‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 280 sur 338 · Voy. chnp. xn, dcuxiùm • partie, p. 329, sqq · texte numérisé non relu

Voy. chnp. xn, dcuxiùm • partie, p. 329, sqq

Elles s'accumulent dans ses cartons et germent sourdement dans son esprit, en attendant et sollicitant l'occasion qui les fera éclore.

Un beau jour, pressé par elles 4 et par l'inquiétude de son talent, aiguillonné par l'émotion d'un spectacle ou le piquant d'une causerie littéraire, Beaumarchais se sent auteur. Il se fait celer, interrompt ses plaisirs, « ferme le tiroir de ses affaires 2 *, ouvre celui de ses notes et prend sa plume.

Le plan est d'abord fondu d'un seul jet; c'est un long monologue où l'auteur se raconte sa pièce à lui-même, un roman tout uni, voire même une dissertation philosophique et morale. Il s'amuse ensuite à « raisonner ce plan », à tendre avec dextérité les fils de son canevas. C'est alors que, peu à peu, le démon du théâtre s'emparant de l'auteur, le roman s'échauffe et se dialogue, « et la scène file », coupant et distribuant en vives répliques ou condensant en tirades sonores « le fruit de ses souvenirs », c'est-à-dire la provision secrèle d'esprit et d'observation amassée dans ses cartons et dans sa tète.

Jusqu'ici il n'a senti que du plaisir à écrire, mais le tourment d'auteur va commencer pour lui. Si son esprit est un, son humeur est double. Celui-là est un composé très cohérent de malice parisienne et de raison froide et observatrice; mais celle-ci, quoique la gaieté y prédomine, l'entraîne parfois c à pleurer avec délices ».0r c'est sous cette double influence, c'est-à-dire tour à tour c avec la tête froide d'un homme» ou avec « le cœur brûlant d'une femme 3 » qu'il a écrit sa pièce.

Elle n'est d'abord qu'un monstre dramatique, témoin tous ses brouillons. Beaumarchais alors consulte ses auteurs et va de Diderot à Molière, de Vadé à Sedaine. Il prend conseil de ses amis, des comédiens, des auteurs en vogue, et même des journalistes; et il apprend, ou se souvient, qu'il y a un bon et un mauvais goût. Il

1. Voy. ci-dessus l'histoire de ses œuvres, p. 37, sqq. etpaxsim.

2. Cette image familière à Beaumarchais (voy. Histoire de Beaumarchais, p. 272), l'était nusH an plus grand manieur d'hommes et de choses du im'ine siècle. Napoléon, peignant sa facilité à passer avec agilité et tout entier d'une affaire à une autre, disait : « Quand je veux interrompre une a/faire, je ferme son tiroir et j'ouvre celui d'une autre... Veux-je dormir, je ferme tous les tiroirs. » Voy. Napoléon Bonaparte par M. Taine, Revue des Deux Mondes, 15 février 1887, p. 736, sqq.

3. • On dirait, avouait Rousseau, que ma tète et mon cœur n'appartiennent pas au môme individu. » Il avait renonce, dès la première crise, à concilier ces deux parts de son être; Beaumarchais y travailla toujours. La différence est caractéristique.

croit même s'apercevoir que le public assemblé en est surtout le dépositaire. Alors commencent ces épreuves de la lecture publique, des répétitions et même des représentations, qui sont pour lui, qu'on nous passe la comparaison, comme les épreuves d'imprimerie qui suggéraient à Voltaire ses plus heureuses retouches.

La représentation du Père de famille lui a-t-elle montré que le genre larmoyant est en possession d'intéresser le public, il tire du portefeuille le brouillon monstrueux d'Eugénie, éteint tous les éclats de sa joviale humeur, et débute par un drame noir. Un succès relatif peut bien l'abuser une première fois, mais la récidive lui prouve clairement que sa gaieté vaut mieux. Il cessera donc de « parler à l'homme sensible 1 », et il s'abandonne franchement à ce qu'il croit être « son vrai caractère », mais qui n'en est que le côté prédominant. Heureuse illusion pourtant, à laquelle nous devons deux chefs-d'œuvre dramatiques : que n'a-t-elle toujours duré! Il reprend donc, dans ses cartons, une de ces folles parades qui lui ont valu tant de succès de salon, et où il a donné un si libre cours à sa verve satirique et gauloise; il se souvient même que les passages où cette verve perçait dans ses drames n'ont pas été les moins applaudis. Ses amis, ses critiques, le public des salons, tous les avocats consultants de ses procès dramatiques l'encouragent, et il s'enhardit dans son métier d'oseur. Le penchant à morigéner son public', « ce fonds de moralité » que Gudin signale chez son ami, se transforme. Le sermon fade s'aiguise en vive satire, et l'art y gagne plus que la morale n'y perd.

La veine est bonne et ses efforts tenaces en font jaillir coup sur coup le Barbier de Séville, les passages des Mémoires où il les met en comédie, sans compter Tarare, bouffonnerie jumelle du Barbier de Séville, qui n'a peut-être pas gagné à devenir un grave opéra. C'est la période des chefs-d'œuvre, que clôt triomphalement le Mariage de Figaro.

