‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 161 sur 338 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Le baron. — C'est assez, c'est trop, vous dis-je! Pas un liard avec, et, s'il dit un mot, qu'on prenne un fouet de poste et qu'on rétrille.

Le marquis (à part). — C'est le père, abrégeons l'entretien.

Le baron. — Ah ! l'indigne séjour, la maudite voilure , la sotte ville, les vilaines gens. Courir trois heures chez tout le monde, sans rencontrer personne. Se voir à tous moments arrêté par des embarras, être brouetté, cahoté, ballotté, secoué, roué dans un exécrable tombereau qu'ils appellent Un fiacre, et rentrer chez soi, tout aussi avancé qu'on en est sorti.

Puis il pestait, avec approbation du marquis, contre l'exagération de politesse qui fait faire visite à c des gens qu'on sait absents». Il éclatait brutalement contre sa fille à la scène v de l'acte III.

Le baron se lève et la repousse. — Mariée! sans mon consentement. Infâme! fil le indigne de mon sang! Monstre d'ingratitude..., tu as pu oser..., tu mourras...

Bélise accourait, et la scène tournait au comique.

L« baron. — Ma sœur, ma sœur, laissez-moi, je vous ai donné ma fille à garder. La belle chienne de garde que vous avez faite; avec votre Gazette, vos livres, votre esprit....

Bélise (froidement). — Mes livres! mon esprit! eh bien?

Le baron. — Je suis dans une fureur.

Relise. — On le voit de reste; eh bien?

Le baf.on. — Votre indigne nièce, sans mon aveu.

Bélise. — Je le sais, eh bien?

Le baron. — Comment? Vous le savez..., et qu'est-ce que je suis donc, moi?...

Bélise. — Un emporté, un sauvage, un cannibale, une bêle farouche.

Le baron (étouffant). — Eh! mais... Eh! mais... vous nie feriez mourir avec votre sang -froid et vos injures..., une impudente qui m'ose déclarer....

Bélise. — Voilà son tort, je le lui avais défendu; c'est par ce seul point qu'elle mérite tout l'effroi que vous lui causez : courage, homme des bois, ne garde plus de mesure, n'écoute que ta fureur, presse-toi, prends un couteau, égorge ta fille, arrache-lui la vie, parce qu'elle est la femme du plus riche seigneur de la cour.

Le baron (froidement). — La tête leur tourne à toutes.

Bélise. — Insolent, qui insultez et maltraitez des femmes, sortez, laissez-nous, ou je vais emmener ma nièce chez moi. Nous parlons à l'instant.

Eugénie (toujours à genoux). — Ma tante, vous l'irritez encore.... Oh! Dieux! (sic) suis-je assez à plaindre?

Bélise. — Oui, malhonnête, votre fille est mariée, et c'est moi qui l'ai donnée au marquis de Roscmpré de mon autorité privée.

Le baron (un peu troublé). — Au marquis de Rosempré ?

Bélise. — À lui-même, qu'en est-il ?

Le baron. — Mais, comment! Je ne dis rien.... On ne peut donc pas s'informer sans vous offenser.

Bélise. — Jolie manière de prendre des informations.... Mais elle est encore à genoux.... Barbare! avec vos fureurs étranges, vous risquez de la tuer dans l'état où elle est.

Le Baron. — Dans l'état où elle est?... Mais, par exemple, comment voulez- vous qu'on devine ces choses-là? Pourquoi ne pas me dire tout d'un coup?

Cet énergumène gâtait les belles scènes de l'acte UL U tfeqwaaxV.

Drink et le faisait tomber à genoux en lui criant: c Parleras-tu, bélître? Faut-il que cent coups dans le ventre? » Ne dirait-on pas la parodie de l'interrogatoire du berger dans Œdipe-roi. II voulait courir sus à sa fille dans la scène vin de l'acte III et jetait un fauteuil par terre ; la tante se mettait en travers, en criant à la nièce de se sauver. Ailleurs il faisait des mots. Quand il croit à la validité du mariage de sa fille, il s'écrie : « Il ne m'en coûtera que l'argent du dédit. * Et le dialogue suivant s'engageait :

M"* Murer. — Non, non, mon frère, nous avons trop bon compte de vous, je m'en charge.

Le baron. — Vous pensez à tout.

Fanny. — Oh! ma tante, miiord ne souffrira jamais.

