SUZANNE
Mais c'est qu'on ne veut pas le croire.
FIGAKO.
On a tort.
II y a du vrai dans ce dialogue , et l'on pourrait même poser en principe qu'il est plus facile de tromper un homme d'esprit qu'un imbécile.
Sans doute l'homme d'esprit a, sur l'imbécile , un grand avantage : c'est de ne pas être un imbécile. Mais il a aussi un grand désavantage : c'est, d'abord, de se croire, presque toujours, plus d'esprit qu'il n'en a, et, comme conséquence logique, de supposer qu'il en a trop pour se laisser tromper.
L'imbécile, au contraire, bien que, lui aussi, il se croie plus d'esprit qu'il n'en a, reconnaît cependant qu'il en a moins que beaucoup d'autres ; il se méfie de ces privilégiés qu'il déteste comme on déteste, en général, tous les privilégiés lorsqu'on ne l'est pas soi-même.
Quand on déteste quelqu'un, on a fort peu de chances d'être trompé par lui.
Ici se présente une objection : est-ce que les hommes d'esprit ne se détestent, pas entre eux?
Pas toujours , mais trop souvent. Seulement , en général, quand ils se détestent c'est comme on déteste
un rival, et non comme on déteste un supérieur. C'est le plus souvent de Tantipathie, c'est quelquefois de la haine; c'est rarement de Venvie, ou du moins cette envie ne porte que sur un succès déterminé ; un homme d'esprit qui en jalouse un autre, se montre son inférieur. Voilà la théorie. En voici l'application à notre espèce :
M. de Sartines, lieutenant général de police, avait beaucoup d'esprit. Beaumarchais en avait peut-être plus que lui, mais à coup sûr, M. de Sartines ne reconnaissait pas cette supériorité. Beaumarchais de son côté, tout en se croyant au moins autant d'esprit que le lieutenant général, était forcé de se reconnaître son inférieur social. Au besoin, l'autre le lui aurait prouvé par une lettre de cachet. Il ne s'en était pas fallu de beaucoup. Le 5 juin 1773, au début du procès, 1^ conseiller Goetzmann, trouvant plus commode d'envoyer son adversaire à la Bastille que de lutter contre lui à la barre du parlement, écrivait à M. de Sartines : " Je vous supplie que la punition ait pour cause, d'une manière ostensible pour moi, l'injure faite à ma femme et par contre-coup à moi. Vous voudrez lien m'informer demain du parti qui aura été pris, et compter sur mon éternel dévoûment (Loménie, I, 318.) „
A ce moment, l'opinion publique était déjà trojD en éveil pour qu'on osât risquer une pareille mesure. Son iniquité n'eût retenu personne, mais le retentissement qu'elle aurait eu retint M. de Sartines. Le ton cavalier de la lettre et le peu de détails qu'elle contient prouvent assez que Goetzmann avait eu une entrevue avec le lieutenant général qui lui avait,
avec sa légèreté habituelle, donné grande espérance, et qu'il s'agissait d'une affaire à peu près convenue. Néanmoins, pour une cause ou pour une autre, elle n'eut pas de suite.
Quand on a pu mettre un homme en prison, et qu'on ne l'y a pas mis, on ne peut être soupçonné de le détester.
Donc, Sartines ne détestant pas Beaumarchais, ayant à peu près autant d'esprit que lui, pouvait être trompé par lui.
A l'inverse , Beaumarchais pouvait détester Sartines, son supérieur social ; il devait le détester, en outre, comme ayant failli être mis en prison par ses ordres. Goetzmann s'en était vanté, et Sartines était fort capable d'en avoir fait confidence à l'adversaire du conseiller. Donc, Beaumarchais devait facilement tromper le lieutenant général , dès que son intérêt l'y pousserait.
Or, après avoir lu les pièces analysées ou reproduites par M. d'Arneth, on ne peut méconnaître qu'en toute cette affaire, Sartines a été joué de la manière la plus complète par Beaumarchais ; seulement il ne veut pas en convenir, et le prince de Kaunitz nous paraît dans le vrai lorsqu'il écrit, le 20 septembre à M. de Mercy (en français) :
" Je n'ai rien à ajouter à ma lettre d'office, mon cher comte, si ce n'est qu'il me semble qu'à la morale très relâchée de M. de Sartines il s'y joint encore l'intérêt personnel qu'il peut avoir à éviter les reproches très fondés qu'on serait en droit de lui faire, d'avoir donné au roi, pour l'exécution d'une com-
mission aussi délicate, un sujet comme M. de Beaumarchais, et que ce pourrait bien être là la principale raison qui l'engage, non seulement à l'excuser, mais à entreprendre même sa défense. Quoi qu'il en soit cependant, quant à nous, il doit nous suffire d'avoir fait, dans cette occasion, ce que, par raison et par attention pour la personne du roi, nous avons dû faire, et je me flatte, moyennant cela, qu'on le sentira là où vous êtes, et au besoin il n'y auroit pas de mal à ce que vous le fassiez sentir à M. de Sartines.
" J'attends, au reste, avec impatience, des nouvelles détaillées de votre part sur la situation présente et l'avenir vraisemblable des affaires de là-bas, où tout annonce^ à ce qu'il me paroU, un ffouvernement fitoyable. „
Pour Marie-Thérèse, il n'existait, évidemment, aucun motif de ne pas acquiescer à la demande du roi son gendre, de relâcher Beaumarchais. Il fut mis immédiatement en liberté, et pour l'indemniser, dans une certaine mesure, de la détention qu'il avait subie, on lui remit une gratification de mille ducats. Les papiers trouvés en sa possession ainsi que le fameux médaillon d'or qui, d'après son récit, l'avait miraculeusement préservé du coup mortel, furent envoyés en France, scellés du cachet personnel de l'inculpé.
Beaumarchais a prétendu (voir, ci-après, V Appendice) avoir refusé la gratification. Il l'a parfaitement acceptée, sans protestation aucune.