Puis des scrupules le prennent. Suffit-il de rire de tout publiquement, et même de s'en indigner? n'est-on pas obligé parfois d'en pleurer? Il s'obstine h le croire, malgré l'accueil fait par les comédiens à la scène de Marceline dans le Mariage. Non content de

1. Préface d'Eugénie, édit. d'Hcylli et Marescot, t. I, p. 4.

2. Cf. la plupart des passages soulignés par nous dans la lettre inédite sur la Mère coupable, Appendice, n° 40.

?'étre guindé jusqu'à Taran>, il lente dans un suprême effort d« m irier cette sensibilité d'artiste et cette gaieté exubérante de joveui compère qui se partaient son être moral. Il échoue, mais en ouvrant au drame une voie nouvelle.

Une fois pourtant il avait réussi à frapper une œuvre durable à lef%ie de sa mobile humeur. Cette alliance de gaieté et de pathétique qu'il n'a jamais réalisée pleinement ' dans ses drames Actifs, il l'avait trouvée, en écrivant sous la dictée des faits, dans la fièvre du danger et les ivresses du triomphe, les Mémoires contre Goezman. Dans les autres Mémoires, au contraire, comme dans Tarare et dans la Mère coupable, le plus souvent son émotion déclame et sa gaieté détonne. Il a perdu le secret de les associer, mais il le cherche opiniâtrement, et ses efforts pour y réussir sont alors, dans ces œuvres inférieures, la preuve intéressante de l'identité de leur auteur 3 .

Voilà en raccourci l'histoire de son esprit. Trois chefs-d'œuvre l'illustrent et déterminent quelle place Beaumarchais occupe parmi nos grands écrivains du second ordre,

Extremi primoruw, extremis usque priores.

Il a élevé le pamphlet judiciaire jusqu'à la dignité d'un genre littéraire. Il y a mis assez de gaieté et d'éloquence pour en faire pardonner l'amertume. C'est par là surtout qu'il l'emporte tant sur Courier, supérieur d'ailleurs en ce genre à Rousseau par la souplesse vigoureuse de sa dialectique, à Voltaire même par sa verve oratoire. C'est une gloire qu'on ne lui dispute guère, et certains critiques voient même son chef-d'œuvre dans les Mémoires contre Goezman 3 . Nous sommes d'un autre avis. Deux œuvres de Beaumarchais priment à nos yeux ses Mémoires. Ce sont, pour les raisons toutes littéraires que nous avons dites, le Barbier de Sétille et le Mariage de Figaro.

Pour écrire le quateme, ce chef-d'œuvre laborieux « de l'éloquence du moment », un grand talent d'avocat excité et soutenu par les circonstances que l'on sait, suffisait ; mais composer le

1. A excepter seulement la scène de la reconnaissance dans le Mariage de Fiffnro. Voy. ci-dessus deuxième partie, ch. vil, p. ÏG5,

2. Voy. ci-dessus chapitre xr, p. 323, sqq., et tout le chapitre m de la deuxième partie, p. 106, Rqq., et passim.

3. M. Paul Albert, par exemple. Voy. la Littérature française au dix-huiticme *irch t p. 456, sqq.

Barbier de Séville, ce chef-d'œuvre de la comédie légère, et surtout le Mariage de Figaro, ce chef-d'œuvre de la comédie satirique; en un mot, créer Figaro, c'était innover dans la comédie, après Molière, Regnard, Lesage et Marivaux. II n'y fallait donc rien moins que du génie.

Le premier rang dans la littérature polémique, immédiatement au-dessous de Pascal, un des premiers dans la comédie après Molière, tels sont à nos yeux les deux titres de Beaumarchais à l'immortalité. Il ne les a pas conquis en se jouant, et c'est ce que nous tenions à prouver, sans oublier d'ailleurs ses autres mérites.

Nous ne nous flattons certes pas que nos conclusions si favorables à notre auteur, toutes sincères qu'elles soient, obtiendront l'unanimité des suffrages publics, et nous en savons d'avance qu'elles ne rallieront pas. Ce sont ceux qu'un des meilleurs critiques de Beaumarchais désignait en ces termes : « Beaumarchais sait que l'esprit humain est né pour avancer, et que chacun ici-bas doit chercher à lui faire faire une part de chemin. Aussi il le pousse hardiment en avant. C'est là une gloire ou un crime que ne lui pardonneront guère ceux qui marchent en arrière, ceux qui marchent de côté, et enfin ceux qui ne marchent pas du tout 4 . » 11 y a cinquante ans que ces paroles étaient écrites, le nombre de ces irréconciliables a dû beaucoup diminuer. Beaumarchais n'espérait pas de son vivant qu'il dût jamais être négligeable, mais il eût certes été flatté de ne pas compter parmi eux « l'Aréopage, qui, disait-il, siège dans le temple des Muses, des lettres et du goût, au centre de la politesse 2 ».

Une belle copie du Gladiateur combattant 3 décorait l'entrée 4 du fastueux hôtel où campa la vieillesse militante de Beaumarchais. Quel expressif symbole de sa vie et de son œuvre ! N'apparaissait-il pas lui-même aux yeux de ses visiteurs, et ne s'oflïe-t-il pas encore à l'imagination de la postérité, sous les traits de ce svelte athlète qui semble s'élancer à corps perdu à quelque parade agressive? « On me voit porter en parant 5 , » s'écriait-il un jour, au fort de la mêlée,

1. M. Saint-Marc Cirardin, Essais de littérature et de morale, I, 133.

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