CHAPITRE PREMIER
De l'Opéra-Comique à l'Opéra : Tarare contemporain du Barbier de Séville. — Preuves à l'appui de ce fait inédit, mais certain. — Un poème en prose. — Généalogie de la Mère coupable.
Certains hypercritiques, en étudiant un auteur jusque dans son déclin, croiraient déchoir d'autant; mais la véritable critique a d'autres lois, elle ne dédaigne rien de ce qui fait pénétrer plus avant dans la connaissance d'un écrivain, fût-il du second rang. Nous allons donc retracer, avec quelques détails, la partie inédite de l'histoire de Tarare que d'heureuses trouvailles nous ont révélée.
Nous avons vu Beaumarchais victime d' « une espièglerie du gouvernement ' » sortir de Saint-Lazare au bruit confus des applaudissements et des lazzi 3 , assez tristement en somme; mais, s'il ne riait plus, il chantait encore.
C'était le premier en date de ses talents : il voulut en tirer un dernier titre de gloire, et de ces coulisses de l'Opéra qu'il avait trop hantées 3 , il s'avança hardiment sur la scène. Ainsi ce maître Jacques
1. « ... disaient ses amis ». Voy. Mémoire» secrets, 15 mars 1785.
2. Les lazzi sur le « chevalier de Saint-Lazare... » — Quand on vint arrêter Beaumarchais, il donnait à diner et fut assez maître de lui pour dire à ses hôtes qu'on l'appelait à Versailles. Voy. Mémoires secrets, 18 mars, 1785; et Histoire de Beaumarchais, p. 355.
3. Voy. Journal des hispecteurs de M. de Sartine, Dentu, 1863.
96 BKAUMARCHAIS : PARTIE HISTORIQUE.
de génie, que l'on avait vu jouer tant de personnages divers, passant prestement de l'horlogerie à lacourtisanerie, de la finance au drame, de la salle du Palais à celle de Molière, de l'intrigue à la politique, allait couronner la série de ses métamorphoses en se révélant au grand public poète et musicien.
L'un et l'autre dataient de loin et avaient même voulu se produire côte à côte sur le théâtre de l'Opéra-Comique. Repoussé du théâtre des Chansons 1 , Beaumarchais, avec cette ténacité et cette audace dont l'alliance lui était familière, visa droit à l'Académie de musique. On refusait un opéra-comique : incontinent il fit un opéra.
Tarare a été conçu, écrit en prose et à moitié versifié, en mime temps que la préface du Barbier de Séville. Lorsque, dans cette préface, Beaumarchais écrivait : « II faudra commencer à employer sérieusement notre musique au théâtre quand on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler, etc...*, c'était à Tarare qu'il destinait cette musique de l'avenir; quand on lui demandait une légende à mettre en lettres d'or au fronton du portique 3 du nouvel Opéra, et qu'il répondait: « Clouez-y celle-ci, en attendant qu'il en mérite une autre :
A l'Opéra tout est parfait
Hors TOpéra qui n'est pas fait 3 ,
il espérait que le succès de Tarare aurait l'honneur de faire déclouer cette satire. Quand il écrivait dans la préface du Mariage: « Oh! que j'ai de regret de n'avoir pas fait de ce sujet moral une tragédie bien sanguinaire, etc.... 4 », cette tragédie était dans son portefeuille depuis neuf ans, et c'était Tarare. Enfin quand Figaro s'écrie : < Je broche une comédie dans les mœurs du sérail 5 », cette comédie, c'est Tarare. Un fait aussi inattendu mérite quelques preuves de détail.