‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 119 sur 338 · ttd · texte numérisé non relu

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2. La simultanéité des deux œuvres est mise en évidence d'une manière assez piquante dans le mss. du Barbier en cinq actes. Un des feuillets de ce mss. est le verso d'un fragment de lettre autographe dont voici le début : « J'ai l'honneur, Monsieur, de vous adresser un extrait fidèle de toutes les pièces de mon procès Goësman. Je vous aurai la plus véritable obligation si dans vos loisirs vous trouvés quelqu' instant d'en faire lecture et d'y mettre vos nottes marginales que je joindrai à tous les avis de nos jurisconsultes , etc.. »

3. La Harpe, Cours de littérature, XI, 532, édit. Didot, 1822

des exemples, presque un modèle, qu'il a invoqué éloquemment et fort à propos, comme nous allons voir. Sans doute, d'autres adversaires du parlement Maupeou avaient déjà songé à le combattre sous l'égide de Pascal *, mais c'est à notre auteur qu'était réservé l'honneur d'écrire les Provinciales du dix-huitième siècle.

Il y a d'abord une analogie remarquable entre certaines circonstances du procès Goezman et celles qui avaient entouré la publication des pamphlets de Port-Royal, c Je suis seul », s'écrie Pascal, et Beaumarchais nous fait comparer son isolation * aux c entours » de son juge. On oppose à l'un plus de moines que de raisons, l'autre a en tête tout un Parlement, solidaire d'une mauvaise cause 3 . Mais leur isolement en face de tant d'adversaires n'est qu'apparent. Derrière chacun d'eux, à la cantonade, pour ainsi dire, manœuvre un groupe d'auxiliaires vigilants, sorte de conseil occulte, qui évente les mines de l'adversaire, critique ou modifie d'autorité la tactique de son unique champion et apprête clandestinement pour lui les armes que seul il saura manier et faire briller au grand jour de la bataille. En d'autres termes, c'est l'érudition d'Àrnauld et de Nicole qui riposte à celle des casuistes, mais elle est dardée par la plume de Pascal, et le pesant argument s'allège, siffle et perce comme une flèche ailée. Harcelé par « Goezman et Compagnie», Beaumarchais esquive l'étreinte redoutable des crimiualistes et de leurs c terribles procédures 4 », en se frottant de chicane auprès de ses conseils; et les textes de lois, plaisamment rétorqués parce redoutable plaideur, armés par lui de la pointe acérée du sarcasme, retombent sur les c insolents privilégiés 5 » de tout leur poids meurtrier. S'avisent-ils de citer Papon, Néron, et le latin des vieilles Ordonnances, Figaro

1. L'une des meilleures Chancelières avait pour titre : Lettre d'un bourgeois de Paris à un provincial (voy. le Chancelier Maupeou et les Parlements, par Jules Klammermont, p. 326). Dans lu liste des livres condamnés par le Parlement, figurent, à côté des Mémoires de Beaumarchais, des Lettres provinciales, etc.. Voy. l'Esprit révolutionnaire avant la Révolution, p. 530, par Félix Rocquain.

2. Édit Fournicr, 302. — C'est un solécisme de famille; nous le trouvons, en effet, sous la plume de Julie (voy. Beaumarchais et son temps, I, 48 : « Mon isolation est extrême. ») — « Il s'agit moins pour le public de ma justification que de voir comment un homme isolé s'y prend pour soutenir une aussi grande uttaque et la repousser tout seul. » Édit. Fournier, 237.

3. c On voit bien qu'il vous est plus aisé de trouver de grands défenseurs que de bonnes défenses. » Édit. Fournier, 281.

5. On sait que le mot est de Figaro dans le Mariage, acte III, scène xv. . ,

t y est Grec et les extermine 1 *. On sait d'ailleurs quels amis dévoués assurent et préparent les coups. M. de Loménie 1 a indiqué leur part de collaboration dans quelques pages aussi précieuses pour la critique que celles où Nicole a raconté l'histoire des Provinciales. N'oublions pas surtout dans ce dénombrement un auxiliaire sans lequel Beaumarchais n'eût peut-être pas osé engager la lutte, et qui avait jadis prêté à Pascal une partie de sa force encore latente. Il s'appelait modestement c le public 3 * au temps des Provinciales; il a dans les Mémoires un nom plus retentissant : il est la c nation, juge des juges 4 ». Sa force est dans cette opinion des hommes, dont les États-Unis vont invoquer solennellement l'arbitrage en tête de leur déclaration d'indépendance *. Son antagoniste est le pouvoir, inquiet, prêt à intervenir dans la mêlée, debout derrière le Parlement, ainsi qu'il l'était jadis derrière la Sorbonne. Beaumarchais n'était donc isolé qu'en apparence, et il s'appuyait en réalité sur des bases d'opération fort solides; c'est même grâce à cette sage manœuvre qu'il put ensuite, à l'exemple du champion de Port- Royal, mettre si hardiment son esprit en campagne.

Hais les Provinciales n'offraient pas seulement à l'adversaire de Goezman des préceptes de tactique 6 ; elles étaient surtout un précieux modèle pour l'écrivain. Le mit-il à profit et dans quelle mesure? Voltaire a fait, sans y songer, une réponse directe à cette question. Il s'écriait dans son admiration très sincère pour le grand écrivain que venaient de lui révéler les Hémoires : t Quel homme! il réunit tous les genres d'éloquence 7 . » Or c'était dans les mêmes

1. Et avec quelle hardiesse! c L'espèce ne saurait être aujourd'hui la même sur rien, etc... i Édit. Foùrnier, 236. — Voy. Voltaire, t. XL1I, p. 375, édit. Beuchot : c La jurisprudence de France est dans un grand chaos, etc. i Relation de la mort du chevalier de La Barre.

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