Cf. Journal de Paris, 28 germinal an VII
6. Nous en avons retrouvé l'original; il est de la main de Beaumarchais et porte la suscription : A ma fille Eugénie, au Havre. — Cf. Gudin, lettre U.
quelques passages, en fournir le modèle. Enfin, dans la correspondance de ses dernières années, qui est la plus volumineuse après celle du voyage en Espagne, il y a des efforts vers cette plénitude oratoire qu'il avait rencontrée jadis.
Un dernier caractère qui est commun à sa correspondance et à ses autres œuvres, c'est qu'il y débite beaucoup de maximes et s'y montre comme il dit « refaiseur de proverbes 4 ». C'était un trésor d'expérience qu'il avait acquis lentement et qu'il monnayait, suivant l'occasion. Nous en avons retrouvé de nombreuses épaves : nous avons glané environ quatre cents pensées et maximes de Beaumarchais. Elles sont toutes écrites de sa main, jetées sur des feuilles volantes, au hasard de ses observations et de ses lectures, pour être reprises au besoin. Elles se succèdent serrées et souvent disparates, et leur bigarrure est une image assez piquante de la diversité des occupations de leur auteur.
Un trait de satire contre les vices des riches y est immédiatement suivi d'une observation sur la pêche des harengs, qui n'amène nullement une considération aristotélique sur l'àme des esclaves. Plus loin, une vue théorique sur l'échange et un fin aperçu sur l'amour sont séparés par une dissertation médicale sur la lèpre des nègres. Les considérations sur la morale, la politique et la littérature y dominent; il y en a, d'ailleurs, sur les courtisans et sur les domestiques; sur les médecins et sur la peine de mort; sur la justice, sur la malice et sur la calomnie; sur la conscience et sur la finance; sur la philosophie et sur les passions; sur les femmes et sur l'amour: sur les vieilles filles et sur la morale du sentiment, etc., etc..
Toutes ne sont pas originales, mais il nous en avertit, comme La Bruyère : c Tu dis que je pille! Eh! si un autre a pensé ce que je dis, dois-je me refuser la douceur de dire ce que je pense? » Et ailleurs : « Je ne sais si j'ai lu ou inventé cette pensée, mais je la trouve toute rangée au bout de ma plume. Qu'importe facilité ou mémoire?» Et l'excuse est à sa place, car, quelques lignes plus bas, il répète avec M m * de Sévigné que les vieilles passions ressemblent à la vipère que l'on écorche, que l'on tronçonne, et qui remue encore. En morale, son auteur favori est Nicole, dont il dit : c Le
1. Lettre XLVin, édit. Gudin; l'initiale T. désigne ici Theveneau de Morandc.
traité d'entretenir la paix avec les hommes est un chef-d'œuvre. Je veux le relire * *, sans doute pour y apprendre à diminuer le nombre de ses ennemis. Mais, en religion, son docteur est Voltaire; en politique, Beccaria, Montesquieu et Rousseau ; et en toute chose, l'expérience personnelle.
C'est qu'en effet chez Beaumarchais il n'y avait pas qu' « un brillant écervelé »; il observait très bien, quoique en humoriste, et les autres et lui-même. « Il me semble, dit-il, que je diviserais mes facultés en trois parts. Le matin, je suis froid et philosophe; après le repas, je suis obscur, lourd et métaphysicien; le soir, je suis chaud et poète. » 11 a donc dû écrire le prologue de Tarare aux heures de sa digestion, crayonner Chérubin au sortir de quelque fin souper, et c'est au saut du lit qu'il couchait ses observations par écrit. Revenons-y.
Elles nous apprennent avec force preuves qu'il croit aussi peu aux remèdes de la philosophie et de la médecine qu'aux promesses des grands : ce qui ne l'empêche pas de philosopher à son heure et de répéter avec Pascal que la vie est c un point d'existence douloureuse entre deux néants éternels ». Mais il s'applique à mesurer ce point en horloger philosophe : c ... Il est fort difficile de donner une mesure impartiale au temps, nos passions, en menant l'aiguille en avant ou en arrière, à leur gré, mais sans que cela change rien à sa marche constante. Profitons-en ». Et il en profite si bien, qu'il se console de toutes les inquiétudes de l'au-delà par l'action, comme Voltaire et M. Thiers : c II faut voir! — Non, il faut faire! » Contre la politique et la justice, il s'échappe en vives satires que Figaro n'eût pas désavouées; celle-ci, par exemple : c Toutes les affaires qui intéressent la nation doivent être traitées publiquement, tous les mystères de politique sont ordinairement des mystères d'iniquité. » Il s'échauffe avec Voltaire contre la guerre et le fanatisme, avec Beccaria contre la peine de mort.
Les lois poursuivent les criminels; au pis aller? la mort. — Sans ces lois, imbécile, eussent-ils donc été immortels, ces infortunés qu'on appelle hommes ? Et l'âpre maladie qui détruit le juge goutteux est-elle un supplice moins rude que le nœud glissant qui donne à l'autre une
1. Ne dirait-on pas que c'est le bon Nicole qui a suggéré les réflexions sur les domestiques que nous citons plus haut (p. 304)?
apoplexie précipitée? — Mais, l'honneur enlevé? — L'honneur est pour ceux qui s'échappent, celui qui succombe n'en a plus besoin.
Et moins subtilement que Montesquieu, aussi ardemment que la Boétie, il argumente la tyrannie. Il s'exalte pour Caton, c ce fier républicain » que « son àme déifie », et pour la vertu des laboureurs :
Les laboureurs, les cultivateurs sont partout les plus honnêtes et les plus heureux des hommes, lorsqu'ils ne sont ni corrompus ni opprimés par le gouvernement. mon pays 1 !
Ses traits de satire contre les courtisans montrent qu'il a traversé leur cohue dorée et senti leurs coudes.
11 prend d'ailleurs assez aisément son parti de l'ingratitude des hommes et de l'inconstance des femmes, dont il répète, après Voltaire, « qu'elles sont comme les girouettes, quand elles se rouillent, elles se fixent* ». Il est partisan déterminé du libre échange et du mariage; censeur virulent de l'adultère de la femme, du célibat des deux sexes et de la vieille orthographe, contre laquelle il proteste en fait :
Nos graves ettimologisles (sic) ne conservent aux mots leur ancienne et bizâre (sic) orthographe que pour avoir l'honneur d'en expliquer les racines. Mais, au fond , ce n'est d'aucune utilité et ne fait que retarder l'apurement des langues.
Parmi cette poussière de pensées qui feraient bonne figure dans une édition complète de ses œuvres, les plus intéressantes à nos yeux sont celles qui ont eu l'honneur de passer plus tard dans son théâtre ou d'être rédigées sous la dictée des événements. Détachons-en quelques-unes.
(Test au sortir de l'audience de Goezman qu'il a dû écrire :
Que faut-il penser de ces juges inflexibles qui procèdent dans leurs jugements aussi légèrement que s'ils ne tiraient point à conséquence, et qui les maintiennent avec autant d'obstination que s'ils y avaient apporté le plus mûr examen?
1. En 1765, l'Académie de Caen proposait pour les agriculteurs une distinction honoriûque. — Cf. Bachaumont, III, 80, 1 M edit., 1777.