‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 263 sur 338 · SCÈNE IV DE L'ACTE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV DE L'ACTE IV

BODFFANCOUR, L.A COMTESSE, LAFLEUR.

BOUFFANCOUR.

Ah ! Madame.

La comtesse.

Je viens avec empressement, Si vous n'avez, baron, quelque autre engagement, Vous prendre et vous mener à la pièce nouvelle. La présidente y vient avec nous.

BOUFFANCOUR.

Quelle est-elle?

La comtesse.

Quoi donc! l'ignorez- vous?

BOUFFANCOUR.

V Avare fastueux?

La comtesse.

Sans doute.

BOUFFANCOUR.

Hier j'y bâillai pendant une heure ou deux .

Comment oser après V Avare de Molière?

La comtesse.

... On nous trace un autre caractère.

L'avare n'est qu'avare ; il Test de bonne foi ;

Mais ce nouvel avare est de tout autre aloi.

C'est un fripon qui veut jouir du bénéfice

Que produit sourdement la sordide avarice,

Et dans le même temps, par des dehors trompeurs,

De la magnificence usurper les honneurs.

BOUFFANCOUR.

Le caractère est faux, et jamais, ce me semble, On n'a trouvé le faste et l'avarice ensemble.

ses succès au théâtre et ne s'en csl pas moins rangé parmi ceux qui cherchaient à lui nuire. » Gudin, article nécrologique, et Histoire de Beaumarchais, p. 196 : <* Le* auteurs lui apportaient leurs pièces de théâtre et il en refaisait quelquefois les plans »

La comtesse.

Dans cette pièce, moi, je trouve trait pour trait De gens que je connais le fidèle portrait.

On a reconnu YAvaro fastoso de Goldoni.

C'en est en effet une imitation. Le style n'est pas plus fringant que celui du bon Collin ; les caractères sont des esquisses assez ternes ; Bouffancour est plus grotesque que comique ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. L'auteur anonyme a porté sa pièce à Beaumarchais; elle est en vers. Notre correcteur ne la boude pas pour cela, et il se met bravement à l'œuvre. Notons quelques-unes de ses retouches. II remet d'abord sur leurs pieds les vers boiteux et se montre sévère sur l'hémistiche. L'auteur écrivait :

C'est que tous vos chevaux à force déjeuner, Monsieur, n'ont plus assez de force pour traîner.

Beaumarchais corrige :

N'ont plus assez de force, hélas! pour nous traîner.

Ailleurs, à un vers plat il substitue un trait de caractère. Un peintre a fait le portrait de Bouffancour qui rappelle au meurt-defaim une vieille dette, pour se dispenser de payer. L'artiste pauvre, mais fier, répliquait :

Non, je suis trop heureux ; vous pouvez le garder, Je n'aurais de mes jours osé me hasarder À vous offrir le prix de votre bienfaisance; Mais vous me dispensez de la reconnaissance, Et vous me soulagez d'un très-pesant fardeau.

Lapleur (à part).

11 brille à chaque instant par quelque trait nouveau.

Beaumarchais biffe le dernier vers et y substitue le suivant, assurément plus vif.

Bouffancour (en riant seul).

Rien dit, mon cher Monsieur, mais moi j'ai le tableau.

Dans le récit du repas ridicule que donne l'avare, Beaumarchais

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Ltruxft «remariant rers la porte).

Je crois, Monsieur, que quelqu'un noos écoute.

I/auteur avait mis en scène on certain Haillon, marchand fripier : Fauteur du Barbier, qui ne dédaigne jamais le gros rire, lui substitue un juif allemand qu'il appelle Ézéehieï, puis Raphaël, et non» avons une réédition du jargon suisse de Hasearille :

Ézéciilel.

Monsier, vous troufe ici te paux habits protés, Que la malin chez moi, monsier a témantés.

BOUFFANCOUR.

Vous êtes tous. Messieurs, des ruine-maisons.

Raphaël.

Pon pour tailleur français, mais pas chamaisnous autres, Les Chu ifs tant mon pays,

La Fleur.

Sont moins juifs que les nôtres.

N'étot-vous pas natif d'au delà du Jourdain ?

IUphael.

Monsier, je suis te Prag....

Voici la fin de la pièce, qui est tout entière de la main de Beaumarchais :

BOUFFANCOUR, L.AFLECR r ALISE.

Bouffancour (regardant).

Bien ! Donnez ! répandez ! jetez par la fenêtre ! Enrichissez-les tous : valet, suivante et maître! Va les servir, maraud! Pille-la bien aussi, Prends ta part, je te chasse !

Lafleur.

Ah ! monsieur, grand merci.

Partons, ma belle enfant, tu m'as pris par famine, Notre contrat sera signé dans la cuisine, Où j'aurai soin, morbleu, de me dédommager.

Il y a une soixantaine de vers ainsi ajoutés par lui, sans compter les boiteux qu'il a redressés. Toutes ses retouches scéniques sont faites de main d'ouvrier, résumant les faits, coupant le dialogue, colorant le style. L'auteur anonyme aurait pu s'adresser à un meilleur poète, il n'en eût pas trouvé un plus habile dans l'art de mettre une pièce au point du théâtre. Hais sa comédie était trop faible, et Beaumarchais a eu beau faire, il y a gros à parier que si cet Avare fastueux eût abordé la scène, il y fût tombé aussi à plat que celui de Goldoni à Fontainebleau. Sans doute cet avis fut au nombre des conseils que Beaumarchais donna à l'auteur, et l'on voit qu'il s'y soumit.

M. Chalumeau fut moins sage, et publia son drame de l'Adultère \ qu'il avait adressé à Beaumarchais sous un autre titre : Y Ami de la maison. Il n'y a pas dans le manuscrit de la Comédie-Française de notes de la main de Beaumarchais, quoi qu'on en ait dit ; mais peut-être pourrait-on y désigner plusieurs passages comme inspirés par lui : le suivant, par exemple, dans la tirade de Saint-Pré :

J'ose me flatter d'avoir fait pour le bonheur des miens tout ce qui, dans mes diverses positions, était au pouvoir de l'intelligence, de l'activité et d'un bon cœur..., travaux enfin qui nous ont tirés de l'état de médiocrité où nous étions destinés à vivre tous *.

1. Belin, Paris, 1791 ; cf. bibliothèque de Solenne, n° 2403. Nous n'avons pu nous le procurer dans aucune bibliothèque de Paris. Il n'est pas mentionné dans le Catalogue de Duval, à la Bibliothèque nationale. M. Ed. Thierry, réminent administrateur de la bibliothèque de l'Arsenal, nous a dit en avoir eu en main un exemplaire tiré de la riche bibliothèque dramatique de M. Listener.

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