‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 104 sur 338 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le retour. — « Les débris de la plus belle fortune d'un travailleur français en tous genres. * — Beaumarchais conseiller officieux du nouveau régime : sa correspondance inédite avec Baudin des Ardennes. — Dernières joies de famille. — Sa mort. — Sa veuve et son ami Gudin, éditeurs de ses œuvres.

Beaumarchais, rayé de la liste des émigrés le 13 prairial an IV (i ,r juin 4796) par le Directoire, rentrait le 47 messidor an IV (5 juillet 4796) à Paris. « Le royaume obscurci par Forage va reprendre tout son éclat », écrivait-il huit ans auparavant; Forage avait emporté le roi et la royauté, mais la patrie restait entière. Beaumarchais se consola vite; d'ailleurs il n'avait pas le loisir de se livrer à des regrets stériles, comme Gudin.

La Révolution avait singulièrement troublé la balance commerciale de la maison Roderigue etC iel , et, dans la liquidation qui suivit, les créanciers étant de leur nature plus agiles que les débiteurs, notre auteur n'avait plus « le pavé des rues libre ».

Parmi ces débiteurs figurait, au premier rang, l'État :

Mes créanciers (écrit Beaumarchais le 6 juin 1798, dans une lettre inédite à Ramel, ministre des finances), impatientés de voir que rien ne se termine, que mon crédit en France ne va pas jusqu'à obtenir la mainlevée d'oppositions, que le gouvernement, mon débiteur, a, par erreur, fait apposer partout sur moi son créancier (la neuvième espèce de scellés, dont le désordre révolutionnaire a pu excuser huit ou six années, mais que le retour du bon ordre rend intolérable aujourd'hui); mes créanciers, dis-je, étonnés de Féternisation de mes peines, se disputent dans ce moment, à qui va s'emparer du dixième de la valeur du mobilier de ma

1. Beaumarchais écrit toujours Roderigue cl non Rodrigue, comme ses éditeurs, y compris Gudin.

m KACSAROUIS : PARTIE BISTORIQUE.

maison f qu'ils vont faire rendre à tîI prix, an scandale de tout le monde instruit de ce qni me roi De, et que je ne cache à personne, pendant que mes affaires mille fois ressassées ne prennent point de conclusion. S'il me restait quelque fortune, si la part au diable qu'on fait tournait du moins au bis* de notre République, de la patrie, d'honneur (biffe), je m'en consolerais. Hais c'est la rouille qui détruit le fer en le rongeant, sans aucun profil pour personne ; ou bien ce sont les chiens de Jézabel qui se disputent mes lambeaux, aux yeux de ceux qui m* ont précipité. Ministre qui are* la générosité de suivre ma liquidation, si vous ne pouvez pas la finir prompte ment, sachez qu'il n'y a bientôt plus aucun mal à me faire en France 2 .

Pourtant ce mal se répara en partie, et nous voyons le notaire de la famille évaluer, en 1800, le produit net de sa succession, meubles et immeubles 3 non compris, à un minimum de 20 000 francs de rente*, qui en représentent plus du triple aujourd'hui 5 , et ajoutons que l'Amérique, « après vingt ans d'ingratitude 6 ». ne s'était pas encore acquittée. Beaumarchais lui criait sur tous les tons : Date obolum Bel is a ho.

Il sollicite même l'honneur purement gratuit d'être envoyé en

1. La Tente après décès dudit mobilier (15 pluviôse an VIII (4 février 1800), et 26 et 28 germinal an IX |16 et 18 avril 1801]) produisit 46 236 fr. 45.

2. Ce désordre choquait particulièrement l'esprit au fond très méthodique de Beaumarchais, et nous lisons cette note, écrite de sa main, au dos d'une lettre de cette époque qui prouve qu'il en classait les documents; sans doute, pour répliquer * à la f... ata le {sic) commission extraordinaire » : • Ces Messieurs, ces législateurs ne dataient point, et, sans mes minutes, ce ne serait qu'un gâchis inexplicable. »

3. Ils sont évalués dans la liquidation à 6511 000 francs, f valeur relative au temps actuel », et l'on a argué de sa prétendue ruine pour faire croire à son suicide!

4. Aucune des créances incertaines ne figure dans ce compte, car dans « l'état formant la réunion des sommes actives et passives de feu Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, l'actif se solde par 11 181 531 fr. 14 sous 1 denier, et le passif par 731 457 fr. 1 sou 3 deniers. Les sommes dues par le Congrès et les particuliers en Amérique s'élèvent à 6854878 francs. 11 y a de la marge, on le voit, pour les calculs de M. Stillé. Voy. Appendice, n* 2i.