En effet, le prince de Kaunitz écrit au comte de Mercy, le 20 septembre 1774 {en allemand) : " Pour
montrer que la détention de Beaumarchais n'avait nullement pour cause un ressentiment de son inconvenante proposition de falsifier Téerit dont il était porteur, mais uniquement les égards affectueux que Sa Majesté voulait témoigner au roi, Sa Majesté a fait remettre {alreichen et non : anlieten) audit Beaumarchais une somme de mille ducats, et à son domestique une de cinquante. „
Le 3 octobre, le chancelier d'État, dans une autre lettre adressée, comme la précédente, au comte de Mercy, et écrite en français^ s'exprime en ces termes sur le même objet :
" Je ne vous parlerai plus de cette misérable affaire du sieur de Beaumarchais, parce que cela est fini, pour nous au moins, attendu le départ de ce d7'ôle^ auquel j'ai fait faire un présent de mille ducats, parce que cela m'a paru digne de l'impératrice, quoiqu' assurément ce 'personnage ne vaille ni Id peine ni V argent quHl nous a coûté. „ (Arneth, loc. cit.., pag. 59, note.^
N'est-il pas évident que si le drôle eût refusé, comme il le dit, Kaunitz signalerait à l'ambassadeur cette circonstance qui, à ses yeux, serait plutôt de l'arrogance que du désintéressement ?
Ajoutons que mille ducats de cette époque représentent environ vingt-cinq mille francs de notre monnaie et que Beaumarchais, surtout en ce moment , n'était pas homme à dédaigner pareille somme.
B ne tarda pas à arriver à Paris. Une enquête régulière fut ouverte sur sa conduite, mais cette en-
quête, non plus que l'examen de ses papiers ne pouvaient produire contre lui aucune charge sérieuse. Comptant sur une réussite facile dans son intrigue à Vienne, il s'était pris à son propre piège, et avait échoué contre la sagacité de Kaunitz ; mais vis-à-vis de Sartines et de sa police, il avait dû prendre ses précautions. On lui paya sans délai la somme énorme de 72,000 livres (plus de 150,000 fr. d'aujourd'hui) qu'il réclamait. Le prix du libelle n'ayant été, d'après sa propre déclaration, que de 1,500 livres sterling représentant environ 75,000 fr. de notre monnaie actuelle, on voit que, même en admettant qu'il ne fût pas l'auteur de l'écrit poursuivi, maître Figaro n'avait pas fait une mauvaise affaire, et qu'il parle ex-prof esso^ lorsqu'il dit au comte Almaviva : de Vor^ mon Dieu! de Vor! c'est le nerf de V intrigue! (Barbier de S'eville, acte I, scène VI.)
Le roi ne manifesta aucun désir de connaître le pamphlet, et Sartines n'eut pas la moindre velléité de remettre sur le tapis une affaire dans laquelle il ne pouvait se dissimuler qu'il avait joué complètement le rôle de dupe. On n'entendit plus parler ni de ce terrible libelle, ni d'Angelucci dont la disparition était représentée , à Vienne , par Beaumarchais , comme devant attirer sur la reine les plus effroyables malheurs (1).
(1) La grande différence qui existe entre l'affaire Angelucci et l'affaire Morande, c'est que, dans cette dernière, Beaumarchais peut être, tout au plus, soupçonné d'avoir été d'accord avec le Gazeiiier cuirassé ; mais l'existence de Morande n'a
Sartines lui-même, qui avait si chaudement défendu son agent dans l'entrevue qu'il avait eue, le mois précédent, avec le comte de Mercy, semble être revenu sur l'opinion qu'il manifestait alors. En effet, l'ambassadeur écrit, le 7 octobre, au prince de Kaunitz :
" Il (de Sartines) m'avoua qu'il était toujours de plus en plus tourmenté (immer onehr und mehr geplaget) par le soupçon que Beaumarchais pourrait bien
jamais été mise en doute; la Biographie Michaud lui consacre un article qui contient plus d'une erreur, mais duquel il résulte, jusqu'à l'évidence, qu'il faisait du chantage uue véritable industrie. Après la négociation relative aux Mémoires d'une femme publique, il rédigea, pendant plusieurs années, en Angleterre, un recueil avouable : le Courrier de l'Europe. Rentré en France au commencement de la révolution, il y publia de 1791 à 1792, V Argus patriote, journal modéré, dont il faillit payer de sa tête la polémique contre-révolutionnaire. Arrêté après le 10 août, il échappa aux massacres de septembre et se retira à Arnayle-Buc (chef-lieu de canton de l'arrondissement de Beaume, Côte-d'Or) son pays natal, où il exerça pendant quelque temps, sous le Directoire, les fonctions adjuge de paix. Il survécut à Beaumarchais, mort en 1799. Angelucci-Hatkinson, au contraire, paraît être un personnage de fantaisie , comme Bartholo ou Almaviva. Personne n'en avait jamais entendu parler avant la seconde mission de Beaumarchais à Londres, et après avoir joué, sous sa plume, le rôle que nous savons, dans l'intrigue du pamphlet contre la reine, il disparaît complètement de la scène à l'issue de la tragi-comédie du Leichtenholz, sans que jamais, depuis, il en ait été question, même de la part de Beaumarchais ; nous sommes donc fondé à répéter ici que c'est un être complètement imaginaire.
194 BEAUMARCBAIS EN ALLEMAGNE
avoir ourdi l'audacieuse intrigue de composer luimême ce libelle, et de venir ensuite le lui dénoncer ; lui, Sartines, avait, il est vrai, découvert quelques indices à l'aide desquels il avait espéré arriver jusqu'à l'auteur ; mais toutes les recherches les plus minutieuses faites depuis, étaient demeurées sans résultat, et il ne restait^ désormais^ personne autre que ce Beaumarchais sur qui Von pf(t porter un soupçon fondé (und liberbliebe dermalen niemand ausser dem Beaumarchais, auf welchem ein gegriindeter Verdacht haften konnte) (1). „
Qui sait , même , si l'habile lieutenant général n'était pas parvenu à trouver la preuve de cette intrigue? Il n'était pas obligé de tout dire à M. de Mercy; encore moins à Beaumarchais. Il tenait à avoir sous la main, en cas de besoin, des auxiliaires habiles, sans tenir beaucoup à leur moralité. Ce n'est pas parmi les agents de la police secrète que l'Académie choisit les candidats 2M. prix Monthyon.
Or, en pouvait-il trouver iin plus intrépide, un plus habile à ses yeux, que celui qui avait osé s'attaquer à lui-même, et le tromper, lui, Sartines! Dans une circonstance donnée, le concours d'un tel homme pouvait être utile, indispensable peut-être. Donc si le lieutenant général avait contre lui une arme, à quoi bon en faire usage contre un auxiliaire même infidèle, dans un moment où l'opinion publique aveuglée l'entourait encore de toutes ses sympathies ? A quoi bon se faire de lui un ennemi pour l'avenir ?
