à Vienne.

Parti de cette ville à une heure avancée de la soirée du 28 au 29 août, il était arrivé à Paris le 4 septembre de très grand matin {am fruhesten Morgeii). Ce n'est que deux jours après, qu'avait eu lieu la première entrevue deMercy avec Sartiues ; elle avait débuté par la remise de la lettre de Beaumarchais au ministre, et l'ambassadeur suivait avec le plus vif intérêt, dit-il dans sa dépêche, les diverses impressions qu'elle paraissait produire sur le destinataire {aufden Empfœnger).

Lorsqu'il vit l'adresse et qu'il parcourut le commencement de la lettre, oii il était question du IJrétendu péril auquel Beaumarchais disait avoir échappé, la plus vive satisfaction se peignit sur ses traits, bientôt suivie de consternation en lisant l'arrestation de son émissaire. Cette impression fut encore augmentée par la communication détaillée de tout ce que Kaunitz avait écrit à Mercy, au sujet de cette affaire et dont une traduction française, faite à Vienne, était jointe au rapport. Le ministre s'empressa de reconnaître que lui-même, à la réception de la première relation que Beaumarchais lui en avait adressée de Passau, il avait ajouté peu de foi au récit de Vattaque de Irigands et l'avait attribué au désir que son émissaire avait eu de se faire valoir. Quant au voyage à Vienne, Beaumarchais avait bien pu être entraîné imr V espoir de recevoir un p'ésent de V impératrice. Néanmoins, si ce voyage prouvait une grande légèreté, on ne pouvait y voir un dessein cri-

minel et rintention de tromper la confiance du roi. Si Beaumarcluiis avait eu un pareil dessein, il ne se serait certainement pas adressé à la plus fidèle amie, à la belle- mère de Sa Majesté. Jusqu'à présent Beaumarchais s'était souvent montré vif et étourdi {unlesonnen und lelhafl) , mais il ne s'était jamais montré infâme {unehrlich)^ et l'on ne devait pas supposer qu'il l'eût fait dans cette circonstance.

Quant à la proposition inconvenante {unangenehm) qu'il avait présentée à Vienne, d'y faire imprimer le libelle sous une autre forme, Sartines l'excusait par ce motif : qu'il n'est pas rare de se trouver dans des circonstances où il semble à i^ropos de cacher aux puissatices ce qui peut leur être désagréable ; mais, selon toute aj)parence, Beaumarchais n'aurait pas dissimulé, au moins à lui Sartines^ le pamphlet véritable. Quant à l'inoculation du roi, ce n'était pas précisément dans le libelle lui-même, qu'il en était question, mais seulement dans l'avant-propos {sondern nur in dem Vorworte)^ qui avait pu être fait après V impression du corps de V écrit (1). Enfin, quant au peu de

(1) Sans doute, l'avant - propos avait pu être fait après le corps de l'écrit ; mais à l'époque de l'inoculation, et surtout à l'époque où le résultat en pouvait être connu à Londres, la négociation entre Beaumarchais et Angelucci était entamée, et l'on ne comprendrait guère que ce dernier prit la peine d'ajouter un avant-propos, et un avant-propos empreint d'actualités, à un écrit voué à une destruction prochaine; on le comprend d'autant moins, que le prétendu juif italien n'est pas, ne peut pas être l'auteur du libelle qui est écrit eu français. Beaumarchais lui-

temps qui s'était écoulé entre la date de l'autographe royal et l'arrivée de Beaumarchais à Vienne, ce dernier se trouvait, en effet, déjà depuis plus d'une semaine à Londres, lors de la rédaction de cet ordre qui lui avait été adressé en cette ville (1).

Plus Sartines s'efforçait de justifier, ou tout au moins d'excuser son émissaire, plus était sensible le pénible embarras qu'il éprouvait. Il ne pouvait, notamment, expliquer que Beaumarchais fût porteur non du manuscrit, mais seulement d'un exemplaire imprimé du libelle, et il était forcé de reconnaître au moins, dans cette circonstance, une inconcevable étourderie. Enfin il avouait qne c'était Beaumarchais lui-même qui l'avait informé qu'il s'imprimait, à Londres, un pamphlet des plus scandaleux contre la reine. C'est sur cette indication et sur son offre^ qu'il avait été envoyé en Angleterre. " Il ne serait donc

même ne l'a jamais présenté que comme Védileur du pamphlet, \e fondé de pouvoir de l'auteur qui n'est pas en Angleterre; impossible, alors, d'admettre l'addition d'un avant-propos, au dernier moment. Si, au contraire, le libelle est l'œuvre de Beaumarchais, si le temps qu'il est supposé employer à sa destruction, il l'emploie à l'impression de cet écrit, dont il n'a communiqué à Sartines que quelques pages, on comprend parfaitement qu'il y glisse une allusion à un fait qui avait son importance, sans songer que cette allusion a une date. Donc, l'accusation de Kaunitz garde toute sa force, et la défense de Sartines sur ce point, est tout au plus digne d'un stagiaire balbutiant sa première cause.

(1) On a vu (pag. 102) que nous avons relevé nous-méme cette erreur de Kaunitz.

pas impossible que Beaumarchais, dans le but de s'assurer, pour l'avenir, un sort meilleur, et de s'arracher aux embarras de sa position présente, eût employé cette voie désespérée. „ Mais à peine Sartines eut-il laissé percer ce soupçon, qu'il sentit qu'il était allé trop loin. Sur quel autre tomberait donc le blâme et le ridicule d'avoir été victime d'une si grossière intrigue, sinon sur lui seul? Il revint, en conséquence à cette assurance : " qu'il connaissait à fond l'esprit ardent et le cerveau Irûlé de Beaumarchais, mais qu'il n'avait jamais trouvé en lui ni astuce ni imp'olité. Il lui semblait même que le contenu du libelle, qu'il feuilletait rapidement avec Mercy, devait repousser un tel soupçon. En effets le duc de Choiseul et le chancelier Maupeou qui s'étaient toujours montré les patrons et les 'protecteurs de Beaumarchais {\) y étaient violemment attaqués^ tandis que son ennemi^ le duc d'Aiguillon^ y était traité avec leaucoup de modération. „

Oh ! monsieur de Sartines ! pour un lieutenant général de police, voilà qui n'est pas fort!

