‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 197 sur 338 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Plan autographe et inédit de la pièce. — Imitations de Scarron, de Sedainc, de Rochon de Chabannes, d'Antoine de la Salle et surtout de Molière et de Vadc dans le détail de l'intrigue. — Mérites trop dépréciés de cette intrigue. — Le vrai sujet et ses assaisonnements. — Les personnages secondaires et leurs modèles. — Un dénouement inédit — La révolution au château à'Aguas- Frescas.

Après tous les jugements et commentaires contradictoires dont le Mariage de Figaro a été l'objet depuis un siècle, il n'y a peut-être plus qu'un moyen d'en renouveler la critique, c'est de la faire sans parti pris. Tentons-le : relâchons les liens qui rattachent au présent cette comédie politique et jugeons-la comme une pièce d'Aristophane, sans mettre de cocarde à notre plume.

Les manuscrits du Mariage de Figaro offrent de nombreuses variantes. Le détail en est curieux, mais dans l'ensemble elles ne nous apprendraient rien que nous ne sachions par ce qui précède sur les outrances et les pétulances du premier jet chez son auteur. Nous y constatons que tout ce qui est resté manuscrit et qui a été condamné par ses censeurs officiels ou officieux, et aussi sans doute par son propre goût, est fort bien condamné. Il y a des longueurs, des traits de caractère trop appuyés, des images forcées, des incorrections même; mais, de si près qu'on analyse ces résidus, où git souvent une gaudriole, on n'y relève jamais une sottise, ce qui est un prodigieux mérite dans une pareille dépense d'esprit. Nous remarquerons enfin qu'à tout prendre la comédie du Mariage de Figaro y qui est « plus haute en couleur » que celle du Barbier imprimée, l'est beaucoup moins, même dans son ancien texte, que son aînée en manuscrit. Si donc, d'une part, le goût du public fut plus tolérant, de l'autre, l'auteur le mit à une moins rude épreuve.

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Aussi le succès ne lui fut-il pas marchandé; comment l'a-t-il mérité?

Nous interrogerons d'abord une feuille précieuse, chargée de ratures, où Beaumarchais, suivant une habitude que nous avons déjà signalée, se raconte sa pièce dans le premier feu de la composition.

Programme du Mariage de Figaro. — Figaro, concierge au château d'Aguas-Frescas, a emprunté dix mille francs de Marceline, femme de charge du même château, et lui a fait son billet de les rendre dans un terme ou de l'épouser à défaut de payement. Cependant, très-amoureux de Suzanne, jeune camériste de la comtesse Almaviva, il va se marier avec elle, car le comte, épris lui-même de la jeune Suzanne, a favorisé ce mariage, dans l'espoir qu'une dot, promise par lui à la fiancée, va lui faire obtenir d'elle en secret la séance du droit du seigneur, droit auquel, en se mariant, il a renoncé entre les mains de ses vassaux. Cette petite intrigue domestique est conduite pour le comte par le peu scrupuleux Bazile, maître de musique du château. Mais la jeune et honnête Suzanne croit devoir avertir sa maîtresse et son fiancé des galantes intentions du comte, d'où nait une union entre la comtesse, Suzanne et Figaro pour faire avorter les desseins de Monseigneur. Un petit page aimé de tout le monde au château, mais espiègle et brûlant comme tous les enfants spirituels de treize ou quatorze ans, fuyant dans ses gaietés son maître, et qui, par sa vivacité et son étourderie perpétuelles, dérange plus d'une fois sans le vouloir le comte dans sa marche, autant qu'il en est dérangé luimême, ce qui amène quelques incidents assez heureux dans la pièce.... Le comte enfin, s'apercevant qu'il est joué, sans deviner comment on s'y prend, se résout à se venger en favorisant les prétentions de Marceline. Ainsi désespéré de ne pouvoir faire sa maltresse de la jeune, il va faire épouser la vieille à Figaro, que tout cela désole. Mais, à l'instant qu'il croit s'être vengé en jugeant, et (que) comme premier magistrat d'Andalousie Almaviva (il) condamne Figaro à épouser Marceline dans le jour ou à lui rendre ses dix mille francs, ce qui est impossible à ce dernier, on apprend que Marceline est mère inconnue de Figaro, ce qui détruit tous les projets du comte, lequel ne peut plus se flatter d'être heureux ni vengé. Pendant ce temps, la comtesse, qui n'a pas renoncé à l'espoir de ramener son infidèle époux en le surprenant en faute, est convenue avec Suzanne que celle-ci feindrait enfin d'accorder un rendez- vous dans le jardin au comte, et que l'épouse s'y trouverait en place de la maltresse. Mais un incident imprévu vient d'instruire Figaro du rendez-vous donné par sa fiancée. Furieux de se croire trompé, il va se cacher au lieu bien indiqué pour surprendre le comte et Suzanne. Au milieu de ses fureurs, il est agréablement surpris lui-même en apprenant que tout cela n'est qu'un jeu entre la comtesse et sa camériste pour abuser le comte ; il finit par entrer de bonne grâce dans la plaisanterie; Almaviva, convaincu d'infidélité par sa femme, se jette à

genoux, lui demande un pardon qu'elle lui accorde en riant, et Figaro épouse Suzanne.

C'est donc en résumé, au dire de l'auteur, « la plus badine des intrigues : Un grand seigneur espagnol amoureux d'une jeune fille qu'il veut séduire, et les efforts que cette fiancée, celui qu'elle doit épouser et la femme du seigneur réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour l'accomplir : voilà tout, rien de plus i ». Nous verrons bien ; mais remarquons d'abord que Beaumarchais a mis autant d'art et plus d'originalité dans la conduite de cette badine intrigue que dans celle du Barbier. C'est un mérite que tous les critiques lui ont refusé, sauf Meister et Schlegel \ Pour l'établir après eux, défalquons d'abord les emprunts formels faits par Beaumarchais à divers auteurs.

C'est d'abord à la Précaution inutile de Scarron, autant qu'à la Gageure imprévue de Sedaine, qu'il doit le premier crayon de la scène de Chérubin réfugié dans le cabinet de la comtesse. Il faut partager entre 7/ était temps 3 de Vadé et Heureusement de Rochon l'honneur d'avoir suggéré la première partie du même épisode. L'écuyer de Vadé, dont le Lindor de Rochon a pris leçon, attaque M me de Fierville à la hussarde, ce qui ne motive que trop l'exclamation de la dame, quand M. de Fierville survient : cil était temps, je vous assure ! » L'auteur de George Dandin a sa bonne part à réclamer dans la scène de nuit du cinquième acte et dans cette pluie de soufflets qui ne vont pas plus à leur adresse que les coups de bâton qui s'égarent sur Dandin. Figaro, à genoux, rendant de bonne grâce les armes à Suzanne, parodie peut-être l'amende honorable que Dandin est contraint de rendre à Angélique. Il était

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