(1) D'Arnetb, pag. 61.
Ne valait-il pas mieux, si l'on avnit la preuve que le véritable Angelucci, c'était lui-même, le tenir par là à sa discrétion, et, dans une conjoncture grave, étouffer, sous la menace, les scrupules que l'argent n'aurait pu vaincre?
Tel dut être le raisonnement de Sartines, s'il a eu en main une preuve. S'il n'avait, au contraire, que ces soupçons qui, tels que Mercy les transmet au chancelier d'État, touchent de bien près à la conviction, il était d'une sage politique de continuera faire bonne mine à un homme dont la fourberie ne pouvait être prouvée, et dont l'inimitié habilement exploitée par les ennemis du lieutenant général, pouvait devenir singulièrement dangereuse.
En attendant, il continue à lui faire jouer le rôle d'espion, auquel maître Figaro se prête de^la meilleure grâce, M. de Loménie qui, dans son livre si remarquable à tant d'égards, se montre involontairement, presque à son insu, et tout en déclinant ce rôle, l'apologiste constant du personnage, appelle cela : " Transmettre ses olservations et ses mies „ ; mais ces messieurs de la rue de Jérusalem^ mais MM. tel et tel qui font assidûment leur wistJi dans les salons politiques, dont ils répètent les échos, moyennant salaire, transmettent aussi des observations et des vues.
Voici quelques-unes des observations transmises par M. Caron de Beaumarchais que nous avons vu (pag. 17) repousser avec une si noble indignation le " rôle infâme de délateur „ : Ce qu'il y a de certain, c'est que quelque grand 'personnage souffle le feu ; car je n'ai jamais vu d'acharnement pareil. iV'y aurait-il
pas ici nn])eu du d'' Aiguillon? Cela o'essemhle assez à sa manière de procéder . Il vous manquait d'êtrecalomnié ; vous n'avez rien à désirer, vous Fêtes, et vertement. Si c'est à ce prix qu'on doit être ministre, j'aime mieux que vous le soyez que moi.
" Je vous ai promis de vous mander ce que i)ensent les 'princes. Je soupe demain avec M. le duc de Chartres^ mais je n'ai encore vu que M. le prince de Conti ; comme c'est l'homme qui a montré dans toutes ces querelles le plus de caractère et le moins d'humeur, je vois à sa circonspection même., qu'il a deviné le secret du ministère. „ (Lettre à M. de Sartines — 15 novembre 1774.)
Observations!... tant que l'on voudra; mais faire causer les gens, à souper., pour répéter à un ministre ce qu'ils vous auront confié, même avec circonspection., cela s'appelle, généralement : de Vespionage.
Le mois suivant, il lui écrit (11 décembre 1774) r
" Monsieur,
" Vous vous êtes bien attendu que recueillant tout ce qu''on pensait et disait à Paris sur l'assemblée des princes et pairs au parlement, ji'e vous en ferais part aussitôt. „
Et en effet il lui fait part de la manière dont ont parlé et opiné : Monsieub, frère du roi, le duc d'Orléans, le prince de Conti. Or, les délibérations étaient secrètes alors comme aujourd'hui; c'est pourquoi les ministres avaient besoin de gens qui sussent recueillir^ pour leur en faire paré, ce qui s'y était fait et dit.
La lettre que nous analysons, et qui se trouve dans les œuvres de Beaumarchais^ se termine par cette anecdote où l'on voit combien il savait faire servir à ses ressentiments personnels contre le Parlement-Maupcou, qui venait d'être congédié, et contre le clergé qu'il n'aimait guère, les honorables fonctions d'oJservateur à lui confiées par M. de Sartines :
" Un barnabite, avant-hier, vit arriver à son confessionnal une femme inconnue qui lui dit : Je viens à vous, parce que mon confesseur, vicaire de telle paroisse, en m'ouvrant sa grille ce matin, m'a demandé pour première question : Vous êtes vous bien réjouie, madame, du retour du parlement? — Oui, mon père, comme tous les bons Français. — Je ne puis pas vous entendre, a été la réponse du prêtre qui m'a refermé la grille au nez.
" Toutes ces choses montrent une fermentation, excessive et dangereuse dans le corps du clergé^ relativement à la besogne actuelle.
" Votre, etc. „
Enfin, pour ne pas abuser de ces citations que nous pourrions multiplier encore, il lui écrit de Londres (14 janvier 1776) :
" Je profite du courrier que j'envoie à M. de Vergennes, pour vous prévenir que, si mes lumières acquises ne me trompent pas aujourd'hui, toîit cela a des branches qui vont si haut, qu'il y a peut-être autant de danger d'agir d'un côté qu'il y a d'inconvévient à laisser faire de l'autre. . .
" Au fait, en vérité, on ne veut que brouiller et
profiter delà division pour s'emparer du Roi: alors vous seriez certainement perdu. Voilà ce qui a rapport à vous, et me touche infiniment. „
D'après ces ^ues et observations si consciencieusement recueillies, on ne doit pas s'étonner devoir Sartines, dans le temps même oii il avouait à l'ambassadeur de l'impératrice la nouvelle opinion qu'il s'était formée sur le rôle de Beaumarchais dans l'affaire du libelle contre la reine, dissimuler à celui-ci ses propres soupçons, lui cacher qu'il a en main le dossier de Vienne traduit à son usage, et répondre aux lamentations de son émissaire sur son emprisonnement à r hôtel des Trois- Coureurs :
" Que voulez-vous, mon cher ? L'impératrice vous a pris pour un aventurier ! „
L'impératrice avait-elle tort?
Le mot aventurier ne peut- il pas même, ici, passer pour un euphémisme?
Ne serait-il pas facile, en ouvrant le Code pénal ^ d'y trouver, dans la section qui suit V article 401 , une qualification plus énergique et plus juste ?
Nous ne répondrons pas à ces questions. Dans ce travail nous remplissons le rôle de rapporteur^ et non celui de juge.
Mais il est un tribunal duquel nous relevons tous, vivants et morts ; ces derniers plus encore que les vivants , lorsque , par la notoriété que leur nom s'est acquise dans la politique, dans les arts, dans les lettres, ils appartiennent à V histoire.
Ce tribunal, redoutable autant qu'infaillible, c'est: la conscience des honnêtes gens.
