‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 2 sur 338 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le litre de cette étude ne signifie pas que nous allons révéler un Beaumarchais inédit et que nous prétendons inventer notre auteur. En sollicitant l'honneur d'explorer ses portefeuilles, après M. de Loménie, nous n'espérions pas en exhumer quelque chef-d'œuvre délaissé ou une réhabilitation éclatante de tous ses actes. Pour nourrir Tune ou Pautre de ces espérances, il eût [fallu avoir la double naïveté de prêter au père de Figaro trop de modestie et à son éminent biographe trop de maladresse. Il est même vraisemblable que nous n'écrirons rien d'entièrement nouveau sur les mérites principaux des Mémoires contre Goezman, du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, et il est certain que nous n'ajouterons aucun chapitre au roman de "sa vie. Que cherchions-nous donc et qu'avons-nous trouvé?

Nous savions par l'examen des manuscrits de Beaumarchais, que conservent la Bibliothèque nationale et la Comédie française, combien était lent et curieux chez lui le travail de la lime, combien étaient capricieuses et inégales les allures de sa verve. Nous conçûmes donc le dessein d'étudier dans les brouillons de ses œuvres toutes les évolutions de son talent si aisé en apparence, si laborieux en réalité ; nous voulions leur dérober le secret de ces inégalités et surtout de ces contrastes qui provoquaient déjà, au lendemain des Mémoires, la surprise de Voltaire, quand il écrivait à d'Argental : c Je lirai Eugénie, pour voir comment un homme aussi pétulant a pu faire pleurer le monde. »

il PRÉFACE.

Notre curiosité était d'ailleurs moins satisfaite que piquée par la lecture de Beaumarchais et son temps. L'auteur de cette magistrale étude a voulu, de son propre aveu, lui conserver € un caractère spécialement biographique et historique 4 » ; il avait donc volontairement négligé une partie des documents littéraires qui s'offraient à lui. Mais la variété des échantillons qu'il en montrait, décelait la richesse de la mine où il puisait. Nous en sollicitâmes l'accès, et, guidés gracieusement par l'un des descendants de Beaumarchais, nous eûmes enfin le bonheur et l'honneur d'interroger à notre tour les précieuses paperasses qu'il leur a léguées.

Les documents littéraires s'y étaient, pour ainsi dire, noyés dans l'amas énorme et confus des matériaux biographiques et historiques dont M. de Loménie avait si bien mis en œuvre

la meilleure partie. C'est ainsi, par exemple, qu'après des recherches réitérées nous découvrîmes enfin un fragment du Barbier de Séville, tel que Beaumarchais l'avait d'abord écrit pour la Comédie italienne, entre un projet de commerce avec l'île d'Oléron et une statistique des forces militaires des Peaux- Rouges. Le premier manuscrit des Mémoires contre Goezman, riche en variantes et presque entièrement autographe, fut glané par nous, feuille à feuille, dans le ballot des factures de la maison Roderigue Hortalez et compagnie. Bref, nos recherches furent pénibles, mais on jugera déjà, par l'inventaire suivant, qu'elles ont été fructueuses.

Nous avons réuni cinq manuscrits d'Eugénie, avec de curieuses variantes de sa préface; six manuscrits des Deux Amis; le précieux manuscrit du Barbier de Séville en cinq actes, dont M. de Loménie avait publié quelques extraits, et deux manuscrits du Compliment de clôture; un manuscrit du Mariage de Figaro; des brouillons en prose et en vers de Tarare et de sa préface, auxquels nous avons pu assigner avec certitude, et non sans surprise, la date de 4775; un

t. Beaumarchais et son temps, II, 35?.

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manuscrit de la Mère coupable; deux manuscrits de Jean- Bête à la foire; une autre parade et plusieurs saynètes inédites; un projet de drame; une comédie en cinq actes d'un auteur anonyme, mais retouchée de la main même de Beaumarchais ; les manuscrits de tous les Mémoires jusqu'aux Six Époques y surchargés de variantes autographes, comme tous ceux que nous venons d'énumérer ; une centaine de lettres inédites à divers; quantité de petits vers, d'airs notés et de brouillons de toutes sortes; et, enfin, une soixantaine de feuilles de Pensées et Maximes qui sont, tantôt le fruit de ses réflexions, tantôt un souvenir de ses lectures, et toujours un écho piquant de ses opinions intimes à toutes les époques de sa vie, une sorte de journal de son esprit.

Nous avons rapproché ensuite de ses œuvres définitives tous ces documents, c ces copeaux épars sur le chantier », comme il les appelle quelque part 1 . Ils nous ont alors raconté son éducation tardive mais opiniâtre, les tâtonnements de son génie naissant, ses procédés de composition, les incertitudes de son goût; toutes les métamorphoses de sa verve humoristique et satirique, depuis les gravelures plaisantes de ses parades, jusqu'aux plus comiques saillies de ses Mémoires et de ses comédies : ils nous ont fait assister à de piquants conflits entre l'humeur du père de Figaro, né plaisant, et les accès de cette sensibilité très sincère, qui en firent tour à tour un disciple de Molière ou de Diderot : ils nous ont permis de constater, sous la bigarrure et la disparité de toutes ses œuvres, Muettes littéraires*, en vers et en prose, parades, drames, comédies et mémoires, l'identité de leur auteur 3 ; en un mot, ils ont comblé à nos yeux toutes les lacunes de l'histoire de son esprit; c'est cette histoire complète que nous venons redire.

