‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 162 sur 338 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Frémont annonce le chevalier de Sauker.

Dans Fanny seulement, au cinquième manuscrit, la satire commence à percer, et on lit au III e acte, scène vi, cette phrase, biffée d'ailleurs, que Beaumarchais reporta définitivement au second et que la censure laissa passer.

Est-ce que je ne connais pas tous ces grands seigneurs ? Une fille est mariée aujourd'hui, abandonnée demain, ruinée dans quatre jours et peut-être.... Mais j'en ai dit assez. En un mot, je ne voulais point d'un lord pour mon gendre.

Et la satire, tournant court, se changeait en plaisanterie :

11** Murer. — Nous espérons pourtant que vous prendrez une autre opinion de celui-ci.

Le baron. — Assurément, il est si beau, si bien fait, si parfumé, et voilà ce qui les prend toutes.

M™* Murer. — Quand vous saurez qu'il adore votre fille.

Le baron. — C'est encore un de leurs termes... adorer!

M* Murer. — Lorsque vous apprendrez que le Ciel a béni la plus parfaite union....

Le baron. —Quoi donc?

M me Murer. — Et que, dans quelques mois, une charmante petite créature vous tendra les bras.

3» EEirMAlOUlS : PAftTlE CRITIQUE.

Mais si la satire était absente des premiers manuscrits, la morale n\ perdait rien et la nouvelle Paméla morigénait aa dénouement son séducteur converti '.

EioLvie. — Ah! je désire qu'on sentiment trop profond de la faute De t'emfécbe pas de te pardonner i toi-même. Mon cher ami, que le réveil de la vertu efface on songe trop funeste; reprends la dignité qui convient i l'homme, à mon époux, et que jamais je n'aperçoive dans tes complaisances la moindre trace d'un temps mal heureux qui n'est déjà plus dans mon souvenir. Ah! mon père! Ah! matante! La vue d'un conlenlement que je fais naître en tous me remplît de joie à mon tour.

Le iarôcis (avec enthousiasme). — Eugénie me pardonne, prend tous part à ma joie, elle est extrême. Elle est double en ce moment. Le roi Te ut bien accorder mon régiment à mon cher Éraste, et je lui donne ma sœur Emilie s pour prix de ses vertus. Je sais qu'ils s'aiment. Celle double union Ta uous itndre tous aussi heureux que vous êtes dignes de Fèlre et que j'ai peu mérité de le devenir.

Éraste. — Généreux ami, que d'éloges nous vous devons !

Le lARQris (se prosterne). — Je rougirais de moi, je serais indigne, si je n'avais aspiré qu'à les obtenir. Le bonheur avec Eugénie, la paix intérieure et l'estime au dehors, voilà le but auquel j'ose prétendre. vous, femme adorée, frère, chers modèles de grandeur et de générosité, mes amis, mes parents, mes maîtres, c'est de vous désormais que je veux apprendre la pratique des vertus. Si vous m'aimez, malgré mes erreurs passées, votre prosélyte (disciple, mss i), soutenu par votre exemple, méritera peut-être un jour d'être compté parmi les honnêtes gens. ma chère Fany! (sic) (Il lui prend la main qu'il baise avec enthousiasme. Tous se rassemblent autour d'eux. La toile tombe).

On le voit, si Beaumarchais s'en fût tenu à son premier plan, il tombait sous le coup de la satire de Gilbert et

Mariait une farce avec un long sermon.

Mais, en comparant aux longueurs, aux bigarrures et aux pétulances du premier jet la rédaction définitive , on peut mesurer combien il eut raison de garder longtemps sa pièce en portefeuille et de s'inspirer des progrès de son goût, de celui de ses conseillers, et, à la dernière heure, îles sifflets du parterre.

1. « Je vous somme, néanmoins, «le ne jamais balancer à môler dans nos conversations volrc charmante théologie, etc., • dit le comte à sa future qui prècholte. Paméla, traduction de l'abbé Prévost, troisième partie, p. 182, éd. de 1741

2. Encore une ressemblance avec la nouvelle de Lcsagc que Beaumarchais effaça.

Ajoutons-y l'influence de Diderot: fVous voyez, dit k Dorval l'auteur du Fils naturel, que cette espèce de drame, où les traits les plus plaisants du genre comique sont placés à côté des traits les plus touchants du genre sérieux, et où l'on saute alternativement d'un genre à un autre, ne sera pas sans défaut aux yeux d'un critique sévère f . » L'auteur de l Enfant prodigue se montre ici moins exigeant ', mais Beaumarchais en crut celui du Père de famille; il châtia ses plaisanteries, haussa le ton de ses personnages et son drame y gagna incontestablement une harmonie et une sincérité d'effets qui étaient inconciliables avec les caricatures primitives de la tante et du père d'Eugénie et avec les lazzi des valets.

Il n'en sera pas moins acquis désormais que si Beaumarchais a débuté sur la scène française par «un drame noir 3 *, ce ne fut qu'en adultérant sa verve comique. Cette verve d'ailleurs lui était si naturelle, que tout d'abord, comme pour se venger de se voir méconnue, elle avait fait grimacer les figures du drame. Proscrite enfin, elle se dédommagea en tournant en satires les sermons dramatiques qui étaient devenus la loi inévitable du genre, depuis qu'on avait vu :

La muse de Sophocle, en robe doctorale, Sur des tréteaux sanglants professer la morale.

Tant il est vrai que l'esprit ne perd jamais ses droits et que lui seul peut tout changer.

Il ne sufût pourtant pas à faire réussir le drame des Deux Amis, quoique Fauteur y en eût dépensé beaucoup. « De trois essais que la Comédie a bien voulu adopter, écrivait-il un jour aux comédiens, le plus fortement composé (celui des Deux Amis) est resté depuis huit ans accroché sans jeu ni reprise 4 . » Ce jugement déprécie le Barbier de Séville, et sans doute il était dicté par des raisons analogues à celles qui portaient Corneille à mettre Rodogune audessus de Cinna 5 : aussi nous n'y souscrirons pas entièrement.

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