C'est à lui que nous abandonnons l'appréciation du rôle qu'a joué M. de Ronac^ en toute cette affaire.
Et maintenant, arrivé au terme de notre tâche, que les nombreux admirateurs du baebieb. et du MAEiAGE ne nous reprochent pas trop amèrement de leur avoir enlevé quelques illusions ! — Avant eux, mais avec autant de regret, il nous a fallu renoncer aux nôtres.
Que, d'un autre côté, les détracteurs systématiques du dix-huitième siècle ne se hâtent pas de chanter victoire. — Chaque siècle a ses hontes, comme chaque siècle a ses gloires.
Et pour ne parler que du temps présent, au point de vue du sens moral, de la droiture, de l'honnêteté, faudrait-il donc chercher bien loin, pour y trouver plus d'unFiGAEO, plus d'unRoNAC?
Tandis qu'au point de vue littéraire, nous attendons encore, nous attendrons longtemps un nouveau Beaumarchais.
M. de Loménie (pag. 396-403) donne, sans aucune observation ni commentaire, une citation empruntée à un volumineux mémoire adressé à Louis ZVI, par Beaumarchais après son retour en France, et daté du 15 octobre 1774.
C'est encore là un document de la rue du Pas-de-la- Mule. Il est bien de Beaumarchais, il est bien, comme le dit l'auteur " assez cuiieux et assez vivement raconté pour que la citation ne paraisse peut-être pas trop longue ; „ nous le citerons donc à notre tour, mais en faisant observer qu'il nous paraît fort douteux que Beaumarchais l'ait fait parvenir au Roi. Eût-il eu cette impudence à ajouter à tant d'autres , l'intermédiaire qu'il en aurait chargé (Sartines , j^robablement) n'aurait pas mis sous les yeux de son souverain un écrit dont le ton et certains détails impliquent, entre l'auteur et le destinataire, une familiarité qui serait choquante même de Beaumarchais à Sartines, complètement inadmissible de Ronac à Louis XVI.
ÎOÎ APPENDICE.
Après s'être représenté comme entraîné jusqu'à Vienne à la poursuite d''Angelucci^ il continue :
" Mon premier soin , à Vienne , fut de faire une lettre pour l'impératrice. La crainte que la lettre ne fût vue de tout autre, m'empêcha d'y expliquer le motif de l'audience que je sollicitais. Je tâchais simplement d'exciter sa curiosité. N'ayant nul accès auprès d'elle, je fus trouver M. le baron de Neny, son secrétaire, lequel, sur mon refus de lui dire ce que je désirais, et sur mon visage halafré (lisez : orné d'une bande de taffetas d'' Angleterre)^ me prit apparemment pour quelque officier irlandais ou quelque aventurier blessé qui voulait arracher quelques ducats à la compasgion de Sa Majesté. Il me reçut au plus mal, refusa de se charger de ma lettre, à moins que je ne lui dise mon secret, et m'aurait enfin tout à fait éconduit, si, prenant à mon tour un ton aussi fier que le sien, je ne l'avais assuré que je le rendais garant, envers l'impératrice, de tout le mal que son refus pouvait faire à la plus importante opération, s'il ne se chargeait à Vinstant de rendre ma lettre à sa souveraine.
" Plus étonné de mon ton qu'il ne l'avait été de ma figure, il prend ma lettre en rechignant^ et me dit que je ne devais pas espérer pour cela que l'impératrice consentît à me voir. " Ce n'est pas, monsieur, ce qui doit vous inquiéter. Si l'impératrice me refuse audience, vous et moi nous aurons fait notre devoir : le reste est à la fortune. „
" Le lendemain, l'impératrice voulut bien m'aboucher avec M. le comte de Seilern, président de la ré-
gence à Vienne, qui, sur le simple exposé d'une mission émanée du roi de France, que je me réservais d' expliquer à V impératrice^ me proposa de me conduire sur-le-champ à ScJiœTibrunn où était Sa Majesté (1). Je m'y rendis, quoique les courses de la veille eussent beaucoup aggravé mes souffrances.
" Je présentai d'alord à Vimpératrice l'ordre de Votre Majesté^ sire, (mensonge signalé dans la note qui précède), dont elle me dit reconnaître parfaitement récriture, ajoutant que je pouvais parler librement devant le comte de Seilern, pour lequel Sa Majesté m'assura qu'elle n'avait rien de caché, et des avis duquel elle s'était toujours bien trouvée.
" — Madame, lui dis-je, il s'agit bien moins ici d'un intérêt d'État proprement dit, que des efforts que de noirs intrigants font en France pour détruire le bon-
(1) Ici, une réticence et un mensonge déjà signalés, mais qui méritent d'être rappelés. Nous avons vu (pag. 89) que Beaumarchais, peu encouragé par l'accueil du baron de Neny, vis-àvis duquel il n'a certainement point eu une attitude aussi arrogante qu'il la représente ici, avait exhibé et confié à Seilern l'ordre du roi, pour être mis par lui sous les yeux de l'impératrice. Quant à ce qui suit, il semble que le comte l'ait pris dans sa voiture, pour le conduire tout droit à Marie Thérèse, comme un introducteur des ambassadeurs mène le représentant ofBciel d'une puissance étrangère devant le souverain auquel il vient présenter ses lettres de créance. Or, nous avons vu (pag. 90) que M. de Seilern lui a simplement dit qu'il se rendait à Schœnbrunn, pour faire son rapport à Sa Majesté, l'invitant à s'y trouver lui-même dans une heure, afin qu'on Veut 30us la main, dans le cas où l'impératrice daignerait le recevoir.
