Cf. M. Larroumet, Marivaux, p
5. Voy. le Jeu de Robin et de Marion : « Le rustre se laisse battre par un gentilhomme qui vient lui enlever sa maîtresse et il n'essaye pas de se venger, môme par de l'esprit. • La Satire en France au moyen âge, par M. Lcnient, p. 333 : Il a bien changé le Robin ! Il ne 60 venge encore du despotisme que par de l'esprit; mais, en France, ceci tuera cela.
Quelle révolution ! Où allait-on si la hiérarchie des intérêts était ainsi bouleversée ?
Mais ce valet était l'ancien barbier de Séville, et sa fiancée, la plus piquante des Lisettes, joignait l'esprit de Dorine à la gaieté étincelante deMarinette, c toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d'esprit, d'amour et de délices ! mais sage ! » Quelle auxiliaire! Joignons-y la languissante comtesse Almaviva, en qui la jalousie réveillera l'audace de Rosine avant que le dépit ait eu le temps d'en faire une Angélique, et convenons que Figaro, comptant déjà pour lui deux femmes si spirituelles, avait chance, son esprit aidant, d'intéresser son public et de mènera bien 'sa complexe entreprise, t Attention sur la journée, Monsieur Figaro ! D'abord avancer l'heure de votre petite fête pour épouser plus sûrement ; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable, empocher l'or et les présents ; donner le change aux petites passions de Monsieur le comte, étriller rondement Monsieur de Bazile et... *. » Achevons le programme que t le gros docteur > interrompt et... « donnant cours à vos grandes passions, sans oublier votre gaieté, invectiver la politique, les faveurs, et ceux qui en vivent ; berner la censure, la justice et ceux qui en abusent pour se faire les pourvoyeurs de c la Grève des livres * et de l'autre ; persifler les privilèges et les privilégiés et tout ce qui tient de près à quelque chose qui soit en crédit ou à quelqu'un qui soit en place ; saper enfin tout ce qui est debout, si effrontément que, si l'on vous prend au mot, il soit fait table rase de tous les scrupules du passé pour la révolution que préparent là-bas dans la foule obscure les gens d'esprit qui veulent en sortir, jaloux de ceux qui font fièrement la roue au soleil de la faveur et de la fortune, pour s'être donné la peine de naître.
Mais il est temps encore de rire : la Folle Journée commence. Quel t imbroille > ! Vingt fois tout semble conclu, et soudain un incident imprévu, mais surgissant de la situation même, lance en avant, d'un mouvement plus rapide, cette brillante cohue de personnages. Ils se cherchent, s'évitent, se groupent en tableaux tour à tour animés et gracieux, voluptueux ou grotesques. C'est d'abord un agile colin-maillard, qui se dénoue par le coup de théâtre de
1. Mariage de Figaro, acte I, se. n. C'est l'exposition en scène, le procédé de Plaute perfectionné.
Chérubin blotti tout rougissant dans le fauteuil de Suzanne. Puis le bel oiseau bleu et sa romance animent une scène exquise, dont le dessin est fourni par Yanloo et un peu par Klingstedt, la légende par Antoine de la Salle, et la musique, car il y en a, par l'improvisation populaire 1 . Et quelle chanson nouvelle sur ce vieil air! Mais voici Antonio qui titube et Figaro qui cloche, et la scène qui encadrait tout à l'heure des groupes si gracieux se remplit bruyamment de la foule bigarrée de tout un village qui chante. Quel crescendo de gaieté !
Cependant Figaro n'oublie pas qu'avant les intérêts de son mariage et de son plaisir il en doit faire passer d'autres. Le moment est favorable : Aristophane a mis son public en belle humeur, c'est l'heure de la parabase, c'est-à-dire de la grande scène, où le valet se mesure avec le maître, et c prend son avantage en disputant ». Le.t maraud » est embarrassant, c'est le comte qui l'avoue, mais les loges pourraient s'en offusquer peut-être. Une diversion est nécessaire, et l'auteur sait faire applaudir, après Racine, une scène de plaidoirie sur laquelle il ente une imitation des reconnaissances larmoyantes, multipliées avec succès par La Chaussée. Avouons-le, au risque de faire chorus avec Brid'oison % quand le joyeux barbier, ballotté comme le fut si souvent son père, par un double courant de gaieté et de sensibilité 3 , s'écrie, en défiant le chagrin, entre sa maman et sa Suzon, qu'il veut rire et pleurer en même temps, nous ne sommes pas de ceux qui ne font que rire 4 . Nous en appe-
1. L'air de Marlborough, sur lequel Chérubin soupire sa romance en le ralentissant, serait, à en croire les historiens du genre et Chateaubriand, une de ces « mélodies voyageuses *, dont l'origine est aussi lointaine que celle de la poésie populaire. Celle-ci se suivrait assez loin à la trace; c'est en la chantant que les compagnons de Godcfroy de Bouillon auraient donné l'assaut à Jérusalem, et M. de Chateaubriand l'aurait entendu fredonner par des chameliers arabes. Elle senit de revanche aux vaincus de Mulplaquet, et, remportée au village par quelque revenant du camp du Qucsnoy, elle aurait fait son avènement à la cour avec Madame Poitrine (Cf. Mémoires secrets, 23 novembre 1782 et 9 mars 1783), qui en berçait son royal nourrisson. Recueillie des lèvres de la nourrice par Marie-Antoinette, elle revint à la mode, et Beaumarchais fit sa cour en mettant sur la scène cette parvenue, dont il ne connaissait sans doute pas tous les quartiers de noblesse. Voy. d'ailleurs là- lessus les justes réserves de M. Castil-Blaze dans Molière musicien, t. II, p. 433.