Puis brusquement on revenait au drame.

Le raiion. — Mais dites-moi donc un peu, puisqu'elle est la femme de ce miiord, que diable veulent-ils dire avec cet autre mariage? car aussi on n'y comprend rien, etc....

Au IV e acte, au lieu de la noble réplique : « Vous avez raison, mais quand il arrivera, j'irai au-devant de lui, je l'attaquerai », il sautait au col de Bélise en criant :

Je m'abandonne à vous, et vous reconnais pour mon mattre, mon génie...

Bélise (avec dédain). — N'en supprimez pas moins , je vous prie, ces lourdes caresses qui fatiguent autant que vos brutalités offensent.

Le baron. — Bou! bon! ma sœur, vous êtes rancunière comme le diable....

Au moment du guet-apens il faisait son entrée en robe de chambre, comme le père de Léonor de Cespédés, et tenant à la main une lanterne de papier. On était en pleine farce.

Malgré toutes les retouches, le rôle d'Hartley resta violent et pénible à jouer.

Depuis quelques assemblées, écrivait Préville à Beaumarchais dans une lettre inédite du 14 mai 1781, je suis pressé par mes camarades de remettre le rôle d'Aurelly dans votre pièce des Deux Amis, ainsi que Figuaro (sic) dans le Barbier de Séville; mes forces diminuées depuis mon dernier accident m'en ont empêché jusqu'à présent, j'ai toujours espéré qu'elles reviendraient. Elles ne reviennent pas, et probablement elles ne reviendront plus; en conséquence, comme la distribution vous appartient, ayez la bonté d'eovoyer à la Comédie celle que vous voudrez

faire de ces deux rôles , ainsi que de celui du baron Harteley qui me tue en ganté, et que je ne pourrais soutenir avec la chaleur dont il est susceptible. Dés que vous aurez fait savoir vos intentions, vos pièces seront mises au courant du répertoire *. J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Préville. Ce 14 mai 1781. — c Répondue sur-le-champ 3 » (main de Beaumarchais).

On voit que Préville sexagénaire ne se souciait pas de rencontrer dans les fureurs d'Harlley le sortlégendaire de Mondory dans celles d'Hérode ou de Montfleury dans celles d'Oreste. A la reprise de 1863, Maubant tint le rôle, il n'eut pas le temps de s'y fatiguer.

Le plus curieux est que toutes les plaisanteries que nous venons de relever alternaient avec le pathétique outré du rôle d'Eugénie. Elle déclamait sans fin; elle s'écriait à la scène îv de l'acte I : «Une sueur froide me saisit et me glace, comme si un abîme venait de s'ouvrir sous mes pas... Personne à qui je puisse ouvrir mon cœur prêt à suffoquer.... Oh! ma mère, ma tendre maman 3 .... » Avec quelle opportunité Beaumarchais se corrige et écrit en marge : « Une seule démarche hasardée m'a mise à la merci de tout le monde.... » L'acte III se terminait par une scène qui ne durait pas moins de cinq pages, où la tante essayait d'amener sa nièce à écrire nu comte. La nièce résistait, évoquait le souvenir de sa mère au lit de mort, avec force lamentations rétrospectives, et enfin, au nom de la famille et du frère, faisant taire ses répugnances et ses pressentiments, elle écrivait; puis, apercevant son père aux aguets, elle devinait un complot et voulait reprendre sa lettre, mais trop tard. Le pathétique de son rôle frisait enfin le ridicule à la fin du quatrième acte. Eugénie, au comble de l'égarement, prenait son frère pour son séducteur, et là-dessus, deux pages durant, elle délirait, caressait, rageait, brûlait, mourait par métaphore. On voit que le mot : c J'ai cru le voir * *, qui eut tant de succès, n'a rien perdu de

1. A propos de l'affaire des auteurs dramatiques, Pré ville fut en correspondance réglée avec Beaumarchais ; nous comptons une douzaine de lettres bilatérales inédites et intéressantes pour l'histoire du théâtre.