heur de la reine en troublant le repos du roi. „ Je lui fis alors le détail qv^on vient de lire (1). A chaque circonstance, joignant les mains de surprise, l'impératrice répétait : " Mais, monsieur, où avez-vous pris un zèle aussi ardent pour les intérêts de mon gendre et surtout de ma fille? „
" — Madame , j'ai été l'un des hommes les plus malheureux de France sur la fin du dernier règne. La reine, en ces temps affreux , n'a pas dédaigné de montrer quelque sensibilité pour toutes les horreurs qu'on accumulait sur moi. En la servant aujourd'hui,
(1) Ces mots indiquent assez que ce mémoire n'a jamais été niis sous les yeux de Louis XVI, et que c'est tout simplement un chapitre de l'Histoire de ma vie, que Beaumarchais se proposait de mettre sous les yeux du public (on). Ce détail qu'on, vient de lire, M. de Loménie ne le donne pas, mais il indique, en note, que c'est le récit de toute l'opération, jusqu'à l'arrivée à Vienne, c'est à dire : la fuite d'Angelucci, sa rencontre inespérée, l'attaque des brigands, etc. Inutile de faire remarquer qu'il n'est point ici question le moins du monde de la proposition «fe /«/«j^^r /c /ièeWe. Vis-à-vis du roi, l'aveu n'eût pas été sans péril, quelle que fût la débonnaireté de Louis XVI ; vis-àvis du public, il eût montré le négociateur sous son véritable aspect. Quant à ce qui suit, il est évident que c'est là du Figaro tout pur. En admettant que Maile-Thérèse eût cédé à un besoin d'épanchement vis-à-vis d'un homme qui semblait dévoué à la reine de France, elle l'eût fait en d'autres termes. Il semble entendre une portière, remerciant un voisin, de l'intérêt qu'il porte aux ennuis de ses pauvres enfants! Caron-Figaro a beau faire, l'horloger et le barbier percent toujours sous M. de Beaumarchais-Ronac.
sans espoir même qu'elle en soit jamais instruite ^}Q ne fais qu'acquitter une dette immense ; plus mon entreprise est difficile, plus je suis enflammé pour sa réussite. La reine a daigné dire un jour hautement : que je montrais dans mes défenses trop de courage et d'esprit pour avoir les torts qu'on m'imputait ; que dii'ait-elle aujourd'hui, madame, si dans une affaire qui intéresse également elle et le roi, elle me voyait manquer de ce courage qui l'a frappée, de cette conduite qu'on appelle esprit? Elle en conclûi'ait que j'ai manqué de zèle. Cet homme, dirait-elle, a bien réussi, en huit jours de temps, à détruire un libelle qui outrageait le feu roi et sa maîtresse , lorsque les ministres anglais (1) et français faisaient depuis dixhuit mois de vains efforts pour l'empêcher de paraître. Aujourd'hui, chargé d'une telle mission qui nous intéresse, il manque d'y réussir; ou c'est un traître, ou c'est un sot, et, dans les deux cas, il est également indigue de la confiance qu'on a en lui (2). \oilà, madame, les motifs supérieurs qui m'ont fait
(1) Les ministres anglais ne s'en préoccupaient guère.
(2) Deux observations, sur cette tirade attribuée par Figaro à la reine : le lecteur y reconnaît la paraphrase de la lettre adressée "à Sartines pour obtenir l'autographe du roi (pag. 24); mais il résulte de ce dialogue de fantaisie, que l'entrevue avec l'iaipératrice avait pour objet de parvenir à la destruction du libelle, tandis que d'après la note officielle de Kaunitz, d'après le mémoire de Beaumarchais lui-même, adressé à l'impératrice le 23 août, il ne s'agissait que de la falsification de cet écrit, dont il garantissait, sur sa tête, que jamais on feuillet ne verrait le jour.
braver tous les dangers, mépriser les douleurs et surmonter tous les obstacles.
" — Mais monsieur , quelle nécessité à vous de changer de nom ?
" — Madame, je suis trop connu malheureusement sous le mien dans toute l'Europe lettrée, et mes défenses imprimées dans ma dernière affaire ont tellement échauffé tous les esprits en ma faveur, que partout où je parais sous le nom de Beaumarchais, soit que j'excite l'intérêt d'amitié ou celui de compassion, ou seulement de curiosité, l'on me visite, l'on m'invite, l'on m'entoure, et je ne suis plus libre de travailler aussi secrètement que l'exige une commission aussi délicate que la mienne. Voilà pourquoi j'ai supplié le roi de me permettre de voyager avec le nom de Ronac, sous lequel est mon passeport.
" L'impératrice me parut avoir la plus grande curiosité de lire l'ouvrage dont la destruction m'avait coûté tant de peines. Sa lecture suivit immédiatement notre explication. Sa Majesté eut la bonté d'entrer avec moi dans les détails les plus intimes à ce sujet; elle eut aussi celui de m'écouter beaucoup. Je restai plus de trois heures avec elle, et je la suppliai bien des fois, avec les plus vives instances, de ne pas perdre un moment pour envoyer à Nuremberg (1). — Mais cet homme aurait-il osé s'y montrer, sachant que vous y alliez vous-même? me dit l'impératrice. — Madame, pour l'engager encore plus à s'y rendre, je Vai trom'pé^ en lui disant que je rebroussais chemin et
(1) Il la supplia surtout de Tautoriser à falsifier le libelle.
reprenais sur-le-champ la route de France (1). D'ailleurs, il y est ou il n'y est pas. Dans le premier cas, en le faisant conduire en France, Votre Majesté rendra un service essentiel au roi et à la reine ; dans le second, ce n'est tout au plus qu'une démarche perdue, ainsi que celle que je supplie "Votre Majesté de faire faire secrètement en fouillant pendant quelque temps toutes les imprimeries de Nuremberg, afin de s'assurer qu'on n'y réimprime pas cette infamie; car, parles précautions que j'ai prises ailleurs, je réponds de l'Angleterre et de la Hollande.