2. « Brid'oison s' essuyant les yeux d'un mouchoir : Eh bien, moi, je suis donc bééte aussi ! t Acte IV, scène xvm.
3. Cf. « Va te promener, la honte! je veux rire et pleurer en même temps. (// exsuie ses yeux, mss. inédit.) On ne sent pas deux fois ce que j'éprouve. » Acte IV, scène xvin.
4. Les critiques, sans en excepter M. de Loménie, prétendent que le parterre
Ions contre La Harpe, qui loue chez l'auteur de Mélanide ce qu'il blâme dans celui du Mariage, à tous ceux qui, au théâtre, se laissent aller de bonne foi, suivant le conseil de Molière, c aux choses qui les prennent par les entrailles». Il nous semble que le public applaudit là un contraste de tons tout semblable à ceux que nous relevions dans les Mémoires.
Mais l'action se complique, l'intérêt s'élève, et la même raison de bienséance théâtrale qui commandait jadis à Elmire de succéder à Dorine pour achever Tartuffe, fait passer la conduite de l'intrigue aux mains de la comtesse, redevenue l'espiègle Rosine. Aussitôt équivoques plaisantes, soupçons affreux, et toute la philosophie de Figaro fait place à la colère la plus légitime et la plus éloquente. Il n'ose pas encore braver son maître en face, et s'en tient au monologue; mais quel monologue! Cependant l'action menaçait de s'arrêter net, rompue par cette secousse violente, la plus intéressante de toutes les digressions scéniques, la plus heureuse des fautes de notre auteur 1 . L'art qu'il mit à la renouer, et, en général, la conduite des deux derniers actes ont été trop dépréciés. Ils «lassaient horriblement» Fréron; il est très facile de s'expliquer pourquoi, mais ce n'est pas tout expliquer. On doit convenir que, malgré le plaisant assaut de quolibets entre Figaro et Basile, malgré le divertissement que l'auteur nous donne dans la cérémonie du mariage, et quoique les dernières scènes soient très liées au sujet et intéressantes, et qu'il y ait de l'esprit partout, ce
rit quand Figaro larmoie; c'est un effet que nous n'avons jamais pu noter ni au Théâtre-Français, ni A l'Odéon. Il nous semble, au contraire, que le public prend de plus en plus Figaro au sérieux, comme son dernier interprète si brillant à la fois et si pathétique, et que Beaumarchais certes eût applaudi sur les deux points. Sans doute Geoffroy eût sifflé; mais il sifflait Talina.
1. Cf. sur ce monologue une dissertation très sensée de Gudin : c Quand l'auteur l'eut composée dans un moment de verve, il fut lui-même alarmé de son étendue. Nous l'examinâmes ensemble, etc.... y (VII, 254; cf. aussi VII, 257, sqq.) « Préville fut consulté »; il répondit du succès, et l'expérience de la 6cène a toujours donné raison au vieux comédien. Cependant Beaumarchais avait des scrupules fort légitimes sur sa longueur; il pesait le pour et le contre des raisons de Diderot, sou Aristotc, et le passage suivant sans doute : c II y a peu de règlei générales dans l'art poétique. En voici cependant une à laquelle je ne sais point d'exception. C'est que le monologue est un moment de repos pour l'action, et de trouble pour le personnage. Cela est vrai, même d'un monologue qui commence une pièce. Donc, tranquille, il est contre la vérité selon laquelle l'homme ne se parle à lui-même que dans des instants de perplexité; long, il pèche contre la nature de l'action dramatique, qu'il suspend trop. » Dclapoéùt dramatique; Des mœur*, Diderot, fcOttt, kuftni, VU, 368,
quatrième acte prépare longuement et peut-être inutilement le cinquième. Tel était au fond, nous l'avons vu 4 , l'avis inédit de Sedaine. On devine très bien comment l'auteur eût renouvelé au besoin sa manœuvre du Barbier et se fût mis en quatre pour plaire au parterre. Il le fit même plus tard pour l'opéra, « jetant par la fenêtre l'amour-propre de l'auteur 2 »; mais, au Théâtre-Français, les cinq actes furent dévorés si avidement, que Beaumarchais n'eut qu'à se vanter d'avoir occupé la scène « trois heures et demie » durant 3 . Qui songera à revenir sur cet arrêt?
Il en est d'ailleurs de cette comédie comme du Tartuffe et de George Dandin : la situation est si forte, qu'elle risque de tourner au drame. Beaumarchais lui-même le faisait remarquer à son ami Gudin*. II se hâta d'en rire, de peur d'être obligé d'en pleurer; cela lui fut facile. Que l'on choisisse la plus ingénieuse comédie de Lope de Véga, Aimer sans savoir qui, par exemple, ou Ma dame avant tout, de Calderon, ce chef-d'œuvre «d'industrie», selon le mot cher à Corneille; qu'on y ajoute la gaieté de Regnard, le comique de George Dandin, le plaisant de Vadé, et l'on aura à peine en imagination l'équivalent de la scène de nuit qui termine le Mariage de Figaro. C'est le sublime de l'équivoque, un jaillissement contenu de verve, un feu d'artifice plus étincelant que celui qui éclate et pétille là-bas sur la terrasse du château d'Aguas- Frescas. Il est tiré par l'esprit de Beaumarchais, et « il incendie », comme dit le comte, qui fait des mots malgré tout, ce rendez-vous bigarré, image du siècle et de ses promiscuités vicieuses, où le libertinage du maitre se heurte à l'indolence du «maraud», et où le seigneur ne rencontre à la fin que la raillerie impitoyable de ses vassaux, quand il les somme de l'aider à faire justice de la trahison dont il se voit victime, c L'y a, parguenne, une bonne Providence! »