1. Théâtre de Beaumarchais, II, 18, édit. d'Heylli et Marescot.

2. C'est l'expression par laquelle Beaumarchais désignait couramment ses opuscules. Voy. sa lettre à Morande du 5 fructidor an V.

3. C'est là une démonstration supplémentaire de l'authenticité de ses œuvres. Elle n'est pas à négliger. Voy. ci-après, p. 167, n. 2.

iv PRÉFACE.

Cependant, au courant de ce travail, la mémoire de noire auteur recevait deux hommages bien différents. Pendant que rinslilut ajoutait à cette galerie, où rien ne manque à sa gloire, une miniature de Beaumarchais due à un écrivain élégant', passé maître dans l'art difficile de faire aux morts illustres leur toilette académique, un biographe d'outre-Rhin, guidé par une curiosité infatigable, le déshabillait d'une main un peu lourde *. Inter utrumqiie tene, nous disions-nous, en visant aux suffrages de nos maîtres de Sorbonne, pour le père de Figaro et pour nous. Nous leur avons donc présenté l'homme en raccourci, l'auteur tout au long, estimant que le premier ne les intéresserait que dans la mesure où il explique le second. Mais ils nous ont paru inséparables.

D'ailleurs, après les ardentes controverses qui n'ont cessé de s'élever, depuis la publication de Beaumarchais et son temps, sur son caractère, sur ses missions secrètes et sur ses opérations financières et commerciales, devions-nous passer sous silence les répliques qui nous brûlaient les doigts? Quel arsenal de preuves à décharge que sa correspondance inédite, que ses mémoires et adresses à toutes les puissances de la monarchie et de la Révolution, à ses agents commerciaux et à ses débiteurs, à ses obligés et à ses adversaires 1 Nous y avons

1. M. do Lescure. — Le discours du second lauréat, M. Trollier, nous est encore inconnu ; mais nous avons eu le temps et le plaisir de lire le Beaumarchais de M. Paul Bonnefon, Paris, 1887, aux bureaux de l'Artiste.

2. Voy. Beaumarchais Eine Biographie von Anton Bettelhcim Frank fur l A. M.,

Rutten et Locning, 1886. — La Revue des Deux Mondes, du 1 er février 1886, a

publié, sous la signature de M. G. Valberl, une élégante et bienveillante analyse

de cette œuvre de patience. « L'auteur, nous écrit M. Charles de Loménie, a

voulu, si je puis ainsi parler, boucher les interstices de l'ouvrage de mon père »,

et il est d'avis avec nous qu'il a manqué au moins à M. Bctlclheim la première

des qualités du biographe, celle que la curiosité même crudité ne remplace pas,

à savoir la sympathie pour son héros. Puisse la lecture de notre ouvrage éveiller

ce sentiment chez M. Bcttelheim. Ce serait pour nous un précieux suffrage. —

Nous devons remercier ici nos excellents collègues, MM. Girot et Wolfrom, qui,

par leur profonde connaissance de l'allemand, nous ont aidé à pénétrer le sens

intime du texte de M. BeUelheim, dans tous les passages délicats. — Qu'il nous

soit permis enfin de rendre un public hommage à l'infatigable obligeance de

M. Monval, l'érudit archiviste de la Comédie française, à celle de Messieurs les

bibliothécaires de la Bibliothèque nationale, de l'Arsenal, et à l'aide, souvent

précieuse, que nous ont prêtée leurs auxiliaires.

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puisé sobrement; le respect dû à nos juges et le vœu formel de la famille de notre auteur excluaient de cet ouvrage la polémique nécessaire pour répondre à tout. Nous nous sommes donc bornés à éclaircir et à dissiper les soupçons les plus injurieux pour sa mémoire.

Cependant, nous eussions difficilement résisté au plaisir d'enrichir noire première partie de nombreux et piquants extraits de la biographie presque entièrement inédite de Beaumarchais par Gudin. Nous l'avions retrouvée, et nous nous disposions à en utiliser de notre mieux les bonnes pages, quand nous apprîmes que M. Maurice Tourneux, le savant éditeur de Grimm, allait nous devancer et publier le brouillon du manuscrit de Gudin, venu, on ne sait comment, à la Bibliothèque nationale. Connaissant combien ce manuscrit, que nous avions collalionné déjà avec le nôtre, était surchargé de ratures et d'une lecture difficile, ne consultant que l'intérêt de notre auteur, nous ne fîmes pas mystère à M. Tourneux de notre trouvaille, et nous lui en communiquâmes le facsimilé. En lisant ses notes *, nous voyons que notre manuscrit ne pouvait tomber en de meilleures mains. Sa publication, qui était un accident pour nous, se change en un incident heureux pour la mémoire de Beaumarchais ; nous sommes consolés.

Tels sont nos motifs, et aussi nos excuses pour présenter à nos juges cette nouvelle étude sur Beaumarchais et ses Œuvres, comme une suite à Beaumarchais et son Temps, puisée aux mêmes sources, dictée par la même sympathie pour une mémoire trop décriée et pour un talent si français. Puisse cette communauté d'origine et d'inspiration diminuer la distance que l'art de notre illustre prédécesseur met entre ces deux études, et concilier à la nôtre une modeste part de la faveur qui accueillit son aînée.

f . Nous avons sous les yeux les épreuves de sou édition ; c'est donc elle que nous citerons au courant de cette étude.

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