" L'impératrice poussa la bonté jusqu'à me remercier du zèle ardent et raisonné que je montrais ; elle me pria de lui laisser la brochure jusqu'au lende-
(1) Cet Angelucci était donc bien naïf, de s'en rapporter à l'homme qu'il avait tenté de tromper, et qui venait de lui arracher le produit de sa perfidie, libelle et argent ! Mais, même en admettant cette inacceptable supposition, aujourd'hui, par le chemin de fer, ou met, pour aller de Neustadt à Nuremberg, une heure quarante -neuf minutes ; triplez : vous avez un peu plus de cinq heures; Beaumarchais, en poste, y arrivera avant le traître juif; celui-ci, en admettant que, pour plus de sûreté, il ne s'y présente que le lendemain, apprendra qu'un voyageur est arrivé la veille au soir, blessé, ayant été attaqué dans la forêt de Neustadt, et qu'il est parti annonçant l'intention d' aller porter plainte à Vienne. Et lui, Angelucci, complice d'une hideuse publication contre la propre fille de l'impératrice, ira s'établir dans une imprimerie de cette ville où, avant qu'il soit deux jours, la police autrichienne fera des recherches? Oh! non! C'est lui qui rebroussera chemin, pour retourner à Amsterdam ou à Londres, et, malgré les précautions prises par l'habile M. de Eonac, rien
main, en me donnant sa 'parole sacrée (1) de me la faire remettre par M. de Seilern. — Allez-vous mettre au lit (2), me dit-elle avec une grâce infinie, faites-vous saigner promptement. On ne doit jamais oublier ici ni en France combien vous avez montré de zèle en cette mission pour le service de vos maîtres. „
" Je n'entre, sire, dans ces détails que pour mieux en faire sentir le contraste avec la conduite qu'on devait bientôt tenir à mon égard. Je retourne à Vienne (on n'a pas oublié que l'entrevue eut lieu à Schœnhrunn^ le Versailles des souverains de l'Autriche) la tête encore échauffée de cette conférence; je jette sur le papier une foule de réflexions qui me paraissent très fortes relativement à Voljet que fy avais traité; je les adresse à V impératrice; M. le comte de Seilern se
ne l'empêchera d'y publier une nouvelle édition du pamphlet dont celui-ci a garanti, sur sa tête, l'entière destruction.
(1) Marie-Thérèse, donnant sa parole sacrée... à Beaumarchais ! Et sans doute, sans ce royal serment, M. de Ronac, gentilhomme français, lui eût arraché l'exemplaire qu'elle avait en main, d'un libelle dirigé contre sa fille ? Et puis, cette parole sacrée rapprochée de ce qui va suivre , qu'est-ce autre chose qu'une accusation de parjure contre l'impératrice, adressée au roi son gendre F Décidément, si débonnaire que fût Louis XVI, puisque Beaumarchais n'a pas été mis à la Bastille, c'est que ce mémoire n'est jamais sorti de ses mains, ou tout au moins de celles de M. de Sartines.
(2) Ne semble-t-il pas entendre, dans l'opéra du Barbier :
Allez donc, cher Basile, Vous mettre dans un bon lit!
Seulement, ici,, c'est Beaumarchais qui est Basile.
charge de les lui montrer (1). Cependant, on ne me rend pas mon livre ; ce jour même (2) à neuf heures du soir, je vois entrer dans ma chambre huit grenadiers, baïonnette au fusil, deux officiers, l'épée nue, et un secrétaire de la régence, porteur d'un mot du comte de Seilern, qui m'invite à me laisser arrêter, se réservant, dit-il, de m' expliquer de bouche les raisons de cette conduite que j'approuverai sûrement. — Point de résistance, me dit le chargé d'ordres.
" — Monsieur, répondis-je froidement, j'en fais quelquefois contre les voleurs, mais jamais contre les empereurs. „
" On me fait mettre le scellé sur tous mes papiers.
(1) Les réflexions dont il s'agit ici, c'est le mémoire à l'impératrice, écrit le 22, au sortir de la seconde audience, bien que daté du 23, et roulant tout entier sur la nécessité de tromper le roi. Faut-il que Beaumarchais se croie sûr que ce mémoire n'a pas été envoyé à Paris ! En effet, adressé à l'impératrice, peutêtre celle-ci, peut-être Kaunitz lui-même n'a-t-il pas voulu se servir d'une pièce confidentielle; les honnêtes gens ont de ces délicatesses que les fourbes comprennent sans les imiter, et dont ils savent faire leur profit, à l'occasion. Nous n'insistons pas sur le mensonge de la fin, où M. de Seilern s'est chargé de remettre ces réflexions à l'impératrice ; nous avons vu que, le 2é août, dans sa seconde lettre au comte, Beaumarchais dit que ce mémoire à l'impératrice se trouve au milieu des papiers qu'on lui a enlevés au moment de son arrestation.
(2) Nouveau mensonge inévitable ici, puisqu'il l'a déjà fait dans sa lettre à Sartines. Ce n'est pas après la première audience, mais après la seconde, et l'examen de l'affaire par Kaunitz, qu'il fat arrêté.
Je demande à écrire à l'impératrice, on me refuse. On m'ôte tous mes effets, couteaux, ciseaux, jusqu'à mes boucles, et on me laisse cette nombreuse garde dans ma chambre, où elle est restée trente et un jours (1), ou quarante -quatre mille six cent quarante minutes (voilà bien Vhorloger Caron! il aurait pu, pendant qu'il y était, diviser encore, et dire : 2,678,400 secondes); car, pendant que les heures courent si rapidement pour les gens heureux qu'à peine s'aperçoivent-ils qu'elles se succèdent, les infortunés hachent le temps de la douleur par minutes, par secondes, et les trouvent bien longues prises chacune séparément (2). Toujours un de ces grenadiers, la bayonnette au bout du fusil, a eu pendant ce temps les yeux sur moi, soit que je fusse éveillé ou endormi.
" Qu'on juge (3) de ma surprise, de ma fureur ! Songer à ma santé dans ces moments affreux, cela
(1) Nouveau mensonge : arrêté le 22 août, il a été mis en liberté le 17 septembre.
(2) Cette réflexion de l'horloger philosophe qui, nous le reconnaissons, était fort capable de la faire de lui-même, est la paraphrase de ce vers latin :
Afflictis lentœ, celeres gaudentibus horœ,
inscrite au dessous d'un cadran solaire de Versailles, devant lequel Beaumarchais a dû plus d'une fois passer, en allant donner ses leçons de musique à mesdames de France.
(3) Ici encore, il oublie qu'il est censé écrire au roi, tandis qu'il écrit, en réalité, pour le public {on). Ce n'est pas si facile, de mentir cour animent , pendant dix ou douze pages !
n'était pas possible. La personne qui m'avait arrêté vint me voir le lendemain pour me tranquilliser. — Monsieur, lui dis-je, il n'y a nul repos pour moi, jusqu'à ce que j'aie écrit à rimpériitrice. Ce qui m'arrive est inconcevable. Faites-moi donner des plumes et du papier, ou préparez-vous à me faire enchaîner bientôt, car il y a de quoi devenir fou.
" Enfin, l'on me permet d'écrire; M. de Sartines a toutes mes lettres, qui lui ont été envoyées (1) : qu'on les lise, on y verra de quelle nature était le chagrin qui me tuait.
