‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 136 sur 338 · Êdit. Fournier · texte numérisé non relu

Êdit. Fournier

contre lui et nous empêchent d'oublier combien t le sujet est ingrat ». « Je vais prouver de tristes vérités, ce sera toute mon éloquence », s'écrie-t-il ; comment! la vérité a-t-elle donc perdu le droit de rire? Il renonce « à tout espoir d'intéresser» et, troublé lui-même par ses réflexions amères, il se répète, il commente, il s'alourdit encore. < Craignons de nous appesantir », nous dit-il ; mais en vain. Alors il perd patience, il a trop évidemment raison, et au lieu de faire de la justice de sa cause une arme acérée pour transpercer son adversaire, « ce noir ballon, gonflé d'orgueil », il en abuse pour s'échapper en gros mots. Ses traits s'égarent, et il s'attache à relever le « style sec et lourd * » des libelles qu'on lui décoche. Il s'agit bien de critiquer « des vices d'oraison » en cette affaire ! Et, d'ailleurs, c'est lui qui parle gauchement le langage à la mode ; ses apostrophes à ces « Athéniens légers et cruels » n'arrivaient plus à leur adresse, et la foule n'avait d'oreilles que pour les factums turbulents de Bergasse, Duvergier, Gorsas et consorts, où Ton s'élevait cojitre la dépravation et le libertinage du siècle s , où tonnait à grand fracas une vertu Spartiate 3 . L'esprit était vaincu par la déclamation; Voltaire cédait le pas à Rousseau, et pour longtemps, hélas! Il n'est donc pas étonnant que Beaumarchais ait perdu le ton de son sujet, et que, ne pouvant plus être gai, ne sachant pas s'en tenir au grave, il ait été morose, sinon ennuyeux.

Nous avons épuisé le compte cruel de ses défaillances, il est temps de voir quelles qualités il garda jusqu'au bout. C'est dans les Mémoires contre La Blache qu'elles sont le plus nombreuses; pourvu que l'on fasse la part des inégalités de la verve et de la dis-

1. Voy. édit. Fournicr, 422; tout ce fragment sur le goût en manque.

2. C'est en ces termes que les Mémoires secrets, qui sont ici l'écho de Tupi" nion publique, prennent contre le roi la défense des susdits factums, 13 octobre 1787.

3. Voici sur quel ton Bergasse morigène son siècle. « Si dans la décadence déplorable de nos mœurs, il existe parmi nous quelque homme pour qui l'humanité ne soit pas un vain nom.... Ah! dans de telles circonstances, l'indifférence déshonore, le calme est une impiété, la froide et tranquille raison suppose l'absence de tous les sentiments sacrés que l'homme a reçus du ciel et de la terre.... L'autel de la justice est en ce moment pour moi l'autel de la vengeance... et sur cet autel, désormais funeste, je jure, etc.; » la conclusion est « que les magistrats qui l'écoutent, que le président (Lcpelletier de Saint- Fargeau), s'ils se font les instruments de cette vengeance, auront obtenu de nouveaux droits à la reconnaissance de la nation entière, attentive à la destinée de cette cause mémorable. ■ On sait qu'ils ne se soucièrent pas de céder à ses objurgations.

parité des sujets, on y retrouvera souvent l'auteur du quaterne. C'est encore le même art d'animer les narrations par le mouvement du dialogue et par la vivacité des images, de rompre la sécheresse des démonstrations par « ces tons brisés l » que le plaideur signale lui-même à son lecteur, et dont il a dérobé le secret à Pascal. Un procès au civil lui enlève la ressource des confrontations réitérées au greffe, il y supplée en se faisant interpeller fictivement par ses adversaires, qu'il met en scène aussi adroitement que jadis. « Très parfaitement est sec 8 , interrompt vivement le comte de La Blache, qui a fait claquer ses pouces de joie en relevant un peu les narines et en se balançant sur son siège 3 », ou dont «le joli minois bouffe de Chérubin soufflant s'allonge 4 . — Fort sec », dit en écho son écrivain, et Beaumarchais de dialoguer : « N'allons pas si vite, Monsieur le comte 5 ! Ah ! Messieurs, que vous êtes vifs 6 », et la scène s'anime, c Messieurs, voulez-vous bien lire vous-mêmes? — Voyons, voyons, dit l'héritier. — Voyons, dit l'écrivain en s'appprochant ; voyons donc à la fin, disent les soussignés, en essuyant les verres de leurs lunettes 7 ». Quel mouvant tableau! Ne disons pas que tout ce mouvement est factice, l'auteur nous a prévenus : < Soyons de bonne foi : me lirez-vous sans quelque amorce 8 ? » Ne crions donc pas au barbarisme, parce qu'il flatte plus loin son public d'Aix, en lui dérobant quelques expressions du cru ; applaudissons plutôt à cette nouvelle preuve de la flexibilité de son talent. Elle le met si bien de pair avec son public, que ces braves Provençaux, faisant fi de « M. le comte », s'en vont donner l'aubade à ce Parisien qui n'est rien moins qu'un « tirassoun 9 ».

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