2. Nous avons cette réponse, clic est charmante d'aménité pour le vieux comédien.

3. On lit dans le Père de famille : « Lorsque votre grand-papa vous appela c enfant ingrat», qui fut changé à la représentation en : « Lorsque votre père ». Acte II, se. vi, vu, p. 325, édit. Assézat. — c Un père appelle son fils, Monsieur! » VII, 372, ibid. « Madame ma mère est du jus de citron dans du miel. »

4. Ce mot dont Grimm disait : « Il est si bien, il détonne si fort du reste ,

**va >frt * !a *i:or*-*-LOi i* otti* *:tujt <i* l'^ieqni prétendait sans cr, .\* I* pf^arer. L'^<t »i* la »i>nLêre scéae était encore altéré p \t «a f4:^>*^T T w: k»>r§ aaîare et »i* Bandais *oât. Enrénie prolongeait trop *a r^liCia^e. A pré la prière »ia comte on lit dans le fûaftQKTÏt :

La j&ie e* riacp4i>*** ie p*i£*rat sar uku les visages, on attend la r^f»te 4'Eag*&ie, foi, après les noir tons regardés, reprend job air mnjtfiuemx et dit : « Je vois, Monsieur, que votre repentir et vos dessin* eibeent votre (acte aux j^tu de mes parente, mais... (soit une tirade de dix ligne*)... Je vais ensevelir dans un cloître ma honte et ma douleur...

Elle cédait enfin et voici sur quel ton :

Ecgk.me. — Ainsi, tn as vaincu. Tn as trop bien su l'endroit où tu devais frapper. Ta gréée est ici (montrant son sein) ', et le père ne peut m'élre odieux. Je me rends à des raisons si chères.

Le parterre fit ici bonne justice et du geste et du passage.

Terminons ces remarques, en redressant une des rares erreurs de Téminent biographe de Beaumarchais, c L'instinct d'opposition aux privilèges sociaux, dit-il, instinct aiguisé chez Beaumarchais par les nombreux déboires dont nous avons suffisamment parlé, se manifeste déjà dans le drame d'Eugénie, dont le manuscrit très audacieux fut notablement modifié par la censure 2 . » Il semble que les manuscrits d'Eugénie que nous étudions ont échappé en partie à M. de Loménie. Son observation ne s'applique en effet qu'au premier manuscrit de la Comédie-Française. Il est remarquable que pas un des traits de satire qui pétillent dans la scène îx de l'acte II 3 et que la censure rogna, ne s'est glissé dans les quatre premières rédactions d'Eugénie. Voici en effet comment la scène y finit :

Oh I oui, si Monsieur lui fait la grâce d'accepter ses services, si ses idées bicarrés....

qiM je pnrio qu'il n'est pas do l'auteur», était ainsi rédigé de la main de Beauinuirhnia dnn* le premier manuscrit : t Eugénie regarde en silence, fait un mouvement d'horreur, se retourne et dit : « Dieu! j'ai cru voir le marquis! t On lit de* le deuxième, manuscrit: « Dieu! j'ai cru le voir! »

t. Untin lo manuscrit de la Comédie-Française, on lit : c Oui, tuas vaincu, U grâce est dans mon cœur, et le père d'un enfant si désiré ne peut jamais m Vite odieux, « Kt dans une note marginale, Beaumarchais ajoutait : t 11 faut l»ien prendre garde a ce geste. »

1 /totNmfttvAtfix tt son ttmps, t, *03.

il, <X «Mit. d'Heyllî et Mareseot, p. 8J et 170.

Le baron. — Par ma foi, ma très-prudente sœur, vous feriez damner un saint (ailleurs : Un ange y perdrait son latin).

Bêlise. — El vous, mon très peu poli frère, si vous connaissez si mal les égards dus à notre sexe, qu'il n'y a plus moyeu de vivre avec vous....

Le baron. — Donne-moi la lettre, mon Eugénie. (Il lit.)

Eugénie (à sa tante à part). — Madame ! quelle occasion de faire approuver ce mariage à mon père, en faveur du mérite et du crédit de mon époux !

Délise. — 11 fallait lire vous-même pour m'en croire.

I.e baron. — Oh! ça y ma sœur, faisons la paix, et puisque ce marquis est votre ami.

Bêlise. — Ce marquis, ce marquis, fera tout ce que j'exigerai de lui. Mais quel mérite avez -vous à ses yeux, je vous prie, pour obtenir?...

Le baron. — Je n'en ai point, c'est à vous toute seule que la reconnaissance en sera due... Êtes-vous contente, là?

Bêlise. — Je le serai, mais je vous avertis que^ voire considération n'y entre pour rien.

Eugénie (à part). — Toujours en querelle, que je suis malheureuse !

Page 1