Vous voudriez peut-être , pour attribuer ce pamphlet à Beaumarchais, qu'il y eût glissé quelques allusions sanglantes contre Goetzmann^ La Blache., d' Arnaud- Baculard et Marin-la Gazette., comme dans ses Mémoires? Autant le signer... !

(1) Bien qu'en hostilité avec le Parlement- M aupeou, Beaumarchais était en bons termes avec le chancelier Maupeou , lequel avait pu contribuer à la mansuétude de l'arrêt du 2G février.

Permettez-nous de croire que vous tenez ce langage pour Fambassadeur que vous supposez, à tort, moins fin que vous; mais vous n'oseriez présenter de tels arguments au moins expérimenté de vos agents.

Nous nous bornons à cette seule observation sur les explications de M. de Sartines. M. d'Arneth les discute plus amplement :

" S'il ne s'était attaché, dit-il, à cette pensée que, dans l'origine, le libelle avait été composé pour la publicité, peut-être alors son opinion eût-elle été fondée ; mais si l'on admet la supposition que Beaumarchais l'avait composé lui-même pour s'en faire largement payer la destruction, on trouve dans son contenu de nouveaux motifs de s'arrêter à cette opinion. Quelles étaient donc les personnes les plus violemment attaquées dans cet écrit? En Autriche : Marie Thérèse et Kaunitz ; en France : la reine , Sartines , Choiseul et Maupeou. Qui devait avoir la plus profonde conviction de l'incontestable danger de ce libelle, et du service inappréciable que rendrait celui qui, à l'aide d'efforts , au milieu de périls sans pareils , parviendrait à en amener la destruction? A coup sûr, s'il était quelqu'un de qui l'auteur d'un tel service pouvait attendre une riche récompense , c'étaient précisément ces quatre personnes. Et lors même que la reine, par grandeur d'âme, par légèreté, par le sentiment de son innocence, eût méprisé les outrages qu'il contenait contre elle-même, n'était-il pas vraisemblable qu'il n'en serait pas ainsi quant à ceux qui attaquaient le duc de Ohoiseul , pour lequel il était

bien connu qu'elle avait chaque jour une plus grande affection? Enfin, si Beaumarchais était animé, envers le chancelier Maupcou. do la reconnaissance qu'il lui devait, quoi de plus naturel que de ne pas l'épargner pour éloigner de lui le reproche d'être l'auteur du libelle ? C'était précisément l'époque à laquelle on lui avait, à diverses reprises, imputé des écrits de cette nature dirigés contre la reine, et telle était encore, à ce moment, la popularité de Marie Antoinette parmi les Parisiens, que ceux-ci brûlaient sur les places publiques l'image de Maupeou en l'accablant de malédictions comme détracteur de la reine. „ M. d'Arneth pourrait ajouter : et comme destructeur de V ancien parlement.

" Toute la finesse déployée par Beaumarchais apparaît dans cette première entrevue de Mercy avec Sartines ; car ce dernier semble de plus en plus pencher vers cette opinion, que le pamphlet ne peut émaner d'un autre que du duc d'Aiguillon. En effet c'était lui et tout son parti qui y étaient le plus ménagés. S'il en eût été de même de Maupeou, s'il n'y eût pas, au contraire, été si violemment attaqué, le soupçon n'eût pas manqué de tomber sur lui. C'était donc seulement en l'invectivant ainsi, que Beaumarchais (si c'était réellement lui qui avait composé ce pamphlet) , pouvait écarter de son protecteur la terrible accusation d'en être l'auteur ou, tout au moins l'instigateur. Et, à l'inverse, les dispositions hostiles que Beaumarchais avait toujours manifestées contre le duc d'Aiguillon, en même temps qu'elles détournaient les soupçons de lui-même,

aussi bien que de ses iDrotecteurs , les reportaient sur d'Aiguillon, traité avec tant de bienveillance dans cet écrit. C'est pourquoi Sartines s'attachait de plus en plus à l'idée que le duc était le véritable auteur de toute cette intrigue, ce qui le dé" tournait de toute investigation contre Beaumarchais lui-même. Aussi, dès le lendemain, invitait-il le comte de Mercy, au nom du roi, à employer ses bons offices à Vienne, pour obtenir l'élargissement du prisonnier, mais sans lui, restituer ses papiers, qu'on devait, au contraire, faire passer en France, j)ar une voie sûre. En même temps le roi Louis XVI adressait à l'impératrice les plus vifs remercîmeuts (dankte in lebhaftester Weise) pour la pensée qu'elle avait eue, de s'assurer provisoirement de la personne d'un homme que les circonstances les plus suspectes semblaient désigner comme coupable d'infidélité envers son maître. (Arneth, 53-59.)

Si, comme nous persistons à le penser, sans pouvoir le démontrer d'une manière péremjDtoire, Beaumarchais était réellement l'auteur du pamphlet, s'il a su avec quel zèle Sartines l'avait défendu près de l'ambassadeur de Marie Thérèse, il a dû bien rire; car M. de Sartines était , incontestablement , en homme d'infiniment d'esprit. Ne serait-ce pas en souvenir de cette aventure que , dans le Mariage de Figaro (acte I, scène 1"), il a placé ce petit dialogue :

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