5. « 11 n'est pas vrai qu'un écu soit un écu ; il l'est ou ne l'est pas dans la relation de la chose qu'il représente; de façon que s'il représente ici un boisseau de blé et qu'ailleurs il n'en représente qu'un demi-boisseau, il ne sera jamais pour cet autre endroit qu'un deini-écu; donc la cherté n'est point une marque de richesse, mais plutôt d'indigence. » Beaumarchais, Pensées inédites,

6. Nous avons vu avec surprise qu'aucun descendant de Beaumarchais n'avait été invité à représenter la Fiance à l'inauguration de cette statue de la Liberté, sur le socle de laquelle pourtant son nom ne serait pas déplacé, à coté de celui de La Fayette (voy. notre Appendice, n°48). Il y a dix-sept ans déjà que M. Bigclow invitait ses compatriotes à se demander avec inquiétude s'ils avaient fait tout leur devoir envers la mémoire de Beaumarchais. Vov. Beaumarchais ihe merchant, New-York, 1870, ch. iv, p. 15.

mission près de ces Américains qu'il a tant obligés, et qui se décideront peut-être à payer à l'ambassadeur de la République française les dettes qu'ils ont contractées envers l'agent de Louis XVI : « Tout arrive *, comme dit son ami Talleyrand 4 .

Ce dernier lui a refusé un simple passeport, il se rejette sur Ramel :

Je suis le seul Français peut-être, écrit-il le 18 prairial an VI, qui, sous les deux régimes, n'ait rien demandé à personne, et cependant parmi mes grands travaux, je compte avec orgueil d'avoir plus contribué qu'aucun Européen à rendre V Amérique libre, à la ravir aux oppresseurs anglais. Ils font l'impossible aujourd'hui pour nous en faire une ennemie'. Mes affaires m'y appellent, je puis y déjouer leur intrigue, car, si je n'y sais pas payé, au moins y suis-je en quelque honneur, et Rewbel, qui m'a toujours honorablement traité, ne m'aura pas entendu un quart d'heure sur cet objet qu'il aura le désir de me remettre à même d'y servir mon pays. Je l'offre et je le puis 3 sans qu'il en coûte rien et sans vouloir emploi, place ni récompense.

1. Il avait salué rentrée de Talleyrand au ministère par les vers suivants, datés du surlendemain de l'événement .

« Au citoyen Talleyrand-Périgord sur son entrée au ministère des relations extérieures, 30 messidor an V.

Vous y voilà donc, sage ami?

Quelques-uns en font la grimace.

Moi, je vous crois à votre place, Comme frère Barthélcmi.

Qu'en dit San ta- F é le lubrique?

Sourit-il avec moi, Grison, De voir cette combinaison, Nous rapprocher de l'Amérique?

Puisque vous quittez le bercail Pour la barre du gouvernail, Que notre paix avec l'Europe Cesse enfin par votre travail D'être une œuvre de Pénélope!

Amen. »

Talleyrand paya l'épître en monnaie de singe; c'était souvent la sienne. Voy. dans]* Nouvelle Revue, 1" octobre 1885, la note laconique citée par M. Fargcs, qui nous affirme avoir reconnu la main de I'évéquc d'Autun : « Le passe-port ne peut être accordé. »

3. Ici une variante biffée et curieuse par l'image : « ... le désir de me remettre en selle pour les en empêcher, sur le cheval que j'ai déjà monté, que je ferai marcher encore, fût- il de bronze comme celui dont la stagnation étonnait ma naïve enfance.... » Est-ce que ce mélange de métaphores prolongées et de considérations très pratiques ne caractérise pas chez Beaumarchais l'alliage curieux de l'esprit des lettres et de l'esprit des affaires? — Voy. encore ci-dessus p. 122, ses créanciers comparés aux chiens de Jézahel.

fîi BEAUMARCHAIS : PARTIE HISTORIQUE.

Et Beaumarchais ne se Tante pas; nous voyons en effet que les envoyés d'Amérique à Paris le choisissent deux mois après pour être leur médiateur entre leur pays et le Directoire 1 , qu'avait offusqué un discours du président John Adam.

Cependant sa verte vieillesse savait s'arracher parfois au souci de « courir après tous les débris de la plus belle fortune d'un travailleur français en tous genres... *, souvent désolé, mais toujours consolé par le sublime principe de la compensation des maux et des biens », qui était, nous l'avons vu, le fond de son optimisme.

Après tant de secousses, il ne se désintéressait pas de l'avenir, et cherchait anxieusement à en déchiffrer l'énigme sur le visage des hommes nouveaux. Une lettre publiée par M. de Loménie nous le montre, c avec son air de vieux soldat en retraite >, comme disait Arnault, assis à table, en compagnie d'c un excellent extrait de , la République française 3 ».

Ce qui le frappe surtout et lui suggère même une épigramme contre l'ancien régime, c'est que chacun y est à sa place 4 . La sienne lui fut marquée sans doute par son ami Matthieu-Dumas « à côté de Portalis », c dont on attendait pour le surlendemain un rapport contre la calomnie et les abus inséparables de la presse en sa liberté 5 ». Quel voisinage pour le législateur! Espérons qu'il en profite et que le père de Figaro lui entr'ouvre inlerpocula le trésor de ses documents sur la matière 6 .

« II n'y a plus ni public ni opinion publique 7 », lui avait écrit

2. Voy. Beaumarcliais et son temps, H, 501. — Voy. ci-dessus la balance de Y « État formant la réunion des sommes actives et passives de la succession de feu Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais » . La pièce est accompagnée d'un double très détaillé, d'où nous avons extrait plusieurs renseignements précieux, au courant de cette étude.

\ ■ , 3. Voy. Beaumarchais et son temps, II,'50(.

Page 1