Préface du Mariage
2. Voy. Correspondance littéraire dite de Grimas, avril 1 784, XIII, 519, édit. Tourneux. C'est la plus fine analyse qu'on ait faite de l'intrigue du Mariage de Figaro. — « 11 y u bien plus d'art et d'invention dans le Mariage de Figaro. • Schlegel, Cours de littérature dramatique, XII e leçon, II, p. 110. Ne négligeons pas de renforcer le témoignage de nos deux critiques par celui d'un autour des plus experts en la matière : « La comédie dont le dernier mot dans les temps modernes est le Mariage de Figaro... ». Préface de IWrni des Femmes. Après de si graves autorités, le sentiment de la baronne J'Obcrkirch, une des ninlitrices des lectures préliminaires et de la première représentation, parai lia moins négligeable. Voy. ses Mémoires, I, 22.1, édit. de 1853.
3. // était temps, parodie de l'acte d'Ixion, du ballet des Eléments, représentée pour la première fois sur le théâtre de la foire de Saint-Laurent, le 21 juin 1754. Œuvres de Vadé, I de l'édit. de 1777, Genève.
d'ailleurs aussi rudement tiré de ses réflexions par Antonio. * que Dandin par le heurt du balourd Colin. Mais les quiproquos du quadrille d'amoureux dans George Dandin ne servent qu'à provoquer un moment de gaieté; ceux du Mariage sont liés à l'action avec un art consommé.
Cependant, si Molière n'a pas été ici tout à fait le modèle de notre auteur, nous croyons avoir découvert que c'est encore Yadé. Dans le Trompeur trompé ou la Rencontre imprévue ', Cidalise, maîtresse du comte, est sur le point d'être quittée pour Colette, qui aime ailleurs. De connivence avec Colette et son amant Licidas, elle imagine de prendre un déguisement destiné à sa rivale, se rend au rendez-vous, y capte les mêmes compliments que le comte adresse à la fausse Suzanne, se démasque et accorde sa grâce à l'infidèle qui la demande : « Gardez tout, mes enfants », dit-elle à Licidas et à Colette, qui offrent de rendre l'or et les bijoux reçus à d'autres fins. L'imitation nous semble aussi directe que celle de Favart dans Ninette à la cour.
Nous n'en dirons pas autant de l'analogie que signale très vaguement Fréron entre un roman de Boursault et le rôle de Chérubin. Nous n'en voyons qu'une, et encore est-elle bien lointaine. Comment affirmer, en effet, qu'en cachant Chérubin dans le fauteuil du comte, Beaumarchais se souvient de l'étrange posture du prince de Condé
1. En marge, au début de la scène u de l'acte V, se lit la variante autographe qui suit : « Antonio, en accourant, se jette sur lui (Figaro)....
« Figaro. — Ah! le lourd.
« Antonio. — Qui va là?
« Figaro. — Se jeter ainsi dans la nuit pour estropier le monde !
« Antonio. — Ousque vous êtes estropié pour le dire?
« Figaro. — Serait-il temps de m'en plaindre, quand je le serais tout à fait, oncle bavard?
c Antonio. — Faut-il crier d'avance quand vous ne Télés pas du tout, neveu loup-garou?... On vient à sa prière... »
(Cf. George Dandin : « Voilà un pendard qui me fera enrager. Viens-t'en à moi. (Ils se rencontrent et tombent tous deux.) Ah ! le traître! il m'a estropié. Où est-ce que tu es? Approche, que je te donne mille coups. Je pense qu'il me fuit. » George Dandin, acte III, se. v.)
2. Le Trompeur trompé ou la Rencontre imprévue, opéra-comique en un acte, représente pour la première fois sur le théâtre de la foire Saint-Germain, le 18 février 175 i. Œuvres de Vadé. — Beaumarchais nous semble aussi s'être souvenu de la scèue de nuit de l'acte II du Double Veuvage de Dufresny. L'intendant dit à sa femme, qu'il prend pour Thérèse : « Que cette ma in -là est bien meilleure à baiser que celle de ma femme; la sienne est rude, celle-ci est douce. » — « Mais quelle peau fine et douce et qu'il s'en faut que la comtesse ait la main aussi belle », dit le comle à .«a femme, qu'il prend pour Suzanne. Mariage de Figaro, acte V, se. vu.
âG2 BEAUMARCHAIS : PARTIE CRITIQUE.
dans la Chambre des Métamorphoses? Autant vaudrait rapprocher la confusion du comte au cinquième acte de celle du maréchal de Saint-André dans certain épisode du même roman.
Une question plus délicate est de décider s'il y a entre le même rôle et celui du petit Jehan de Saintré cette « similitude de scènes * » que H. Génin dénonce et que M. de Loménie dit avoir cherchée en vain. Nous remarquons que l'inventaire de la toilette de Jehan i par la Dame des Belles Cousines, le tète -à-tête de l'oratoire 3 et Saintré agenouillé devant la belle veuve * en présence des dames d'alour qui c se font fortes pour lui », rappellent d'assez près la toilette de Chérubin, le tête-à-tête de la scène ix de l'acte II et les espiègleries de Suzanne. En cherchant bien on pourra même découvrir que dans le roman, comme dans la pièce, une épingle s sert de signal ; mais M. Génin, nous le verrons bientôt, exagère en avançant, sans preuves, que la comtesse Almaviva et Chérubin ne sont qu'une copie de la Jeune Dame des Belles Cousines et du Petit Jehan. Nous ne voyons que deux points de ressemblance. Le petit Jehan est aussi épris du collet 6 de la dame que Chérubin de son ruban, et s'il est si distrait par sa belle maltresse qu'il lâche une assiette en la servant 7 , Chérubin évite difficilement cet accident, c En effet, quand il sert à table, on dit qu'il la regarde avec des yeux * ! » Mais quand le même auteur ajoute : c La comédie est un peu plus enluminée de luxure, il faut bien que le progrès soit
1. Variations du langage français, par F. Génin, Didot, 1845 : « Beaumarchais a pris dans le Petit Jehan de Saintré deux des principaux personnages du Mariage de Figaro : la comtesse Almaviva et Chérubin ne sont qu'une copie de la Jeune Dame des Belles Cousines et du Petit Jehan. Les scènes de la comédie du dix-huitième siècle se retrouvent dans le roman du quinzième, seulement la comédie est un peu plus enluminée de luxure; il faut bien que le progrès soit quelque part. Le* dames d'alour de la Jeune Dame des Belles Cousines font le rôle de Suzanne; le petit Saintré est page aussi, mais page du roi. Il a treize ou quatorze ans, — quatorze d'abord, seize quand il devient Faublas; — moins avancé que le page espagnol, mais déjà aussi honteux devant une femme que le bel oiseau bleu du château d'Aguas-Frescus. »
2. Cf. l'extrait de « Y Histoire et plaisante chronique du Petit Jehan de Saintré et de la Dame des Belles Cousines ». Bibliothèque universelle des Romans, janvier 1730, XI* vol., p. 109.