" Rien qui eût rapport à moi ne me touchait ; tout mon désespoir portait sur la faute terrible qu'on commettait à Vienne contre les intérêts de Votre Majesté, en m'y retenant prisonnier. Qu'on me garotte dans, ma voiture, disais-je, et qu'on me conduise en France. Je n'écoute aucun amour-propre, quand le devoir devient si pressant. Ou je suis M. de Beaumarchais, ou je suis un scélérat qui en usurpe le nom et la mission. Dans les deux cas, il est contre toute bonne politique de me faire perdre un mois à Vienne. Si je suis un fourbe, en me ren-
(1) Moins le fameux mémoire adressé à l'impératrice, pour lui démontrer la nécessité, sans danger, de falsifier le libelle. Mais si Sartines le possède, sans le lui avoir montré ! Si, dans un moment donné, à la suite d'une brouille ou d'un refus de concours, le lieutenant général le met sous les yeux du roi ! Alors, gare la Bastille ! où l'on regrettera, peut-être, la chambre des Trois-Coureurs, malgré les grenadiers dont elle était momentanément peuplée.
voyant en France, on ne fait que hâter ma punition; mais si je suis Beaumarcliais, comme il est inouï qu'on en doute après ce qui s'est passé, quand on serait payé pour nuire au roi mon maître, on ne pourrait pas faire pis que de m'arrêter à Vienne dans un temps où je pourrais être si utile ailleurs.
— Nulle réponse. On me laisse huit jours entiers livré à cette angoisse meurtrière. Enfin (1) on m'envoie un conseiller de la régence pour m'interroger. — Je proteste, monsieur, lui dis-je, contre la violence qui m'est ici faite au mépris de tout droit des gens; je viens invoquer la sollicitude maternelle, et je me trouve accablé sous le poids de l'autorité impériale !
— Il me propose d'écrire tout ce que je voudrai, dont il se rendra porteur. Je démontre dans mon écrit le tort qu'on fait aux intérêts du roi en me retenant les bras croisés à Vienne. J'écris à M. de Sartines ; je supplie au moins qu'on fasse partir un courrier en diligence. Je renouvelle mes instances au sujet de Nuremberg. Point de réponse. On m'a laissé un mois entier prisonnier, sans daigner me tranquilliser sur rien. Alors, ramassant toute ma philosopMe et cédant à la fatalité d'une aussi fâ-
(1) Enfin! c'est à dire : après huit jours entiers; or, arrêté le 22 août à neuf heures du soir, Beaumarchais, le 24, demande à M. de Seiiern que l'on charge un commissaire inquisiteur de l'examen de ses papiers, et le lendemain, Sonneufels se présente cliez lui en cettQ qualité, non pas huit jours, mais un peu plus de quarante-huit heures après son arrestation. Il l'indique lui-même dans sa note à l'impératrice, où il dit : Aujourd'hui 25 août 1774, M. de Sonneufels vient, etc.
cbeuse étoile, je me livre aux soins de ma santé. Je me fais saigner, droguer^ pirger{\). On m'avait traité comme un homme suspect en m'arrêtant (2) ; comme un frénétique, eu m'ôtant rasoirs, couteaux, ciseaux, etc.; comme un sot, en me refusant des plumes et de l'encre, et c'est au milieu de tant de maux, d'inquiétudes et de contradictions, que j'ai attendu la lettre de M. de Sartines.
" En me la rendant, le trente et unième jour de ma détention, on m'a dit : Vous êtes libre, monsieur, de rester ou de partir; selon votre désir ou votre santé. — Quand je devrais mourir en route, ai-je répondu , je ne resterais pas un quart d'heure à Vienne. On m'a présenté mille ducats de la part de l'impératrice. Je les ai refusé sans orgueil, mais avec fermeté. — Vous n'avez point d'autre argent pour partir, m'a-t-on dit; tous vos effets sont en France. — Je ferai donc mon billet de ce que je ne puis me dispenser d'emprunter pour mon voyage. — Monsieur, une impératrice ne prête point. — Et moi, je n'accepte de bienfaits que de mon maitre ; il est assez grand seigneur pour me récompenser (adroite insinuation à l'adresse du roi), si je l'ai bien servi; mais je ne re-
(1) Ces détails intimes adressés à un roi de France, sont vraiment pleins d'intérêt, et surtout de convenance; il n'y manque que le piston si souvent mis en scène par Molière, et que Figaro lui-même ne dédaigne pas de nommer, en y joignant le geste {Barbier de Séoille, acte I, scène VI).-
(2) Et le roi, dans une lettre autographe à l'impératrice sa belle-mcre, Va remerciée d'avoir fait arrêter un homme qui était, en effet, plus que suspect,
ce vrai rien, je ne recevrai surtout point de l'argent d'une puissance étrangère chez qui j'ai été si odieusement traité. — Monsieur, l'impératrice trouvera que vous prenez de grandes libertés avec elle d'oser la refuser. — Monsieur, la seule liberté qu'on ne puisse empêcher de prendre à un homme très respectueux, mais aussi cruellement outragé, est celle de refuser des bienfaits. Au reste, le roi, mon maître décidera si j'ai tort ou non de tenir cette conduite, mais jusqu'à sa décision, je ne puis ni ne veux en avoir d'autre.
