LE BARBU* DE SÊVIUE; LE MARIAGE DE FIGARO
six censeurs, quinze répétitions, une représentation, des lectures sans nombre, arrêt enfin. Heureusement il est rendu par un tribunal où l'on compte des gens d'esprit * et de jolies femmes, et quel avocat! Beaumarchais en personne sous les armes. Comment lui résister? Tous deviennent ses complices, jusqu'au président, M. de Breteuil, qui porte de l'eau à la rivière et fournit des mots, sans oublier M Be de Matignon, dont Chérubin arborera les couleurs. Le 31 mars 1784, Beaumarchais annonce le succès à Préville. Mais
Comme il sonna la charge, il sonna la victoire,
c'est-à-dire à petit bruit*.
Telle est en gros l'histoire des tribulations de l'auteur avant la représentation publique. Revenons sur quelques détails. Le manuscrit ne porte que les approbations du premier et du dernier censeur : Coquelèy et Bret; mais le cinquième mérite une mention particulière. Voici un fragment de sa censure, il est intitulé : Observations sur le Mariage de Figaro.
D'après la manière dont on a parlé de cet ouvrage, j'ai dû l'examiner avec le plus grand soin, et j'en ai fait quatre lectures dans lesquelles j'ai suivi l'auteur, phrase par phrase, j'en conclus que M. de Beaumarchais aura supprimé ou adouci plusieurs endroits de sa pièce, puisqu'il me semble que de légers changements suffiront pour en autoriser la représentation; mais je ne veux ni ne dois surprendre la religion du magistrat qui m'en a conffé la censure, et les articles suivants motiveront mon avis, tant sur le fond de celte comédie que sur les différents personnages qui concourent à son action.
Les incidents qui forment l'intrigue du Mariage de Figaro naissent de l'amour du comte Almaviva pour Suzanne; si cet amour parait indécent sur la scène, il faut en proscrire Ninetle à la cour, la Nouvelle École des femmes, l'Erreur d'un moment, et surtout Venccslas dans lequel Ladislas dit à Cassandre qu'il n'a eu sur elle que des desseins déshonorants; tout le rôle du séducteur, toute la charmante pièce do Turcaret, le Tartufe en entier, le Lysimon du Glorieux' 3 , tout le second acte du Bourgeois gentilhomme, tout le rôle de la coquette du Misan-
1. En tête Chamfort et Ruthièrcs. Voy. Mémoires de Flcury et Gudin, VU, 245, et surtout la Correspondance littéraire dite do Grimin, avril 1781, c sur l'adresse, la force de logique, la séduction de plaisanterie et de raisonnement » du plaidoyer de Beaumarchais, XIII, 518, édil. Tourncux.
2. • On me conseille l'étude et la répétition sans éclat, et nous sommes convenus d'agir, mais sans rien dire. Dazincourt et Laportc se sont chargés d'écrire à tout le monde en recommandant le silence, afin que notre bonne fortune ne finisse pas encore une fois par en devenir une de capucin. Je vous salue von* honore et vous aime. Beaumarchais. » Cite par M. do Loménic, II, 321.