" Le même soir, je pars de Vienne, et venant jour et nuit sans me reposer, j'arrive à Paris le neuvième jour de mon voyage, espérant y trouver des éclaircissements sur une aventure aussi incroyable que mon emprisonnement à Vienne. La seule chose que M. de Sartines m'a dite à ce sujet, c'est que l'impératrice m' a pris pour un atentuner (1) ; mais je lui ai montré un ordre de la main de Votre Majesté, mais je suis entré dans des détails qui, selon moi, ne devaient laisser aucun doute sur mon compte. C'est d'après ces considérations que j'ose espérer. Sire, que Votre Majesté voudra bien ne pas désapprou-
(1) Ainsi M. de Sartines ne lui avait encore donné connaissance ni des dépositions envoyées d'Allemagne, ni de la note de Kaunitz, ni des graves soupçons qui y étaient formulés contre lui et que le lieutenant général partageait dans une certaine mesure. Evidemment il gardait tout cela pour s'en faire une arme en cas de besoin. Il est probable que, plus tard, il lui en communiqua au moins une partie, puisque M. de Loménie a trouvé, rue du Pasde- la-Mule, la seconde déposition de l'aubergiste du Coq- Rouge,
ver le refus que je persiste à faire de l'argent de l'impôratrice , et me permettra de le renvoyer à Vienne (1). J'aurais pu regarder comme une espèce de dédommagement flatteur de l'erreur où Ton était
(1) Donc, il avait fini par accepter les mille ducats puisqu'il demande l'autorisation de les restituer. En cela, il fait du désintéressement à bon marché, car, de deux choses l'une : ou l'autorisation lui sera refusée, et il devra se résigner à garder la somme, où Louis XVI permettra la restitution, mais, bien certainement en lui en faisant compter l'équivalent sur sa cassette. M. de Loménie ajoute que » pour le consoler des mille ducats qu'il avait sur le cœur, on lui remit en échange un diamant avec autorisation de le porter comme vnjircsent de l' impératrice, n C'est encore là, selon toute apparence, un renseignement puisé dans les papiers de la rue du Pas-de-la- Mule; M. de Loménie nous permettra de n'y ajouter aucune créance. Que Beaumarchais ait acheté, avec tout ou partie des mille ducats, un diamant, qu'il s'en soit paré comme d'un présent de l'impératrice, il était assez audacieux pour ajouter cette impudence à tant d'autres; mais qu'il y fût autorisé, c'est ce qu'il faudrait démontrer autrement que par une allégation émanée de lui-même. Cette autorisation n'aurait pu être demandée et obtenue que par l'intermédiaire du prince de Kaunitz qui, alors même que l'impératrice y eût été disposée, eût usé de toute son influence pour empêcher sa souveraine d'accorder une telle faveur à un homme qu'il qualifiait de drôle ayant coûté plus qu'il ne vaut.
Et, puisque ces termes méprisants se retrouvent encore une fois sous notre plume, qu'il nous soit permis de rappeler que le prince de Kaunitz n'est pas le seul personnage éminent qui ait traité Beaumarchais avec mépris. Nous laissons de côté l'avocat Bergasse qui disait de lui, plus tard: Cet homme sue le crime. D'abord, l'expression est exagérée, et de plus,
S16 BEAUMÂRGHAIL EN ALLEMAGNE.
tombé à mon égard, ou un mot obligeant de l'impératrice , ou son portrait {sans doute enrichi de hril- Imits^ selon Vusage des souverains), ou telle autre chose honorable que j'aurais pu opposer au reproche
Bergasse n'était pas un homme éminent. Mais Figaro ne craignit pas , vers cette époque (1785) , de se mesurer avec Mirabeau lui-même qui, il est vrai, n'était encore connu que par ses désordres. Quant à la moralité, les deux antagonistes se valaient. Quant au talent, celui de Beaumarchais déclinait déjà, et il vivait un peu sur son fonds; tandis que celui de Mirabeau, en pleine maturité, commençait seulement à se produire.
L'un et l'autre s'étaient mis au service, peut-être à la solde, des manieurs d'argent. Il s'agissait de ['entreprise des eaux de Paris dont le monopole venait d'être concédé à une compagnie, la première en date parmi ces sociétés par actions qui ont tant pullulé depuis. Le banquier Clavière, plus tard ministre des girondins, avait, intérêt à faire baisser les actions, et Mirabeau, son ami, lui prêtait le concours de sa plume. C'est dans un des factums par lui publics à cette occasion, que, parlant de la pompe à feu de Chaillot, qui alimente encore une partie des fontaines de Paris, il disait, avec autant de justesse que d'esprit : * Placer la prise d'eau en aval, c'est exactement comme si, après avoir pris un bain de pieds, vous en versiez l'eau dans votre carafe. "
Beaumarchais qui écrivait pour la compagnie, voulut, tout en discutant les arguments de Mirabeau, qui n'étaient pas tous irréfutables, mettre les rieurs de son côté, comme dans l'affaire Goetzmann, en se lançant sur le terrain des personnalités. Mal lui en prit.
B,appelant les critiques qui avaient accueilli de tout temps, les entreprises nouvelles, il ajoutait : » Quand elles étaient bien amères, ou les nommait des Philippiques, Peut-être, un jour,
qu'on me fait partout d'avoir été arrêté à Vienne comme un homme suspect; mais de l'argent, Sire! c'est le comble de l'humiliation pour moi, et je ne
quelque mauvais plaisant coiffera-t-il celles-ci du joli nom de Mirabellet, venant du comte de Mirabeau , qui Mirabilia/ecit. •
Puis, pour atténuer le mauvais goût et l'inconvenance de son attaque, il ajoutait de ces politesses banales qui n'atténuent rien : « ... S'il nous est échappé quelque expression qu'il désapprouve, nous le prions de nous le 'pardonner. Nous avons combattu ses idées sans cesser d'admirer son style, etc. «
C'est alors que le futur athlète de la Constituante, abaissant sa griffe de lion sur son imprudent adversaire, le terrasse par une foudroyante apostrophe devenue classique^ et dont nous ne rappelons que ces quelques mots :
» Pour vous, monsieur, qui, en calomniant mes intentions et mes motifs, m'avez forcé de vous traiter avec une dureté que la nature n'a mise ni dans mon cœur ni dans mon esprit ; vous que je ne provoquai jamais, avec qui la guerre ne pouvait être ni utile ni honorable , croyez-moi , profitez de l'amère leçon que vous m'avez contraint de vous donner. Retirez vos éloges bien gratuits, car, sous aucun rapport je ne saurais vous les rendre. Retirez le pitoyable pardon que vous m'avez démandé ; reprenez jusqu'à V insolente estime que vous osez me témoigner ! Ne songez, désormais , qu'à mériter que l'on vous oublie ! »
A ces sanglants outrages Beaumarchais n'opposa que le silence. Peut-être craignait-il que Mirabeau, alors au mieux avec le ministre Galonné, n'eût compulsé, aux archives secrètes de la police, le dossier de l'ancien agent de M. de Sartines.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le langage de Mirabeau semble indiquer qu'il a à sa disposition d'autres armes que celles qu'il eût empruntées aux nombreux adversaires de Beaumarchais, depuis l'alsacien Goetzmanu qui en commence la série, jusqu'à l'alsacien Kommann qui la clôt.
crois pas avoir mérité qu'on m'en fasse éprouver, pour prix de l'activité^ du zèle et dit courage avec lesquels j'ai rempli de mon mieux la plus épineuse commission.
" J'attends les ordres de Votre Majesté.
" Caeox de Beaumarchais. „